RELATIONS DE FROISSIRT AVEC LES SEIGNEURS
1. Chevaliers du llainaiil. — Jean (io Werchin. — Eustache d'Aubrecicourl. ~ Wullarl de Ghisliilcs. — Gauthier de Mauny.
Après avoir montré Froissarl errant de cour en cour, (le château en chûteau, il faut s'arrêter un instant pour rechercher quelles Curent les relations sérieuses et durables qu'il y forma. Sa vie vagabonde lui fit trouver beaucoup d'amis, mais elle n'entraîna ni infidélité dans ses affections, ni inconstance dans ses goûts.
Hélait bien jeune encore quand, dans un de ses premiers poëmes, CognoisvSance lui adressait ce discours :
Pour ce qu'en maints lieux iras Où pas cognoistre ne pourras Tost chiiscun pour le i)ou véir", Je te dira y que tu feras, Quant les conditions Stiuias
D aucun qui fera à hayr :
Pense de tel homme fuyr, Où tu ne peus à bien venir; Snigement leu eslongeras, Tant ait seigneurie à tenir, Ne tant te saiche dons offrir :
Fuy-Ie, ou jamais honneur nanis.
Mais se tu pues accointier D'escuier ou de chevalier Qui soit bien conditionné, Qui point n'entende à convoilier Par fl itter, ne par mensongier, Tel cueur s'est à honneur donné ~ Ëtà vertus habandonné.
Eslis-le sur tout homme no Et t'en accointe entre un millier.
< Je veux bien, écrira-t-il plus tard dans ses chronif ques, que ceux (jui viendront après moy sachent que, « pour enquerre justement de tout, en mon temps congnus « moult de vaillans hommes, tant de France comme « d'Engleterre, d'Escosse, de Gastille et de Portingal et « autres terres, par lesquels je m'informai, et volentiers. »
Froissart recherchait les hommes les plus intrépides et les plus sages, pour mieux connaître soit les aventures des batailles où se révèle inopinément la fortune de la guerre, soit la marche secrète et lente des négociations qui rétablissent la paix ; mais ceux-ci ne recherchaient peut-être pas moins le chroniqueur qui devait transmettre à la postérité tout ce qui honorait ou leur prudence uu leur cou-
rage. Une si grande autorité est attachée à la mission qu'il remplit que Henri Chrystead s'adresse à lui en ces termes : « Je vous le dirai afin que vous le mettiez en « mémoire perpétuelle, » et l'on voit à la naissance dufils du prince de Galles le sénéchal d'Aquitaine se hâter de l'aborder à peu près avec les mômes paroles : « Frois- « sart, escripsez et mettez en mémoire que madame la « princesse est accouchée d'un beau lils qui est venu au « monde au jour des Rois. Si est fils de roi et sera roi. > Cet enfant, qui doit être roi, mais qui ne mourra pas sur le trône, c'est Richard II.
Froissart avait pu, dans sa jeunesse, voir Jean de Reaumont et écouter les récits de ses compagnons d'armes, c'est-à-dire ceux de Jean le Rel, à la fois chevalier, chanoine et chroniqueur. Plus tard il avait du à Gui de Rlois, devenu le seigneur de Beaumont, une partie des relations qui formèrent sa chronique, et en terminant son troisième livre, il disait encore : « S'il plaist à mon trèsce cher et honoré seigneur, monseigneur le comte Guy de « Blois, le me dire, pour l'amour de lui, je y enten- « drai. »
Le Hainaut, patrie de Froissart, occupa toujours la première place dans les sources auxquelles il puisa, aussi bien que dans les récits ou il les mit en œuvre.
Avec quel empressement, dès qu'il se retrouvait à Valenciennes, à Reaumont ou à Lestines, n'interrogeait-il pas les braves chevaliers des marches de la Meuse et de TEscaut î
En Haynnu m'en reventai, Et des segnours compte y teiirai Que j'y ai véus et servis, Qui ne m'y voient pas envis.
Il ne laisse jamais passer une occasion de raconter leurs exploits et de louer leur valeur, en ajoutant à leur nom celui du pays où ils sont nés (*). Dès la première page de son livre, il place le nom de Franke de Halle à côté de celui de Chandos. Tantôt il nous montre Alard de Donstienne détruisant aux bords de la Loire la bande de Robert Briquet, tantôt ce sont les sires d'Antoing, de Ligne, d'Havre, qui dressent leurs tentes sur les rivages de TAfrique. Ailleurs c'est Thierry de Sou main qui saisit et écarte les lances que les assiégés de V^ille-Lopez dirigent contre lui ; moins heureux au siège de Ribedave, il y a le bras percé d'un virelon, uiais il mérite à sa mort les larmes du duc de Lancastre, « couune escuyer d hoinieur « et de vaillance. »
Les chevaliers et les écuyers du ILiinaut prirent part à tous les combats et se uièlèrent à toutes les guerres. « Or « pensez adonc,ditFroiss:ut,si lorscpie les gentilshommes
(•) Ce senliment p.triotique se révèle ou se laisse deviner partout. Le comte de Nevers, ayant relâché à Glarence, port du golfe de Patras, y rencontra Bridoiil de la Porte, qui revenait de Jérusalem. « Si lui firent tous bonne chère, pourtant qu'ils « le virent tiomme de bien et natif de Hainaut » f'hron IV, 59. Une charte du 19 mai 1412 cite Jean, dit Bridoul, de la Porte, bailli des terres de l evêque de Liège au pays de Hainaut.
t se appareilloieiit) les daines et les damoiselles estoient f joyeuses. Il faut vous dire : non ('). » L^accueil qu ils recevaient au retour des batailles, couverts de cicatrices et de trophées, n*en était que plus tendre et plus joyeux. Mais les joutes ont aussi leur éclat et leur gloire, soit que le sire de Donstienne y brille sous les yeux de la jeune duchesse de Bourgogne , soit que Jean d'Aubrecicourt y reçoive le prix de la main de la reine de Portugal ('). Froissart, dans ses poésies, cite tour à tour :
. . . Le sénescal, Diex li vaille!
Car c'est un seigneur de grant vaille
Et qui m'a donné volentiers;
Car ensi corn nns siens rentiers,
Où qu'il me trouvast, ne quel pari,
J'avoie sus le sien ma part;
Et le seigneur de Moriaumés
De qui je sui assés a mes.
Encor en y a qui vendront
Et qui mi mestre devendront,
Car il sont jone et à venir;
Se m'en pora bien souvenir
Quant je ferai un auUre livre.
Mes tous ceuix qu'à présent vous livre
(•) Chron, IV, 50 .
(') Jean d'Aubrecicourt se signala aussi dans la fameuse joute de Saint- Engelhert, et, comme ses relations avec Froissart sont coDDDues, nous lui attribuons les détails si complets que nous trouvons dans les Chroniques sur tout ce qui s'y passa.
M*ont largement donné et fait; Si les recommende et de fait, Ensi qu'on doit, et sans fourfaire, Ses mestres et ses seignours faire.
Le sénéchal de Haiiiaut, Jean de Werchin , son (ils Jacques, sire de Walincourl, Jean de Moriauniez, sire de Baiileul et de Fontaines, Nicolas de Houdeng, sire d'Espinoy, Jean de Barbançon, sire de Donstienne, Bridoul de Montigny étaient les amis les plus intimes de Gui de Blois.
Tous ces noms se retrouvent dans les chroniques de Froissart, mais ce nest pas sans raison qu'il place au premier rang celui du sire de Werchin , t qui moult esc toit vaillant homme et moult renommé en armes. » Quatre générations de sénéchaux de Hainaut de cette famille prirent part aux guerres de son temps. En 1340, c'est Gérard de Werchin qui enlreprend t une grand « appertise d'armes , laquelle doit bien eslre tenue en c grand prouesse. » En 1358, c'est son (ils Jciin qui assiège Saint-Valéry. En !38i0, c'est son petit- (ils qui combat aux barrières de Gand ; en 1 402, c'est son arrièrepetit-fils, qui, se rendant en pèlerinage en Galice, défie tous les chevaliers de France et d'Espagne , en l'honneur de saint Georges et do sa dame.
