‹ FroissartChapitre 30 sur 45 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

« A la requête du très haut et noble prince Guy de ChastîUon comte de Blois... je, Jehan Froissart... me suis de nouvel réveillé et entré dedans ma forge pour ouvrer et forger en la haute et noble matière de laquelle du temps passé je me suis ensoîgné.... Or considérerez, vous qui le lisez,... comment je puis avoir su et rassemblé tant de faits desquels je traite et propose en tant de parties. Et, pour vous informer delà vérité, je commençai jeune, dès l'âge de vingt ans; et si suis venu au monde avec les faits et les avenues : et si y ai toujours pris grand plaisance plus qu'à autre chose; et si, Dieu m*a donné tant de grâces que j'ai été bien de toutes les parties, et des hôtels des rois et par especial de

l'hôtel du roi Edouard d'Angleterre et de la noble reine sa femme... à laquelle en ma jeunesse je fus élevé; et la servais de beaux dittiés et de traités amoureux : et pour l'amour du service de la noble et vaillante dame à qui j'étais, tous autres seigneurs, rois, ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque nation qu'ils fussent, m'aimaient, oyaient et voyaient volontiers. Aussi aux titres de la bonne dame et à ses coûtages, et aux coûtages des hauts seigneurs, on mon temps je cherchai la plus grand'partîe de la chrétienté... et partout où je venais je faisais enquête aux anciens chevaliers et écuycrs qui avaient été en faits d'armes et qui proprement en savaient parler, et aussi à aucuns hérauts de crédence pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je rassemblé la haute et noble histoire et matière, et le gentil comte de Blois dessus nommé y a rendu grand'peine; et tant comme je vivrai par la grâce de Dieu, je la continuerai; car plus je suis et plus je laboure et plus me plaît; car ainsi comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les armes et en persévérant et continuant il s'y nourrit parfait, ainsi en labourant et ouvrant sur cette matière, je m'habilite et délecte. » Ainsi commence le quatrième et dernier livre des chroniques, dédié comme les précédents au comte Guy de Blois. Mais pour le rédiger, Froissart avait quitté le château de Blois; il passa à Valenciennes l'automne de l'an 1389. 11 y avait bien des clian-

gements au château du Quesnoy. Le comte Guillaume rinsensé s'était enlin éteint après trente années de folie et de triste réclusion. Son frère Aubert, qui lui avait succédé, s'était retiré définitivement dans son palais de la Haye, et le jeune Guillaume d'Ostrevant, à son tour gouverneur du Haînaut, régnait au Quesnoy sur le pays natal de Froissart.

Froissart s'était lié de plus près avec ce jeune prince l'année d'avant, pendant une visite d'une dizaine de jours que le comte Guillaume avait faite au comte de Blois avec son beau-père le duc de Bourgogne. Son influence sur Froissart devient bientôt visible -, l'orientation de plus en plus Bourguignonne de la politique de Froissart devient frappante à partir du quatrième livre des Chroniques, On y voit poindre, petit à petit, ce funeste ascendant des maisons de Bavière et de Bourgogne qui, trente ans plus tard, allait menacer la vie même de la France. Froissart a toujours subi l'influence de son milieu ; au Quesnoy il devient un peu plus que Bourguignon. Le parti-pris cruel et courroucé qu'il montre contre la douloureuse Valentine Visconti, sa haine et son dénigrement du duc Jean Galéas de Milan, reflètent sans doute la rancune du duc Aubert, dont la famille était triplement alliée aux enfants de Barnabe Visconti, déposé et mis à mort par le père delà duchesse d'Orléans. Les sous-entendus et les reproches dont

124 FBOISSÀRT.

le chroniqueur est si prodigue envers le jeune frère du roi Charles VI, rappellent, à qui sait lire entre les lignes, les débats que le duc Âubert et son fils ont eus avec le frère du Roi au sujet de certaines terres du Hainaut. Hélas! Froissart prend à cœur les intérêts de la maison de Bavière au point d*en devenir injuste et ingrat envers son maître et seigneur, le comte de Blois.

