LE DÉPART POUR L ANGLETERRE
son cœur adolescent de la quatorzième à la vingtquatrième année. Il nous conte cet amour tout au long dans une des plus jolies poésies du xiv* siècle : VEspinette Amoureuse ^ « T Aubépine des amours ». Il faut se garder de prendre trop au sérieux ces confidences. Presque toujours, dans les vers d'amour, le sentiment est si vrai et les faits sont si faux que le plus habile peut s*y tromper. On sème un récit imaginaire de petits détails très exacts, chers au cœur, et que Ton a mis en vers pour leur donner ce surcroît d'existence qu'ont les fleurs séchées dans un livre. Dans ce petit roman les faits d'ordre extérieur nous paraissent arrangés à plaisir. Pourtant le poète trouve des accents naïfs et sentis pour décrire cette docte jeune fille qui fit battre son cœur de quinze ans. Un jour, ils se rencontrent à une garden-party d'il y a cinq siècles : elle se promène avec lui un peu à l'écart, elle se penche pour cueillir cinq violettes, lui en donne trois et garde les deux autres. Un autre jour, elle prie le jeune Froissart de vouloir bien lui prêter un roman ; et tout en disant « Oui ! » les yeux en feu, le pauvre garçon se demande comment se le procurer — car alors les romans étaient choses de luxe. Enfin il trouve chez lui un vieil exemplaire du Bailli d'Amour. Elle le lit, lui confie ses impressions et lui prête en échange le roman de Cléomadès, Tout cela est conté avec un accent léger et sincère qui a son charme. Puis un
jour la jeune fille se marie, et Froîssart pense en mourir de chagrin, jusqu'à ce que quelques semaines plus tard il fasse de son gros désespoir a une ballade nouvelle ».
Cet amoureux de vingt-trois ans était clerc et portait la tonsure. C'était chose fréquente alors : le désir de se placer sous la juridiction ecclésiastique donnait de l'ouvrage à bien des barbiers coiffeurs. Dans les registres du Châtelet nous rencontrons à chaque page des noms d'avocats, de marchands, de simples laboureurs qui se placent, comme clercs, sous la protection de l'évêque. A tous les degrés de la société, les clercs mariés faisaient comme une classe nouvelle : c'était un des signes les plus frappants du relâchement de la discipline ecclésiastique amené par les malheurs de la papauté. « La vie religieuse n'avait pas encore les bornes précises que nous lui connaissons, dit M. Jusserand dans son admirable étude sur Piers Plowman. Beaucoup d'hommes lettrés, chantres, sacristains ou simples secrétaires, recevaient les ordres moindres et s'en tenaient là. »
Pour ces tonsurés, comme pour leurs frères laïques, les deux sources de l'honneur étaient les armes et l'amour. Pétrarque ne craignait pas d'afficher sa passion pour une femme mariée. Le vaillant Jean le Bel, tout chanoine de Liège qu'il fût, aimait suivre, épée en main, le Dieu des batailles; et la