CHAPITRE IV
Pendant près de cinq années Froissart continua ses services de « ditteur » auprès de la reine Philippe d'Angleterre; mais ces cinq années il ne les passa pas paisiblement dans sa tourelle de Westminster. La Reine encourageait le jeune clerc dans sa pensée d'écrire tout au long l'histoire des guerres de France et d'Angleterre, pour que jusqu'à la fin des temps on se souvînt du courage et de la courtoisie des chevaliers qui avaient couru de si belles aventures. Pour les premières années de la guerre, force lui était de a se fonder et ordonner » sur les Chroniques de Messire Jean le Bel, mais non sans les compléter, les vérifier et les contrôler. Il existait encore de par la Grande-Bretagne bien des vieux chevaliers, qui
avaient vu ravènement d'Edouard III, les premières campagnes contre les Écossais, la déclaration de guerre à la France. Froissart ne se lasse pas de les rechercher, de les interroger et de prendre par écrit les récits qu'il recueille de leur bouche. Il voyageait de ville en ville, de château en château, « aux coûtages de la reine ». La bonne Madame Philippe l'envoie jusqu'en Ecosse, avec des lettres scellées témoignant que le jeune homme était un de ses « clercs et familiers ». Aussi partout Froissart était-il accueilli « tout doucement et lieraent ». Le roi d'Ecosse David Bruce l'emmène avec lui à travers les provinces de son royaume : le voyage dura près de trois mois. Rien du pittoresque de cette excursion n'échappa au jeune Wallon : le trait direct, la chose vue, le saillant d'un caractère, avec les renseignements historiques précieusement recueillis, trouvaient place dans ce carnet qu'il aimait remplir chaque soir, après souper, dans sa chambre d'auberge ou de château. Tous les détails brillent de cette observation juste et délicate que le chroniqueur conservera jusqu'à la fin de sa vie, toujours fraîche et comme perlée de la rosée d'une éternelle jeunesse. Plus tard il aimait se rappeler le temps oii
Froissars d'Ëscosse revenoit
Sur un cheval qui gris estoit,
Un blanc lévrier menant en laisse.
Il allait doucement, s*arrêtant partout où les choses du présent ou les reliques du passé frappaient son imagination toujours en éveil.
C'est ainsi qu'il s'arrêta assez longtemps au château de Berkeley, sombre forteresse où Edouard II avait subi la prison et la mort. Froissart se lia avec le jeune Lord Despencer, petit-lils du malheureux mignon du feu Roi; c'est à Berkeley qu'il se fait raconter par un « moult ancien chevalier » toute la tragique histoire qui forme le début des Chroniques, Il avait déjà pu la lire dans les pages de Messire Jean le Bel. Mais ici, sur les lieux, au milieu des quelques survivants du drame, de quelle façon supérieure et vraiment saisissante il mettait le doigt sur le cœur même de l'Histoire! La rancune et les tenaces souvenirs du Lord déshérité ne laissaient rien en oubli. Plus de quarante fois, comme le jeune clerc de la Reine se promenait à cheval avec son hôte, allant de ville en ville et de château en château, l'amer Despencer l'appelait pour lui dire :
« Froissart, voyez- vous cette grande ville avec ce haut clocher ?
^- Monseigneur, oui. Pourquoi le dites-vous? — Je le dis parce qu'elle devait être mienne I Mais il y eut une maie Reine dans ce pays qui tout nous tollii. »
Et quel tableau Froissart nous trace de cette « mauvaise Reine », enfermée éternellement dans son
château, pour un crime tel qu'un fils ne pouvait ni le punir ni le pardonner! Comme il nous fait voir celte « très belle dame, féminine et doucement enlangagiée » qui jouait un rôle si cruel et si audacieux dans le sombre prologue de la guerre de Cent Ans! Plusieurs années se passèrent ainsi à recueillir des locuments précieux, à noter une foule d'observations délicates, pour servir au magnifique rifacimento des Vrayes Chroniques du chanoine de Liège. Vraisemblablement Froissart en était déjà à la rédaction des premiers chapitres, quand au milieu de Tan 1366 il fut appelé à quitter le passé pour Fheure présente, et rhistoire faite pour Thistoire en voie de se faire. La guerre éclatait en Castille, où les Français soutenaient Henri de Transtaraare, tandis que Pierre le Cruel demandait secours au Prince Noir, moyennant finance et force châteaux en Espagne. L'expédition fut décidée avec la sanction d'Edouard IH. La Reine Philippe envoya-t-elle son « clerc et familier » pour accompagner son fils et raconter ses exploits? Ou Froissart, quand au printemps de 1366 il quitta l'Angleterre, était-il encore indécis sur le but exact de son voyage? En tout cas, il voyageait sous la protection de sa bienfaitrice, car le 6 mars, date de son passage à Bruxelles, l'argentier du duc Wenceslas de Brabant marque dans ses comptes le don de quelques pièces d'or fait par son maître « uni Fritsardo, qui est cum Regina Angliae ». Vers le nouvel an,
nous retrouvons à Bordeaux notre chroniqueur qui nous décrit la splendeur de la cour anglaise du Prince Noir et son orgueil; splendeur nourrie des rançons de Poitiers, orgueil blessant et tyrannique pour les gentilshommes de Gascogne et qui fut, peut-être, la première cause de la réversion de l'Aquitaine à la France.
Le 6 janvier 1367, vers les dix heures du matin, Froissart était assis à table dans le palais du Prince de Galles quand le Maréchal d* Aquitaine entra brusquement et lui dit :
a Froissart, écrivez et mettez en mémoire que Madame la Princesse est accouchée d'un beau fils qui est venu au monde le jour des Rois. Et si est fils de Roi; car son père est Roi de Galice, que Don Pedro lui a donné, et il s'en va conquérir le dit royaunae... si par raison l'enfant sera encore Roi. »
Le bon maréchal ne disait rien de la couronne d'Angleterre, car trois belles vies séparaient le nouveau-né de cet héritage. Pourtant, avant longtemps, il devait ceindre la lourde et fatale couronne; et le jeune historiographe qui mettait par écrit la naissance de l'enfant devait lui survivre pour pleurer la fin atroce du dernier des Plantagenets, Richard H.