‹ FroissartChapitre 11 sur 42 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

Connue Gui de Biois, Robert de Namur avait, bien jeune encore, porté les armes contre les païens de la Prusse et de la Lithuanie. Il avait, de plus, fait un pèlerinage aux lieux saints et s'était illustré par de nombreux combats : autre source non moins précieuse de récits chevaleresques, puisqu'elle tenait également de la gloire cette consécration qui impose le respect.

Froissiirt nous apprend qu^l résida plusieurs années à Liistines. Un de ses parents, qui s'appelait Henri Froissart, y acheta une maison en 1379, et nous croyons qu'un jeune homme, nommé maître Thomas dans les comptes du receveur de Binche, était aussi de sa famille. On comprendrait aisément qu'il eût appelé près de lui des neveux dont il dirigeait l'éducation, et qu'il put employer comme scribes et comme copistes.

m. Anciennes rédactions des chroniques. — Le manuscrit de Valencienncs. — Le manuscrit d'Amiens.

Deux textes qui se rapportent à ces premières rédactions sont parvenus jusqu'à nous. L'un est conservé à Valencienncs, l'autre à Amiens ; mais nous pensons que l'un et l'autre proviennent du château de Beaumont.

Le manuscrit de Valencienncs oflFre un résumé plus exact, plus servile de la chronique de Jean le Bel que les autres manuscrits de Froissart. Si l'on s'attachait à la phrase du prologue où il prend seulement la qualité de prêtre, on pourrait supposer qu'il n'était pas encore curé

de Lcstines, mais on y trouve mentionnées la mort du prince de Galles et celle de Jean le Bel, et il est impossible de croire cette rédaction antérieure à 1377. La copie en est d'ailleurs fautive (') et ne parait pas remonter plus haut que la moitié du xv" siècle. Jointe à la chronique de Richard II, écrite par l'un des continuateurs des livres de Baudouin d'Avesnes, elle nous offre également les traces de l'influence littéraire des seigneurs de Beaumont. On y voit en effet à la première page la signature de l'un des descendants d'Antoine de Croy qui reçut de Philippe le Bon le château de Beaumont, et au-dessous ces deux vers :

Amours me font par nuit penser Là où je n'ose par jour aller ;

une autre main a écrit le mot Bruges, allusion à des événements qui appartiennent à la fin du xvi* siècle.

(•) Jean le Bel avait dit : w Philippe, li fils ù Charles qui fu « frère germain à beal roy Philippe. » On lit dans le manuscrit de Valenciennes : ^ Philippe de Valois, frère germain à ce beau u roi Philippe. *» Plus tard on a effacé frère et écrit cousin; il eût fallu compléter la phrase. Ce manuscrit de Valenciennes n'est pas celui que Henri d'Outreman conservait dans sa bibliothèque et qui était, si on peut ajouter foi à son assertion , écrit de la main propre de Froissart. La phrase que M. Buchon attribue A une intercalation de copiste : « Le prince de Galles morut du « vivant son père, « est bien de Froissart. Je la trouve folio 20 du manuscrit d'Amiens.

Quant au luaiiuscrit (rAmiens. il est Tuu des plus précieux que uous possédions, et son origine est la même, ciir il porte les armes de la maison de Croy écartelées de Oaon et de Luxembourg. Il a donc été écrit pour le comte de Chim:iy, mort en 1472, et il est permis de croire qu'il le fit copier sur quelque vieux texte conservé soit à Valenciennes, où il résida à la fin de sa vie comme grand bailli de Hainaut, soit plutôt au château de Beaumont, qu'habitait son frère. La phrase qui le termine en place la composition en 1378. Ne serait-ce pas le texte original du premier livre de Froissart tel qu'il Toffrit à Gui de Blois (') ?

IV, Suite des relations de Froissart avec le duc de Brabant. — Nouveaux poèmes. — Malheurs du sire d'Obies. — Voyage k Reims. — Valenciennes sauvée du pillage. — Mort de Wenccslas.

Que Ton ne croie pas toutefois qu'au milieu de ses relations avec Gui de Blois et de ses vastes travaux his-

(•) Plus tard ce manuscrit devint la propriété d'un abbé du Gard. Peut-être est-ce à un évoque de Térouanne, de la maison de Croy, qu'il faut en attribuer le don qui recevait une importance toute particulière des détails si complets que renfermait celte rédaction sur la bataille de Crécy : c'était à l'abbaye du Gard que Philippe de Valois s'élait arrêté après sa défaite, pour délitKTLT avec ses conseillers sur ce qui restait à faire pour sauver la France.

toriques, Froissart ail oublié ce qu'il devait au duc Weiiceslas et à la poésie. Toute élude critique sur sa vie et sur SOS ouvrages est fausse, piirce qu'elle ne saurait rendre la variété, lactivité de ses occupations et de ses goûts. Tantôt chez les grands, tantôt chez les laverniers de Leslines, un jour à la narration de quelque mêlée où il s cfTorcera d'énumérer tous les combattants, le lendemain tout entier à une discussion de métaphysique amoureuse , on le voit tour à tour rédiger quelques centaines de chapitres de chroniques, ou composer ces poèmes de pinette amoureuse et du Joli Buisson de JonècCy dont le dernier a plus de cinq mille cinq cents vers {').

Froissart avait autrefois visité la cité de Cardueil, oii il plaçait le séjour du roi Artus qui, selon un document bien authentique, les lois du rot Sciint Edouard, avait jadis soumis à ses armes la France et toutes les régions comprises entre TOcéan et le Caucase, (^est à ciîs souvenirs qu'il demanda ses inspirations quand il écrivit pour Weiiceslas un autre poëuKî, le roman de Méliadus.

Le duc de Brabant oul)liait-il quelque |)eu la mort de son père pour s'enthousiasmer des traditions héroï(|ues

(•) Nous avons vu ailleurs que le Buisson de Jonèce contient

une date précieuse (30 novembre 4373) Peut-être est-ce à ce

poème que se rapporte le paiement de douze fnmcs fait le ^ mars

4373 (v. st.), par les receveurs du duc de Brabant, « à messire

w Jehan Froissart, cureit de Leslines-ou-Mont, \)our certaines be-

« soignes qu'il nous a baillées et délivrées. • (Documents cités p;ir

M Pinchart )

les plus chères aux Anglais et se rapprocher en môme temps de l'Angleterre? Les mêmes tendances étaient-elles partagées par le duc Aubert de Bavière? Tout ceci est à peine indiqué par les historiens contemporains, mais il est certain que la réponse adressée aux barons bretons par Charles V, t qu il valait mieux que le droit du roi s'exécu- « tât partout où les droits particuliers étaient insuffisants, » avait paru une menace dirigée contre tous les seigneurs féodaux. Ils ne désiraient à coup sûr ni le triomphe complet desAnglais,nirémancipation complète des communes, mais ib croyaient pouvoir arrêter et modérer cette tendance de la royauté à l'unité , qu'ils qualifiaient d'usurpation, et, pour atteindre ce but, ils cherchaient un appui soit dans les communes, soit même chez les Anglais. Déjà les communes du Brabant et du Hainaut s'agitaient comme celles de Gand et de Bruges; déjà le duc de Bretagne s'était rendu près du comte de Flandre pour lui persuader d'embrasser les intérêts anglais, et messire Guichard d'Angle, comte d'Huntingdon (') , avait été chargé par Richard II, qui venait de succéder à Edouard III, de renouveler avec lui les alliances conclues du temps de Jacques d'Artevelde. On connut le résultat de ces négo-

(') Guichard d'Angle, dont Froissart loue beaucoup le caractère, avait été chargé, avec Simon de Burleigh, de présider à réducatiou de Richard II. ^« Le jeune Richard, dit Froissart, « estoit en la garde et doctrine de ce gentil et vaillant chevalier» v« monseigneur Guichard d'Angle. .^ Chron, 1, 2, 388.

ciations et de ces intrigues, quand le duc de Lancastre, à la tête d'une armée anglaise, aborda en Bretagne et mit le siège devant Saint-Malo ; dans cette expédition figurent, mêlés aux chevaliers anglais, le sénéchal de Ilainaut, Jacques de,Werchin, et le prévôt de Binche, Gérard d'Obies.

Vers la même époque, un prince de la maison de Luxembourg, Waleran de Saint-Pol, prisonnier depuis plusieurs années en Angleterre, obtint qu il lui fût permis de payer rançon en épousant une belle princesse dont la mère avait été tour à tour la compagne du comte de Salisbury, de lord Holland et du Prince Noir. Par un traité secret, il avait trahi la cause de Charles V pour rendre hommage à Richard II, et s'était engagé à remettre aux Anglais Bouchain , Guise et tous les autres chritcaux qu'il possédait en France. A ces conditions, on devait ne pas être trop exigeant pour sa rançon, cl, avant qu'elle fut payée, il se rendit près de ses cousins, le duc de Brahant, le duc Aubert de Bavière et le comte de Flandre, « qui le « reçurent liemenl. »

Charles V déjoua tous ces complots en faisant occuper

par ses hommes d'armes les domaines du comte de Sainl-

Pol. Louis de Maie se soumit; le duc de Brabant fit grand

accueil au sire de Ghistelles, qui avait soutenu en Flandre

les intérêts de la France, et le duc Aubert de Bavière,

« qui avoit esté grandement tenté d'accepter les dons et

« les profits que les Anglais lui faisoient offrir par le sire

« de Gommignies, » crut ne pouvoir mieux montrer son

zèle qu'en faisant enfermer au château de Mons Jacques <le Werchin et Gérard d'Obies (■). Froissart avait vu sans doute, soit en Flandre, soït en Hainaut, le sire d'Angle, Tun des gentils chevaliers de sa chronique. Il avait pu remettre aussi au prévôt de Binche quelques lettres pour le duc de Lancastre , dont il était connu depuis longtemps. Eut-il quelque part aux persécutions auxquelles son ami fut en butte? Nous ne le croyons pas. On respecta Findépendance littéraire du chroniqueur mieux que les donjons du comte de Saint-Pol, et il donna une nouvelle preuve de son impartialité dans le récit des dernières années de Charles V.

