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CHAPITRE XII

Le 25 novembre, au soleil couchant, les deux voyageurs arrivaient à Orthez. Messire Espaing descendit chez lui et sire Jean Froissart à l'hôtel de la Lune, où il logea aux frais du comte de Foix qui l'attendait, semble-t-il. Dans la soirée, un messager vint à Tauberge chercher le chroniqueur pour le conduire au château auprès de monseigneur, « car c'était le seigneur du monde qui le plus volontiers voyait étrangers pour ouyr nouvelles ». C'était déjà la nuit noire; mais monseigneur ne se levait qu'au soleil couchant pour aller au lit vers le matin; aussi Froissart le trouva-t-il qui se promenait dans ses galeries. C'était un homme de cinquante-neuf ans environ, nous dit Froissart qui le flatte un peu. —

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« J*ai vu moult de beaux chevaliers en mon temps, moult de rois et de princes; mais je n'en ai jamais vu de si beau. II avait belle taille et beau visage, sanguin et riant, les yeux clairs et amoureux, là où il lui plaisait son regard à asseoir. » La voix était singulièrement douce, le port noble. Il avait de beaux cheveux épars, « car oncques ne portait chapeau ». Ses longues mains étaient singulièrement blanches et bien soignées. Ce beau prince vint à la rencontre de Froissart et lui dit, en bon français, l'estime qu*ii ressentait pour un historien aussi célèbre. « Et me disait bien que l'histoire que j'avais faite et poursuivais sera îiu temps à venir plus recommandée que nulle autre. » « Raison pourquoi, disait-il, beau « maître : depuis cinquante ans sont avenus plus de « faits d'armes et de merveilles au monde qu'il n*était « trois cents ans durant. »

A la cour des Visconti, ou des Este, en Italie, Froissart a dû rencontrer d'autres beaux tyrans, illustres et lettrés, raffinés et redoutables, de la même trempe que Gaston Phébus, comte de Foix. Eux, peut-être, n'avaient pas su trouver, pour le clerc étranger, d'aussi bonnes paroles; car Froissart ne les aime pas ; il a eu peur de l'abîme de cruauté et d'égoïsme qu'il entrevoyait à travers leurs belles manières. Et pourtant sa tête se monte pour son hôte d'Orthez dont il ne cesse de chanter le§ louanges : « En toutes choses il était si parfait qu'on

ne pourrait trop le louer. Il aimait ce qu'il devait aimer et hayait ce qu*il devait hayr. »

Ce grand seigneur menait une vie royale et décadente. Par acte de volonté, il faisait de la nuit le jour y non pas seulement pour lui, mais pour toute la cour d'Orthez, et pour toute la partie de la ville qui dépendait du château. L'audience du comte se tenait au plus tôt vers cinq heures de l'après-midi, mais le meilleur moment était vers une heure du matin, car c'était alors qu'il conversait plus volontiers avec son entourage. Sauf les jours, assez fréquents, qu'il passait à la chasse, le comte ne se lovait qu'une bonne heure après none. Ce qu'une telle habitude implique de sentiment de caste, de conscience de sa propre supériorité, nous avons quelque peine à le concevoir. Le comte, sans doute, ne s'aperçut jamais qu'il dérangeait la vie naturelle de toute une ville pour satisfaire son bon plaisir.

Quand donc, de sa chambre, vers cinq heures, il sortait dans les galeries, il y trouvait sa cour assemblée. C'était le moment où se faisait la présentation des étrangers de marque. Il y en avait beaucoup, car on venait de loin pour voir cette cour magnifique et hospitalière, seule oasis de paix au milieu des guerres et des schismes de la fin du siècle. Un peu plus tard, on introduisait les courriers; et l'on remarquait, non sans admiration, qu'avant leur arrivée le comte savait déjà les nouvelles qu'ils apportaient. Après

les grandes et les petites entrées, le comte se levait, passait parmi la haie des seigneurs, des chevaliers étrangers, des clercs, des gens de la ville, et g^agnait la salle, où il dînait légèrement de volailles.

Le comte de Foix était un vrai Gascon : il aimait mieux parler que manger, et n'avait pas besoin de vin pour s'exalter. Le repas dépêché, il retournait aux galeries, sorte de loggia couverte, construite en dehors du donjon, sur la salle des mandentients, et qui formait une partie importante des palais du XIV* siècle; les a loges » d'Orthez, larges et claires entre toutes, pouvaient se comparer aux belles galeries qu'on voit à Pierrefonds. C'est là que le comte aimait se promener de long en large, en causant avec tout son monde, « moult doucement et amoureusement », ets'arrêtant parfois dans l'embrasure des larges fenêtres qui donnaient sur la cour du donjon. A huit heures du soir, il demandait le vin, et se retirait de nouveau dans sa chambre jusqu'à minuit. Pendant ces heures de répit, les courtisans pouvaient enfin vaquer un peu à leurs affaires ; ils s'en allaient lestement vers la ville, jasant et « janglant » ensemble.

Froissart, entre autres, revenait à l'hôtel de la Lune, où il soup^ît au milieu des chevaliers. Grâce à messire Ëspaing de Lyon, il connaissait un peu tout le monde. Le Bâtard de Mauléon, qui était aussi à l'hôtel de la Lune, lui contait les guerres de Gascogne. Les Anglais et les Espagnols l'entretenaient

des affaires de Castilie et de Navarre ; les chevaliers du pays faisaient cercle autour du feu, « en attendant la mie-nuit que le comte de Foix devait souper, » et devisaient entre eux d'armes et de nouvelles. Et c'était : « Messire Jean! avez-vous point en votre histoire cette affaire dont je vous parlerais ? d ou bien : « Messire Jean, que dites-vous? Êtes-vous informé de ma vie? » Ils ne demandaient qu'à parler, ces braves et bruyants chevaliers; etFroissart ne demandait qu'à écouter et rédiger leurs histoires. Quand les gosiers se desséchaient, on demandait du vin. Un soir, (c on l'apporta, nous bûmes; et puis dît le Bascot * de Mauléon : « J'ai encore eu assez plus d'aventures <c que je ne vous ai dît. » — On en était au beau milieu quand la grande cloche du château sonna fort et haut pour assembler tous les gens d'Orthez qui étaient tenus d'assister au souper du comte de Foix. « Lors firent deux écuyers allumer torches. Si nous partîmes tous ensemble, et nous mîmes au chemin pour aller au chastel. Et ainsi firent les chevaliers et écuyers qui étaient logés en la ville. »

C'était le cœur de l'hiver. La bise soufQait âprement, les chemins semblaient plus glacés encore après la chaleur et le bien-être de la grand'salle de l'auberge. Mais quoi? C'était là le sort commun des

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