Lorsque les chevaliers du Hainaut, aussi bien que ceux de France et d'Angleterre, faisaient des présents à Froissart, était-ce tout simplement une aumône comme celle qu'on accordait à ces mendiants plus ou moins lettrés
qu'on uonimail souvent hérauts et quohjuefois aussi ménestrels? Non, c'était plutôt un encouragement à ses travaux historiques, c'était la sympa thicjue adhésion ^les chevaliers au noble exemple donné par les princes. N'étaientils pas tenus de contribuer aussi à l'accomplissement de cette grande tâche qui intéressait les chevaliers non moins que les princes eux-mêmes? Froissart a soin do nous dire qu'il poursuivit ses enquêtes non seulement « aux coustages » de la reine d'Angleterre, mais aussi « aux coustages des hauts seigneurs. »
Si ces hauts seigneurs mettaient tant de prix à ce que le chroniqueur poursuivît ses enquêtes dans la plus grande partie de la chrétienté, avec quel zèle ne devaient-ils pas l'instruire aussi de ce qu'ils avaient fait ou de ce qu'ils avaient vu! Rien n'était plus précieux que ces témoignages , et nous en chercherons les traces en nommant tour à tour les plus illustres amis de Froissart.
Parmi les chevaliers du Hainaut à qui Froissart dut le plus, nous citerons les sires d'Aubrecicourt, de Ghistelles, de Mauny.
Eustache d'Aubrecicourt avait reçu dans son hôtel de Valenciennes la reine d'An^îloterre fugitive, et, après avoir aidé Jean de Beaumont à placer Edouard III sur le trône d'Angleterre, il ne l'avait pas imité en renonçant h. son service pour soutenir la cause de Philippe de Valois. « Le plus grand et renommé capitaine, qui souvent che- « vauchoitet faisoit de grands appertises d'armes, c'estoit, «dit Froissart, messire Eustache d'Aubrecicourt. » Le
premier, il pénètre à Carcassone; à Poitiers, il engage la bataille. 11 se signale dans les guerres de Bretagne et d'Espagne : Edouard III lui donne Tordre de la Jarretière.
Au milieu des combats, Eustache d'Aubrecicourl rêvait à sa dame, noble princesse qui, entendant sans cesse célébrer ses exploits, s'était prise a l'aimer. C'était Isiibelle de Juliers. nièce de la reine d'Angle* erre. « Cette dame, «dit Froissarl, avoit en amour monseigneur Eustache « pour les grandes bacheleries et appertises d'armes dont « elle oyoit tous les jours recorder , et elle lui envoya « haquenées et coursiers, et lettres amoureuses et grandes « signifiances d'amour, pu* quoi ledit cbevalier en estoil « plus hardi et plus courageux. » Lorsqu'il fut pris en Champagne, il paya rançon non-seulement pour lui, mais aussi pour le coursier et la haquenée blanche qu'il avait reçus de sa dame. Isabelle de Juliers était jeune, Eustache d'Aubrecicourt ne l'était plus. Ses années conqitaienl pour la gloire et non pas pour l'amour.
Wolfart de Ghistelles, issu d'une illustre maison de Flandre, possédait le domaine de Raismes, près de Valencienncs. Ami de Jean de Beauniont comme Eustache d'Aubrecicourt, il avait pris la môme part à l'expédition d'Andeterre. Si Eustache d'Aubrecicourt raconta à Froissart la bataille de Poitiers, Wolfart de Ghistelles put lui dépeindre la mêlée de Grécy.
Mais, de tous les chevaliers, celui que Froissart nomme le plus volontiers est Gauthier de Mauny, « ce vaillant et
f gentil chevalier , » intrépide et aventureux entre tous ceux de son temps.
Des dons monseigneur de Mauni
Me lo, ne pjs les reiii.
Gauthier de Mauny était issu des anciens comtes de llainaut, et, tandis que les princes de la maison d*Avesnes avaient adopté pour insignes le lion de Flandre, il conservait Técu d'or à trois chevrons de sable, qui remontait, selon le cordelier Jacques de Guise, à Bninehaut, roi des Belges. Son père, qu'on appelait le Borgne de Mauny. avait tué un chevalier gascon dans un tournoi près de Cambray, et il avait lui-même été mis a mort par trahison au moment où il venait de s imposer un pèlerinage à Siint-Jacques : il était réservé à son fils de retrouver ses restes cachés sous une dalle de marbre à la Réole et de les faire transporter à Valenciennes, où on lui fit plus tard cette épitaphe : « Ci gist noble chevalier, messire
« Jean, dit le Borgne de Maugny, père à monsieur Watier
« de Maugny qui fît merveilles en armes aux guerres des
« Anglois contre les François. »
En 1327, le preux chevalier n'était encore qu'un jeune damoisel qui servait et taillait devant la reine, mais bientôt il saisit une lance et une épée , et, sans songer à énumérer ses exploits, on peut bien dire avec Froissa rt
« que son livre est moult renluminé de ses prouesses. » Ce fut précisément « pour les grandes prouesses dont
« il estoit renommé » que le roi Philippe de Valois vou-
lut le faire périr, au mépris des règles les plus sacrées de Thonneur chevaleresque. Gauthier de Mauny traversait la France, protégé par un sauf-conduit du duc de Normandie ; il avait avec lui vingt des siens et ne cachait pas son nom, quand on l'arrêta à Orléans. Philippe de Valois le tenait c pour son trop grand ennemi. » Mais le duc de Normandie, qui avait scellé le sauf-conduit, accourut au palais et déclara que, si l'engagement qu'il avait pris n'était pas respecté, il serait le premier à exhorter tous ses amis à ne plus prendre part à une guerre déloyale : ce fut sans doute alors, plutôt qu'en 1364, qu'il prononça ce mot célèbre : que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur des rois. Philippe, ébranlé par cette noble résistance, se fit amener Gauthier de Mauny h l'hôtel de Nesle, et le brave chevalier, comblé de ses présents, arriva assez tôt au siège de Calais pour être le témoin d'un autre exemple des malheurs qu'entraîneraient chez les princes leurs passions violentes, si un fils indigné, si une reine éplorée ne parvenaient à les calmer.
Le sire de Mauny n'était pas seulement renommé par son courage : Froissa rt nous apprend qu'il était aussi « sagement emparlé et cnlangagé. »
H. Chevaliers anglais. — Le comte de Pcmhrokc. — Le comte d'Hcreford.— Edouard le Dospensor. — Barihélemy de Burghcrsh. — Richard Slury.
Une fille de Gauthier de Mauny, qui rendit aux arts, I. 18
par la fondation du musée de Cambridge, ce que les lettres avaient fait pour immortaliser son père, épousa Jean de Hastings, comte de Pembroke. Celui-ci, à l'exemple de Gauthier de Mauny, partagea avec le comte d'Hereford rhonneur de protéger Froissart. Mais il paraît avoir dû encore plus à messire Edouard le Despenser, c qui fut, « dit-il dans ses chroniques, moult plaint et moult regretté « de ses amis, car ce fut un gentil cœur et vaillant che- « valier, fresque et gentil, large et courtois, et grand capi- « taine de gens d'arnies. »
Le grant seigneur Espe nsier,
Qui de larghèce est desponsier,
Que t'a-t-il fait? — Quoi, dis-je? assés,
Car il ne fu oncques lassés
Do moi donner, quel part qu'il fust.
Ce n estoienl cailliel, ne fusi,
Mes chevaus et florins sans comple;
Entre mes meslres je le compte
Pour seigneur, et c'en est h uns.
Les Despenser, qui, de même que les Stuarts, devaient leur nom à la charge qu'ils remplissaient à la cour (elle consistait à chercher dans les celliers le vin renfermé dans des peaux de cerf et à remplir la coupe du roi), étaient issus des seigneurs de Gommiecourt, chevaliers d'Artois. Élevés trop haut dans la faveur d'Edouard H, ils avaient expié les excès de leur puissance dans d'affreux supplices; mais ces discordes étaient oubliées, et les nobles aïeux de la maison de Spencer avaient repris à la
cour d'Edouard Ui la position qui leur était légitimenieiit acquise.
Si le comte de Pembroke raconta à Froissa rt l'expédition d'Edouard III à Buironfosse, si le comte d'Hereford lui parla du combat de Torbay, Edouard le Despenser put lui donner des détails intéressants sur les guerres des Français et des Anglais en Aquitaine.
Nous serait-il permis d'oublier Barthélémy de Burghersh et Richard Stury ?