Tandis que Tastre des Bavière croissait de jour en jour en splendeur, l'étoile des Ghâtillon s'éteignait misérablement. Vers la fin de juin 1391, uu grand malheur frappa au cœur le comte de Blois. Son seul enfant légitime, Louis, le jeune mari de la princesse de Berry (fille du duc Jean), mourut en quelques jours d'une fièvre chaude. L'enfant aurait hérité de toutes les richesses des Ghâtillon : la comté de Blois, la comté de Dunois, les seigneuries de Ghimaj, Avesnes, Beaumont, Louvion, Argies, Landrecies, avec Goude et Schoonhoven et autres terres en Hollande et en Zélande. Même amoindri de la comté de Soissons, que Guy de Ghâtillon avait vendue au sire de Goucy pour l'argent de sa rançon, c'était encore un héritage à faire rêver les parents pauvres.

Aussi une nuée de cousins, pauvres et riches, guettait ce domaine énorme. Le lendemain de la mort de Louis, le comte de Blois se vit entouré d'héritiers avides. Le duc de Bourgogne, le duc Aubert, le duc de Juliers, le duc de Lancastre étaient

là, côte à côte avec le malheureux Jean de Blois, dit de Bretagne, le sire de Conflans en Champagne et d'autres héritiers moins illustres. Ils faisaient tous leurs comptes et se disputaient les terres, tandis que le propriétaire régnant, le comte de Blois, avait les poches vides.

Les droits de douaire de la jeune veuve étaient formidables. Ils étaient tous assignés sur la comté de Blois et montaient jusqu'à six mille francs d*or par an. C'était beaucoup dans un siècle où un vicomte de Rouen vivait d'une rente de trois cent cinquante francs, où un Regnault d'Auriac, le plus grand marchand d'épices de son temps, se vantait d'un capital de trente mille francs. Bref, le comte de Blois ne voyait pas trop comment il allait payer l'argent et il savait bien que son compère, Jean de Berry, l'exigerait jusqu'au dernier sol.

Guy de Blois avait toujours vécu au jour le jour. Pauvre ou riche, toujours prodigue, toujours généreux, il avait jeté l'argent à pleines mains, selon la fantaisie du moment. Nous ne pouvons le blâmer, puisque nous lui devons les chroniques de Froissart, pour lesquelles pendant vingt ans « il fit grands coulages ». A présent que, tristes et vieux, le comte et la comtesse de Blois allaient cacher leur vie effondrée dans leur vieille forteresse de Château-Renaud, les questions d'argent prenaient une nouvelle importan ce , et des soucis mesquins venaient insulter la grandeur

de leur deuil. Voici la douloureuse histoire que Froissart conte à ce propos.

A huit petites lieues de Château-Renaud, le roi était à Tours avec son frère, le jeune duc de Touraine, qui venait d*épouser la richissime Valentine Visconti. L'heureux marié avait tant d'argent qu'il ne savait qu'en faire. Il n'était pas encore duc d'Orléans, et, trop petitement installé dans son étroit duché de Touraine, il convoitait cette belle comté de Blois, qui marchait si bien avec ses terres et qui appartenait à un homme malade, rongé de dettes, dont le fils unique venait de mourir.

Froissart nous donne à entendre que ce fut Enguerrand de Goucy qui suggéra au jeune prince l'idée d'acheter l'héritage de Guy de Châtillon. Messire Enguerrand était à Tours avec le roi et son frère; il les accompagna à Château-Renaud. Quand le jeune duc jeta ses yeux sur la vigne de Naboth, messire Enguerrand dut lui dire : a Pourquoi ne l'achetez-vous pas ? Guy de Châtillon n'a pas de préjugés surannés sur la vente des héritages. Il m'a bel et bien vendu sa comté de Soissons, et aujourd'hui il a besoin d'argent autant qu'il y a vingt-cinq ans. » — « Le sieur de Goucy fut moult coupable de ce fait », nous dit expressément Froissart.

Pourtant le comte de Blois ne se laissa pas facilement convaincre. Au premier mot il s'emporta. « Avant que je fisse ce marché pour vendre mon

héritage, déshériter et frauder mes hoirs et me déshonorer (telles au moins sont les paroles que Froissart lui met dans la bouche), il ne me demeurerait plat d'argent ni écuelle à engager ! » Aujourd'hui encore, en Angleterre, pays où règne toujours le droit de primogéniture, il n*y a pas d'expédient auquel on ne recoure avant de toucher à la succession destinée à l'hoir direct : on aime mieux vivre comme un rat, dans un galetas de son château, que de risquer l'intégrité du majorât. Au xiv* siècle le sentiment sur ce point était précis et délicat. Même à défaut d'hoir immédiat, les droits de succession restaient chose inviolable. Pour toute conscience de seigneur, l'héritage de Blois appartenait moralement à Jean de Bretagne, cousin de Guy de Chfitillon.

