‹ FroissartChapitre 41 sur 45 · LES VRAYES CHRONIQUES DE JEHAN LE BEL · texte numérisé non relu

LES VRAYES CHRONIQUES DE JEHAN LE BEL

de quoi qu'il fût, il se laissait prendre aussi quelque chose pour remettre la dame en son jeu. »

Aussi ils jouent ensemble pendant des heures exquises, la belle dame et le Roi noble et amoureux. Celui-là voudrait bien être heureux en amour, ne Tétant pas au jeu. La comtesse gagne Tanneau, mais elle ne veut point le garder, par courtoisie, et le Roi, dépité, le jette à sa chambrière. Et il s'en va : « Dame, vous demeurez dans votre hôtel et moi je m'en vais poursuivre mes ennemis ! » Mais le beau visage de la dame hante le Roi victorieux au milieu des champs de bataille. 11 passe de longues heures sous la tente, se disant : « Serai-je loyal? serai-je heureux? » et n'osant guère faire le choix.

Que nous donne messire Jean le Bel en regard de ce joli tableau ? Sous sa main gantée de fer, la chose prend une allure tragique. En quelques mots il nous fait comprendre l'invincible passion d'Edouard III, la lutte inégale qui l'agite, entre sa conscience et ses désirs. Sombre et jaloux, le Roi envoie en Bretagne le comte de Salisbury , comme David envoie au premier rang de la bataille le mari de Bethsabée. Quelle angoisse et quelle lâcheté dans l'esprit de ce Roi, qui ne peut s'empêcher d'aller voir la femme de son loyal serviteur a pour regarder s'il ne la trouverait pas en meilleur point qu'autrefois ». Oui, elle est plus belle que jamais ! Quelle torture que de la voir ainsi aller et venir, libre, au milieu de ses

gens d*ariues ! Alors, la nuit, dans le noir château, « quand toutes les gens étaient à dormir et la noble dame fut en sa chambre », le Roi, hagard, se lèye, commande à ses chambellans ébahis que, sous peine de mort — sur la hart, — ils ne le dérangent pas dans son œuvre de Tarquin et de tyran. Et il entre, par force, dans la chambre où dort celle qu'il aime; malgré ses cris et ses pleurs il la viole « à tel douleur et à tel martire, que oncques femme ne fut aussi vilainement traité » ; il la laisse pour morte, toute en larmes, et s'en va au gris matin, le remords dans Tume et la honte sur son front déshonoré.

Et quand le comte de Salisbury revient de la guerre, quelle douleur pour Tépouse qui l'adore! Elle lui dit toute sa triste histoire et comment elle n'est plus digne de son lit. Le comte la regarde, foudroyé de désespoir. « Certes, dame, dit-il, ce qui est fait ne peut être défait. Je ne pourrais demeurer ainsi déshonoré là où j'ai eu tant d'honneur. Si m'en irai en une autre contrée passer le remanant de ma vie. Et vous demeurerez comme bonne dame, si comme je crois que vous êtes, et aurez la moitié do ma terre pour vous et pour mon enfant votre fils, que vous élèverez et nourrirez. Car je crois bien que jamais ne me reverrez. Et j'aurai l'autre moitié pour mon usage, où que je sois — tantque je vivrai. Mais je crois que ce ne sera pas longtemps. — Et Dieu donne que ce soit bientôt, ainsi que je le désire. »

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