Faire voler leurs faucons
vent ils laissent partir leurs prisonniers sur une simple promesse de rapporter leur rançon dans trois mois, dans un an. « Telle n'a mie été la coutume, ni la courtoisie des Allemands », nous dit Froissart. « Je ne sais comment ils en feront d'ores en avant. Mais jusquez à ores ils n'ont pitié ni merci de chrétiens gens d'armes, tant soient ils nobles ni gentilhommes. Mais, quand ils les tiennent, les mettent en fers et en prison,... et tout pour mieux rançonner. » Ces vilaines mœurs étaient inconnues en France aussi bien qu'en Angleterre, où n'importe quel chevalier français se sentait plus près d'un chevalier anglais que de l'homme du peuple de sa propre race. Aussi faut-il se figurer la capitale anglaise au moment de la visite du jeune Froissart, avec ces prisonniers d'outre-Manche qui la remplissaient, non point comme un lieu d'exil et de désolation, mais plutôt comme une ville importante d'aujourd'hui par un temps de grand congrès international.
Pour Froissart, le Londres de 1362 fut un lieu de délices; il fit la gloire de ses jeunes années, comme il fera la nostalgie de sa vieillesse. Cette cour splendide et honorable, ce roi redouté de trois royaumes, cette noble reine qu'il servait « de beaux dittiés et traités amoureux », et ces chevaliers « qui parlaient proprement », lui inspiraient une admiration sans bornes, un enthousiasme de la vingtième année. La
première rédaction du premier livre des Chroniques reflète cette anglomanie débordante : jamais Angolais n'a si bien parlé des armes anglaises. Et pourtant, tout à côté, dans l'hôtel de Savoie, se tient un jeune chevalier, Tun des fils du comte de Blois, qui doit un jour profondément modifier les opinions du chroniqueur. Pour le moment, c'est Theure de l'Angleterre. Qui aurait pu croire que l'éclat de cette cour toute-puissante pouvait jamais se ternir? Qui aurait dit que cette reine si noble, ce roi redouté, ce prince chevalcreux, allaient en peu d'années s'évanouir comme une fumée, laissant seul et pauvre le triste historiographe des années de leur gloire?