LB DEPART POUR L ANGLETERRE
paire de fils jumeaux qu'il eut en ses anciens jours ne faisait point rougir son front hâlé de chevalierchanoine. Froissart, simple clerc, ne se croit pas pour cela astreint à aucune règle austère. Il faut écarter toute idée monacale, toute sombre vision de maigre séminariste en soutane. C'est plutôt comme un jeune et élégant normalien qu'il faut nous figurer ce bel amoureux de vingt-trois ans qui s'en va, quelques poésies inédites au fond de sa malle, chercher fortune à la cour d'Angleterre.
Nous savons si peu de chose de la jeunesse de Froissart que nous ne pouvons dire comment ce jeune bourgeois de vingt-trois ans se trouvait avoir le loisir et les ressources nécessaires pour visiter les pays étrangers. Peut-être quelque Mécène, comme il en fourmillait dans les petites cours lettrées de Hainaut, se fit-il bailleur de fonds du jeune poète. Peutêtre ce vieux chanoine de Liège, Jean le Bel, qui termine ses chroniques dans l'année même où Froissart part pour commencer les siennes, avait-il désigné le jeune Valencîennois comme capable de continuer son œuvre. A soixante-dix ans, très riche et bon prince, Jean le Bel a pu vouloir s'assurer un successeur. Mais ici encore nous ne pouvons qu'imaginer : tout ce que nous dirons, c'est qu'en 1361, l'année où messire Jean le Bel cessa d'écrire, le jeune Jean Froissart quitta Valenciennes pour Londres, où il allait présenter à la reine Philippe
de Haînaut un sien manuscrit sur la bataille de Poitiers.
Ce manuscrit était, sans doute, le germe des Chroniques. Il est perdu pour nous. Peut-être est-il encore caché dans quelque recoin poussiéreux du Record-Office de Londres ou dans les Archives mal classées de quelque vieux château d'Angleterre. Nous rencontrerons au cours de ces quelques pages tant de trouvailles merveilleuses faites dans ces dernières années, qu'il n*y a rien d'extravagant à espérer qu'on retrouvera un jour le premier livre de Froissart. Pour le moment nous en savons seulement ce qu'il nous en dit lui-même : « J'ai toujours à mon pouvoir justement enquîs et demandé du fait des guerres et des aventures qui en sont advenues; et par espécial depuis la grosse bataille de Poitiers où le noble roi Jean de France fut pris. Car devant j'étais encore jeune de sens et d'âge. Et à ce non obstant empris-je, assez hardiment, moi issu de l'école, à dittier et à rimer les guerres dessus dites et porter en Angleterre le livre tout compilé, si comme je le fis. » Ce livre, en partie « compilé », comme il nous dit ailleurs, d'après les Vraies Chro^ niques de messire Jean le Bel, était probablement une espèce de chantefable, moitié en vers, moitié en prose — à la fois « rimé » et « dittié », comme l'explique le poète. Quelques années plus tard Froissart fera pour le duc de Brabant un récit de ce genre,
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que nous possédons encore sous le titre de la Prison Amoureuse,
La reine Philippe, à qui le jeune poète destinait cette chronique de la gloire de son époux et de son fils, était comme lui originaire de Valenciennes, et elle aimait protéger ses compatriotes. Elle faisait de la cour d'Angleterre Tasile des lettrés wallons ; Froissart, sans doute, avait souvent entendu parler de ses bontés; car on causait beaucoup d'elle dans la bonne et a frisque » ville de Valenciennes, comme de nos jours sans doute, à Copenhague, on cause des jeunes années de la Princesse de Galles ou de l'Impératrice de Russie. Bien des vieillards, bien des matrones babillardes se souvenaient encore du jeune Edouard d'Angleterre, qui était venu, fugitif avec sa mère éplorée, demander aide et secours au comte de Hainaut. Quand il s'en alla, la petite Madame Philippe pleurait toutes les larmes de ses douze ans. <E Elle le connaissait plus et lui tenait plus grande compagnie que nulle de ses sœurs. Et le jeune Edouard s'inclinait de regard et d'amour sur Philippe plus que sur les autres. » La petite fille de douze ans en avait près de cinquante en 1361; mais on n'avait pas oublié pour cela la gracieuse idylle. C'est Froissart lui-même qui, bien des années plus tard, nous contera la jolie scène des adieux des deux cousins.... Gomme la Reine d'Angleterre s'en allait regagner son royaume , elle embrassa à tour de rôle
toutes les filles du comte de Hainaut, et le Prince de Galles suivit son exemple. Quand vint le tour de Philippe, la petite fille éclata en larmes, a On lui demanda pourquoi elle pleurait : « Pour ce (dit-elle) « que mon beau cousin Edouard d'Angleterre se a départ de moi, et je Tavais déjà appris. » Dont commencèrent les chevaliers qui étaient là à rire. » Ces grandes personnes entrevoyaient-elles déjà ce que la petite Philippe ne pouvait deviner : ce brillant cortège de Tannée suivante qui allait emmener dans son royaume d'outre-mer la femme-enfant du jeune roi Edouard III. Les Hainuyers étaient fiers de ce mariage et fiers surtout de la vertu et de la beauté de leur fille : « Longue et droite était, sage, lie, humble, dévote, large et courtoise, et fut en son temps ornée et parée de toutes nobles vertus, et aimée de Dieu et du monde... Car depuis le temps de la Reine Genoivre, qui fut femme du roi Artus et reine d'Angleterre, si bonne reine n'y entra... et tout comme elle vécut, le royaume d'Angleterre eut grâce, prospérité, honneur, et toutes bonnes aventures ; ni oncques famine , ni cher temps de son règne n'y demeurèrent, ainsi que vous orez recorder dans l'histoire. » Ainsi parlera d'elle Froissart, dans son extrême vieillesse.
En se rappelant en mémoire tout ce que l'on contait de cette reine qu'il allait voir enfin lui-même, peut-être le jeune Froissart se rappelait-il aussi la
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page merveilleuse des Vraies Chroniques où messire Jean le Bel conte la clémence de Philippe et son intercession en faveur des bourgeois de Calais. Froissart admirait tant cet épisode qu'il Ta inséré, sans changer une ligne, dans ses Chroniques^ où vingt générations tour ù tour Tout admiré, de bonne foi, comme la perle de son œuvre.