‹ FroissartChapitre 42 sur 45 · LES VRAYES CHRONIQUES DE JEHAN LE BEL. 15U · texte numérisé non relu

LES VRAYES CHRONIQUES DE JEHAN LE BEL. 15U

Ainsi ces nobles amoureux se disent adieu, le soir, dans leur chambre, debout auprès du lit déshonoré, €( son deuil de Tun côté et la bonne dame de Tautre ». Le vaillant comte va recommander son fils au roi en quelques mots terribles et ironiques, où vivent jusqu'à nos jours sa colère et sa douleur d'honnête homme , puis il prend le chemin d'Espagne où , puisqu'il n'a plus de roi, il se fait tuer pour- son Dieu, devant Algésiras. Quant à la comtesse, elle ne lui survécut pas de longtemps. « Car bonne dame ne pouvait longuement vivre en telle détresse ».

Cette sombre histoire n'est, peut-être, qu'une légende sans autorité. Froissart la dément, et nous savons que Jean le Bel n'aimait pas les Anglais. « Jean le Bel (dit Froissart) parle de cet amour moins convenablement que je ne le puis (entendezvous le secrétaire de la reine Philippe?) Or je déclare que je connais beaucoup l'Angleterre... et je n'ai jamais entendu parler de ce viol. » Soit : il se peut que Jean le Bel et Froissart aient tous les deux tiré quelquefois de leur imagination. Mais les histoires diflërentes qu'ils en tirent montrent tout au moins la qualité de cette imagination.

Les hommes étaient aussi différents que l'œuvre. Nous connaissons Froissart, son caractère facile et aimable, son esprit vif, observateur et juste, sou génie exquis et intarissable comme le babil des oiseaux du matin. On lira Froissart aussi longtemps

(|u'Hërodote : l'un et l'autre tendent aux nations vieillies une coupe claire où brillent quelques gouttes de la fontaine de Jeunesse. — Dans le lourd gobelet dVtain de messire Jean le Bel, le vin acre a je ne sais quel goût de sang : mais c'est un breuvage fortifiant, breuvage de rude soldat, de seigneur hospitalier et brave. Tout chanoine qu'il fût, messire Jean le Bel était, de son temps, un grand capitaine devant le Seigneur. Il avait plus d'une fois suivi Jean de Beaumont sur le champ de bataille ; il avait fait vaillamment la dure campagne d'Ecosse. A Liège il tenait maison ouverte à tous prélats et chevaliers, — lui-même étant Tun autant que l'autre. Grand et haut, et a personable de riches étoflPes », il portait toujours l'habit de chevalier orné de force bijoux et pierres précieuses. « Ilh n'alloit onkes li communs jours délie semaine aile egliese qu'ilh n'awist sauze ou vingt personnes qui le conduysoient.... As jours solempnes avoit souvente fois aussi gran rotte après ly comme apriès l'evesque de Liège : car il avoit bien chinquante, ou du moins quarante, parsiwrans. » Ainsi, dans son dialecte de Wallon, nous le décrit Jean de Hemricourt. Tout ce monde dînait à sa table et dînait gaîment : Jean le Bel, habile en tout sport et en tout art d'homme libre, était passé maître en tout déduit et solas. Jean de Hemricourt, qui ne parle pas de ses ChroniqueSy loue fort sa dextérité à faire « lais, chanchons et vierlais ». Dieu lui fit la

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