CHAPITRE XVII
Froîssart accompagna la duchesse jusqu'à Riom, assista aux fêtes de sa réception, et de là s'en alla, par Paris et Valenciennes, rejoindre son maître et seigneur en Hollande. A Paris il rencontra le gendre français du roi Edouard III, Enguerrand de Coucy, qu'il avait souvent vu en Angleterre. Messire Enguerrand emmena notre chanoine passer quelques jours avec lui à Crèvecœur. Froissart lui parlait du Béarn, d'Avignon, et de cet étonnant mariage du duc de Berry dont Charles VI et son frère faisaient des gorges chaudes. Le sire de Coucy parlait de l'Angleterre, du jeune roi Richard II, son neveu; de la conférence de Boulogne entre les délégués français et anglais, et de la trêve, qu'on disait prochaine. C'est
alors que messire Jean Froîssart sentit naître dans son cœur pour le pays de sa jeunesse une nostalgie qui allait devenir de plus en plus puissante. Pourtant il ne pouvait songer à voyager en Angleterre tant que ce pays restait en guerre avec la France. Que dirait Guy de Blois s'il voyait son chapelain dans le camp ennemi? Il fallait attendre la paix.
Après trois jours à Crèvecœur et quinze jours à Valenciennes, Froissart se décida à rejoindre son patron à Schoonhoven. Là de grandes déceptions Tattendaient. Le noble Guy de Blois, le croisé sans peur, était devenu, à peu près, « un mol chevalier ». La paresse, la mollesse, la folle largesse s'étaient emparées de lui et de sa cour, a Ce comte de Blois et Marie de Namur sa femme par bien boire et fort manger douces et délectables viandes étaient malement fort engraissés. » « Messire Guy est de ceux », nous chante Eustache Deschamps, a qui n'ont ni pitié, ni merci de viande et qui donnent assaut au vin à toute heure. » Le comte ne pouvait plus monter à cheval : il allait à la chasse en litière ! Froissart, en le voyant ainsi grotesquement charrié par ses serviteurs, se rappelait sans doute le passage du traité de la chasse où le comte de Foix démontre que les chasseurs sont nécessairement vertueux, puisqu'ils mangent peu et travaillent beaucoup : « Et oncques n'ai vu preud'homme — si
m'ait Dieu ! — qui n'ait pas voulu travailler parce qu'il était riche; car cela part d'un lâche cœurl » Guy de Blois ne pouvait plus travailler, ni aller à la guerre : il était trop obèse, ayant mené vie trop grasse. Dans cette inaction pour laquelle il n'était point né, son esprit bouillant et superficiel l'emportait en de brusques colères. Froissart ne nous dit pas tout; un document publié par le baron Kervyn de Lettenhove nous apprend que pendant ce même printemps de l'an 1389, dans un accès de fureur, le comte tua de sa propre main un des chefs de l'armée brabançonne *.
Ce gros prince, jadis brillant et valeureux, maintenant paresseux, las des jours sans fin que n'entrecoupaient plus les nobles jeux de la guerre et du tournoi, se laissait aller à une véritable folie de dépense. Sa bourse, remplie par les héritages accumulés de tous les Ghâtillon, était un vrai tonneau des Danaîdes d'où l'argent fuyait toujours, sans profit. A côté de lui trônait Marie de Namur, la lourde Wallonne, le cœur inquiet dans son énorme poitrine. Dans cette vie stagnante de la petite cour endormie, elle prenait un grand ascendant sur l'esprit de son mari. Froissart aimait peu la comtesse de Blois, mais il devait la préférer encore à l'homme
1. Archiyes de Mons^ charte du 13 février 1389. Voir Froissartj Étude] LittérairCy par le baron Kervyn de Lettenhove, p. 192.
qui, seul avec elle, avait quelque prise sur l'esprit du comte. Le valet Sohier, fils d*uii tisserand de Malines, garçon ignorant et fruste qui ne savait lire ni écrire, était devenu une grande puissance à la cour de Blois. Froissart n'aimait pas les Marmousets. « Et partout il y en a! » nous dit-il. « Le duc de Berry a son Take Thiébaut comme le cpmte de Blois a son Sohier. Je n'ai vu nul haut seigneur qui n'eût son Marmouset... excepté le comte de Foix; mais lui n'en eut nul, car il était sage naturellement — Je ne dis pas que les seigneurs qui se servent de Marmousets sont fous : ils sont plus que fous, car ils sont tous aveugles malgré leurs deux yeux. »
Froissart a dû se soustraire sans regret au spectacle de cette cour trop changée. Vers la fin de Tété, il revint à Valenciennes a se rafraîchir » et se reposer. C'est là qu'il rédigea son troisième livre, pendant les derniers mois de l'an 1389. Cependant le bruit de fêtes augustes et de téméraires expéditions lui arrivait dans son logis tranquille. Il travaillait d'arrache-pied afin de pouvoir plus vite s'en aller recueillir d'autres documents à travers d'autres aventures, et poursuivre plus loin les trois joies de son esprit : a voir les merveilles de ce monde,, ouyr et savoir nouvelles, écrire et chroniser autres histoires ».
Il devait bientôt en trouver l'occasion. En rédigeant les comptes rendus recueillis à Orthez sur les
guerres de Castille et du Portugal, Froissart s'aperçut de leur insufïisance. « Si justement voulais ouvrer, me convenait ouyr autant bien parler les Portingalais comme j*avais fait les Gascons et Espagnols dans rhôtel de Foix. » Ayant entendu dire qu'à Bruges il y a <c grand planté de Portingalais », Froissart se rend à Bruges dans l'espoir d'y trouver quelque chevalier ou écuyer ayant vu la guerre. Quand il arrive à Bruges, on lui suggère de pousser jusqu'à Meddelbrughe en Zélande, où dom Joam Fernand Pacheco, conseiller du roi de Portugal, attend un bon vent pour sa caravelle. Froissart ne se le fait pas dire deux fois : il repart, arrive, trouve dom Joam, et pendant toute une semaine « s'accomode » à lui. Jour après jour, dans la pauvre chambre de l'auberge zélandaise, le grand homme d'outre-mer, emphatique et pondéré, faisait le récit de tous les événements arrivés en Portugal depuis la mort du roi Ferdinand. Cependant le chroniqueur, plume en main, « prenait grand plaisir à ouyr et à écrire ses paroles ». Chose étrange, ce même Froissart, qui vient de nous rapporter tant de contes fantastiques sur les ours enchantés de la Gascogne, fait de la guerre portugaise un rapport plein de jugement, correct, précis, qui demeure l'admiration de ceux qui s'occupent de l'histoire péninsulaire. C'est que dom Joam Pacheco se reflète dans tout ce récit, comme l'écuyer du comte de Foix dans les on-dit
d*Orthez. Que sont les chroniques de Froissarl, sinon un vaste miroir, dans lequel nous voyons, chevaleresques ou bourgeoises, sages ou extravagantes, apparaître les ombres qui s'entretenaient avec le chanoine de Chimay pendant son passage à travers un monde infiniment varié ? Ses chroniques ne sont pas toujours de Thistoire; elles ne cessent jamais d*ètre une galerie de portraits historiques.