Barthélémy de Burghersh est déjà vieux quand Froissarl le rencontre en 1361. Que de choses n'a-t-il pas vues? En 1 327, il reçoit à Douvres la jeune reine d'Angleterre. En 1337, le pape le dégage du vœu qu'il a fait de ne plus porter les armes avant d'avoir accompli un pèlerinage au saint sépulcre, et il partage avec Gauthier de Mauny le commandement de la flotte anglaise; mais c'est surtout par son habileté et sa prudence qu'il occupe un rang élevé entre les conseillers d'Edouard III. En 1334, en 1338, en 1341, il traite avec les ambassadeurs de Philippe de Valois, en 1347 il négocie à Dunkerque le mariage d'Isabelle d'Angleterre avec le comte de Flandre, et la mémo année il est cité comme l'un des gardiens de la trêve entre la France et l'Angleterre. Il traite de la paix en 1 348 avec la Flandre, et, en 1349, avec le roi de France. En 1350, il se rend à Rome, où il a déjà été envoyé sept ans auparavant. On trouve encore son nom en 1354, parmi ceux des négociateurs , en 1 356 et en 1 359 parmi ceux des chevaliers (lui combattent à Poitiers ou qui guerroient en
Chani})agne. Les chartes lui donnent le titre de maréchal d'Angleterre, de chambellan du roi, de connétable de Douvres et de gardien des Cinque Ports. Froissart le nomme : «un bon chevalier et grand baron d'Engleterre. »
Richard Stury, bien plus jeune que Barthélémy de Burghersh, rencontre aussi Froissart aux fêtes de Berkhamstead ; là où s'arrête la carrière de l'un commence celle de l'autre, toutes deux pleines de faits et d'enseignements. En 1360, Edouard III arme Richard Stury chevalier aux portes de Paris ; en 1 363, il accompagne le roi de Chypre de Douvres à Londres ; en 1 369 , on le rencontre dans l'expédition du duc de Lancastre. En 1370, il est envoyé vers le roi de Navarre et est l'un des témoins cités dans la charte où le roi d'Angleterre confirme les privilèges de l'Aquitaine. A peine est-il revenu d'un voyage à Bruxelles où il rencontre Froissart, qu'il se signale le 1" juillet 1371 au combat naval deTorbay. En 1373, il se trouve à Londres quand la sœur de Chandos restitue les domaines de Geoffroi d'Harcourt. En 1376 et en 1381 , il est l'un des ambassadeurs chargés de traiter avec le roi de France. En 1 385, Richard II lui confie la garde de sa mère. En 1 387, secondé par la reine, il est l'un « des sages chevaliers de « la chambre du roi » qui font entendre des conseils trop promptement oubliés. En 1390, nouvelle ambassade en France; en 1394, autre ambassade en Ecosse.
Ainsi , les récils de ces deux chevaliers remplissaient pi es de trois quarts de siècle, de 1 327 à 1394, c'est-à-dire à peu près tout le cadre de la chronique de Froissart ; et
telle était la confiance qu'ils plaç;iient en lui, qu'il n'était rien qu ils lui cachassent.
III. Chevaliers français — Enguerrand de Coucy. — Le dauphin d'Auvergne. — Le duc de Bourbon. — Guillaame de SIelun. — Le sire de Rivière.
La France offrait à Froissart des amis non moins dévoués, des protecteurs non moins généreux, et Froissart, aussitôt après avoir dit que messire Edouard le Despenser est Fun de ceux qu'il compte comme seigneur parmi ses maîtres, ajoute :
L'autre si m'est moult communs»
C'est le bon seif^neur de Couci Qui m'a souvent le poing fouci De beaux florins à rouge esculle.
Enguerrand de Coucy était par son aïeule issu de la maison de Chatillon, à laquelle appartenait Gui de Blois. Froissart le vit clans sa jeunesse chanter et danser aux fêles d'Ellham. Il le connut puissant et riche à Londres, ({uand il reçut d'Edouard III la main de sa fille avec une dot considérable ; il le rencontra peut-être en Italie, proclamant fièrement sa neutralité dans les guerres de la France et de l'Angleterre, car il suffisait, disait-on, que quelqu'un s'écriât : Je suis à monseigneur de Coucy, pour qu'il n'eût rien à craindre. Mais le sire de Coucy se lasse
bientôt de cette oisiveté : il va guerroyer contre les répu-
bliqucsde Pise et de Florence, et enrôle les Grandes Compagnies pour conquérir le duché d'Autriche. Charles VI lui offre Tépée de connétable et lui confie le soin d'apaiser les troubles de Paris.
Enguerrand de Coucy donnait l'hospitalité à Froissarl dans son château de Crèvecœur, et lui racontait tout ce qu'il avait appris de son cousin, le comte de Saint-Pol, sur les négociations des rois de France et d'Angleterre. D'autres fois, il l'accueillait dans sa terre de Mortagne, « bel héritage » entre Tournay et Valenciennes , que Charles V lui donna peu de temps avant sa mort, ou bien il le conduisait dans sa terre de Coucy où tout rappelait la devise du maître : Coucy à la merveille !
Qui vcult terre de grant déduit savoir Et ou droit cuer du roiaume de France, Et forte: esse de merveilleux povoir.
Haut tes forests, et estancs de plaisance, Aires d'oiseaulx, parcs de belle ordenance,
Ou pays de Vermaodoys, Devers Coucy acheminer te dois :
Lors des terres verras la nompareille ; Pour ce est son cry : Coucy à la merveille («'!
Froissart a soin de nous nommer aussi :
Béraut, le comte dauphin D'Auvergne, qui tant par est lins, Amoreus et chevalereus; Il n'est feleneus ne ireus,
(') Poésies d'Eustache Deschamps, éd. de M. Tarbé.
Mes enclins à tous bons usages,
Secrès, discrès, loyaus et sages,
Acointabies à toutes gens,
En ses maintiens friches et gens; ."JI3
Et son fil le duc de Bourbon,
Loys, ai-je trouvé moult bon :
Pluisours dons m'ont donné li dol.
Le dauphin d'Auvergne, « ce gentil seigneur, » comme Froissart 1 appelle dans ses chroniques, de même que ses autres bienfaiteurs, avait épousé une arrière-petite-fille de Jean II, comte de Hainaut, et de Philippe de Luxembourg. Il avait pour gendre, comme vient de le dire Froissart, le duc de Bourbon, que notre chroniqueur connut à Londres lorsqu'il y fut l'un des otages du roi de France. Jean d'Orronville nous assure que Philippe de Hainaut l'aimait beaucoup, parce qu'il possédait toutes les qualités requises chez un chevalier. « La roine d'Engle- « terre qui lors vivoit, dit-il, estoit sa parente, à cause de « la mère au duc estant du lignage de Haynault, et bien « regardoit aussi qu'il fut un chevalier fort amoureux, « premièrement envers Dieu, après envers toutes dames « et damoiselles. tant (jue par le royaulme d'Englet^rre « les chevaliers et escuyers l'appeloient le roi d'hon- « neur. » Le duc de Bourbon avait obtenu, «par sa « joyeuse parole et son bel vivre, grAce d'aller et venir « par toutes festes et esbanoys » et néanmoins, il vit sa captivité se prolonger pendant sept ans, se contentant d'écrire sur sa ceinture un mot, un joyeux mot, comme
il le disait lui-même : Espérance! Et quand enfin il fut redevenu libre, il alla avec ses amis attaquer les infidèles en Afrique, aux lieux mêmes où était mort son aïeul saint Louis.
Le fils aîné du duc de Bourbon épousa Marie deJBerry, veuve de Louis de Dunois, fils unique du comte de Blois. Froissart avait assisté à son premier mariage. Si le jeune comte de Blois qui devait être « son seigneur » eût vécu, Marie de Berry eût été « sa dame. » 11 n'eût pu en trouver une qui fût plus généreuse, ou plus digne d'encourager ses travaux , car Christine de Pisan la cite comme sa plus noble protectrice, et Eustache Deschamps l'a chantée aussi dans quelques vers écrits au déclin de sa vie :
Beau fait aler au chastel de Glermont; Car belle y a et douce compaignie, Qui en daiic int et chantant s'esbanve. Les dames là très-bonne chère font Aux estrangiers. Si convien que je dye : Beau fait aler au chastel de Glermont.
Il ne en y a qui les autres semont En toute honeur et en pyeuse vie; C'est paradis, et pour ce à tous escrie : Beau fait aler au chastel de Glermont ; Car belle y a et douce compaignie.
11 faut enfin citer parmi les amis de Froissart, Guillaume de Mclun, qui lui apprenait ce qui se passait au conseil du roi (le France, et ce noble sire de Bivière, (pii avait reçu le
dernier soupir de Charles V el que les larmes de la duchesse de Berry sauvèrent seules d'un inique supphce aux plus mauvais jours de la royauté de Charles VI (*). Certes, le chroniqueur qui eut des protecteurs si illustres put jouir lui-même de Téclat de sa gloire, mais ce qui ne l'honore pas moins aux yeux de la postérité, ce sont les liens étroits qui ont existé entre lui et les hommes les plus sages de son temps. Rien ne démontre davantage son impartialité et toute l'autorité de ses récits que de le voir accueilli avec le môme empressement dans deux monarchies rivales, et salué comme un ami par les compagnons d'armes d'Edouard III aussi bien que par les conseillers de Charles V.
