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CHAPITRE III

Froissart assista dans la ville de Londres au plein épanouissement de la vie nationale. Vingt ans plus tôt, l'Angleterre était encore une France provinciale, une France ridicule et lourdaude, où Ton parlait mal, où Ton avait l'accent, et des cheveux trop blonds pour le goût de Paris; une France où l'on buvait de la forte bière au lieu du vin pétillant et sobre. On lisait, on enseignait, on rendait la justice, on causait même en français. Telle à peu près la Russie d'il y a soixante ans. Un chroniqueur du règne d'Edouard III se plaint de cet effacement de la langue natale. «Nos enfants, dit-il, quand ils s*en vont à l'école, sont contraints de quitter l'usage de leur langue, ce qui ne se voit dans aucun autre pays. .. .

Les enfants nobles apprennent le français dès leur berceau et nomment leurs jouets dans une langue étrangère. Les hobereaux de campagne qui veulent paraître nobles apprennent à grand*peine le français pour être mieux considérés. »

Les romans s'écrivaient en français, les livres sérieux en latin, l'anglais n'étant qu'un patois sans élégance. Pourtant au cours du xiv* siècle un grand changement s'était manifesté; la langue nationale pénétrait dans les écoles, dans les cours de justice, au Parlement; à dater de 1362, on tint les assises en anglais, a parce que la langue française est mal comprise du peuple ». Wyclif et Langland parlaient aux humbles dans l'idiome de leur mère; Geoffrey Chaucer, page à la suite d'Edouard III, commençait u tirer une langue belle et puissante du dialecte informe des pauvres. Si on continuait à enseigner aux enfants le français, c'était plutôt comme nous apprenons l'allemand, dans un but militaire. Déjà, en 1337, le Parlement de Westminster avait ordonné qu'on renseignât à tout enfant noble ou bourgeois, « par quoy ils en fuissent plus ables en leurs gherres ».

Soyez sûrs que toute cette renaissance échappa au jeune Froissart. Il n'était pas homme de lettres : il prononce à peine le nom de Geoffrey Chaucer, son cadet de quelques mois, qui était comme lui à la cour, et qu'il a dû rencontrer plus d'une fois chez

sir Richard Stury, et encore ne parle-t-il de lui que comme diplomate. La poésie et les choses de langue sont de pures vétilles pour un jeune clerc énamouré de chevalerie. Pour lui, il n'y a qu'une vraie gloire et elle fleurit sur le champ de bataille : sa très humble mission est d'apprendre aux guerriers à « mieux valoir », en leur enseignant les traditions et les exemples de chevalerie. Ce qui Tintéressait à Londres, c'était les vaillants vieux capitaines, qui avaient dans les trente dernières années combattu en France. Ce qui le frappait à la cour d'Edouard III, c'était l'ample magnificence, la façon « riche et étoffée » de ces palais, débordant de la dépouille des villes prises et des camps enlevés. Londres était peuplé. de princes, de nobles et de rois. Le Roi et la Reine tenaient leur cour à Westminster, à Windsor ou à Eltham. A Londres ou à Berkhampstead, le Prince de Galles et la Princesse « tenaient grand état et noble ». Et on ne savait lequel le plus admirer, de ce vieux lion d'Edouard III avec sa noble Reine, ou du Prince Noir, « le premier chevalier du monde entier », ayant à ses côtés la Belle Fille du Kent — « la plus belle dame de tout le royaume d'Angleterre » , nous dit Froissart, a et la plus amoureuse ». Le Prince Noir venait de l'épouser par amour, à l'insu du roi son père, séduit par le bel air hardi de cette jeune veuve, mère déjà de plusieurs enfants. Plus tard, le chevalier de la Tour

Landry nous décrira le goût excentrique et ëtince-^ lant, les toilettes peu sévères de cette belle mondaine, « copiées, disait-il, sur les robes des bonnes amies des malandrins du Languedoc ». A Thôtel du é^

prince, comme à Thôtel du roi, c'était un continuel va-et-vient de héros; les vainqueurs de Crécy et de Poitiers ne demandaient qu'à raconter leurs exploits.

Froissart frayait avec tout ce monde ; car la reine Philippe , toujours si douce aux Hainuyers , ne s'était pas contentée de recevoir son livre « liement et doucement » ainsi qu'il nous le rapporte. Elle avait accordé au jeune poète le poste de secrétaire; elle l'encourageait à poursuivre ses travaux historiques. « Partout où je venais, nous dit-il, je faisais enquête aux anciens chevaliers et écuyers, qui avaient été en faits d'armes et qui proprement en savaient parler, et aussi aux anciens hérauts de crédence, pour vérifier et justifier toutes matières..., et pour l'amour du service de la noble dame à qui j'étais, tous seigneurs, rois, ducs, comtes, dames et chevaliers, de quelque nation qu'ils fussent, m'aimaient, écoutaient et voyaient volontiers et me faisaient grand profit. »

Ce fut là, certainement, le moment brillant et saillant de la vie de Froissart, l'heure inoubliable entre toutes. « Je ne pourrais dire ni conter en un jour les nobles dîners, les soupers et les fêtes,

les conjouissements, les dons, les présents et les joyaux que on fit, donna et présentai » Dans ces fêtes et ces a reveaux », ce n'étaient pas seulement les splendeurs de l'Angleterre qui se révélaient aux yeux du Hainuyer : c'était l'infortunée chevalerie de la France. Il y avait au moins une soixantaine de grands personnages français, prisonniers ou otages, dans la ville de Londres. Quatre ducs du sang royal entouraient le Roi prisonnier : une demi-douzaine de comtes, plus d'une vingtaine de riches barons, tout un monde de simples chevaliers et écuyers, et trente-six bourgeois d'importance envoyés en otage par les grandes villes du Nord et du Centre. Tout ce monde varié était comme « amassé et aménagé en la cité de Londres » ; chacun amenait avec lui ses gens de maison, et tenait grand état dans son exil. Philippe d'Orléans, h lui seul, avait seize domestiques; car la prison de ces grands seigneurs n'était pas étroite. Quand ils quittaient leurs beaux logis, c'était pour aller à la cour, où Edouard III les fêtait volontiers « et leur demandait des nouvelles, et les laissait aller et venir, chevaucher et ébattre, voiler * ou chasser parmi le royaume d'Engleterre ». Froissart s'étonne de l'aménité des mœurs anglaises. Ces gentilshommes d'outre-Manche ont une foi absolue dans la parole d'honneur. Sou-

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