LES YRATES CHRONIQUES DE JEHAN LE BEL
livre pour une première rédaction des Chroniques de Froissart. Il faut le lire pour voir à quel point Froissart a dévalisé son précurseur. Bien des pages merveilleuses, quelques-unes des plus belles des Chroniques, sont à restituer à leur véritable auteur. Dans le premier livre, la sombre et magnifique description du passage de la Tyne parles Anglais; \o récit de la mort du roi d'Ecosse et comment il chargea le chevalier Douglas de porter en Terre-Sainte sou cœur mort, a puisque le corps ne peut y aller » ; répisode émouvant du rachat des bourgeois do Calais par les larmes de la bonne reine Philippe, sont tous dus au génie tragique et fort de Jean lo Bel. Dans les premiers chapitres des Chroniques, presque tout ce qui paraît empreint d'une émotion sombre et contenue vient de la même source. Tout ce que fait Froissart, c'est d'adoucir l'humeur brusque de son âpre devancier ou de vérifier certains détails d'histoire ou de géographie. Quand Jean le Bel dit en racontant le passage de la Tyne : « 11 y eut aucuns des Anglais noyés, de quoy il ne nous chaloit pas grandement », Froissart omet cette réflexion peu évangélique.
Rien ne montre mieux la différence d'âme des deux chroniqueurs que la façon dont ils traitent l'épisode des amours d'Edouard III et de la comtesse de Salisbury. Les charmantes pages où Froissart introduit ce sujet dans ses premiers manuscrits sont
prises tout entières de Jean le Bel. Dans la troisième version , celle de Rome , il passe tout l'incident sous silence; mais dans la seconde rédaction il ajoute une variante délicieuse, où on trouve la marque de son génie leste et mondain. Arrivé au château de la comtesse (il y vient pour la protéger contre les assauts des Écossais), le Roi Edouard demande à sa charmante hôtesse de vouloir bien jouer avec lui aux échecs.
« A rentrée du jeu, le Roi, qui voulut que quelque chose du sien demeurât à la dame, Tassaillit en riant : « Dame, que vous plaît-il à mettre au jeu? » Et la dame lui répondit : « Sire, et vous aussi? » Alors le Roi mit avant un très bel anneau qu'il portait en son doigt, avec un gros rubis sur le tablier. Lors dit la dame : « Sire, sire, je n'ai nul anneau si riche que « le vôtre! » « Dame, dit le Roi, tel que vous l'avez, « mettez-le avant et n'y prenez pas garde de si près î »
« Alors la comtesse, pour accomplir la volonté du Roi, tirait hors d'un doigt un anelet d*or, qui n'était pas de grand'valeur. Si jouèrent aux échecs ensemble; la dame, à son avis, le mieux qu'elle pouvait, afin que le Roi ne la tînt pas trop simple et ignorante ; et le Roi se feignait, car point ne jouait le mieux qu'il savait. Et tandis qu'ils jouaient il regarda si fort la dame qu'elle en était toute honteuse et se laissa prendre une tour. Et quand le Roi voyait qu'elle s'était forfaite d'une tour, d'un chevalier ou