(•) Peut-être ne f.mt-il point séparer ramitié du sire de Rivière de la protection de Chuiles V. w Messire de la Rivière, beau « chevalier, très-gracieusement, largement et joyeusement sa- « voit accueillir ceux que le roy vouloit festoyer et honorer. » CiiRiSTiNt DE PisAN, Fuits ct MœuTSclc Charles \\ VI, 63.
CHAPITKE XI.
1. Guillaume de Machaull. — Ëusiache Descliamps. — Cuvelier. — Philippe de Maizièrcs.
Lorsque f roissart portait ses vers à Bruxelles au duc Wenceslas, la cour de Brabant conservait encore dans l'histoire de la civilisation et des lettres , un éclat égal h celui dont elle avait joui un siècle auparavant à l'époque du roy Adenez ; car il y rencontrait Guillaume de Machault, Eustache Deschamps, Cuvelier et Philippe de Maizières.
Guillaume de Machault, qui fut chanoine comme Froissart, avait aussi chanté les naïves émotions de l'amour. Est-il permis de croire qu'une princesse s'éprit de lui
quand il était déjà vieux, et n'aima en lui que le poète? L'anecdote nous paraît fort douteuse (*).
Il est vrai (jue Guillaume de Machault était à la fois vci*sificat€ur, musicien et vaillant homme d'armes. Pendant trente ans il avait servi le roi de Bohême, et il répétait sans cesse dans ses vers la devise des preux :
Onnenr crie partout et vuet :
Fay que doys, aviengne que puet.
Il est assez vraisemblable que Guillaume de Machault composa pour Wenceslas le dit du Jlemède de Fortune ou (]eYEcuBleu. Parmi les ballades, lais etrondeauxqui y sont insérés, ne retrouverait-on pas quelques œuvres poétiques du duc de Brabant ? Dans les comptes de Jean de Chû-
(■) On a quelque peine à comprendre que des érudits fort rerommandables, et tout récemment encore M. Tarbé, aient voulu reconnaître A^nès de Navarre pour 1 héroïne du loman du Voir dit et des lettres qui en forment en quelque sorte la première rédaction. En effet, il paraît difficile de trouver le nom d'Agnès dans deux vers où il n'y a pas un seul s. ou celui de Navarre dans trois autres vers où l'auteur nous avertit d'etfacer les r, surtout lorsqu'on remarque que, dans le même poëme, l'auteur appelle sa dame Jehane. Il serait impossible de justifier le nom de Thomas, donné à son frère, la mention des enfants de sa sœur, et certaines phrases dont il résulte que celle dame n était pas mariée deux ans après la peste qui désola Paris, en 1348. Ce qui nous étonne encore bien plus, c'est le rôle étrange attribué à une f)rincesFe de sang royal, qui va s'ébattre tantôt au cabaret, tantôt à la foire du Landit à Saint-Denis, où elle ne trouve pas même un lit cpi elle puisse occuper sans le partager.
tillon, ou appelle Machault l'auleiir des Byau dys. Pendant sa vieillesse, il s'était retiré à Reims, et c'est ainsi qu'il faut expliquer ces vers de Froissart dans le Buisson de Jcmèce :
Je cheminois en ce voyage En paix, en joie et en revel.
En chat) tant un motet nouvel Qu'on m'avoit envoyé de Rains.
Eustache Deschamps, élève de Guillaume de Machault,
s'écriait comme lui :
Fay ce que dois et aviengne que puet.
Poëte élégant, quoique parfois trop peu sévère, ayant pour amis Guillaume de Melun parmi les chevaliers français et Guichard d'Angle parmi les chevaliers anglais, c'est-à-dire les mêmes amis que Froissart, il avait pu le voir à Bruxelles, et le rencontra de nouveau à l Ecluse, où, témoin comme lui des gigantesques armements de la France, il disait à Charles VI :
Noble lyon, pourvoiez vostre genJ, Vivres, vaisseaux aient sans scrupule:
N'aiez le nom, par le défault d'argent, D'escrevice qui en alant recule.
Nous citerons ailleurs des ballades d'Eustache Des champs, envoyées à Froissart, mais il en est d'autres qui, bien que ne portant pas son nom, semblent également lui avoir été adressées. Telle est celle dont nous dormons les premiers vers :
Quelles nouvelles de l'union?
Seront ces deux papes d'accort ?
Ou bien celte autre qui commence ainsi : D'où viens-tu? — Je viens de Paris,
et qui se termine par ce refrain :
Hé ! doulz amis, qu'en dit li roys?
Telles sont encore celles que nous avons déjà reproduites en reconnaissant Froissart dans le compains qui, à la fois chronTqueur et poëte, n'ignore rien de ce qui se passe dans la chrétienté.
Eustache Deschamps eût pu être chroniqueur comme Froissart. Quelques fragments suv la mort de Marcel, intercalés dans ses poésies , offrent tous les caractères de l'éloquence narrative : on sent dans ses écrits , comme dans ceux de Froissart, et plus Vivement peut-être, le véritable sentiment national de l'époque, une profonde sympathie pour les misères du peuple, qui ne s'abaisse jamais jusqu'à excuser la sédition des maillotins, un dévouement sans réserve aux institutions monarchiques et chevaleresques, qui s'afflige plus vivement des vices des grands.
Cuvelier , qui , de même que Froissart , alla jusqu'à Schoonhove chercher les bienfaits de la maison de Blois, s efforçait de joindre à tous ces beaux préceptes, l'autorité d'un grand nom et d'un exemple tout récent, en rimant la chronique de Bertrand du Guesclin que, peu d'années après, fit mettre en prose messire Jean d'Estouteville , capitaine de Vernon (').
(•) Quel rapport y a-t-il lieu entre Ciivclicr, auteur de la
chronique de Bertrand du Guesclin, et le chevalier artésien 1. 19
Machault , en servant le roi de Bohôtne , Gu velier , en servant Bertrand du Guesclin , avaient appris Tiin et l'autre à l)onne école à apprécier la gloire et l'honneur. Ils admirèrent avec Froissart la noble persévérance et le généreux dévouement du bon roi Pierre de Chypre ('). Tous les deux le célébrèrent dans des poèmes ; mais, parmi les hommes qui éprouvèrent le même sentiment de respect et de vive sympathie, il y en eut un qui fit encore plus que Froissart, Machault et Guvelier; car, s'il honora le roi de Ghypre de sa plume, ill'aida également de son épée. G'est Philippe deMaizières, qui fut aussi l'ami d'Ëustache Deschamps, car il disait à Gharles VI dans le Songe du vieil
Baudouin Cuvelier, qui perdit un œil en 1354 dans un combat près de Saint-Omer?--Les savants auteur de l'Histoire littéraire de la France pensent que les poëtes du nom de Cuvelier appartiennent à TArtois.
(JLorsqueFroissart, Machault et Cuvelier parlent du roi de Chypre, on retrouve les mêmes pensées et presque les mêmes mots :
« Si le noble roi de Chipre Pierre de Lusignan, qui fu si vail- « lant homme et de si haute emprise, eust longuement vescu, i( u eust tant donné à faire au soudan et aux Turcs que depuis le « temps de Godefroi de Bouillon ils n'eurent tant à faire. »
r/iroii.III, 25.
Je ne truis i>as en cscript
Que, depuis le tans Godefroy
De Buillon qui fisl maint effroy
Aux Sarrasins, fust iionnne né
Par qui si mal Tussent mené.
Macbault, Manuscrit di Paria.
Le noble roy de Chippre, le hardi conquérant,
Le meilleur roy qui fus! par delà conversant
V*-. ans a passé. CtviLiKa, l, p. 270.
])èlerin : « Tu peux bien lire et ouïr les dictics vertueux de c ton serviteur Ëustace. »
G était à la cour de Wenceslas que le roi Pierre de Chypre avait trouvé, lors de son voyage en Occident, Tenthousiasme le plus vif, les promesses les plus sincères. Mais entre tous les chevaliers et écuyers de Flandre, de Brabant, de Picardie et des bords de la Meuse, qui s'associèrent au xiv* siècle à cette croisade trop peu connue, il n'en est aucun que Ton puisse comparer à Philippe de Maizières. On manquait de navires pour transporter les croisés en Orient : il se souvint de Villehardouin et alla haranguer à Venise le doge et le peuple, qu il persuada par son éloquence. Bravant les tempêtes et les naufrages, combattant au premier rafig contre les Sarrasins, et souvent, comme il le dit lui-même, chabandonné « en terre, comme mort, d'amis et ennemis, » puis élevé aux fonctions de chancelier, et non moins distingué par sa prudence que par son courage, il eût, cent ans plus tôt, été le libérateur de ces rives éloignées d'où la croix se retirait à peine : comme Villehardouin, il eût pu être aussi l'historien des victoires préparées par ses conseils ou décidées par son courage.
