CHAPITRE XV
Quelques années avant la visite de Froissart, une très grande dame était venue à Orthez confier son enfant au souverain du Béarn. La comtesse de Boulogne était mal mariée à un homme indigne et lâche « qui voulait vendre son héritage pour mieux faire ses volontés ». Au xiv® siècle il n'y avait pas de crime aussi mal porté : autant, de nos jours, tricher au jeu ou ne point payer ses dettes d'honneur; rhomme qui songeait à vendre son héritage était à jamais déclassé. Donc la comtesse de Boulogne était pleinement dans son droit en enlevant sa fille à un père aussi méprisable et en l'amenant à la cour du comte de Foix. Gaston Phébus prit soin de la petite fille
et sauvegarda ses intérêts, si bien qu'il en fît une des plus riches héritières de France.
En 1389, c'était une fillette de douze ans, une petite princesse Hcrmondinc, qui habitait la plus gaie, la mieux éclairée des tours d'Orthez — celle qui donnait sur le grand pont et sur le marché. Le comte de Foix, l'ayant élevée, voulait la marier, et à un beau parti ; il fallait faire son devoir jusqu^au bout! Quand Froissart vit pour la première fois la jeune fille, on parlait de la fiancer à un très gros personnage, le duc Jean de Berry, oncle du roi de France, prince très riche, puissant, lettré, grand amateur de tableaux et de romans, c'était un des plus grands « collectionneurs » de l'époque. Froissart le connaissait déjà : sa fille avait épousé le fils du comte de Blois. Il fit donc une ballade pour les noces du a Pastourel de Berry » avec la « Pastoure de Boulogne ». Il n'y avait qu'un nuage au tableau. La pastoure avait douze ans, et le pastourel, gros petit courtaud (un des hommes les plus laids de France), avait près de cinquante ans; — « soixante ans », nous dit Froissart, mais avec le chanoine de Chimay il faut pratiquer l'art de vérifier les dates.
Un obstacle plus grave que celui des années menaçait de séparer les deux fiancés. Le comte de Foix entendait qu'on lui payât les comptes de sa tutelle; « il tendait à avoir une bonne somme de florins ». Le duc de Berry trouvait exorbitant le
chiffre, fixé à trente mille florins d*or. Et le comte de Foix y tenait ferme — quoique, nous ditFroissart, « il ne voulait pas paraître vendre la dame »•
Vers le mois de mars 1389, Taffaire s'arrangea. Le duc de Berry tenait décidément plus à sa fiancée de douze ans qu'à ses trente mille florins. Le mariage fut célébré à Ortliez et Ton envoya la petite duchesse chercher son mari en Auvergne. Le mariage ne tourna pas trop mal. Le duc de Berry dissimulait sous des dehors vulgaires un esprit curieux et délicat de dilettante. Sa petite femme allait être la perle de ses collections. Rapace et désordonné en affaires, âpre au gain, cruel envers ses ennemis, Jean de Berry savait être généreux dans la vie privée : ses a Comptes », encore conservés aux Archives, nous font deviner, par mille détails, un maître aimable, un mari prévenant, sous le masque replet que nous montre l'histoire. Quant à la jeune duchesse, elle demeure une des figures les plus gracieuses de la fin du xiv® siècle, et nous verrons bientôt comment un jour par son courage elle sauva la vie au roi de France.
Au mois de mars 1389, le chanoine de Chimay quitta la cour de Gaston Phébus avec l'escorte de la jeune duchesse. L'occasion de rentrer en France avec ce noble cortège était trop belle pour que Froissart la négligeât. Pourtant c'est à regret qu'il quittait Orthez. Le comte de Foix, s'il n'avait pas
touché le cœur du grand chroniqueur, avait captivé son imagination, et Tengouement de Froîssart pour son hôte touche souvent à l'enthousiasme. A son départ, le comte, qui avait déjà pourvu à toutes ses dépenses, lui fit cadeau d'une somme de quatrevingts florins d'Aragon. C'était un joli souvenir. Il lui rendit également le manuscrit de Méliador, Étaitce pure grandeur d'âme? Froissart, en tout cas, n'en douta pas.
Froissart ne devait jamais revoir son bienfaiteur. Il fit plus tard le projet de revenir en Béarn; c'était alors en 1392. Mais vers la fin de l'été de cette même année, de mauvaises nouvelles vinrent modifier ses intentions. Le comte de Foix aimait, on le sait, souverainement la chasse. Dans ses chenils il avait jusqu'à seize cents chiens — n'oublions pas dans le nombre les quatre lévriers que Froissart lui avait amenés des bords de la Loire. Par une chaude journée du mois d'avril, le comte était allé chasser l'ours sur la route de Pampelune. Vers la tombée du jour, il descendit avec les seigneurs de sa suite dîner dans une petite auberge de village située à deux lieues d'Orthez. On y avait tout arrangé au mieux pour honorer le souverain. « Il entra dans sa chambre et la trouva jonchée de verdure fraîche et nouvelle, et les parois toutes couvertes de verts rameaux pour y faire plus frais et plus odorant, car le temps et l'air au dehors étaient malement chauds... Là s'assit
sur un siège et jangla un petit à messire Espaing de Lyon. » On causait de la chasse et des chiens, de qui avait couru le mieux, et de Tours qu'on venait de tuer. On n'attendait que Tarrivée de messire Yvain pour aller dîner. Enfin, le jeune homme parut; les écuyers se hâtèrent de mettre le couvert, et le comte demanda de Teau pour se laver les mains. On l'apporta, comme de coutume, dans un haut vase d'argent; le comte tendit les mains sur un bassin et on versa l'eau fraîche. « Si très tôt que l'eau froide descendit sur ses doigts, qu'il avait beaux, longs et droits, le visage lui pâlit, le cœur lui tressaillit, les pieds lui faillirent, et chéi sur le siège en disant : Je suis mort! Sire vrai Dieu, merci I » Ce fut la dernière oraison de Gaston Phébus, comte de Foix.