Tout fut oublié avec le nouveau règne. Waleran de

Saint-Pol rentra dans ses châteaux, et le duc de Brabant

assista, à Reims, aux fêtes du sacre de Charles VI ; Frois-

s:irt l'y accompagna. Il vit les pairs faire leur besogne. Au

moment où l'archevêque pose la couronne , c tuit li per,

« porte l'ancien cérémonial conservé aux archives de la

« chambre des comptes, y doivent mettre les mains et la

« soutenir. > Il vit aussi le prélat retirer avec une aiguille

(For un peu de l'huile de la sainte ampoule, car le roi de

France, lit-on dans le môme registre, « resplendist devant

« tous les autres rois du monde de ce glorieux privilège

« qu'il soit enoint de l'huille envoyée des cieux, » — t or

« regardez, s'écrie Froissart , si c'est noble et digne chose ! »

Le peuple criait Noël ! parce qu'il croyait que les ga-

(•) Chron. I, 2, 274 , 395 ; II, 32, 46.

IkîUcs allaient (}trc supprimées, selon le dernier \œu de Charles Y, et la noblesse, qui s'applaudissait de voir le sceptre en des mains uioins fortins et moins sévères, se pressait avec le même enthousiasme dans les cours du palais, où le l)an({uet royal était servi |)ar les plus illustn^s barons montés sur de hauts destriers couverts de drap dor («).

Lorsc|ue Wenceslas, si empressé à se rendre à l'invitation du roi de France^ prodigua, deux ans plus tard, les honneurs et les fêtes à sa nièce Anne de Bohême, qui allait épouser le roi Richard d'Angleterre, Froissart assista sims doute aussi à ces réjouissances qui se succédèrent {Mandant un mois entier, et il put y lire un poëme récemment offert à Wenceslas, dont nous ignorons le titre [').

Ceci se passait au moment où Philippe (rArtevelde se ))laçait a la tétc des communes llamandcs, espérant, comme Froissart le fait dire à l'un de ses amis, ressusciter son père ; mais , avant qu'une année se fût écoulée , il entraîna par sa défaite^ toutes les communes de l'Europe dans un désastre commun.

En 1382, après la bataille de Roosebeke. les Bretons,

(•) Chron, II, 74.

(•) « A messire Jean Froissart, curet de Lestines-ou-Mont, |K)ur i« unlivrcquH fist pour monseigneur, payel à lui pour sun salaire, tf au commaud monseigneur, par ses lettres données le XX V'- jour « dejulié,ian lUb^etll -^Complesdela prévôté de Bimhe cités par M. Piocha r t.)

mécontents de ne pas avoir rassemblé assez de butin en Flandre, formèrent le projet d'aller piller la ville de Valenciennes. Le duc Aubert de Bavière ne pouvait rien pour Fempêcher. On lui reprochait déjà d'avoir été trop favorable aux communes de Flandre. Ce fut Gui de Blois, alors chef de larrière-gaitle de l'armée de Charles VI, qui s'interposa et sauva Valenciennes de ce grand péril. Froissart, né à Valenciennes, s'adressa-t-il , en cette circonstance, à son cher seigneur et maître? Du moins, quand il raconte ce que Ton dut à la médiation de Gui de Blois, on sent qu'il parle de sa patrie : c Le conte de €. Blois acquit grand'grâce et l'amour tout pleinement de t ceux de Valenciennes. Il s'y logea un jour et une nuit, c et on le reçut moult grandement et liement, car il avait t conquis entièrement l'amour des bonnes gens de la t ville. »

A cette époque , Froissart achevait le premier livre de ses chroniques, et, en même temps, il composait pour le duc de Brabant un nouveau poëme, celui de Méliador, le Chevalier au Soleil d'Or. *

Cependant le duc Wenceslas , profitant du repos qui venait de succéder à de violentes émeutes et à une longue agitation, s'était rendu dans ses domaines héréditaires du Luxembourg, quand il se vit atteint de l'horrible contagion à laquelle avait succombé, dit-on, peu d'années auparavant, le prince de Galles (•). Par son ordre, on laissa

(•) Lorsque Henri V réclama, en UI2, la main d'une princesse de France, le duc de Bourgogne remontra que son père, le roi

pénétrer jusqu'à lui les nobles, les bourgeois et le peuple,

et , leur montrant son corps rongé par la lèpre , il leui*

dit : « Que ce spectacle vous apprenne à être humbles,

t puisque Dieu a permis que mon corps, issu des empe-

« reurs et des rois, naguère si beau et si robuste, soit

€ ainsi frappé pour réprimer mon orgueil I » Tel est le

récit d'une ancienne chronique, reproduit au xv* siècle

par Corneille Zantfliet, religieux de Saint -Jacques de

Liège. On regrette de ne p;is le trouver dans Froissart;

mais il peint vivement la douleur qu'il éprouva de

la moi-t « du gentil duc, qui fut en son temps noble,

«joli, frisque, sage, armeret, amoureux, large,

« doux , courtois et aimable ; » et il ajoute : « Au temps

« que j'ai travellé par le monde , j'ai vu deux cens

« hauts princes, mais je n'en vis oncques un plus humble,

« plus débonnaire, ni plus traitable, et grand'chose eust

t esté de lui s'il eust plus longuement vécu. »

Henri IV, était mort de la lèpre qu'il tenait de sa mère, Blanche de Lancastre, Tune des protectrices de Froissart (Archives de Lille). Tout ceci fut oublié lors du traité de Troyes.

CIIAPITRK VII.

FMISSART iJkmim DE GDI DE UMS.

I. Gui lie BliNs à Boaumont. — Froissarl dcTienl son chapebîn. — Fêtes de Camlirav et de liourges. — Kroissart au camp de l*Êcluse.

Au nwmeiit oii le duc Wenceslas entrt^prenait ce vovus^ie du Luxeniboun; où s'acheva sa vie. Gui de Blois. afEiiblî p:ir d autres uKilaiiîes, s'était vu réduit à s'éloigner de l'aroiée tle Chiirles VK qui se préparait à forcer les Anglais à lever le sié^^ d'Ypres. On Tavait porté en litière de Uinilrecies à Heauiuont. « car cet air. dit t Frofessurt. lui fut {^its agreaUeque c^ui de Landrecîes.v il y retr\Hiva aussi, sî notes ne nous trompocks. ces brillants récits qui attaîent sî bien à h convalescence d'un noble prince, et c'est vers cette époque. crv>yoik>-nous. que FrvHSSori. ayant apprts la OKirt du duc de Brabant. quîtU b cure de Lesliues pour ilevenir cbapeLdu de Gui

(le Blois, qui lui donna en même temps un canonicat a Ghimay (').

Cependant quelques semaines de repos avaient relevé un peu les forces de Gui de Blois, et il résolut de rejoindre l'armée du roi de France, c Le conle Guv de Blois, c quoique il ne fust pas bien haitié, mais tout pcs<int « pour la forte et longue maladie que il avoit eue, ima- « gina en lui-môme, nous raconte notre chroniqueur, « que ce ne lui seroit p.is honorable chose de séjourner t quand tant de hauts princes se trouvoient sur les « champs. Plusieurs gens de son conseil lui tournoient « ce voyage à grand outrage; et les autres qui en oyoient « parler lui tournoient h grande vaillance. » Froissart était de ces derniers : « Si valoit trop mieux, dit-il, que c il se mist à chemin et en la volonté de Dieu, que ce « que on supposast que il demeurast arrière par « feintise. »

Gui de Blois, ne pouvant chevaucher, se fit porter en litière. Les sires de Sanzelles, de Donstienne, de la Gliselle raccompagnaient ; mais n'avait-il pas aussi avec lui son chapelain, dont, malade ou convalescent, il pouvait avoir grand besoin? Nous le croyons volontiers en reli-

(') Gui do Blois disposait de ce canonicat comme seigneur de

Chimay. «« Les seigneurs de Ghimay possèdent, porte un docu-

w ment de H73, le collation et donnoison des chanesies de

» l'église Sainte-Moncgonde de Chimay. «^ Ce chapitre comptait

douze chanoines.

sant les détails si précis que Froissart nous donne sur les sièges de Bergues et de Bourbourg, surtout quand nous l'entendons s'écrier : «C'estoit grand beauté à voir reluire « contre le soleil ces bannières, ces pennons, ces bassi- « nets, et si grand foison de gens d'armes que vue d'yeux t ne les pouvoit comprendre. »

Si le bénéfice de Lestines avait réduit Froissart à une résidence qui ne fut ni silencieuse, ni oisive, sa chapellenie et son canonicat lui assuraient plus de liberté. Gui de Blois voyageait- il , il l'accompagnait comme chapelain, et lors même que son bon seigneur et maître se reposait, le chanoine obtenait aisément la permission d'attacher à son aumusse son escarcelle de chroniqueur errant. Nous le trouverons de nouveau chevauchant sur les grands chemins et accueilli avec honneur à la cour des princes comme dans les châteaux des barons.

Combien le xiv* siècle ne comptait-il pas de chapelains et de chanoines plus complètement absorbés par les affaires du siècle , témoin le chanoine de Robersivrt et le chapelain du sire de Douglas. Le chanoine de Robersart, « chevalier appert durement et vaillant homme, tenoit une « épée à deux mains dont il donnoit les horions si grands « que nul ne les osoit attendre ; » il allait chercher aventure au delà des Pyrénées, et engageait ses compagnons d'armes à ne pas perdre de temps, car il voulait conquérir, disait-il, toutes les villes et tous les châteaux de l'Espagne et de la Galice. Le chapelain Guillaume de Berwick, « qui n'estoit pas comme prestrc, mais comme vaillant

t homme d'armes, > suivait le comte de Douglas au plus fort de la besogne, et c faisoit reculer les Aiiglois pour c les coups d'une hache qu'il lançoit légèrement sur eux . t Et Froissart lui-même ne nomme-t-il pas, à côté du chanoine de Robersart et du chapelain écossais, Tarchiprétre de Cervole, le moine de Bascle et Termite de Chaumont ? Froissart qui, dans le Buisson de Jonèce, loue beaucoup le duc Aubert de Bavière, assista au double mariage de sa fille et de son fils avec un fils et une fille du duc de Bour-

On trouve dans ses œuvres poétiques une ballade dans laquelle on a voulu voir l'expression d'un amour deux fois coupable adressée à une dame nommée Marguerite. N^était-il pas lié depuis plusieurs années par les devoirs du sacerdoce? N'avait-il pas juré autrefois qu'après avoir été trahi par celle qu'il aimait, il ne connaîtrait jamais d'autre amour? Il sera bien facile de justifier Froissart. D'abord, il ne peut pas être question de lui dans les vers où il dit :

Si voi...

