CHAPITRE Xll
PROISSART CHEZ ROBERT DE NAMliR.
1. Robert de Namur. — Son courage el sa science. — Périls qu'il courul à Londres. — Sa mort.
Lorsque Gui de Blois se retira à Avesnes, Froissart, qui ne pouvait plus compter sur sa généreuse hospitalité, chercha autour de lui un autre protecteur, et, sans sortir de Tillustre maison qui l'avait accueilli pendant vingt ans, il s'attacha à Robert de Namur (•). Il le connaissait depuis
(•) Froissart place le patronage de Gui de Blois avant celui de Robert de Naraur, quand il dit du premier « qu'il lui fist mettre « sus et édifier son histoire, « et du second a qu'il le pria ei re- ^' quis de la poiu-suir. >^ Il y a d'ailleurs dans le prologue quelques lignes qui indiquent assez qu'il appartient à l'époque du grand travail de révision qui eut lieu vers 1390. Ce sont celles où il forme le vœu de pouvoir continuer le livre qu'il a commencé. Il faut aussi remarquer que le patronage de Robert de Namur est postérieur au Buisson de Jouèce^ composé en 4373,
longtemps, et nous avons éniiniéré ailleurs les titres que possédait Rol)ert de Naniur comme chevalier aux sympathies de Froissart : c'est ici le lieu d'ajouter qu'il pouvait en exister d'autres non moins étroites, non moins vives. Robert de Namur avait autrefois voulu se faire clerc, et il était ausssi savant que brave.
Froissart, qui plaçait encore le nom de Gui de Blois au commencement de son quatrième livre , inscrit celui de Robert de Namur dans un prologue qui forme en quelque sorte une introduction générale à toutes ses chroniques. Il fit plus, car il compléta la seule lacune qui existât encore dans son travail par quelques chapitres qui comprenaient les années 1 350 à 1 356 (').
Froissart se souvenait que c'était à son nouveau seigneur et maître qu'il devait l'admirable épisode du
puisqu'il ne l'y nomme point parmi ses protecteurs.— Un frère de ce prince, Louis de Namur, avait protégé le chroniqueur, Jean de VVarnant, à qui il donna, en 1381, deux chapellenics, l'une à Sainl-Aubin de Namur, l'autre au ( hâteau de Peteghem. Celle de Peteghem, fondée en 1309, par Clément V, valait vingt-cinq livres de rente.
(») Celte narration forme les vingt-deux premiers chapitres du livre II, im|)rimés par M Buchon, d'après une copie moderne du manuscrit Soubisequi est perdu. On la retrouve donnée comme supplément à la fin du premier volume du Froissart du British muséum, Arundel, 67. Elle est postérieure à 1388, époque de sou voyage en Béarn, puisqu'il y raconte les démêlés du sire d'Albret avec les habilanls de Cabestain (Capestang), d'après ce que ceux-ci lui dirent. Je la crois écrite vers 4391.
siège de Calais, et nous retrouverons les mêmes inspirations dans le tableau d^un combat naval contre les Espagnols, où Robert de Namur commandait « une nef nommée « la S ille du Roi » avec laquelle il lutta contre un grand vaisseau espagnol qui croyait déjà Tavoir conquis et qui remmenait à sa suite. En vain Robert de Namur criait-il à ses compagnons d'armes : « Rescouez la Salle du Roi ! » la nuit et le vent étouflfèrent sa voix , et il n'eut d'autre ressource que de s'élancer l'épée nue au milieu de ses ennemis et d'en faire ses prisonniers.
Bien différents étaient les récits que Robert de Namur avait rapportés d'un voyage en Angleterre, sous le règne du faible successeur d'Edouard III, qui confirmait trop ce que Froissarl avait écrit ailleurs qu'en Angleterre « à un « vaillant roi succède toujours un moins suffisant de sens « et de prouesse. » Ses prodigalités dépassaient toutes les bornes ; la confiance qu'il accordait tour à tour à l'un ou à l'autre de ses courtisans n'était pas moins excessive. « Notre « roi se gouverne follement et croit mauvais conseil » mur murait-on en Angleterre, et la plus grande injure qu'on lui pût faire [on j3st étonné de voir Froissart la reproduire) , c'était de dire, qu'à coup sur, « à voir ses mœurs et con- « ditions, » il n'était pas le fils d'un prince, mais d'un chanoine. Le duc de Lancastre osa le répéter en présence do Richard, mais seulement quand il l'eut déposé : il voulait jeter un peu de boue sur un front où il craignait qu'on n'aperçut encore la trace auguste d'une couroiuie.
