LA TROISIÈME RÉDACTION DES « CHRONIQUES
quelquefois d'une lumière empruntée. Mais à mesure que la chronique grandissait, devenait chose glorieuse et de durée, il la voulait sienne tout entière. Et le dernier effort de Froissart fut de libérer de la pensée d'autrui les commencements du grand œuvre de sa vie.
Les vieillards adorent parler du passé ; mais en racontant leurs souvenirs ils font mille allusions au présent. C'est ainsi que la rédaction de Rome nous apporte, pêle-mêle, une foule de détails piquants sur les origines de la guerre de Cent Ans et sur la petite guerre de Frise de 1401; sur les fortifications du Quesnoy au commencement du xv« siècle et sur mère d'Edouard III, cette femme « si féminine doucement enlangagée ». Il conte ici plus au long qu'ailleurs les enchantements de sa jeunesse, son voyage en Ecosse, ses chevauchées en Angleterre avec le jeune Despencer. Les heures ensoleillées d'antan revenaient dans ces récits de ses vieux jours. Et pourtant ces souvenirs ne sont peut-être pas ce qu'il y a de plus précieux dans le manuscrit du Vatican.
Ici, pour la première comme pour la dernière fois, on sent dans le chroniqueur quelque chose de la fibre de l'historien. Jamais l'esprit vif et alerte de Froissart ne s'est élevé si haut, ne s'est montré si sérieux. Il voit le sens profond des choses ; il ramène les effets à leurs origines. Les nations de l'Europe, qui
Tont déjà tant amusé avec le pittoresque de leur diversité, lui apparaissent enfin comme des personnes ayant chacune son caractère et son destin. Quel portrait sévère et magistral des Anglais, à qui il ne peut pardonner le meurtre de leur roi! Quel réquisitoire mêlé d'éloges contre cette race rude et forte qui ne veut pas, qui ne peut pas, subir le joug d'un tyran! Écoutez plutôt :
« Les Anglais souffrent bien un temps, mais à la fin ils payent cruellement. Il se lève et se couche en trop grand péril, le sire qui les gouverne; car jamais ne Taimeront s'il n'est victorieux, et s'il n'aime les armes et la guerre à ses voisins et en espécial à plus forts et plus riches qu'ils ne soient.... Les Anglais se délectent et confortent en batailles et occîsîons. Gonvoiteux et envieux sont trop grandement sur le bien d'autrui, et ne se peuvent conjoindre parfaitement ou naturellement en amour ou en alliance avec nation étrangère... Et là où le peuple voudrait montrer sa puissance, les nobles n'auront point de durée. Or ont été longtemps moult bien d'accord ensemble ; car les nobles ne demandent au peuple que toute raison. Aussi on ne souffrirait point qu'ils prissent, sans payer, un œuf ni une poule... Les gentilshommes sont de noble et de loyale condition, mais le commun peuple fel, périlleux, orgueilleux et déloyal. Le Roi ne peut point tailler son peuple; non, le peuple ne le voudrait point souffrir. Il y a certaines ordon-