Nous gardons l'orthographe ancienne pour ces vers
Arrivé au château, on se réunissait devant la chambre du comte, en attendant qu*il sortît, ce qui arrivait quelquefois a largement une heure après minuit ». Quand enfin la porte s'ouvrait, douze valets se rangeaient devant lui portant douze torches allumées qui rayonnaient d'une clarté comparable au jour. On s'en allait lentement dans la grand'^alle remplie de tables dressées, où, assis à la table d'honneur, tout seul, le comte mangeait à peine et « guère ne buvait ». Personne n'osait lui adresser la parole, à moins que ce ne fût en réponse à une question directe. Souvent, pour tromper l'ennui, on faisait de la musique : Froissart remarque l'harmonie des chœurs d'Orthez et l'excellence des orgues. Chantait-on parfois la Chanson des Montagnes, qu'une tradition du pays de Béarn rapporte à Gaston Phébus, comte de Foix?
Le comte restait assis à table, sans manger, environ deux heures, tandis que ses clercs lui chantaient rondeaux et virelais. Il aimait beaucoup ces divertissements : a en toutes ménestrandies prenait grand ébattement ». Ainsi c'était devenu une sorte d'habitude à la cour de Foix de couper les longs repas cérémonieux, où l'on mangeait si peu, par des scènes de comédie, des tours d'acrobates, des vers de quelque jongleur qui passait dans le pays, et surtout par des ballets masqués. Le comte voyait avec un plaisir toujours nouveau ces « étranges
entremets », comme Froissart les appelle, ces intermezzi de chants et de danses, et on y apportait à Orthez une rare perfection. Aussi, quelques années plus tard, lorsqu'on voulut introduire ces ballets à la cour de Charles VI de France, s'adressa-t-on à messire Yvain de Foix, un des bâtards de Gaston Phébus. C'est lui qui, pour son malheur et celui de la France, organisa cette fatale Danse des Satyres^ où le roi lui-même faillit perdre la vie et reperdit la raison.
On s'y prenait mieux en Foix. Quoique ces jeux fussent presque quotidiens, on n'entend pas parler d'accidents. Les chants, les danses, les déguisements se succédaient jusqu'à la fin du souper. Alors le comte se levait, et on revenait dans les galeries. Le comte, fort dispos, s'entretenait quelque temps avec son entourage. Puis, vers le petit matin , on faisait la lecture à haute voix. Froissart s'étend sur les délices de ces séances. Il est vrai que c'était lui qui en était le héros. « Tandis que je lisais, nous dit-il, personne ne devait parler ni mot dire, car le comte voulait que je fusse entendu. » La séance était intéressante au possible pour le lecteur, car c'était une œuvre de lui qu'il lisait au milieu de ce recueillement, un roman en vers qu'il avait apporté en cadeau au comte de Foix. Plaignons les malheureux courtisans condamnés pendant des semaines à écouter un interminable roman de la
Table Ronde vers les trois heures du matin! Le comte, pourtant, ne ménageait pas son admiration :
. Il me dit : ci C'est an beau métier, Beau maître, de faire tel choses I o
Puis il tendait à l'auteur enroué, mais épanoui, la coupe où il venait de tremper ses lèvres. C'était la fin de la soirée. Les pauvres chevaliers, tombant de sommeil, rassemblaient leurs esprits à la hâte et se confondaient en éloges. Gaston Phébus trouvait quelques mots aimables pour récompenser leur dévouement. Souvent il s'entretenait un peu avec Froissart, « non pas en son gascon, mais en beau et bon français ». Enfin, il se levait, faisait une dernière fois circuler le vin et congédiait sa cour exténuée.