Robert de Namur se trouvait au, château de Windsor
quand on y apprit le commencement de l'insurrection de Jack Straw et de Wat Tyler. Il accompagna le roi à la Tour de Londres avec le sire deGommignies, le jeune sire deSanzelle et d'autres chevaliers du Hainaut, et fut comme eux le témoin des désordres et des violences d'une plèbe furieuse, campée sur les bruyères de Blackheath. Selon un manuscrit de Froissirt, conservé en Angleterre et cité par Johnes, Robert de Namur vit avec douleur qu'on ne tira pas une punition plus sévère des rebelles qui avaient pendant trois jours rempli la capitale de terreur. — N'avez-vous pas eu peur, demandait-il à Henri de Sanzelle? et comme celui-ci avouait qu'il avait été fort effrayé, Robert de Namur ajouta : Si le roi n'avait pas été avec nous, nous eussions été en grand danger.
Six mois après tout était oublié, et Robert de Namur qui était allé jusqu'en Allemagne, au devant d'Anne de Bohême, conduisait la jeune reine à Westminster, où il y eut « au jour des épousailles , moult grandes festes. » Deux ans plus tard , on retrouve Robert de Namur dans l'église de Saint-Pierre de Lille, où les plus illustres chevaliers de Flandre et de Hainaut, en rendant un dernier hommage à la maison désormais éteinte des comtes do Flandre, saluaient la grandeur naissante de la maison des ducs de Bourgogne.
Malheureusement, la vie de Robert de Namur se prolongea peu. La peste qui ravageait toute l'Allemagne s'était avancée du Rhin jusqu'à la Meuse. Le comte Guillaume de Namur y succomba le I" octobre 1391 ; quel-
ques mois après , le 1 8 août \ 392 , son frère Robert le suivit dans la (ODibe.
De même que Gui de Blois, Robert de Namur se trouvait chargé de lourds emprunts faits aux marchands lombards. Nous avons vu son testament, passé à Namur dans la maison de Mariou Bonne- Chose, le 12 février 1367. et son codicille du 10 novembre 1386. Ces dates peuvent expliquer pourquoi nous y avons inutilement cherché le nom de notre chroniqueur.
II. Froissarl à Paris. — Meurtre d'Olîvior de Ch'sson. — Jean le Mercier et le sire de fAi\ière. — La duchesse do Bourgogne et la duchesse de Bcrry.
Froissart était absent à Tépoque de la mort de Robert de Namur; il avait suivi son neveu, le comte Guillaume 11, à Paris où il était allé, paraît-il, pour relever quelques fiefs. 11 s'y trouvait le jour de la Fête-Dieu 1392, lorsque le roi Charles VI tint cour ouverte à l'hôtel Saint-Paul, et il v obtint, « par le record des dames, » le prix du mieux joutant. Après les joutes vint le souper ; après lesouper on dansa et carola jusqu'à une heure après minuit. Enfin les chevaliers s'éloignèrent : les gens du sire de Craon attendaient au carrefour Sainte-Catherine le sire de Clisson pour l'assassiner. « Pour ces jours, j'estois à Paris, dit « Froissart, si en dus par raison estre bien informé selon « IVnqueste que je fis. Je fus adonc informé, ajoutc-t-il,
« que de ceste aventure il n'eut rien esté, si le duc de « Berry voulsist et que trop clairement l'eust brisée ('). »
Eu elFet, dès que les ducs de Berry et de Bourgogne, « qui ne disoient pas tout ce qu'ils pensoient, » eurent ramené le roi de cette forêt du Mans où pendant une demiheure on Tavait abandonné aux clameurs sinistres et menaçantes d'un spectre qui joua trop bien son rôle, dès que ces princes virent remis en leurs mains tous les pouvoirs du gouvernement, ils poursuivirent Clisson à peine guéri de ses blessures, et si le connétable n'eût fui de Paris à Montlhéry, de Montlhéry à Châtel-Josselin, Dieu sait le sort qui lui eût été réservé.