Les BoUandistes ont inséré dans leurs Acta l'un des ouvrages de Philippe de Maizières : c'est la vie du bienheureux Pierre Thomas, patriarche de Constantinople, qui accompagna les croisés. D'anciens inventaires lui attribuent aussi un irixïiéDenegligentiachristianorum. Parmi les livres qu'il rédigea en français, tout le monde connaît le
Son(je du vieil pèlerin. Nous lui restituerons deux autres ouvrages anonymes, conservés Tun à Londres, l'autre A Bruxelles. Le premier est une lettre adressée à Richard H pour l'exhorter à faire la paix avec la France. Le second porte pour litre : VEspilre lamentable et consolatoire sur le fait de la dcsconfiiure lacrymable de Nichoyoli, adreçant à tous les rois, princes, barons, chevaliers et communes de la crestianté catholique. L'auteur se désigne sous le titre modeste de solitaire du monastère des Célestins de Paris, et c'est en priant dans ce cloître, nous raconte-t-il, qu'il a vu apparaître un de ses amis qui avait péri par le fer des infidèles en tenant la bannière de Bourgogne serrée dans ses bras. « Lors soudainement lui fut advis, rapporte-t-il lui-ménfe, qu'il véoil devant luy un homme, « la face pâle, les pieds nus, un bourdon en sa main, et « au costé senestre avoit une grande plaie de laquelle le « sang couloil à grans ruisseaux. Je suis, dit-il, l'infor- « luné Jeban de Blaisy qui souloye estre réputé entre les « gensd'armes, et les grans princes m'a voient assez chier. . . « Lors ledit solitaire dit ainsi : Hélas, hélas, es-tu Jehan « de Blaisy, le chevelaine esleu de Dieu et du roy pour « garder Paris de ses grans tourbeillons, es-tu celuy qui « par haulte emprinse fis mettre au forreau les espées de « XXX à XL chasleaux d'Auvergne? » Jean de Blaisy se contenta de répondre qu'il était envoyé par Dieu pour annoncer à toute la chrétienté que le moment était veim de renoncer à ses vices et de se réunir contre les infidèles, déjà prêts à franchir le Danube.
Les barons et les chevaliers se laisseront- ils toujours séduire par le roi Orgueil et ses épouses Convoitise et Luxure, au lieu de suivre ces nobles dames qu'on appelle Miséricorde, Vérité, Paix et Justice? t Encores il nous « devroit souvenir des exemples de notre temps, c'est € assavoir en espécial de la desconfiture de Crécy et de « Poitiers, lesquels Dieu consenti pour la corruption des « vertus qui souvent furent foulées et abandonnées comme « scevent ceulx qui se trouvèrent presens » Nicopoli laissera des souvenirs plus cruels encore que Crécy et Poitiers; c'est en relevant un front purifié par le repentir, c'est en plaçant la croix sur ses épaules dégagées désormais du fardeau des désordres et des inquiétudes du monde, que la chevalerie, reconstituée en ordre religieux comme au temps de Hugues de Payens et de GeofTroi de Saint-Omer, pourra sauver l'Europe et venger ses défaites; mais surtout qu'on n'aille point calmer avec de l'or ceux qu'il faut punir avec du fer; qu'on fuie la médiation du duc de Milan et « de tous ces faux chrestiens, « aliés aux ennemis de la foy, qui vendroient leur « père pour argent, et toutesfois ce seront eulx qui « se montreront plus grans amis du duc de Bour- «gogne('). »
(») Ms. 10486 de la Bibliothèque de Bourgogne. Comparez
quelques lignes de Froissart : «On tenoit le duc de Milan pour
«chrélien, et il quéroit alliance à un roi mécréant, « etc.
Chron. IV, 50. - L'autre ouvrage de Phili()pe de Maizières est
colé à Londres, Royal mss. 20, B VL
Philippe de Maizières jouissait 3101*8 de toute Tautorité acquise à sa sagesse et à son expérience : Charles V, avant de mourir, l'avait désigné comme Tun des conseillers de son fils. Qû'ad vint-il toutefois de ses remontrances? Il suffit, pour le savoir, d'ouvrir le compte d'Oudot Douay, où Ton trouve la mention suivante :
« A Nicolas Pasté, apostat, onze mille ducats, pour c laquelle somme ledit messire Nicole respondit pour € monseigneur de Nevers envers le Bazart, empereur des € Turcs. »
Si Jean sans Peur, sorti des prisons de Bajazet, grâce à Tor qu'on prodigua pour sa rançon, songea à recourir au fer, ce fut seulement pour faire assassiner le duc d'Orléans, qui dans son testament avait désigné Philippe de Maizières pour exécuteur de ses dernières volontés.
n. Pclrarquc. — Chaucer.
Lorsque Froissart rencontra, en 1368, Pétrarque à Milan, il avait trente et un ans, Pétrarque, près de soixante-quatre. Froissart ne jouissait pas encore de tout l'éclat de sa renommée. Rien ne manquait à la gloire de Pétrarque. Cependant lorsqu'on remarque que le poëtc italien recevait avec empressement tous ceux qui venaient à lui, et que d'autre part le jeune clerc de la reine d'Angleterre se sentit toujours porté à s'accointer des hommes que recommandaient leur sagesse et une liaute réputation de science ou de génie, il est difficile de croire que Pé-
trarquc n'ait pas accueilli Froissart, soit dans sa maison située vis-à-vis de la basilique de Saint-Ainbroise, soit dans sa villa de Linterno, où il avait, dit-on, formé une académie de trente jeunes poètes qui récitèrent des épithalames aux noces du duc de Glarence et d'Yolande de Milan. Il faut regretter que Pétrarque ait cru devoir détruire, parmi les lettres qu'il écrivit, toutes celles qui ne lui semblaient pas dignes de son talent, et Ton sait aussi (]ue Froissa rt nous a laissé fort peu de détails sur les cinquante premières années de sa vie. Quant à Philippe de Maizières, qui sans doute les connut l'un et l'autre, il se borne à nommer Jean de Dondi, qui fut à la fois le médecin de Pétrarque et son ami.
Il est encore d'autres noms qui pourraient ne pas être étrangers aux relations de Froissa rt et de Pétrarque. Quand Pétrarque nomme les cardinaux de Boulogne et de Talleyrand majni a}jf)stollcœ cymbœ remù/eSy et que Froissart les appelle également les plus grands du collège, on ne peut oublier que le cardinal de Boulogne, protecteur (le Pétrarque, appartenait de fort près, par sa naissance, aux maisons qui se firent honneur d'accueillir Froissart. Son chapelain Philippe de Vitry, qui devint depuis évéque de Meaux, entretenait des relations non moins intimes avec Pétrarque qu'avec Machault et Deschamps, ces amis de Froissart. Nous remarquons aussi que l'archevêque de Sens, Guillaume de Melun, qui traita avec Galéas Visconli à l'époque où celui-ci choisit Pétrarque pour son auibassadeur en France, était le frère de ce sire
de Meliin que nous avons cité si fréquemuient dans les chapitres précédents comme Tun des plus généreux et des plus constants protecteurs de Froissart.
Le chroniqueur Froissart voulut réunir le nom de poète à celui de chroniqueur. Le poète Pétrarque se fit couronner au Capitole comme poète et comme historien. Tous deux furent chanoines. L'un observe qu'en Italie les prébendes donnaient plus de pain et de vin qu'il n'en pouvait consommer lui-même ; mais l'autre se plaint de ce que les siennes lui rapportent si peu. Quoique chanoines, tous deux célèbrent l'amour chaste et pur, en donnant à leurs dames les mêmes traits, les mêmes cheveux blonds, le même penchant à errer dans les jardins, dans les prairies, à s'y couronner de violettes, et d'ailleurs la même sévérité, à ce point qu'à l'époque trop promptement écoulée dont ils rappellent les souvenirs, l'un et l'autre ne pouvaient s'approcher d'elles que dans les réunions où elles brillaient sans rivales, et que tous les deux eussent expiré de douleur si, grâce à une bonne parente qui les prenait un peu en pitié, ils n'eussent parfois obtenu un mot, un sourire, doux rayons d'honneur et do vertu, dolci rai dlionor, divirtute.
Froissart nomme dans ses chroniques la Sorgue, dont Pétrarque fut Termite. A son premier voyage à Avignon, il trouva la cour pontificale, la ville et la campagne si transportées d'enthousiasme pour les vers de Pétrarque, que tout le monde ne songeait plus qu'à la poésie; le laboureur arrêtait sa charrue, le maçon laissait re-
toniber sa truelle pour répéter quelque sonnet ou quelque chanson : les notaires et les médecins eux-mêmes ne s entretenaient plus que de Virgile et d'Homère. Avignon, sabandonnant mollement à la volupté et aux plaisirs, rappelait ces académies qui, du temps des Romains, tlorissaient sur ces mêmes rives du Rhône.