Mais le jeune roi de France, le prince son frère et messire Enguerrand de Goucy ne se laissaient pas arrêter par de telles considérations. Pour bien des raisons, il était à désirer que la comté de Blois, située entre Touraine et Orléans, apanages du sang royal, fût également confiée à un prince du sang. Le jeune prince, qui pensait déjà à la duché d'Orléans, qui déjà entrait en pourparlers avec messire Enguerrand pour l'achat de la comté de Soissons, qui allait acheter Goucy, et Dreux, et Angoulême, et Luxembourg, se proposait de se faire, à côté d'une principauté en Italie, une grande position territoriale en France. Il ne cessait d'assiéger le vieux prodigue

miséreux. Il ne dédaignait pas d'acheter son valet tout-puissant, Sohier de Malines, ni de flatter la vieille comtesse de Blois. Enfin on arrangea Vaffaire moyennant une somme de deux cent mille francs pour la comté de Blois, avec soixante mille francs pour désintéresser le duc de Berry, et une seconde somme de deux cent mille francs pour les terres de Hainaut, de Hollande et de Zélande.

Les terres de Hainaut I Là est sans doute le point douloureux, la cause obscure de la colère et des reproches de Froissart, — qui avait assez facilement pris son parti de la vente de la comté de Soissons. 11 ne parle que de la comté de Blois, mais c'est au Hainaut qu'il pense. H ne plaint que Jean de Bretagne, mais il pense au duc Aubert et à Guillaume d'Ostrevant. Quoi, l'héritage de Jean de Beaumont, le berceau de tant de héros wallons, va passer en des mains étrangères ! Par suite de l'opposition du duc Aubert, la vente des terres dépendant du comte de Hainaut n'eut jamais son effet, néanmoins Froissart ne peut calmer son indignation qui bouillonne. Dans son récit de la vente de Blois, il ne montre ni modération ni justice pour son ancien maître. Avec quelle amertume il flétrit cette duchesse vulgaire et sotte qui se laisse persuader au déshonneur de son mari, dans la crainte de devenir « une pauvre femme, toute nue », tandis que la vente de l'héritage la laisserait « une dame riche et garnie d'or et d'argent et de

beaux joyaux ». Avec quel mépris nous montre-t-il cette âme vile du valet Sohier, Marmouset parvenu, ne visant qu'aux écus. Et vaut-il beaucoup mieux, ce comte de Bloîs qui, a comme jeune, ignorant et malconseillé », se laissait mener par sa femme et son valet, et fit ce pauvre marché de son héritage et de son honneur ?

En tout cela il y a rancune évidente. Les recherches de notre savant ami le comte Albert de Gircourt viennent de mettre en lumière les véritables circonstances de la vente de Blois. Les actes se trouvent encore, dans le cartulaire de Blois, sous le numéro KK. 896, aux Archives nationales. Ils bouleversent le récit de Froissart. Ces actes sont signés par le comte et la comtesse de Blois le 13 octobre 1391 , et le jeune prince n'arrive à Tours que le 10 novembre! Le 10 novembre la tentation, le 13 octobre le péché. Que deviennent ce rôle de tentateur acharné prêté au jeune frère du roi, ces chevauchées secrètes et hâtives de Tours à Château-Renaud, ce consentement arraché à un vieux chevalier malade d'âme et de corps? Froissart n'est pas plus au fait du rôle de Sohier, qui ne reçut que cinq cents francs — commission assez mince pour un honnête courtier, sur un total de deux cent soixante mille francs. Plusieurs des chevaliers et chambellans du comte de Blois reçoivent autant. Quelques mois auparavant, le duc de Touraine avait accordé aux trois chambellans du

comte de Longueville une commission de trois mille francs sur un achat qui ne dépassait pas les cinquante mille francs. Sohier n'était donc point si richement rétribué qu'il en fallût pousser des cris de trahison.