Le connétable de Clisson était le fils de ce sire de Clisson qu'avait fait décapiter Philippe de Valois. Son beau-frère, Gui de Laval, avait épousé la veuve de Bertrand du Gues-
(') Chron. IV, 28. Les ennemis du sire de Clisson laccus.Éient d'avoir dit à un chambellan du duc de Berry : « Que vous semw ble-il de nostre roy ? Je tout seul l'ay fait roy et seigneur de « son royaume et mis hors du gouvernement et des mains de ses « oncles, et vous jure que quand il ot son gouvernement du « nouvel, il n'avoit de toutes les monnoyes du monde que deux « francs et maintenant il est riche. » Longtemps avant, il ne cessait, ajoutaient-ils, de répéter » Sire, vous n avez mais à « languir que vi ans, et l'autre fois que v ans, et ainsi chaque o année si comme le temps approchait. » Leglay, Anal, hist, p. 158. L'ordonnance qui fixait la majorité des rois à l'âge de quatorze ans n'avait pas encore été publiée. Juv.desUrsins, I3î»'i. ~ La rédaction du livre III de Froissa rt est antérieure à celle époque. Voyez le chapitre 130.
clin. Bertrand du Giiesclin avait lui-même une sœur qui épousa un sire de Mauny. Que de liens entre toutes ces familles qu'unissait d'ailleurs le même amour de la gloire!
Malgré toutes les persécutions de ses ennemis, Glisson conserva tant qu'il vécut l'épéede connétable, et quand il se sentit près de mourir , il appela le petit-fils de Beaumanoir pour le charger de la porter au roi : il ne pouvait la remettre en des mains plus fidèles.
Les mêmes vengeances devaient atteindre les conseillers de Charles V, Jean le Mercier et le sire de Rivière.
Jean le Mercier ne parvint pas à fuir. Il ne cessait de pleurer dans sa prison du château Saint-Antoine, si bien qu'il en devint presque aveugle, « et esloit grand pitié à le « voir et ouïr se lamenter. »
Le sire de Rivière eût pu fuir et ne le voulut point : « Je suis en la volonté de Dieu, avait-il répondu « à ceux qui le lui conseillaient, je me sens pur et « net ; Dieu m'a donné ce que j'ai et il me le peut « oster quant il lui plaist : la volonté de Dieu soit faite ! « J'ai servi le roi Charles, de bonne mémoire, et le roi ' « Charles, son fils, bien et loyaument... Si on trouve en « mes faits chose où rien ait à dire, je sois puni et corrigé. » Le sire de Rivière pouvait se rendre ce témoignage. « Il ne vouloit, dit Froissart, que tout bien et loyauté... « Il a voit toujours esté doux, courtois, déboiniaire et pa- < tient aux povres gens... Moult de gens parmi le royaume « en avoienl pitié. » Une femme, qui ne lui pardonnait pas d'avoir fait la guerre au duc de Bretagne, réclamait
sa tète ; c éliiit la duchesse de Bourgogne « crueuse et « haute dame. » Une autre femme le sauva, ce fut la jeune duchesse de Berry , Jeanne de Boulogne. Peut-être nous trompons-nous, mais en relisant les pages si touchantes qui retracent ses instances et ses prières , nous ne pouvons nous empêcher de croire que Froissart implora pour son bon ami le sire de Rivière, celte jeune et belle princesse qu'il avait vue dans le comté de Foix et qu il avait accompagnée lors de son mariage depuis Morlaas jusqu'à Riom.
Froissart ne quitta Paris que vers la fin de l'automne \ 392. Nous le savons par une ballade où Ëustache Deschamps s'adresse en ces termes à son ccompains. »
Et dont vieus-tu ? di moy de tes nouvelles ? Qu'as-tu tiint fait à la court, îi Paris? — Que j'y ay fait? j'y ai véu maintes querelles, De plusieurs gens, qui ne sont pas amis.
L un à 1 autre font tant de chières belles, Mais pjf derrier sont mortels ennemis.
A celle court l'un prant sur les gabelles, Et laulre tent ses compains soit desmis De sen est.it sans ce qu'il soit oïs; L'jiulre requiert la contiscation D'un innocent, sans condempnation.
lil. Froissarl à Ahhevillo. — EsbaKcmens. — Le cardinal de Luna. — Le duc d'Orléans.