Deas cuers navrés d'one plaisant sajeîe , A qui le dieu d'amours soit en ave.

Lorsc|u'on lit ailleurs que la cour de la fleur de lys est c moult embellie » par la marguerite , et lorsque le poète ajoute :

Le doue temps ore se renouvelle, on reconnaît aussitôt une allusion au mariage de Margue-

rite de Bourgogne , célébré à Gambray au mois d'avriH385.

Une seconde ballade confirme le sens qu'il faut attacher à la première :

A Cambra y se sont espousé Frère et soer, soer et frère, né De Bourgogne et Haynau aussy.

Dont nous sommes tout resjoy.

€ Vous pouvez et devez bien croire, dit Froissart dans « sa chronique, que où le roi de France estoit et tant de c haults et nobles princes et de hautes et nobles dames , « que il y avoit grand foison de chevalerie. »

On n^avait pas vu depuis cinq cents ans de fêtes si splendides à Gambray. Le jeune roi de France y était entré c à grand'foison de trompes et de ménestrels, t Les barons le servirent à cheval au banquet, et les dames (jui chassèrent les chanoines des sièges qu'ils occupaient dans le chœur étaient si élégantes et si belles, que Tabbé de Saint-Aubert de Gambray écrit lui-même, dans une naïve relation quil nous a laissée, qu'il n'osiiitles regarder « par bienséanche religieuse. » Enfin il y eut une joute, et la duchesse de Bourgogne détacha de son sein un fermail d or à pierres précieuses qu'elle offrit au vainqueur : or c'était un chevalier du Ilainaut, le jeune seigneur du village deDonstienne, près deBeaumont, dont le nom, entouré de doux souvenirs pour Froissart, revient sans cesse dans ses chroniques.

Le jeune prince qui, à Toccasion de son mariage avec la fille du duc Aubert, recevait de son père le comté de Nevers, avait près de quatorze ans. Son esprit froid et sombre était, dit un chroniqueur, c moult simple. » Froissart se contente de dire c qu'il estoit assez sage, > mais il le trouve c courtois, traitable, humble et débonnaire. » Cette dSonnaireté était le manteau sous lequel Jean sans Peur devait cacher ses crimes. On peut dire seulement à sa louange qu'il montra, en protégeant Christine de Pisan, quelques goûts littéraires (•). 11 les partageait avec son complice Raoul d'Auqueton ville, qui donna une belle Bible au duc de Berry.

Notre chroniqueur put présenter au duc de Bourgogne un de ses parents, nommé Thomas Froissart. Il devint le médecin du jeune comte de Nevers (') elle guérit peut-être d'infirmités précoces. Jean Froissart eût-il aussi bien réussi à réveiller, par ses enseignements et ses récits, les sentiments de la loyauté chevaleresque chez le fils de Philippe le Hardi? Nous ne le croyons pas.

Lorsque, pou après, Froissart accompagna son seigneur et maître dans ce château de Blois orné avec tant de soin par les princes de sa ni:iison, le génie prophétique

(•) Un de ces dons était fait à Christine de Pisan « pour com- « passion et en aumosne, pour employer au mariage d'une M sienne ix)vre uiepce. •>

(') Il est cité dans un compte de Josset de Halle, de 1394.

{Mémoires pour servir à l'histoire de Bourgogne, p. 52.)

d riiisloi re lui rcvéla-t-il qu'à la suite d'un odieux attentat du jeune prince qu'il venait de quitter à Gambray , une noble et belle princesse se retirerait dans ce môme château pour y chanter sur sa harpe les douleurs et les regrets de son veuvage, jusqu'à ce qu'elle expirât « de cour- « roux et de deuil, « dit Juvénal des Ursins?

Le château de Blois « estoit bel, grand, fort et plantu- « reux, et un des plus beaux du royaume de France. » On n'y entendait encore à cette époque que le bruit des danses et des divertissements. Pendant le carême qui précéda les fêtes de Pâques 1 386, la duchesse de Berry y vint et y fut reçue c bien grandement et puissamment, car le « conte Guy le savoit bien faire. » Il s'agissait de conclure le mariage de Louis de Dunois, fds unique de Gui (le Blois, avec Marie de Berry. Le contrat fut passé le 29 mars, et l'évêque de Poitiers présida à la cérémonie des fiançailles ; mais la bénédiction nuptiale ne fut donnée que cinq mois plus tard, par le cardinal de Thuret, dans l'église de Saint-Etienne de Bourges. « A ces noces, dit « Froissart, eut en la cité de Bourges grandes festes et « grands esbattemens et grands joutes de chevaliers et « escuyers; et durèrent les festes plus de huit jours ('). » Froissart écrivit à Bourges une pastourelle en l'honneur (le ce mariage :

Je m'en irai cle coer joli

A Bourges véoir, car c'est drois,

(') Chron. III, <02. Froissart dit ailleurs qu'il vit plusieurs fois le duc de Berry et le comte de Blois ensemble. Chron. l\\, 94.

La pastourelle de Berri Avec le pastourel de Blois.

Et seront les noces estrettes De lyons et de flours de lys.

Li mariés a nom Loy« :

II est de Haynau d'un costé Et de Flandres pour vérité, Et est Ûls au bon conte Gui De Blois.

Peut-être Froissart remit-il alors à Guillaume de Boisratier, doyen de Bourges et depuis archevêque de cette ville, un manuscrit du premier livre de ses chroniques, qui par son ancienneté est resté jusqu'à ce jour Tun des plus précieux de la Bibliothèque impériale de Paris, si riche en manuscrits de Froissart.

Froissart quitta Bourges avec le duc de Berry, mais il ne tarda point à se séparer de lui. Le duc de Berry multipliait pendant son voyage ces lenttjurs préméditées qui sauvèrent l'Angleterre d'une invasion. Froissart, au contraire, comptait toujours par dix grandes lieues ses journées de chevauchée, et nous croyons qu'entre les fêtes (le Bourges et les armements de l'Écluse il eut le temps (le s'arrêter î!i Val(»nciennes, où se trouvaient réunis le duc de Bourgogne, le duc Aubert de Bavière et le comte de Blois, qui partagea galamment son hôtel avec la dame de Moriaumez, la dame de Gommignies et d'autres nobles (lames. Les chevaliers y étaient aussi en grand nombre, tt et vous (lis, remanpie Froissart, (pie il sembloit bien

— uo —

« qui les oyoit parler, que Angleterre estoit prise, con- « questée et perdue. »

Notre chroniqueur s'était mêlé aux hommes d*armes (]ui se dirigeaient vers la Flandre, pour admirer leurs vastes préparatifs, mais les forêts de lances ne lui cachaient pas le sol couvert de cendres et de ruines, pas plus que les bruyants propos des princes et des barons n'empêchaient de retentir à ses oreilles les imprécations que faisaient entendre de loin en loin les laboureurs qui se réfugiaient dans les bois. Arrivé en Flandre, il trouva que tout ce que Ton rapportait de l'expédition française était bien au-dessous de la vérité. Tout était gigantesque dans l'armement que Charles VI voulait conduire de l'Écluse à Orwell, parce que c'était à Orwell que s'était embarqué Edouard III avant la bataille de l'Écluse, c Oncques puis « que Dieu créa le monde, dit-il, on ne vit tant de nefs « ni de gros vaisseaux ensemble. » Aussi Froissa rt ne pouvait-il se lasser d'admirer ce spectacle. « Sachez, « dit-il, que l'oubliance du voir et la plaisance du consi- « dérer estoit si grande, que qui eusl eu les fièvres, il « eust perdu la maladie pour aller de l'un à l'autre. » Les barons avaient pris plaisir à rivaliser de luxe : ici l'on voyait flotter des bannières de cendal sur des mâts recouverts de feuilles d'or. Plus loin on admirait des voiles chargées de devises et des lentes brodées de perles. Treize cents navires étaient déj«a réunis, et l'on attendait tous les jours la flotte de Bretagne, qui portait une ville de bois de sept lieues do tour.

Les vents contraires et les teui|)étcs de Thiver enchaînèrent dans le port cette grande expédition, qui devait renouveler, à trois siècles de disUnice, l'invasion de Guillaume le Conquérant. Les tergiversations du duc de Berry avaient porté leur fruit : c Je qui ai dicté celle € histoire, dit Froissart, fus à TEscluse pour les seic gneurs et leurs estas voir, et si entendis par juste in- « formation et bien en vis Tapparant que le duc de Berry t desrompit tout ce voyage. >

II. Voyage en Flandre. — Ancienne prospérité de ce pays. — Séjour à Gand. — Mort d'Ackerman. — Chronique de Flandre.

Froissart avait rencontré à rÉclusc un grand nombre de chevaliers qui avaient combattu ik Roosebeke et assiégié Dannno. Il voulut interroger .aussi les bourgeois des communes de Flandre, afin de compléter son récit en recourant h des témoignages différents.

La Flandre, unie au Hainaut par des liens si étroits, avait des chevaliers non moins intrépides, car Froissart, énumérant les pays où se trouve la fleur d'armes, place la Flandre aussi haut que le Hainaut, c'est-à-dire au premier rang (') ; ses bourgeois, s'ils surpassiiient les chevaliers par leurs richesses, les égalaient aussi en fierté, et on en avait vu un mémorable exenq>le lors de la paix de

(•) r/tro/t.I, 2, 383.

Tournay, quand, en saluant le duc de Bourgogne, ils refusèrent de ployer le genou. La même fierté se retrouvait vers les bords de la mer parmi les laboureurs issus des anciennes colonies saxonnes, qui fortifiaient leurs fermes comme des châteaux, possédaient des fiefs, scellaient de leurs sceaux aussi bien que s'ils eussent été nobles, et déclaraient qu'ils préféraient la mort aux tailles et à la servitude : tels étaient aussi ces francs Frisons dont Froissa rt racontera plus tard les luttes héroïques.

