CHAPITRE XVI
En allant à Rîom, où elle devait rencontrer son mari, la duchesse de Berry passait avec sa suite par Avignon. C'est dans la cité du Pape, vers le milieu de mai, que Froissart acheta, pour la somme de cent livres, V a expectative » du canonicat de Lille, a Argent fait avoir bénéfices », nous dit-il dans le Dit du Marin; mais pour ces cent livres on ne lui en vendait que le fantôme et le titre. Pendant bien des années encore Froissart devait signer Chanoine de Chimay et <c Chanoine de Lille en herbe ».
A Avignon, Froissart éprouva un contretemps qui nous vaut une des plus jolies poésies du xiv® siècle. En revenant de chez le changeur, Froissart mit dans une méchante bourse de quatre sous les bons francs
d*or contre lesquels il avait troqué ses florins d'Aragon. La petite bourse n'avait jamais eu tant d'or — pauvre petite bourse de curé de campagne accoutumée plutôt aux gros deniers, — elle laissa échapper le trésor confié à sa garde. Froissart perdit tout son argent; et nous y gagnons le charmant récit par lequel il remercia les seigneurs qui vinrent à son secours en cette mésaventure.
Le Dit du Morin nous donne de piquants renseignements sur le caractère de Froissart en ce qui touche le côté pratique de la vie. Il se montre insouciant et dépensier, en grand enfant qu'il était. Il n'y a personne, s'écrie-t-il, de Douay à Valenciennes, qui sache se défaire de son argent aussi bien que moi. On dirait presque que 1 argent m'a pris en grippe, car aussitôt que j'en ai, il court hors de mes mains. Gela ferait un bon courrier, mon argent, seulement il ne revient jamais ! On s'étonne de me voir toujours les poches vides. Que voulez-vous! j'ai plus vite dépensé une livre qu'un autre ne dépense un sou. Et pourtant je n'amasse pas de blé dans mes greniers, je ne construis pas d'églises, je ne fais pas faire d'horloges, ni de vaisseaux, ni de galères, ni de manoirs ! je ne dépense pas mes revenus à me meubler de belles chambres. Je ne me commande pas de galeries seigneuriales. Je n'achète pas de soie, ni de lins, ni de fours banaux, ni de moulins. Et pourtant mon argent se dérobe tout seul, s'enfuît, part au loin I
FROISSÀRT A AVIGNON. 113
Et si je pleure son absence, m'est avis que cela lui est égal :
Depuis vîngl-cînq ans — sans la cure De Lestînnes, qui est grant' Tille, En ai je bien eu deux mille De francs : que sont-ils devenus ?
A ce moment le poète entend une mince voix argentine. C'est Tunique florin, demeuré dans sa bourse, qui lui adresse la parole — un pauvre petit florin tout cassé, tout usé, qui est resté depuis des mois au fond de la bourse et qui lui demeure encore fidèle.
« Ne vous désespérez pas trop! dit le florin, car vous avez eu bien des choses pour votre argent. Vos Chroniques à elles seules vous ont coûté sept cents livres pour le moins, et cet argent-là vous Tavez bien placé.
Car faite en avez mainte histoire
Dont il sera encor mémoire
De TOUS dans les temps à venir :
Et ferez les gens souvenir
De vos sens et de vos doctrines. »
Et puis, continue malicieusement le florin,
Les tavernîers de Lestinnes En ont bien eu cinq cent francs !
« N'oubliez pas non plus vos frais de voyages. N'avez- vous pas visité l'Ecosse, l'Angleterre, le Pays de Galles? N'êtes-vous pas allé à Rome,
En arroi de souffisant homme Avec haquenée et roncin ?
a Quant au pays de France, vous Tavez parcouru dans tous les sens, et toujours à grands dépens, toujours bien monté, bien stylé, avec de belles houppelandes et de bonne nourriture. Mais vous viviez comme à souhait! Je vous ai vu si joyeux, si joli, si amoureux, que, par saint Gille ! je pense que pour vos deux mille francs vous avez bien eu la valeur de deux fois autant. »
Alors, consolé de sa perte, le poète se remet à dépenser tout comme auparavant.