Peut-être, en noircissant les rôles de Sohier et de la comtesse de Blois, Froissart croyait-il diminuer la responsabilité de son ancien maître. Mais son récit fourmille d'erreurs moins explicables. Le duc de Bourgogne, que le chroniqueur montre berné par ses neveux et furieux de leur succès, se prêta le plus complaisamment du monde à l'affaire, qui fut faite par l'entremise de ses serviteurs. Le « pauvre marché » lui-même était, en somme, une excellente affaire. Le comte de Blois retenait la jouissance de sa comté sa vie durant, aussi bien qu'un droit sur les aides; et, en toute honnêteté, Guy de Châtillon pouvait se demander s'il n'agissait pas dans l'intérêt même du cousin devenu son hoir, en mettant dans l'héritage, au lieu d'une comté obérée de dettes au delà du possible, une somme ronde de deux cent mille francs....

En tout cas, la brouille fut profonde entre les maisons de Bavière et de Châtillon. Froissart prit parti pour son souverain contre son maître. 11 se fit, peut-être, une sorte de devoir de son ingratitude; car il avait une haute idée de la soumission due à César, et il n'hésite pas ù déclarer que c'est dans ce sens qu'il faut interpréter le commandement :

De tout ton cœur, de t'ame toute, Ton seigneur ainme et si le doutte,

chacun étant tenu « par droite honneur » à aimer et servir son seigneur terrien. L'honneur, donc, commandait à Froissart de quitter son vieux maître, un peu fou et perdu de dettes, pour suivre les destins plus éclatants de son souverain, le comte de Hainaut.

Les nobles de Hainaut étaient comme une grande famille : les brouilles étaient fréquentes entre tant de cousins. Et comme la plupart de ces seigneurs orgueilleux étaient plus ou moins les patrons de notre chroniqueur, lui aussi avait sa part dans leurs refroidissements et leurs rapprochements. Il est probable qu'il ne voyait pas de mal à passer ainsi de Robert de Namur à Wenceslas de Luxembourg, de Wenceslas à Guy de Blois, du comte Guy au duc Aubert. Il ne désertait pas la noble famille : il restait toujours fidèle à la maison de la reine Philippe. Ces seigneurs avaient tous rempli ses rêves d'enfant, eux ou leurs pères, et c'était en les regardant de loin que le petit écolier de Valenciennes s'était épris de cette passion pour la chevalerie qui devait diriger toute sa vie et toute son œuvre.

Les livres des Chroniques^ qui avaient coûté tant de beaux deniers au comte de Blois, contiennent la mention de sa mort. C'est en 1397 que Guy de Châtillon mourut i\ Avesnes, en Hainaut. Après la vente de Blois, il avait vendu son château historique de

Beaumont et finissait ses jours dans un dénuement tel que la comtesse dut renoncer à la succession. Selon la triste coutume flamande, elle posa sur le cercueil de son mari ses clefs de ménagère. Devant ce tableau navrant, la sévérité de Froissart fléchit un instant; il se rappelle les jours de sa jeunesse. « Le comte de Blois, dit-il, mit grand entente en son temps à ce que je, sire Jehan Froissart, voulusse dicter et ordonner cette histoire. Et moult lui coûta de ses deniers; car on ne peut faire si grand fait que ce ne soit à peine et à grands coûtages. Dieu en ait l'âme de lui I Ce fut mon seigneur et mou maître, et un seigneur honorable et de grande recommandation. Et point ne lui besognait à faire les pauvres traités et marchés qu'il lit, et à vendre son héritage. Mais il crut légèrement ceux qui nul bien, ni honneur, ni profit ne lui voulaient.... Considérez le grand dommage qu'un seigneur peut faire à son hoir par croire mauvais conseil ! » Malgré tout, les terres de Hainaut, de Hollande et de Zélande revenaient îi leur souverain légitime, le duc Aubert, comte de Hainaut. C'est même là peut-être ce qui intéresse le plus Froissart dans la mort de son ancien maître. Quant au vieux chevalier, on oublia de Tenlerrer dans le splendide mausolée qu'il s'était fait construire de son vivant. Un couvent de franciscains à Valenciennes lui donna la dernière hospitalité. Dieu en ait l'Ame de lui !

Page 1