Les brillantes images de la prospérité de la Flandre étaient présentes à tous les esprits quand Froissart visita ses villes et ses campagnes. « En ce temps, dit-il, estoient « li contes et le pays en leurs fleurs , et ne doubloient « ne admiroient puissance de nul seigneur terrien, car ils « estoient si garnis et si remplis d'or, d'argent, de ri- « chesses et de tous biens que merveille seroit à recor- « der. Et tcnoient les riches hommes si grans estas qu'il « sembloit proprement que les richesses leur abondassent « du ciel et que ils les trouvassent sans soin et sans «t peine (•). » Les chroniques flamandes confirment ce tableau en montrant les hommes et les femmes des bourgeoisies effaçant par leur magnificence les plus puissants seigneurs, les plus illustres dames de France. On ne

(•) Chronique de Flandre , 2. Au xve siècle, Thomas Basin décrit ainsi la Flandre : « Est gens valde industria et omnis huu manitatis cultu ornatissima , quemadmodum insignissima «oppida atque œdifîcia , quibus terra illa oppleta est, lucui« lentissime manifestant. « (Édition de M. Quicherat, 1, p. 429.)

voyait que souliers à poulaines d'argent, ceintures émaillées, manteaux de fourrures précieuses, voiles de soie, de cendal ou de samyl, robes d'écarlate toutes brodées de perles et d'émeraudes. C'était, disait-on communément, le plus ricbe pays qui fût au monde.

Un deuil profond avait succédé à cette opulence et à cette admirable prospérité. La désolation régnait dans les campagnes où chaque toit cachait jadis un métier de tisserand, où chaque prairie se couvrait naguère de ces belles vaches que les geôliers de Philippe le Bel se faisaient envoyer quand ils se laissaient apitoyer, ou de ces chevaux au large poitrail que TArioste donne à ses paladins. Les villes étaient également appauvries par les guerres : les habitants de Gand, qui en avaient porté presque tout le poids, avaient été décimés h Roosebeke; ceux de Bruges avaient pu à peine, au prix des plus grands sacrifices, désarmer Tavidité ot la colère des vain- (jueurs. Les faubourgs d'Ypres, naguère plus considérables que la ville elle-même, n'existaient plus. A Courtray les enfants, chassés de leurs demeures dévorées par la flamme, avaient été emmenés «par manière de servage » et l'incendie n'avait pas respecté davantage ces vastes entrepôts deDamme où les hanses du Nord venaient demander aux marchands de Gênes et de Pise les produits variés des climats du Midi. « Marchandises, s'écrie tristement « Froissart, estoient toutes refroidies et perdues. Toutes (( les bandes de la mer, de soleil levant jusqu'à soleil ft esconsant, et tout le Septentrion s'en sentoient, car voir

« est que de dix-sept royaumes chrétiens, les avoirs vi « marchandises ont leur délivrance à Dam ou à Bruges. »

La paix était à peine rélahlie ; les calamités publiques n'étaient pas cicatrisées, mais dans la belliqueuse ardeur avec laquelle les grandes communes de Flandre revendiquaient leurs privilèges et leurs franchises, on pouvait lire le présage de nouvelles guerres et de nouvelles discordes

Froissart avait vu à Bruges les métiers courir aux armes fet menacer d'autres matines brugeoises, non moins sanglantes que celles de 1302, cette noblesse française» qui se croyait assez puissante pour conquérir l'Angleterre; il avait pu aider le duc de Berry, assailli par le peuple, à remonter sur son cheval, tandis que le sire de Ghistelles s'efforçait de calmer par de douces paroles les ouvriers qu'il connaissait tous par leur nom. « S'ils « fussent venus au grand marché pour faire l'assemblée « entre eulx, il ne fust échappé ni baron, ni chevalier, « ni escuyer de France, que tous n'eussent esté morts « sans merci. »

Mais, d'après le propre témoignage de Froissart,. ce fut à Gand (*) qu'il fit le plus long séjour l'année suivante,

(•) » Or me peut-on demander comment ceux de Gand fai- « soient leur guerre, ot je leur en respoudrai volontiers selon « ce que depuis je leur en ai ouï parler. « Froissart nous apprend, dans le Dit du Florin, qu'il parlait thiois, c'est-à-dire flamand, et non allemand, comme le disent quelques érudits.— 11 sufïit de lire les inventaires de Tancienne librairie de Bourgogne pour s'assurer que le thiois est le fl imand.

— Uo —

afin d'apprendre de ceux qui avaient pris la plus grande part à la guerre lout ce qui se rapportait à leur vaillante résistance, t Vous savez, dit-il, si en Flandres vous avez « esté, que la ville deGand, c'est la souveraine ville de « Flandres, de puissance, de conseil, de seigneurie, de « habitations, de situation et de toutes choses apparle- « nans à une bonne ville et noble, que on pourroit devif ser, ni recorder, et que trois grosses rivières portant « navires pour aller par tout le monde les servent. La « plus grosse est la rivière d'Escault, et puis la rivière de « la Lys, et la menre la Lieve : se porte-elle navie et leur « fait grant prouflRt, car elle leur vient de l'Escluse et du € Dam, dont moult de biens venant par mer leur arri- « vent. Par la rivière de l'Escault leur viennent le grain. « de Haynnau et le vin de Franche ; par la rivière de la « Lys, grant foison de grains du bon pays d'Artois et des « marches environ. Ainsi est Gand assise et située en la « croix du ciel, b

Au milieu des récits qui lui montraient les communes unissant, peiidant les guerres les plus sanglantes, le dévouement qui protège la patrie et les arts utiles qui la rendent florissante, un douloureux spectacle le frappa : c'était celui des divisions auxquelles les communes , triomphantes ou affaiblies, ne savaient pas se dérober après la guerre. Si en certains pays, à Milan par exemple, le caprice d'un seul homme disposait de la vie ou de la liberté de ses sujets, de vagues rumeurs, dont on ne

pouvait indiquer la source ni contrôler la valeur, suflfi- 1. 15

salent pour rendre la tyrannie exercée par une multitude égarée, aussi injuste}, aussi cruelle que celle de Bernabo Visconti. Heureuses les villes de Flandre si, dociles à l'avis des chevaliers les plus généreux et des bourgeois les plus prudents, elles eussent su se garder h la fois des usurpations du dehors et de l'anarchie intérieure, et apporter dans l'exercice de leurs franchises autant de sagesse qu'elles montraient de courage pour les défendre. « Ceulx du pays de Flandre se sont d'eulx- « mêmes destruits, » disait le duc de Lancastre, faisant allusion h leurs dissensions pendant la paix.

Quarante-deux ans s'étaient écoulés depuis que Jacques d'Artevelde avait péri, égorgé par une faction qui, soudoyée elle-même par l'or étranger, Taccusint d'en avoir reçu, comme s'il suffisait de crier : trahison ! pour que tout fut permis au nom de la liberté, et Froissart avait pu voir une lampe expiatoire brûler encore dans le cloître de Notre-Dame de la Biloke, lorsqu'à peu près à pareil jour où l'attentat du Calanderberg s'était accompli, le dernier successeur d'Artevelde, François Ackerman, « ce « vaillant homme, ce sage guerroyeur, » qui avait résisté à Damme, avec quinze cents combattants, pendant vingt jours, au roi de France entouré de cent mille hommes, fut assassiné an milieu de la fête qui terminait la kermesse de Saint-Pierre, sans que personne s'avançât pour le secourir, sans que la ville de Gand, qu'il avait si bien servie, en fut émue. « Or regardez le loyer (jue on a <i de servir commun. »

Ces mots terniineut, en le résiiiuanl, un travail particulier de Froissa rt sur les troubles de Flandre depuis 1378 jusqu'en 1387. La narration où il les décrit comprend plus de trois cents chapitres, et fut fondue plus tard dans le second livre de la rédaction générale ('). Offrant, comme le dit Froissarl, le tableau des merveilleuses incidences qui se succédèrent par l'orgueil des Gantois et le pauvre conseil du comte, elle devait intéresser vivement Gui de Blois, qui avait combattu à Roosebeke. Aussi l'on comprend aisément qu'en touchant le seuil du château de Beaumont, elle ait trouvé place dans l'une des continuations des chroniques de Baudouin d'Avesnes qui y étaient conservées (") .

Lorsque Froissarl, après avoir réuni tant de nouvelles enquêtes, songea à les rédiger, il sentit le besoin de se créer une retraite où il pût, pendant de courts loisirs, mettre en œuvre le fruit de ses nombreux voyages. Quelle autre retraite pouvait-il se choisir que sa patrie? Ce fut à Valenciennes que fut écrit le récit des troubles de Flandre, et il en fut sans doute de même du second livre des chroniques. Ces travaux occupèrent une année, mais nous ne croyons pas (pi'ils suffirent pour la remplir.

Los poésies de Froissa rt couronnées aux puys de Va-

(•) La rédaction de tout le second livre est postérieure à 1388, puisqu'on y pnrle, au chapitre 48, de Tévêque de Cambray Jean T' Serclaes comme s'il ne vivait plus.

(») Manuscrit 11,139 de la Bibliothèque de Bourgogne, folio 134.

lenciennes el de ïournay, que nous a conservées un manuscrit de Paris, ne sont-elles pas aussi de celte époque? N'est-ce pas à Froissart que sont adressés les vers suivants d'Eustache Deschanips 1

AU ROV DU PUITS d'aMOUR.

Hé ! gentils rois, dus de Poligteras, Ne vous veuillez de France ainsi partir, Métrifians mieulx que Pytagoras, Réthoriques qui tant povez sentir :

Puis que la mort fit Machault départir, Et que Vitry paia de mort la debte, Ne fut véu tel rom vous, sans mentir.

Si grant faiseur, ne si noble poëte.

A tous propos faites vers comme Prim:is. Chacun vous veulten ce royaume oïr :

Dis amoureus faites et de soûlas.

Chose n'a nom qui par vous ne soit faite, L'on nepourroit trouver ne quérir Si grant faiseur, ne si noble poète.

En Languedoc ne vous embatez pas; Veuillez deçà vos escoles tenir :

Si vous partez, vous y mourrez, hélas î Du puits d'amour vous veuille souvenir.