Les chevaliers ébahis essayèrent de tous les remèdes que le désespoir put leur suggérer. Rien n'y fit : le comte était mort. Gomme messire Yvain a pleurait et lamentait et se tordait les poings », les chevaliers le prirent à part et lui dirent : « Yvain, c'est fait! Vous avez perdu votre seigneur de père. Nous savons tous qu'il vous aimait sur tous. Ghevauchez à Orthez. Entrez au château, et tenez la garnison et le trésor avant que la mort de monseigneur soit sue. » Ainsi fit le jeune homme.
Pendant quelques semaines, en effet, messire Yvain tint le château, avec la complicité plus ou moins ouverte de la ville qui l'avait vu naître. Pen-
dant tout ce temps, par honneur et respect, le comte de Foix gisait dans son cercueil de plomb placé dessus terre, devant le maître-autel d'Orthez. Et ses enfants et ses sujets pleuraient sa perte, se lamentaient et se rappelaient sa noble vie, sa vaillance, sa prudence, sa prospérité et son grand sens de gouvernement : « Tandis que notre gentil seigneur a régné, ni Français ni Anglais n*eût osé nous courroucer. Comme nos voisins nous guerroyèrent aujourd'hui! Terre de Béarn, désolée et déconfortée de noble héritier, que deviendras-tu? Tu n'auras jamais le pareil du noble et gentil comte de Foîx! »
Cependant le vicomte de Chastellux se résignait mal à voir un si bel héritage lui glisser entre les doigts. Il était Français; et le conseil du roi de France, après quelques velléités d'escamoter la petite principauté, par défaut d'hoirs, au profit de la couronne, insista pour que la loi fût respectée, et investit le vicomte de son héritage avec hommage au roi de France. C'en était fini des beaux jours de la neutralité du Béarn. Quant à messire Yvain, dépossédé, on lui octroya, sur l'héritage de son père, deux mille florins, et le jeune homme quitta son pays pour toujours.
Dix-neuf mois plus tard, messire Yvain essayait d'introduire à la cour de France — où il était très aimé, étant le boute-en-train de tous les amusements — le goût des « étranges entremets » qui
avaient tant diverti la cour de Gaston Phébus. C'était aux noces de la dame de Hainseville, le 28 janvier 1393 : Yvain et cinq jeunes chevaliers — dont le roi — se déguisèrent en satyres, ou sauvages, tout couverts de longs poils d'étoupe de lin, a couleur de cheveux », de la tête aux pieds. Ils entraient dans la salle en dansant grotesquement ; les cinq chevaliers attachés ensemble, le roi quelques pas en avant, menant la danse, a II n*était homme ni femme qui les pût reconnaître. » Par une étourderie qu*il devait éternellement regretter, le jeune duc d'Orléans, voulant les voir de plus près, saisit une torche, et rapprocha des danseurs. Aussitôt le lin prit feu, s'enflamma, et échauffa la poix qui attachait Tétoupe à la toile. La danse se changea, grotesque et horrible, accompagnée de cris d'angoisse, en contorsions sans nom. Les six satyres flambaient vifs. L'un d'eux se souvint que la bouteillerie était contiguë à la salle des fêtes : il se jeta dans une cuve d'eau, et échappa ainsi à la mort. Nous savons comment cette jeune duchesse de Berry que Gaston Phébus avait élevée sauva la vie au roi de France : elle l'enveloppa tout entier dans le grand manteau de cour qu'elle portait. Ce n'était pas mal pour une fillette de seize ans : ce jour-là elle fit honneur à son tuteur et à l'éducation qu'elle avait reçue de lui. Elle ne put en faire autant pour son camarade d'enfance : messire Yvain de Foix mourut de ses brûlures « à grand'peine Ôt martire ».
Le comte de Joigny et Aimery de Poitiers expiraient également en d'horribles douleurs. Henri de Guizac était déjà mort, « éteint sur place » .
« Haï comte Gaston de Foix, s*écrie Froissart, si de ton vivant tu eusses eu telles nouvelles de ton lils, tu eusses été courroucé outre mesure; car moult Taimais. Je ne sais comment on t'en eût apaisé. » Peut-être la justice de Dieu voulut-elle que le martyre du iîls bien-aimé expiât le meurtre de Tautre.