Pétrarque visita aussi la patrie de Froissart. Il cite dans ses lettres le Brabant et le Hainaut, et on a de lui un célèbre sonnet sur les ombrages inhospitaliers des Ardennes :
Boschi iiihospiti e selvaggi, Onde vanne a gran rischio huomini ed arme.
Mais Pétrarque est plus grave, plus triste que Froissart. Il chante les peines de l'amour, rarement ses illusions et ses espérances. Parfois il choisit les mêmes héros que lui, et c'est ainsi qu'il célèbre tantôt le roi de Bohême, tantôt le duc de Lancastre :
'L ducj di Lancastre, che pur dianzi Er' al regno de' Franchi aspro viciuo.
Mais il n'eut pas compris que Froissart se servît, pour raconter leurs hauts faits, de la langue française, car il ne pardonne pas à Philippe de Vitry de l'employer dans ses lettres, et le gronde de ce qu'il ne secoue point la poussière gauloise des grands chemins qui conduisent au Petit-Pont et à la bruyante rue du Fouarre ('). Ce qu'il
(•) Gallicus pulvis. Episl. Farn.^ p. 578.
eût loué sans réserve dans Froissart, c'était ce désir do voir et d'apprendre qu'il éprouvait non moins vivement que lui, multa videndi ardor et studium.
Pétrarque ne cite pas davantage Ghaucer ; mais celuici, en rapportant la touchante histoire de Griselidis, n'oublie pas d'ajouter qu'il l'a apprise à Padoue du poëte lauréat, dont la douce rhétorique a enluminé toute l'Italie de poésie :
Whos rethorike swele Enlumined ail Itaille of poetrie.
Attaché pendant de longues années au duc de Lancastre, qui fut célébré h la fois par Pétrarque et par Froissart, il s'était trouvé en contact avec deux littératures riches et fécondes, et l'on remarque tour à tour dans ses œuvres des imitations de Dante et de Pétrarque, ou bien des traductions du roman de la Rose et des fabliaux.
Nous nous bornerons à rechercher ce que furent les rapports de Ghaucer avec Froissa rt, et quelle influence ils exercèrent sur le poêle anglais.
Lorsqu'en 1361 Froissart se voyait accueilli avec empressement à Ëltham ou à Berkhamstead par une princesse de Hainaut devenue reine d'Angleterre, Ghaucer venait d'épouser la sœur d'une des damoiscUes qui l'avaient accompagnée, Philippe de Roet, qui était peutêtre sa filleule. Gomme Froissart, il composait des ballades et des virelais, tantôt pour la reine, tantôt pour la jeune duchesse de Lancastre, dont il pleura également la
mort prématurée en des vers touchants. Tous les deux ont pour ami Richard Stury. La seule fois que Froissart nomme t Joffroi Chaucier, » c'est en plaçant son nom à côté de celui de Richard Slury parmi ceux des ambassadeurs qui négocièrent en 1376, à Montreuil, le mariage de Richard II avec une fille de Charles VI ; mais ils comptaient d'autres amis communs dans la noble maison de Rurghersh, dont l'héritière épousa le fils aîné de Chaucer. Enfin le jour des épreuves arriva. Ghauccr, qui nous dépeint si énergiquement les épouvantables clameurs de Jack Straw et de sa bande, se vit accusé d'avoir encouragé l'insurrection, et réduit à fuir au delà de la mer. Ses biographes remarquent qu'il trouva un asile dans le Hainaut : ne fut-ce pas au presbytère de Lestines?
Ce fut peut ôlre à Leslines ou à Coudenberg qu'Eustache Deschamps rencontra Chaucer, qu'il compare à Socrate, à Sénèque et à Ovide. Plus tard, Euslache Deschamps chargeait lord Chflbrd, qu'il appelait l'amoureux Clifford, de faire parvenir ses vers à Chaucer. Le nom de Cl i (Tord se retrouve dans les chroniques de Froissart comme dans les drames de Shakspeare.
I^s persécutions avaient cessé. Chaucer rentra en Angleterre et y recouvra ses emplois et ses pensions, même le tonneau de vin que chaque année lui délivrait le grand l)outillier d'Angleterre, et quand le duc de Lancastre, au grand étonnement de tous, épousa lady Swynford, Catherine de Roet, il se trouva son beau-frère; grâce à
ce coup inattendu de la fortune, un petit-fils de la belle Alix de Salisbury recherchera plus tard la main de la petite-fille du poète qui avait composé ses vers sous les ombrages du parc de Woodstock, tout rempli des souvenirs de la belle Rosemonde.
Entre Froissart et Chaucer il y a plus d'un rapport, plus d'un point de comparaison. C'est la môme attention à observer, à saisir, à reproduire avec autant de finesse
que de vérité ce qui se passe autour d'eux, le même penchant à se mêler à la vie élégante des cours, à se lier avec les hommes les plus distingués. Le môme enthousiasme les porte à admirer et à raconter les fêtes, les tournois et les joutes. Mais Chaucer a plus de malice et d'ironie ; les tableaux qu'il présente ne sont pas toujours irréprochables; c'est à Pétrarque, c'est à Boccace que remontent les Canterhury Taies; mais nous retrouvons la poésie plus chaste de Froissart dans des œuvres moins étendues, dans ses ballades, dans ses virelais. Tantôt dans son poëme de la pour d'amour il rédige les préceptes d'amour comme Froissart lui-môme les eût rédigés , tantôt il chante le beau mois de mai et ses tièdes matinées qui voient éclore la fleur élégante que les Français, dit-il, nomment la belle marguerite, et c'est sans doute à Froissart qu'il fait allusion quand il écrit dans le prologue du Testament of Love : « Des esprits supérieurs se « sont délités (pourquoi n'emploierions-nous pas à pro- « pos de Froissart le langage même de Froissart?) à dic- « ter en français, et ils ont accompli de nobles choses :
€ /n french liath many soverane iv.ttes had grete dclyte to « endite, and hâve many noble thinrjes fulfdde. »
Le hasard avait réuni aux fôtos de Milan los génies les plus éipinents du xi\* siècle, à qui trois langues, trois littératures durent leurs progrès et leur avenir : Pétrarque, qui assouplit la langue encore inculte et rude de Dante, Froissart, qui rendit également plus élégante, plus rapide, celle de Villehardouin et d<^ Joinville, Chaucer, que Pope, son imitateur, appelle le créateur du pur anglais.
III. Christine de Pisan. — Gerson. — Le religieux de Saint-! 'enis. — Jean de Venelle. — Jacques de Guise.
A la môme époque où Galéas Visconti et Henri de Lancaslre protégeaient Pétrarque et Chaucer, ils cherchaient à attirer également a leur cour une femme dont le père était italien, dont le fils vécut en Angleterre, mais qui s'était attachée tellement à la France que jamais on ne rencontra de sentiments patriotiques plus nohles, plusélevés, plus vifs que les siens. Nous avons nonmié Christine de Pisan,
Les relations de Christine de Pisan avec Froissart ne sont indiquées dans aucun témoignage contemporain , mais il est impossible quelles n'aient point existé; Froissart dut rencontrer Christine de Pisan, non-seulement à
Paris, a l'époque où elle recueillait de la bouche de son I. 20
mari, fils d'un ancien serviteur de Charles V, tous les détails relatifs h la vie intime de ce prince, mais aussi chez son ami, le sire de Werchin.
Jean de Werchin, que nous avons cité ailleurs parmi les protecteurs les plus éclairés de Froissart, était aussi l'un de ceux que Christine de Pisan célébra dans ses vers, car elle le choisissait pour juge des débats d'amour et lui disait :
Bon séneschal de Haynaut, preux et saige, Vaillant en fuis et gentil en lignaige, Loyal, courtois de fait et de l.aigjige,
Duit et appris De tous les biens qui en bon sont compris.
Et elle ajoutait dans le Débat des deux Amans :
Le séneschal de Hainaul, or voycs S'il est d'amours à droit bien convoyés. Ses jeunes jours sont-ils bien employés?
I;sl-il oiseulx?
Va-il suivant armes? Est il pareceux?
Que vous semble-il? Est-il bien angoisseux D'acquierre los?
Supérieure par le génie de l'histoire comme dans l'art des vers , Christine de Pisan a laissé une des narrations les plus précieuses de son temps dans le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles F, et nous lui restituerons l'honneur d'avoir écrit un autre chefd'œuvre, \q Livre des faits de Jean Bouciquault, composé, croyons-nous, à
la prière de Guillaume de Tignonville, à qui elle dédia ses épîlres sur le roman de la Rose (').