Froissart nous explique les motifs qui rengagèrent, son travail terminé , à s'éloigner de Valenciennes :

« Je considéray en moi-même que nulle espé- « raiice n estoit que aucuns faits d armes se fissent es « parties de Picardie et de Flandres, puisque paix y « estoit, et point ne voulois estre oiseulx, et entrementes « que j'avois, Dieu merci, sens, mémoire et bonne sou- « venance de toutes les choses passées, engin clair et « aigu pour concevoir tous les faits dont je pourrois estre « informé, touchant à ma principale matière, âge, corps « et membres pour souffrir paine, me avisai que je ne « voulois mie séjourner de non poursuivre ma matière. »

Le voyage qu'il se proposait d'entreprendre devait , comme le disait Ëustache Deschamps, le conduire vers le Languedoc, «'est-à-dire qu'il voulait traverser la France dans toute son étendue du nord au midi. Les routes étaient mauvaises, mais on voyageait à cheval et assez rapidement, puisqu'on ne comptait que vingt-deux journées de l'Écluse à Saint-Jean-du-Pied-des-Ports.

Un ancien auteur, pou postérieur à Froissart ('), compare la France du XIV* siècle à un losange, resserré au nord par la mer et certains fiefs presque indépendants de l'empire d'Allemagne, au sud, d'un côté, par d'autres fiefs non moins douteux du même empire, situés au bords du Rhône , de l'autre , par les territoires qu'occupaient les Anglais dans la Guyenne. La Loire coupait assez exactement ce losange en deux parties égales. Au sud se trouvaient les pays de vignobles, les plus vastes forets, les

(') II est cité par le P. Labbe, Mélanges, p. 696.

plus hautes montagnes, les rivières les plus poissonneuses et celles où Ton recueillait des paillettes d'or mêlées aux neiges des Pyrénées que fondaient les premières chaleurs du printemps. Les mœurs étaient généralement portées aux jeux et aux divertissements, mais elles étaient simples et douces. Vers le nord, dès qu'on avait quitté la Flandre, où les bourgeois, enrichis par la fabrication des draps et leur commerce avec les nations étrangères, vivaient dans l'opulence et mêlaient à beaucoup de vertus une fierté presque intraitable, on rencontrait des pays où le peuple, mieux vêtu , mieux nourri que dans le midi , buvait la cervoise et cultivait le blé, tandis que les seigneurs étaient plus puissants et plus intrépides que partout ailleurs. Ce qui contribuait à assurer au nord de la France une prééminence durable , c'était l'importance et la richesse de la capitale du royaume, toujours plus favorable aux communes du nord qu'aux captais du midi , aux Bourguignons qu'aux Armagnacs.

Cependant, avant de se présenter chez dos princes et des barons qu'il ne connaissait point, il fallait à Froissant quelques bonnes lettres de recommandation, et il se dirigea d'abord vers les rives de la. Loire pour les demander à son seigneur et maître. Mais jamais Froissart ne voyagea sans s'accointer heureusement de quelque chevalier.

En chevauchant sur la route de Valenciennes à Blois, il rencontra deux chevaliers du parti ani>lais, dont Tun était né dans le llainaut, .loan d'Aubrecicourt et Thomas

de Oweensberry, qui revenaient d'Espagne et qui lui apprirent les malheurs de Tarmée anglaise. Jean d'Aubrecicourt avait vu à Ortliez le comte de Foix, qui lui avait donné un roncin et deux cents florins. Ce qu'il racontait de la somptueuse hospitalité de la cour de Foix accrut le désir que nourrissait Froissart d'y être admis comme chroniqueur et comme poète.

Froissart se trouve encore avec Gui de Blois au mois de juillet 1388, quand le duc de Berry fait demander la main de la fille du duc de Lancastre (*). Il habite le château de Blois, où son bon seigneur se plaît à s'entourer de chevaliers et de clercs du Hainaut (»), il le suit soit à Ghûteau-Renand, où vint le voir Guillaume de Hainaut, soit aux Montils, séjour que rendirent depuis célèbre la vieillesse de Louis XI et la jeunesse de Charles VIII ; mais les secrétaires de Gui de Blois sont trop occupés, les lettres de recommandation ne sont pas prêtes, et voilà que Froissart, pour ne pas séjourner plus longtemps, se remet à chevaucher sur les bords de la Loire p). Il va

(') .« Pour ces jours, j'estois en la conté de Blois. « {Chron. III, 407)

(») Alard deDonstienne fut gouverneur de Blois, Guillaume de Grèvecœur, archidiacre de Brabant, inspecteur des domaines de Guide Blois aux bords de la Loire Son frère, Jean de Cbâtillon, confiait à un chanoine de Thuin nommé Jean de Chinv^y, qui était maître es arts, « la gouvernance et norreçon de ses fils »

(*)Ccci se passait au mois d'août 4388. un an après la mort de révoque de Beauvais, qui arriva le 17 août 1387.

jusqua Angers, peut-être au delà d'Angers, revient et rencontre un chevalier nommé Guillaume d'Ancenis. C'était un cousin du sire d'Ancenis que Froissart avait vu à rÉcluse, et il allait visiter une de ses parentes, la dame de Maillé , qui venait de perdre son mari et le pleurait beaucoup, bien qu'il fût un peu vif, témoin les lettres de rémission qu'il sollicita en 1371 pour avoir tranché la main à un homme.

Froissart avait passé la nuit à Beaufort-en- Vallée , où étoit né le dernier pape français, Grégoire XI, qui était « de petite complexion, tout maladieux, et trop travaillé € du roi de France et de ses frères. » Ce fut en sortant de Mouliherne qvi'iis^accointa d'aventure de Guillaume d'Ancenis, car il le trouva c courtois et doux en ses « paroles. » Froissart désirait avoir des nouvelles du connétable de Clisson. Guillaume d'Ancenis put lui en donner , car il avait assisté au parlement de Vannes. Il l'instruisit d'ailleurs des « avenues » de Bretagne , et le chroniqueur avait soin de conserver tout ce qu*on lui contait t en remenbrance. » Il y a quatre grandes lieiios entre Mouliherne et Rilly. Pour mieux causer, les voyageurs avaient mis leurs chevaux au pas ; un pou plus loin, ils s'arrêtèrent dans un pré pour se reposer. « Voyez-vous t là-bas cette tour, disait le chevalier au chroniqueur, « c'est le château de Rilly que les Anglais et les Gascons « fortifièrent autrefois pour rançonner tout le pays de la « Loii'e ; voyez-vous cette petite rivière et le bois qui « Tombrage ? Nous traversâmes ce gué , nous nous ca-

« chûmes sous ces arbres touffus, pour les surprendre un « jour qu'ils devaient chevaucher vers Saumur. Ce fut « dans ce pré , où paissent nos chevaux et où nous pre- « nons plaisir à causer tout à Taise, que nous attaquâmes « les pillards. Ils étaient au nombre de neuf cents; nous, « nous formions cinq cents lances. Messire Jean de Beuil « portait sa bannière, sous laquelle Bertrand du Guesclin « avait voulu combattre ce jour-là, aussi bien que Maurice « de Treseguidi, Geoffroi de Kermel et d autres braves « chevaliers bretons qui le suivaient à Vesperon. La « mêlée fut sanglante et rude, mais trois cents de nos « ennemis restèrent étendus au lieu même où nous devi- «sons. Depuis lors, il n'y eut plus dans ce pays ni «Anglais, ni Gascons. » Le récit se prolongea, car Guillaume d'Ancenis remontait à l'enfance, aux ancêtres de Bertrand du Guesclin : «Ha, doux sire, répétait Froissart « au chevalier, vous me ferez grand plaisir au recorder, « si le retiendrai de vous et jamais je ne l'oublierai. »

On arriva à Rilly, on dîna, on chevaucha encore pendant deux lieues, toujours en abordant de nouveaux récits; enfin il fallut se séparer. Guillaume d'Ancenis prit la route qui conduisait au chûteau de Maillé , qui , depuis le xvu'' siècle , s'appelle le château de Luynes. Froissart suivit celle de Tours, regrettant de ne pas avoir été « plus « à loisir » avec le bon et courtois chevalier, «car il lui eust « dit et conté plusieurs choses. » Ainsi « se défît leur « compagnie. »

« ressoignoit la divei*silé du pays, t> mais il espérait que la roule serait moins périlleuse cl lui paraîtrait moins longue s'il pouvait se réunir à quelque bon et courtois chevalier comme Guillaume d'Ancenis. En effet, après trois jours d'attente, il vit arriver à Pamiers un des plus sages conseillers du comte de Foix, nommé messire Ëspaing de Lyon, qui revenait d'Avignon. Le chroniqueur s'applaudit de pouvoir se mettre en sa compagnie, et le chevalier n'en fut pas moins heureux, car il désirait fort s'instruire des besognes de France.

A peine nos voyageurs avaient-ils gravi la rude montée de Lescousse que déjà ils devisaient. Ils avaient dîné à Caria , quand Ëspaing de Lyon proposa à Froissart de chevaucher plus doucement, afin de lui raconter l'esca- . lade d'Ortingaset les ruses du mongat de Saint-Basile. On coucha ce jour-là à Montesquieu; le lendemain, Ëspaing de Lyon et Froissart, s étant levés au point du jour, dirent dévotement leurs oraisons, et le clerc n'oublia pas, sans doute, celle qu'il adressait chaque matin à sainte Marguerite, pour qu'elle le protégeât au milieu des nombreuses épreuves de la vie ('). Les prières achevées, ils descendirent vers la Garonne , mais il avait tant plu la veille

(') J'ai usage, quand je me lieve,

Afin que le jour ne me grieve, De dire une orison pelile Ou nom de sainle Margherile. •

Buisson de Joncce, p 363.

que les eaux avaient emporté une arche du pont de bois qu'ils devaient traverser : il fallut retourner à Montesquieu.