Dès que le printemps fut revenu. Froissant se rendit à
Ahbeville , oii le roi de France et le duc d'Orléans , son
frère, suivaient de plus près les négociations entamées à
Lelinghen : « Pour savoir la vérité de leurs traités, ce que
« savoir on en pou voit, je fus, dit-il, en la bonne ville
< d'Abbeville, comme cil qui grand connoissance avoit
« entre les seigneurs. » Bien que l'objet de ces traités fût
très-grave, puisqu'il s'agissait de la cession du Périgord,
de l'Agenois et du Limousin, une courtoisie gracieuse et
élégante tempérait toutes les discussions, et les princes
français « prioient amoureusement leurs cousins d'Angle-
« terre. » Le roi de France, de son côté, « s'esbatoit, car
« en Abbeville et environ Abbeville a tant d'esbattemens
« et de plaisances qu'en ville qui soit en France. Et y a
« dedans la ville d'Abbeville un jardin très-bel, enclos de
« la rivière de Somme, et là se tenoit le roi de France
« moult volontiers, et le plus des jours y soupoit, etdisoit
« à son frère d'Orléans que le séjour d'Abbeville lui fai-
(t soit grand bien. »
Assez près de là , dans un couvent de Cordeliers l)Ati aux bords de la Somme, s'était retiré un légat de Clément Vil, que les ambassadeurs anglais n'avaient point
voulu écouter. C'était le cardinal de Luna , qui monta 1 année suivante sur le siège d'Avignon et dont le pontifical devait prolonger le schisme pendant vingt-trois ans de luttes, jus(]u'au concile de Constance.
Cependant, le but que Froissarl s'était proposé n'avait pas été complètement atteint. Les princes s'étaient engagés à tenir le traité secret, et il avoue que bien qu'il s'elForçAt « d'ouïr et de savoir nouvelles, il ne put pour 1 lors savoir la vérité comme la paix estoit emprise. »
Nous connaissons d'ailleurs un document qui constate sa présence à Abbeville à cette époque ; c'est une quittance du 7 juin 1 393, ainsi conçue : t A tous ceux qui ces « présentes lettres verront ou orront, Maihicu, gardô lieu- « tenant du bailli d'Abbeville, salut. Savoir faisons que « par devant nous est aujourd'hui venus, en sa personne, « sire Jehan Froissarl, prestre et canonie de Chimay, si « comme il dist, et a recognut avoir eu et receu de monsei- « gneyr le duc d'Orléans, la somme de vint frans d'or pour « cause d'un livre, appelé le /)./ royal, que mondit sci- * gneur a acalé et eu dudit prestre ('). »
Froissarl ne songoa-l-il pas à s'a Hacher au duc d Orléans, à qui était passé le comté deBlois, et qui brillait, dit Christine de Pisan, « par sa belle piuleuie aornée nalu-
(•) Les ducs de Bourgogne, par M. le comte de Laborde, III, p. 69. Je trouve le volume acheté à Froissarl décrit dans l'inventaire du siredeRochechouart (1427) : item, le DU royal, en francois, rime, en lettre de forme, couvert de velouis noir et est ledit livre tout neuf.
€ rellemeiil de rhétorique (') ? » Quelle fut la raison qui Ten détourna? On voit aisément qu'il condamnait les mœurs frivoles et légères d'un prince que les comptes mêmes de sa maison nous montrent tout occupé à parfaire la devise de ses six couleurs sur les houppelandes noires et jaunes de ses fous, messires Ogier, Coquinet, Ilanotin et Gillot, et égarant, dans des plaisirs indignes de lui, les heureuses qualités de son esprit. Nous regrettons, toutefois, de ne pas trouver Froissart, chroniqueur et poêle, près du berceau du jeune fils du duc d'Orléanè, nommé Ciharles, qui sera aussi un grand poète.
(') Faits et Mceurs de Charles V, II, 45. Christine de Pisan ajoute dans le Débat des deux Amans :
Celui est bon, sage en fais et en dis, Juste, loyal et aux bons de jadis Veult ressembler, car maintenir loudis
Lui plaît justice.
... Je ne cuide que nul autre le vaille.
(UIAPITHR Xin.