Il est assez aisé d'expliquer comment ce livre excellent devint si rare qu'on en connaît à peine un ou deux manuscrits. L'auteur nous apprend qu'il fut écrit en 1 408 ; or, cette môme année, Guillaume de Tignonville fut privé de la prévôté de Paris : on alléguait pour prétexte je ne siis quelle querelle avec l'université, mais Juvénal des Ursins a soin de nous dire que le véritable motif de sa disgrâce était son attachement au feu duc d'Orléans, et sa résistance aux intrigues des Bourguignons : il avait en effet dirigé l'enquête qui avait eu lieu immédiatement après l'attentat de la Vieille rue du Temple. Le livre que Christine de Pisan avait écrit pour lui, l'aurait suivi dans le silence et dans l'obscurité où s'acheva sa vie.
En poésie, Christine crut comme Froissartà la dignité de l'amour qui était à ses yeux l'une des bases de la chevalerie. Elle composa un livre pour combattre la doctrine relâchée de Jean de Meung, et s'éleva éloquemment dans la Cité des dames « contre ceulx qui dient que n'est pas « bon que femmes aprengnent lettres. » Les nobles dames aux(iuelles elle adressait ses discours, étaient les duchesses de Berry , de Bourgogne et de Hollande , la comtesse de ClermonI et Valentincde Milan, qu'elle peignait, alors que
(•) Nous donnons à la fin de ce volume les preuves qui nous paraissent établir les droits de Christine de Pisan à revenJiquer le Livre des faits de Bouciqunult.
rien ne prés:igeail encore sou triste veuvage, «forte cl con- « stunte on courage, de grant anjoiir à son seigneur, de « bonne doctrine à ses enfants. » On peut seulement lui reprocher d'avoir placé à côté de son nom celui d'Isabeau de Bavière « en laquelle, dit-elle, n'a rien de cruaglté, ne « quelconque mal vice, mais toute bonne amour et béni- « gnité. » (')
Ce fut aussi à Isabeau de Bavière que la fille de l'astrologue de Charles V offrit ses épîlres sur le Roman de la liose. « Comme je aye entendu, lui dit-elle, que votre « très-noble excellence se délite à ouïr choses vertueuses € et bien dictées. » Et elle poursuit en repoussant, sous le patronage de la reine de France, ces outrages adressés à toutes les dames.
A la doctrine ch.ïstc et pure qu'avait répandue le chanoine Froissart, et api es lui Christine de Pisan, un autre chanoine répond par l'apologie du Uoman de la lose, ce premier évangile du communisme appliqué à l'amour. On ne saurait assez s'en étonner quand op remarque que c'estr Jean de Montreuil qui appelle tantum opus cette interminable suite de rimes , ou la forme est si étrange et le fond si peu irréproch:d)le. Mais qu'on ne croie point (pie parmi les théologiens, le l.oman de la Lose obtienne partout, grâce à ses allégories , une indulgence évidemujent excessive. Dans ce débat de chanoines sur la doctrine d'amour, le dernier prêtre qui élève la voix, la voix
• (') Ms. (Je la Bibl. de Bourgogne, 9561.
la plus austère et la plus puissante, est le chancelier de l'université, Jean de Gerson. Il intervient pour déclarer que s'il possédait le manuscrit unique du Roman de la P.ose, et que celui-ci valût mille livres , il n'hésiterait pas à le livrer aux flammes : Si essei mihl liber romancii de Posa qui esset unicus et valeret mille pecuniarum libras^ combureremeum.
A l'époque où maître Thomas Froissart résidait à Bruges comme médecin du jeune comte de Nevers, Jean de Gerson y devint l'anmônier de Philippe le Hardi (') elde plus, doyen deSaint-Donat; mais il n'y résida pas longtemps ('). L'hôtel du doyen de Saint-Donat était tombé en ruines pendant la longue absence du dernier titulaire, Guillaume Vernachten, qui avait suivi Louis de Maie en France; d'un
(•) Il recevait à ce titre deux cents francs de pension (')Anno'l393 die 48' aprilis, quie erat vigiliaPasschœ, exceptas fuit in decanum, venerandus, discretus et reverendus vir, magister Jean nés Gersonne, Parisius theologiaB professor.
Anne 1396, f2' octobris, receplusfuit in corporali posscssione decanatus, dominus Joannes Gersonne. Beg. capit. de S. Donat — Le lendemain, Gerson délégua ses pouvoirs au chanoine Gilles Huusman, mais il était revenu à Bruges en 1399, car le 7 janvier de cette année, il sollicita du chapitre Tautorisalion de s'absenter. Mais il ne le faisait qu'à regret : Considerelurquod perfectus esse Brugis potestsolo eliam vitae exemplo, si verba deessent: ubi (amen proficerebenetîcium perstringit prœlatura tam solemnis. Oj)er. Gerson., IV, p. 727. — En 1394 et en 1400 Philippe le Hardi donna à Gerson deux robes de qualre-vingl
francs
autre côté, Gersoii ne pouvait s'éloigner longtemps de la chaire qu'il occupait à Tuniversité de Paris; mais les faveurs de Philippe le Hardi n'enchaînèrent pis sa conscienee. Un jour viendra où Jean sans Peur ne se contentera pas d'accuser devant le pape « maistre Jehan de « Jarson de publier paroles sonnans en dénigration de sa « bonne famé et renommée ('), » mais il le fera déposer aussi dé sa dignité de doyen de Saint-Donat, et le privera de tout ce qu'il possède à Bruges; une partie de ses biens servira à rebâtir l'hôtel du doyen ; une autre partie à indemniser les chanoines d'un dîner que Gerson leur doit, et qu'il ne leur a pas donné ( ') . Quel était le motif de cette colère et de ces vengeances? Jean de Gerson avait osé s'élever contre le meurtre du duc d'Orléans; et dans celte noble lutte contre des rhéteurs trop complaisants, empressés à glorifier le crime de Jean sans Peur, il devait rencontrer, à côté de maître Jean Petit, le fils d'un vigneron qui deviendra évoque de Beauvais, et qui montrera vis-à-vis du parti bourguignon la même complaisance en conduisant Jeanne d'Arc au bûcher de Rouen. Et à ce moment encore bien éloigné du temps dont nous esquissons les souvenirs littéraires, quelles voix protesteront contre le supplice de cette jeune fille, nourrie
(») Déclaration du 9 octobre UH (Archives de Lille).
(') Domini de capitule dictam pecuniam arreslaruntprocerto prandio, in que dicebatur dominus Joannes Gerson, dum esset decauus, esse obligatus. jRc(/. caini. de S. Donat.
dès sa jeunesse de toutes les inspirations du patriotisme, et aussi peut-être de celles de l'histoire, car le domaine de Vaucouleurs, où se passa son enfance, appartenait au sire de Joinville? Quelles voix défendront ce cœur noble et pur, dont la flau)me môme du bûcher se détourna comme par respect, disent les auteurs contemporains? celle d'un théologien, Jean de Gerson ('), celle d'une femme, Christine de Pisan ; le théologien , en justifiant au nom de la religion un sublime dévouement ; la femme, en célébrant comme l'honneur de son sexe la libératrice de la France. Christine de Pisan avait un fils que le comte de Salisbury vit à Paris aux fêtes de Noël 1398 et qui le suivit trois mois après en Angleterre. Le comte de Salisbury, héritier d'un nom illustré autant pir les lettres que p;ir les armes, aimait les poètes et composait lui-môuïe des vers. Près de lui se trouvait, à la même époque, un clerc qui écrivit depuis, pour satisfaire h son dernier vœu, un poëme très-intéressant sur la déposition de Richard II ('). ' Ce clerc, dont nous ignorons le nom, nous apprend qu'il avait vu los bords d^i la Meuse. Ne connaissait-il pas
(') L'apologie de la Pucelle, par Gerson, porte une date qui a aussi son éloquenre : « Lngduni, H29, die H» mnii in vigilia « Pentecostes, post signum habifum Aurelianis in expulsione « obsidionis anglicana*, actum est a domino cancellario. »
(') Son récit est fort curieux, quand il rapporte que le comte de Salisbury l'amena avec lui, aûn de l'égayer dans son inutile et périlleux effort pour sauver la couronne de Rich ird II :
Le roule, qui grand désir avoit Do se partir pour dcffcndrc le droit
Froissait? Quand, dénonçant à la postérité la trahison dont le petit-llls d'Edouard III fut la victime, il ajoute :
Hélas ! quels gens! Qu'estoyent-ils pensans? Il m'est advis...
Qu*à tous jours mais Ou les devroit tenir pour mauvais, Et que chroniques nouveaux en fussent fais Afin quon vistplus longuement leurs fais,
on croit trouver dans ces vers une allusion à ces pages inachevées où notre chroniqueur, troublé par la douleur que lui cause la révolution d'Angleterre, 's'excuse de ne pouvoir la raconter, et laisse ce soin à ceux qui vien dront après lui.