Après d'assez longues réflexions , on se décida à traverser en bateau la Garonne près de Gazères, t mais ce fut € à grand'peine et à grand péril , le bateau n'estoit « pas trop grand où nous passâmes et n'y pouvoient en- < trer que deux chevaux à la fois. » Le passage de la rivière occupa toute la journée, car Froissart voyageait avec plusieurs chevaux aussi bien que messire Espaing de Lyon, qui était l'un des principaux conseillers du comte de Foix. Tandis que Ton préparait le souper, le chevalier fit remarquer au chroniqueur les brèches des murs de la ville : cette fois elles avaient servi non pas aux vainqueurs, mais aux vaincus ; le comte de Foix avait juré que pas un de ses ennemis ne sortirait par les portes, et il fallut, pour qu'ils trouvassent grâce près de lui, qu'ils passassent par un trou de la muraille.

Le lendemain, on entra dans les terres du comte de

Gomminges. Le chevalier montrait à son compagnon les

châteaux les plus fameux, et, tout en chevauchant le long

de la Garonne à travers de belles prairies, il continuait à

raconter les sanglantes aventures dont ces lieux avaient

été les témoins. Près de Montpezat, il lui fit voir le Pas de

h Garde, défilé étroit entre le roc et la rivière, que fermait

une porto de fer protégée par une grosse tour; plus loin,

le château de la Bretôcho et celui de Montespan. Mais

bientôt Ton découvrit la riante colline de Saint-Gaudens I. 14

(jui se reflète dans la Garonne, et la journée s'acheva. A mesure que l'on chevauchait , le pays devenait plus désert, plus sauvage. Froissart n'apercevait plus la belle rivière dont la veille encore il suivait les bords. « Dites- « moi donc, interrompit-il, avant que je n'oublie, ce que « la Garonne est devenue, car je ne la vois plus, » et làdessus le chevalier lui décrivit la source d'où s'échappent ces eaux abondantes qui arrosent tout le pays couvert des châteaux des Foissois et des Armagnacs. Des sables , des broussailles annonçaient déjà les Landes du Bourg, c où il « y a moult de périlleux passages pour gens qui seroient « en volenté de mal faire. » Ici est le château de Lanemezan. Voilà celui de Mauvoisin, sujet d'un autre récit qui se prolonge jusqu'à ce qu'on s'arrête à Tournay, mais rien ne manque aux détails qui ont été donnés à Froissart par Ëspaing de Lyon, car le châtelain de Mauvoisin vient souper avec eux et leur offre quatre flacons de vin blanc, « aussi bon qu'ils n'en avoient point bu sur le « chemin. » Vers Montgaillard et Marcheras, le pays n'était pas moins triste , et quand Froissart aperçut le Pas au Larre, il le trouva « si estrange, qu'il se serait cru perdu « ou en très-grande aventure, si ce ne fust la compagnie « du chevalier. » Mais Froissart n'avait pas oublié que celui-ci lui avait promis de lui raconter comment le mongat de Lourdes périt au Pas au Larre, et il se plaça bien près de lui pour ne pas perdre une seule de ses paroles. Ëspaing de Lyon montra, en jterminant son récit, la croix de pierre qui rappelait ce combat , et tous les deux s'y

agcuoiiillèreiit pieusement en récitant pour les âmes des morts un Pater Noster^ un Ave Maria et un De jrrofundis.

Nous approchons de Lourdes, et Lourdes a comme Mau voisin ses héroïques légendes. Cependant nos voyageurs changent de roule, et s éloignent des montagnes pour aller se reposer à Tarbes , « car c'est une ville en c plain pays et en beaux vignobles, trop bien aisée, pour c séjourner chevaux , de bons foins , de bonnes avoines € et de belle rivière. »

Le 34 novembre, Ton entra dans le Béarn, mais, au lieu de se rendre directement à Pau , on se dirigea vers Morlaas , parce que les routes étaient fort mauvaises. Le voyage s acheva le lendemain, quand on atteignit Orlhez, où se trouvait le comte de Foix. Ëspaing de Lyon y descendit à son hôtel; Froissart, à Y Hôtel de la Lune, chez un écuycr nommé Ernauton du Pin, qui s'était signalé à l'escalade de plus d'un chfiteau.

Une aussi froide analyse ne saurait donner une idée de ces naïfs entretiens qui commençaient à l'aurore et ne s'achevaient qu'à la nuit. Froissart a pris plaisir à nous faire partager le charme qu'il y trouvait, quand il écrit : « Moult me tournoient à grand'plaisance et récréa- « tion les contes que messire Espaing de Lyon me con- « toit. De ses paroles j'estois tout réjoui. » — « Sainte « Marie , disait-il au chevalier , que vos paroles me sont « agréables et que elles me font grand bien entrementes 4 que vous me les contez! Et vous ne le perdrez pas, car

« toutes seront mises en mémoire et remenbrance en l'his- « loirc que je poursuiè. »

Froissart avait confié au chevalier le but principal de

son voyage. Celui-ci lui demandait : « Avez- vous ceci en

« votre histoire dont vous m'avez pai-lé? » Et Froissart,

« après avoir pensé un petit , » répondait qu il n'en

« fut oncques informé. » Si les narrations d'Ëspaing

de Lyon semblaient se ralentir, Froissart les ranimait

aussit<)t par ses questions. // le remettait en parole, selon

son expression. « Si cessa le chevalier à faire son conte,

t dit Froissart, et aussi je ne lui enquis plus avant, car

t bien savois là où il Tavoit laissiet et que bien y pouvois

« recouvrer, car nous devions encore chevaucher en-

« semble. » Chaque soir il écrivait ce qu'il avait

appris, et, bien qu'il fallût dix jours pour se rendre de

Pamiers à Orthez, les heures s'étaient écoulées avec une

si grande rapidité qu'il ne cache point les regrets qu'il

éprouva de voir son voyage s'achever avant que les récits

(|ui le charmaient fussent épuisés.

Pour apprécier la vivacité de ces narrations, il faut parcourir, Froissart à la main, ces vallées des Pyrénées dont il a recueilli les souvenirs. Il faut s'égarer avec lui dans ces vastes landes de Lanemezan, tristes et solitaires aujourd'hui comme elles Tétaient au xiv* siècle, ou dans ces épaisses forêts de l'Escaladieu , où le voyageur ne retrouve plus ni le monastère fondé par saint Bertrand de Comminges, ni la croix de pierre qui vit s'agenouiller messire Jean Froissart et messire Espaing de Lyon.

Le château de Lourdes s'élève encore avec ses vastes escaliers et ses créneaux dentelés sur son rocher placé à trois cents pieds au-dessus du Gave, mais Ma u voisin n'est plus qu'une ruine : une tour qui, à chaque tempête, entend quelques-unes de ses pierres rouler dans le ravin, un pan de mur qui s'affaisse sous son manteau de lierre, voilà tout ce qui retrace la redoutable forteresse que Raymonnet de l'Espée livra au duc d'Anjou, et qui n'était, dit Froissart, « tenue de nullui, fors de Dieu. »

IL Richesses et générosité du comte de Foix. — Chasses et banquets. — Les ménestrels du duc deTourainc. — Fables de Gascogne. — Récits sérieux.

Messire Espaing de Lyon avait raconté à Froissart que

le comte de Foix possédait dans son trésor trente fois

cent mille florins, et que chaque année il en donnait bien

soixante mille, « car nul plus large grand seigneur en

« donner dons ne vit aujourd'hui. » — « A quels gens

« donne-t-il ses dons?» demanda Froissart ; et sans doute

ce fut avec joie qu'il entendit le chevalier lui répondre :

« Aux estrangers, aux chevaliers et escuyers qui vont et

« chevauchent par son pays, aux hérauts et ménestrels

« et à toutes gens qui parlent à lui. Nul ne se part de

« lui sans ses dons. »

En effet, Froissart éprouva lui-même que « cesloit le

t seigneur du monde qui plus volenliers véoit les estraii-

« gers. » Le comte de Foix le retint de son hostel pendant

plus de douze semaines, et donna en même temps des

ordres pour qu'on eût soin de ses chevaux.

Les lévriers que Froissart devait offrir au comte de

Foix s'appelaient Brun, Tristan, Hector et Roland, et

Ion ne s'étonne point de leur voir donner des noms fort

renommés dans les annales de la chevalerie, lorsqu'on

remarque combien les princes et les seigneurs attachaient

de prix à leurs lévriers. Edouard III amena les siens avec

lui lorsqu'il envahit la Champagne pour se faire sacrer à

Reims. Que ne fit pas Louis XI pour se procurer des

lévriers de la meute du sire de Boussut 1 11 était si rare

de trouver un lévrier sans défaut, tel que le décrit Gace

de le Bingne dans le poëme qu'il composa pour Philippe le Hardi :

Museau de luz avoit sans faille, Encore y avoit autre signe, Car il avoit œil d'espervier.

Et tout estoit blanc le lévrier.

Oreille de serpent avoil, Qui sur la teste lui gisoit; Espaule de chèvre sauvaige, Coste de biche de bocaige, Loigne de cerf, queue de rat, Cuisse de lièvre, pié de chat :

Il ressembloit un leu cervier.

Froissart savait d'avance que le présent de son maître serait bien accueilli par le comte de Foix, dont la meute

ne comprenait pas moins de seize cents chiens, et qui avait écrit un traité des Déduits de la diasse pour démontrer que, s'il est vrai que l'oisiveté engendre les passions déréglées, la chasse doit être considérée comme la voie du ciel. Hélas! le beau Gaston justifiait bien mal ces préceptes par l'exemple. Il chassait beaucoup, et la chasse, pour lui, ne valait guère mieux que l'oisiveté.

Froissart lui-môme était, si je ne me trompe, quelque peu chasseur, comme Jean le Bel. Il avait pu voir, pendant son voyage à Milan avec le duc de Glarence, de grandes chasses où l'on poursuivait, avec des léopards apprivoisés, les ours, les loups et les sangliers ; mais ces divertissements-là étaient fort périlleux, et, dans le Trésor amoureux f Froissart place dans la bouche de Vénus ces conseils fort sages adressés à Adonis :

Bien veul que tu mellos la cure A chacier singes, biches, dains, Lièvres et connins. Tous cerlains Soies qu'on se peut bien esbiilre A telles besles, carde balre Un homme n'ont pas le pouvoir.