Lorsque Ffoissart se rendit, en 1393, à Abbeville, il y trouva plusieurs clercs charges « d'entendre et d'exposer « les lettres en latin. » L'un de ces clercs était le célèbre historien qu'on appelle communément le religieux de Saint-Denis, parce que jusqu'ici son nom a échappé à
Du roy Richart, assez prié m^uvoit
D'oultre passer Avecques lui, pour rire et pour chanter, El je m\ volz de bon cucr accorder.
Rien ne manque d'ailleurs à l'éloge qu'il fait du comte de Salisbury ; Froissant n'eût pas mieux dit :
Moull largement donnoil et de preulx dons, Hardi estoil et fier comme lions.
Et si faisoit balades et chansons,
Rondeaux et lais Très bien et bel ; si n'estoit-il qu'homs lais
toutes les recherches. Froissiirt l'avait déjà rencontré au camp de l'Echise. L'un et l'autre se trouvèrent en relation avec le duc de Berry.
Le religieux de S.iint-Donis écrit en latin et avec la gravité qui convient à la langue ecclésiastique. !1 peint avec éloquence les divisions et les malheurs de la France. Comme Froissart, il suit les événenjents de fort près; comme lui aussi, il regrette la chevalerie, mais il déplore plus vivement les calamités qui pèsent sur le pauvre peuple , le sac des villes , l'incendie des monastères. N'avait-il pas vu le sire de Helly, ce même chevalier qui, avec Jacques du Fay, sauva à Nicopoli les prisonniers chrétiens, se signaler à la tète des pillards bourguignons par une croisade contre l'abbaye de Suint-Denis?
Il ne serait peut-être pas bien difficile de retrouver le nom du religieux de Sain t-Denis. Deux textes que nous avons sous les yeux pourraient mettre sur la voie. Un discoui's sur les prétentions des rois d'Angleterre, rédigé sous le règne deRichardll('), porte en marge ces mots ajoutés par l'auteur lui-même : « Combien que j'ay oy dire au chantre « et chroniqueur de Saint-Donis, personne de grant reli- « gioii et révérence, que la coutume qu'il appelle loi « salica fu faite devant qu'il eust roy chreslien en « France.» D'autre part, nous rencontrons dans la Chronique de l'abbaye des Dunes, par Adrien de But, ce passag(î
(•) On y parle du roi Edouard, « dernièrement trépassé. » Manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, 10306.
où il parle de Brandon, autre historien de ce monastère : Brando ccnnmunicari meruit cum nofario reyis Francorurriy monacho in Sancto-Dtf(misio, a quo de retroactis non solum yestis, sed quœ suis in diehus eveneranty coegit, usque ad diem extremum vitœ, videlicet 1428. Il suffirait donc de rechercher quel clerc fut en môme temps chantre à Saint- Denis et notaire de Charles VI. Certains détails biographiques viendraient confirmer ces rapprochements. Nous avons été tenté de nous y arrêter; ainsi, en voyant le témoignage du religieux de Saint-Denis invoqué simultanément dans un manuscrit de Philippe le Hardi et dans la Chronique des /Jwwe^, découvrant aussi dans son ouvrage une faible allusion à des bienfaits qu'il aurait reçus du duc de Bourgogne, remarquant enfin que personne ne sait mieux que lui ce qui se passe en Flandre, noiîs étions disposé à nous demander s'il ne faut pas retrouver en lui Georges de Mare ou de Meire , clerc et notaire de Charles VI, qui reçut une pension du duc.de Bourgogne et qui était sans doute le parent d'un jeune page flamand du même nom , que le rehgieux de Saint-Denis nous montre dans son beau récit couvrant de son corps le duc d'Orléans et se faisant tuer plutôt que de l'abandonner . Nous aurions encore à discuter d'autres hypothèses, mais elles deviennent inutiles, quand il est h peu près hors de doute que les archives et les bibliothèques de Paris renferment la solution définitive de cette question (').^
(•) Déjà, avec une obligeance dont nous sommes fort recon- DaissaDt,M. le comte de Laborde, directeur général des archives
A celte époque où les mots science et clerjie sont encore synonymes, il y a bien d'autres clercs qui sont chroniqueurs et que Froissart put connaître. Ainsi, rien ne s'oppose à ce qu'il ait visité, lors de son premier voyage à Paris, le couvent des Carmes de la place Maubert, où résidait le continuateur de Guillaume de Nangis, Jean de Venette, qui, de même que Pétrarque et Eustache Deschamps, loue le talent poétique de Philippe de Vitry. Nous irons plus loin, car nous croyons que Jean de Venette a connu le premier livre des chroniques de Froissart, et que Froissart, à son tour, a eu sous les yeux le travail de Jean de Venette.
LorsquQ Jean de Venette dit en parlant des guerres de
Bretagne : Ab aliis conscribenda reUnquo qui de his plenius
sciunt veritatem, il désigne clairement le chapitre où
Froissart annonce qu'il « contera aucune partie des
« guerres de Bretagne ainsi qu'il s'en est enquis au pays,
« où il a conversé pour mieux en savoir la vérité (') ; »
de l'empire, a fait commencer des recherches qui, jusqu'à ce moment, n ont pas produit de résultats. Nous devons les mêmes remerciements à MM. Duffus Hardy et Bakhuizen van den Brink, qui ont fait examiner, à notre prière, les comptes de la maison d'Edouard lii et de la reine Philippe, à Londres, et ceux du sire de Châlillon, provenant de Schoonhove, aujourd'hui conservés à La Haye.
(•) M. Géraud a déjà remarqué dans son édition de la continuation de Guillaume de Nanyis qu'en certains endroits du récit de la guerre de Bretagne, le texte de Jean de Venette ra[)pelle celui de Froissart. Il, p. 350.
mais, quand Froissart termine son récit des prophéties de frère Jean de la Roclie-Taillade par ces mots : « Toutes- « voies a-t-on vu avenir, ce disent les aucuns, qui ont « mieux pris garde à ses paroles que je n ai , moult des « choses que il mit avant , » on reconnaît aussitôt une allusion à ce passage de la continuation de Guillaume de Nangis, où l'auteur, avant de rapporter les discours du moine prisonnier à Avignon, observe qu'il a vu s'accomplir beaucoup de choses qu'il avait prédites : Vidi mulla eveni're postea de his quœ pramosticaf.
Mais, sans aller si loin, le Hainaut a aussi ses religieux, qui, selon le précepte des livi*es saints, ont soin de recueillir l'histoire des hommes dont leurs contemporains attestent la gloire, hommes majnœ virtutis in gènerafionihus suis (jloriam adepti. Tandis que Froissart, fêté à toutes les cours, chevauchait de pays en pays avec ses valets et ses chiens en laisse, un pauvre frère mineur, qui se nommait lui-même minor minorum. errait à pied, par le soleil comme par la neige, de monastère en monastère, pour consulter les vieux titres , les vieux documents. «Jacques, raconte-t-il lui-même, s'efforce autant qu'il « est en lui de servir le pays de Hainaut, auquel il dévoue « ses études et sa vie. Il a entrepris son travail avec d'au- « tant plus de zèle que les anciens princes de ce pays ont « fondé le monastère qu'il habite, et qu'ils l'ontrendu plus « fameux en ordonnant que leurs corps y reposassent et « en y faisant élever leurs tombeaux. N'était-il pas hon- < teux que tant d'actions mémorables restassent cachées
« sous le boisseau ? C'est pourquoi Jacques , fidèle à « l'exemple de ses ayeux et ne pouvant pas servir aulre- « ment ses princes parce qu'il était pauvre et mendiant. « est allé, comme la Moabite, dans le champ de Booz, « et là, à la suite des moissonneurs, il a recueilli, non « sans peine , quelques épis dont il a formé une « gerbe. »
Ce cordelier se nommait Jacques de Guise. Issu de l'une des plus illustres maisons du Hainaut, il s'était fait, par humilité, pauvre et mendiant, et il croyait que sous sa robe de bure il pouvait, en saisissant la plume de chroniqueur à défaut de Tépéé de chevalier, servir en même temps sa patrie : Adhœreat lingua mea faucihus meis si non meminero tui. Froifsart vivait encore quand, après vingtcinq ans de pénibles recherches, Jacques de Guise mourut, le 6 février \ 399, daps le couvent des Cordeliers. à Valenciennes, et peut-être lui envia-t-il le bonheur de quitter la vie au pied de ces tombeaux, qui, en lui rappelant Véclat de la gloire, l'instruisaient aussi à s'en détacher pour porter plus haut ses regards et ses pensées.