Gace de le Bingnc remarque à ce sujet que la chasse du lièvre à l'aide dos lévriers est la seule qui convienne aux curés et aux chanoines, et il a raison, car Froissart nous parle dans sa chronique du bon curé de Tliuret, messire Pierre François, « (jui volontiers va au

« matin aux champs pour querre les lièvres ('). » Si les matinées étaient employées en grandes chasses, soit dans les plaines, soit dans les montagnes, les soirées étaient consacrées à la lecture des vers et au chant des ménestrels. Là revivaient dans tout leur éclat les dernières traditions, si chères aux troubadours, des cours d'Orange et de Béziers. Gaston, que les poètes avaient surnommé Phébus, avait à la fois les goûts et l'aspect majestueux du dieu qui, parcourant le ciel sur son char ou charmant le Parnasse des échos de sa lyre, ne cesse pas de répandre sur le monde des flots de lumière. Froissart nous le représente grand et bien fait, secouant sur ses épaules sa chevelure qu'il ne couvrait jamais d'un chaperon, et méritant par ses largesses d'être appelé le père des muses.

« Le conte Gaston de Foix , dit-il , avoit envi- « ron cinquante-neuf ans d'âge... De toutes choses il « estoit si très-parfait que on ne le pourroit trop louer. « 11 ainioit ce qu'il devoit aimer et hayoit ce qu'il devoit « haïr... Il fut large, courtois en dons... D'armes et « d'amours volontiers se devisoit... Il estôit connoissablo « et accointable à toutes gens ; doucement et amoureuse-

{') Chron. UI, 46. Chaucer dit aussi en p:irlant du moine qui figure dans les Canterbury Taies :

Grciliuuudcs hc liaddc as swifl as foui of flight :

Of pricking and of hunliiig for Ihe liare *^

Was ail his lust.

« ment à eux parloit... Brièvement, et tout ce considéré

« et avisé, avant que je vinsse en sa cour, je avoisesté en

« moult de cours de rois, de ducs, de princes, de contes

« et de hautes dames, mais je n'en fus oncques en nulle

« qui mieux me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus

« resjouie comme celle du conte de Foix estoit. On véoit,

« en la salle et es chambres et en la cour, chevaliers et

« escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et

« d'amours les oyoit-on parler. Toute honneur estoit là-

c dedans trouvée... Et quand de sa chambre à mie nuit

« venoit pour souper en la salle, devant lui avoit douze

« torches allumées que douze varlets portoient ; et icelles

€ douze torches estoient tenues devant sa table, qui don-

« noient grand clarté en la salle; laquelle salle estoit

« pleine de chevaliers et de escuyers ; et toujours estoient

« à foison tables dressées pour souper qui souper vou-

« loit. . . ïl prenoit en toutes ménestrandies grand esbate-

« ment, car bien s'y connoissoit. Il faisoit devant lui ses

K clercs volontiers chanter chansons, rondeaux et viro-

« lais. » Froissart ajoute ailleurs: «Il estoit sage et bien en-

« langage et de beau parler, et trop bien savoit atlraire en

« parlant à un homme, quel qu'il fust, tout ce qu'il avoit

« dedans le cœur. Nul haut prince ne se pouvoit compa-

<i rer à lui de sens, d'honneur, ne de largesse. »

Froissart avait porté avec lui le roman de Méllador, qu'il avait composé autrefois pour le duc Wenceslas, et toutes les nuits, après le souper, le comte de Foix lui en faisait lire quelques pages, « et nul n osoit parler ni mot

< dire, car il voiiloil que je fusse bien entendu, et aussi il « prenoit grand solas au bien entendre; » si parfois il interrompait la lecture pour discuter ou éclaircir quelque maxime poétique, il le faisait « non en son gascon, mais « en beau et bon françois. »

Froissart nous a laissé quelques détails de plus dans le Dit du Florin :

Vraiement il n*y fault riens Que larghèces et courtoisies, Honneur, sens, et toutes prisies, Qu*on peut recorder de noble homme Ne soïent en celui qu'on nomme Gaston le bon conte de Foix.

J'ay là esté si longement Dalès lui, qu'il m'a pléu voir; Si je désiroie à avoir De son estât la cognoissance, Je Tai eu à ma plaisance ; Car toutes les nuits je lisoie Devant lui...

Ou temps que les cers vont en bruit,

Sis sepma innés devant Noël

Et quatre après, de mon ostel

A minuit je me purtoie

Et droit au cbastiel m*en aloie.

Quel temps qu'il fesist, plueveou vent,

Aler m'i convenoit souvent :

Estoïe,je vous di, mouUiés,

Mes j'estoïe bel recoeillics

Dou conte, et me faisoit des ris ; Adont estoi-je tous garis, Et aussi, d'entrée première, En la salle avoit tel lumière, Ou en sa chambre à son souper, Que on y véoit ossi cler Que nulle clareté poet estre.

Certes à paradys terrestre Le comparoïe moult souvent.

Là estoKe si longement Que li contes aloit couchier.

Quant léu avoie un septier De foeilles, et à sa plaisance, Li contes avoit ordenance Que le demorant de son vin Qui venoit d*un vaissiel d'or fin.

En moi sonnant, c'est chose voire.

Le demorant me faisoit boire; Et puis nous donnoit bonne nuit.

En cel estât, en ce déduit Fui-je à Ortais un lonc tempoire.

Le comte de Foix célébrait avec boaucoup de poinpo les grandes fêtes de l'année, et il avait même coutume « de « faire faire la veille de Saint-Nicolas en hiver aussi « haute et aussi grande solennité que le jour de Pasques. » Froissart en fut le témoin. Il vit le comte se rendre k pied du château d'Orthez à Téglise de Saint-Nicolas, précédé de tout le clergé qui entonnait le psaume de David : Bevcdicfus Dominus Dms meus qui clocef manus meas ad prcelium. Levéque do Pamiois célébra la messe ; il y avait

foison de bons chantres; « et là, ajoute Froissant, ouïs « jouer (les orgues aussi mélodieusement comme je fis « oncques en quelconque lieu je fusse. » L'office divin ne se faisait pas avec plus de magnificence dans la chapelle du pape ou dans celle du roi de France.

Il en fut de môme aux fêtes de Noël, et parmi les

choses qui, comme le dit Froissa rt, « lui tournèrent à

« plaisance, » il cite le banquet que le comte de Foix

donna ce jour-là aux principaux seigneurs du pays et à

quatre évoques, dont deux étaient clémentins et les deux

autres urbanistes. « Et vous dis que grand foison de

« ménestrels avoit en la salle, qui tous firent par grant

« loisir leur devoir de ménestrandie. Et ce jour le conte

« de Foix donna, tant aux ménestrels comme aux

« hérauts, la somme de cinq cents francs, et revestit les

« ménestrels du duc deTouraine qui là estoient, de drap

« d'or fou ré de fin menu-vair. »

Quels étaient ces ménestrels '/En recourant aux comptes de la maison du duc d'Orléans, on est assez porté à reconnaître en eux Jehan Lefebvre, Gilet Villain et leurs compagnons, joueurs de personnages de Vire en Normandie (*). Quand Froissart nous répète à tout propos que les Français sont subtils, et quand il admire ces joueurs de personnages, on croit déjà entendre le célèbre vers do Boileau :

Le Français né malin forma le vaudeville. (•) Voyez le précieux recueil que M. le comte de Laborde a

Mais les Gascons n'étaient pas moins subtils, et com- ))ien leur imagination n'était-elle pas surexcitée quand

on versait dans les coupes ces vins blancs des côtes de Jurançon, au moins aussi bons que celui dont le châtelain de MauYoisin fit servir quatre flacons à Froissart? Combien les entretiens ne se prolongeaient-ils pas le soir, en attendant que la gaite du château annonçât le souper du comte de Foix, qui avait toujours lieu à minuit! Les chevaliers et les écuyers se pressaient au coin du feu pour deviser d'armes et d'amours, et quels étaient leurs récits? des histoires surnaturelles ou chevaleresques, impossibles ou invraisemblables, des histoires de démons familiers, pleines € de brouillis et de terribourris, » d'autres histoires non moins merveilleuses dont les héros n'étaient que des chevaliers du pays. Froissart écoutait volontiers, mais il se gardait d'être trop crédule. C'est ainsi que le bascot de Mauléon, prêt à raconter diverses aventures qu'il affirmait être vraies ('), et tout en se vantant d'en avoir eu beau-

intitulé les Ducs de Bourgogne, tome III, n" 5603. Le duc d'Orléans était vicomte de Vire. — Il est assez digne de remarque que la première mention de deux grands historiens du xv siècle, Georges Chastelain et Olivier de la Marche, que l'on trouve dans les comptes de la maison de Bourgogne, les montre i. ai- « dant à jouer certains jeux de mistère «

(•) i« Toutefois sont vraies. « chron. III, il. Froissart raconte dnns une de ses pastourelles « qu'il oyt beaucx)up deviser :

(< En un beau pré Tert et plaisant « Par-dessus Gave la rivière. " I. 15

coup d'autres, lui demandait : c Messire Jean, avez-vous « en votre histoire ce dont je vous parlerai? » Et Froissart lui répondait : « Je ne sais. Aie ou non aie, faites « votre conte. » Cependant Froissart le voyait « vot lentiers, » parce que déjà il avait entendu Ëspaing de Lyon rapporter ses exploits.

Froissart, de son côté, contait sans cesse. N'avait-il pas rapporté d'Italie des récits non moins merveilleux sur le château de l'OEuf, qu'un enchanteur prit un jour en soulevant les flots aussi haut que les créneaux, et qu'il voulut conquérir une seconde fois en construisant un pont suspendu dans les airs? N'était-ce pas sur le même rivage, au pied du Pausilippe, que reposait le poète Virgile, grand magicien selon le roman de Cléoma<jlès?¥roissari savait tant de choses que, même au delà de la Garonne, on s'empressait autour de lui pour l'écouter en l'appelant « beau raaî- « tre » ou « doux maître. » Le comte de Foix, qui, sans l'avoir vu, avait souvent entendu parler de lui, le comblait de présents, et, ce qui valait mieux, il lui promettait « que l'histoire qu'il avoit faite et qu'il poursuivoit, « seroit au temps à venir plus recommandée que nulle a autre. »

Mais voyez comme Froissart met utilement à profit ses voyages et ses loisirs. Il ne lui suffit point de causer des affaires du temps avec le comte de Foix, « qui volentiers « lui en parloit. » Un jour il prie le sire de Valencin, qui revient d'Orient, de lui raconter l'occupation de Famagouste par les Génois. Un autre jour il interroge deux

«cuyers de Béarii, Jean de Ghastel-Neuf et Jean de Caiitiron, qui ont assisté à la sanglante mêlée d'Otterbourne et qui y ont été faits prisonniers par les hommes d'armes des comtes de March et de Moray. Mais il est si près de l'Espagne que ce sont les guerres civiles de ce pays qu'il cherche le plus à étudier et à éclaircir : on le voit, en effet, s'adresser successivement à messire Guillaume de Willougby, chevalier anglais de l'hôtel du doc de Lancastre, qui a combattu en Gastille, en Navarre et en Portugal; à Raymond de Mont-Florentin et à Martin de Roanès, chevaliers aragonais*non moins sages, non moins courageux, et même à des hommes de Pampelune, qui lui racontent la mort du roi de Navarre. Tous ces interlocuteurs lui font-ils défaut, il n'hésite pas à aller demander aux trésoriers du comte de Foix ce que coûtent les présents que leur maître fait aux chevaliers ; et, s'il rentre chez lui, c'est encore pour se faire raconter par son hôte Ernauton du Pin, « gracieux et sage homme, » tantôt ses exploits à la guerre, tantôt son utile médiation en faveur des Basques (').

N'oublions jamais quelle haute sagacité, quelle intelligence admiiable des hommes et des choses se cachait sous ces dehors légers et joyeux que Froissart ne cherchait pas à dissimuler. Celui qui conte pour l'amuser se trompe; Froissart ne l'écoute que pour s'instruire en cherchant partout la vérité, et c'est au milieu des banquets et des

(») Chron. 111, 13, 15, 58, 61, 96, 124, 125.

fêtes qu'il éclaircit le mystère de la mort du jeune Gaston de Foix, qui faillit empoisonner son père sans le savoir et que le comte de Foix tua aussi sans le savoir : sombre épisode où Ton ignore s'il faut plaindre davantage Tinnocence de lenfant ou la douleur du père.

III. Froissart à Bordeaux. — Mariage du duc de Berry et do Jeanne de Boulogne. — Avignon. — Fêtes de Riom.

Vers les fêtes de Noël, une ambassade du roi de France arriva à Orthez. Elle se composait du comte de Sancerre, de Guichard dauphin d'Auvergne et de Robert de Chalus, et on y comptait plus de cinq cents chevaux. La mission qui lui avait été donnée était de presser le comte de Foix de se déclarer pour les Français ; mais il n'en fît rien, et se contenta de faire bon acc^^il aux ambassadeurs, en protestant de son désir d'aller saluer le roi de France s'il se rendait dans le Languedoc.

Froissart eût voulu accompagner le comte de Sancerre à Toulouse; mais il se vit retenu par le comte de Foix. et tout ce qu'il put obtenir , ce fut d'aller assister avec plusieurs chevaliers béarnais à de grandes joutes qui devaient avoir lieu, au commencement du mois de janvier, sur la place Saint-André à Bordeaux. Il n'y a que vingt -quatre lieues d'Orthez à Bordeaux : c'est ce que Froissart appelle deux bonnes journées. Le duc et la duchesse de Lancastre présidèrent à ces joutes avec grand foison de dames et de damoiselles. Elles étaient de cinq Français contre

cinq Anglais, et tout s'y passa avec tant de loyauté que le duc de Lancastre se courrouça contre un Anglais qui, portant sa lance trop bas, avait tué le cheval d'un Français, et fit donner un des siens à son adversaire.

Une autre occasion allait s'of&ir à Froissart pour quitter le Béarn. Le sire de Rivière et le vicomte d'Acy, qu il nomme dans ses poésies parmi ses bienfaiteurs aussi bien que le comte de Sancerre, s étaient rendus près de Gaston Phébus, chargés de réclamer, pour le duc de Berry, la main d'une illustre orpheline élevée alors au château d'Orthez, Jeanne de Boulogne, qui par sa mère. Aliéner de Gomminges, était cousine du comte de Foix. Eux aussi n'obtinrent d'abord que de belles paroles, et cela ne hâtait pas la négociation. « Le comte de Foix, qui estoit sage et « soubtil, dit Froissart, et qui véoit Tardent désir du duc « de Berry, traitoit vaguement et froidement, et plus en « estoit pressé, plus se refroidioit ; il tendoit à avoir une c bonne somme de florins , non qu'il mist avant qu'il € vouloit vendre la dame, mais il vouloitestre récompensé « de la garde : si en demandoit trente mille francs. » Il fallut bien se résoudre à payer cette somuie à Morlaas, où la jeune dame se trouvait gardée par mille lances, de peur qu'on n'aimât mieux l'enlever que la payer si cher, et dès <iue tout cet or eut été déchargé du dos des sommiers, pesé et compté, la jeune dame de Boulogne et les ambassadeurs français qui l'avaient épousée par procuration s'éloignèrent « après boire » de Morlaas pour aller coucher à Tarbes.

« Et je sire Jean Froissart, ajoute notre chroniqueur, < pris adonc congé au gentil conte de Foix pour retour- « ner en France avec sa cousine, lequel me fit grand « profit à mon département et m'enjoignit amiablement « que encore je le allasse voir, laquelle chose sans faute « je eusse fait s'il fust demeuré le terme de trois ans en « vie, mais il mourut, dont je rompis mon chemin, car, « sans lui trouver au pays, je n'y avois que faire. Dieu « en ait l'âme par son commandement I »

AToulouse, des charset des chariots magnifiques attendaient la jeune fiancée. Le comte de Sancerre l'escorta avec cinq cents lances jusqu'à Avignon, où elle fit son entrée le mardi 25 mai 1389, montée sur une haquenée blanche que lui avait envoyée le pape, et entourée de tous les cardinaux. Clément VU, qui était cousin germain de son père, la reçut assis sur sa chaire pontificale dans la errande salle du consistoire, et Tinvita à dîner le lendemain, ainsi que tous les seigneurs qui l'accompagnaient. Pendantce temps Froissart s'entretenait avec un chevalier et deux écuyers écossiis del'hAteldu comte de Douglas, qu'il reconnut et qui le reconnurent également « par les « vraies enseignes qu'il leur dit de leur pays. » 11 alla aussi visiter pieusement dans la chapelle de Saint-Michel le tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg, dont de nombreux miracles attestaient la sainteté. Né et élevé au milieu des pompes du monde , il avait donné pendant sa vie tout ce qui lui appartenait aux pauvres, et voulut à sa mort être enterré au milieu d'eux. La prière avait si bien

rempli sa courte carrière qu'elle n'y avait laissé place à aucune faute.

Que ce dédain des biens de la terre et cette humilité, qui recherche Poubli des hommes pour mieux connaître Dieu , ressemblaient peu à l'éclat ambitieux dont s'entourait le comte Robert de Genève devenu le pape Clément VU! Que de passions et d'intrigues autour de lui! Clément VII était cet ancien évêque de Cambray à qui Froissart semble avoir dû le bénéfice de Lestines. Notre chroniqueur obtint cette fois une prébende d'expectation du chapitre de Saint-Pierre de Lille, mais il fallut la payer cent florins à la cour pontificale.

Les épargnes de Froissart se trouvaient assez allégées quand, s'étant levé fort tôt pour entendre l'office divin, il oublia une petite bourse qu'il venait d'acheter pour y enfermer ses plus belles pièces d'or. Personne ne put lui en donner de nouvelles, et les quarante francs qu'elle contenait furent perdus. Heureusement le comte de Sancerre et le sire de Rivière étaient là. Chacun donna dix francs. Le dauphin d'Auvergne et le vicomte d'Acy firent de même. Les quarante francs étaient retrouvés, et nous nous consolerons d'autant mieux de cette mésaventure que nous lui devons le Dit du Florin.

De nouvelles fêtes attendaient Jeanne de Roulogne chez sa cousine la princesse d'Orange. Le lendemain , « on « chevaucha , on charroya toujours avant. » On traversa Valence et Vienne, on passa deux jours à Lyon. Le troisième, on se dirigea vers Tarare, pour gagner le comté

(le Forez et le Bourbonnais. Le duc de Berry ne voyageait pas si vite, et sa jeune fiancée fut réduite à l'attendre pendant deux jours à Riom, où les noces furent célébrées le matin de la Pentecôte (6 juin i 389) , t et durèrent les « festes et joutes quatre jours , dit Froissart , et à toutes « ces choses je fus présent (•). »

De là une nouvelle ballade que notre chroniqueur-poète s'empresse d'écrire :

Pour le pastonrel de Berry Et la pasloure de Boulogne.

Le pastourel de Berry qui épousait une jeune fille de douze ans en avait soixante.

Froissart était retourné avec le sire de Rivière à Paris. Il y trouva le sire de Goucy , qui lui demanda des nouvelles du pape , du comte de Foix , du duc de Berry et de son ami le dauphin d'Auvergne. Froissart se mit donc à raconter ce qu'il savait et ce qu'il avait vu, si bien que le sire de Goucy lui en sut gré. « Vous viendrez avec moi, lui dit-il. Je m'en vais en « Gambrésis en un chastel que le roy m'a donné , (ju'on « appelle Grèvecœur. G'est à neuf lieues de Valenft ciennes.» Pendant ce voyage, le sire de Goucy annonça à notre chroniqueur que l'évêquc de Bayeux, le comte de Saint-Pol et Guillaume de Melun avaient été envoyés à Bou-

(') Pour ce voyage de Froissart, le manuscrit de Mons donne quelques détails de plus que les textes imprimés.

logne pour traiter avec les Anglais , et lui fît part de ce que le comte de Saint-Pol venait de lui écrire à ce sujet. € Ainsi chevauchant , » Froissart arrive au château de Crèvecœur; il s'y repose et s^y rafraîchit pendant trois jours. Il en passe quinze à Valenciennes ; mais , ayant appris que Gui de Blois se trouve en Hollande, au château de Schoonhove , il ne veut pas tarder plus longtemps à aller saluer son gentil seigneur et maître. Là, il fallut recommencer mille récits qui remplirent un mois entier

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