DERNIER VOYAGE EN ANGLETERRE
F. — Lcllrcs du recoinmandalion — Douvres. — Canlorhérv.
— Lecds. — Ellham. - W>clef.— Les privilèges d'Aquilaine el le duc de Glocesler. — Froissarl offre un livre au roi.
Les trêves conclues entre la France et l'Angleterre devaient se prolonger encore pendant plusieurs années, et Froissart résolut d'en profiter pour revoir le pays où il avait reçu une si généreuse hospitalité.
Une autre reine semblait lui promettre un accueil non
moins gracieux que celui qu'il avait trouvé autrefois près
de madame Philippe de Hainaut : c'était Anne de Bohême,
que les Anglais nommaient encore longtemps après la
bonne reine Anne. Le duc Wenceslas, dont elle était la
nièce, et Robert de Namur, qui était allé la chercher en
Allemagne, avaient pu l'un et l'autre lui présenter Froisi. 22
sari ; peul-êlre ravait-elle invité , lors de son passage à Bruxelles, à venir la voir à Londres, de môme qu'elle appelait Chaucer àEllham ou à Sheen pour y lire ses vers (') .
Froissa rt rapporte que tous les préparatifs de son voyage étaient terminés, quand des messagers abordèrent en Flandre et y achetèrent toute la cire qu'ils y purent trouver, en racontant que le roi voulait honorer la mémoire de la jeune reine qu'il venait de perdre, par des funérailles d'une magnificence inouïe ; « de laquelle « mort, ajoute Froissart, furent tous ceux qui l'aimoient « tous troublés et courroucés. »
Un an se passa, et Froissart, regrettant de plus en plus de n'avoir pas exécuté son projet, s'adressa à ses seigneurs et amis, afin qu'à défaut de la reine dont il espérait la protection et l'appui, il pût se présenter, avec leurs lettres, à la cour de Richard II qu'il ne connaissait point.
«J'eus très-grand aflbction et imagination, dit-il, « d'aller voir le royaume d'Engleterre , et plusieurs rai- « sons m'csmou voient à faire ce voyage. La première « cstoit pour ce que de ma jeunesse j'avois esté en la cour « et hostel du noble roi Edouard et de la noble royne « Philippe , si désirois à voir le pays. Et me sembloit en « mon imagination que, si vu avois le pays, j'en vivrois « plus longuement ; et , si je n'y trouvois les soigneurs
(•) When this boke is made, yeve it the queno On my behalfe, at Eltham or at Shene.
Chaucer, légende ofgood women.
t lesquels à mon département j a vois laissés, je y verrois c leurs hoirs el cela me feroit grand bien. Aussi pour « justifier les histoires et matières dont j'avois escrit t deux. Et en parlai à mes chers seigneurs qui pour le t temps régnoient , monseigneur le duc Aubert de Bat vière et à monseigneur Guillaume, son fils, pour ces « jours comte d'Ostrevant, et à ma très-chère et honorée € dame Jeanne, duchesse de Brabant et de Luxembourg, « et à mon très-cher et grand seigneur Ënguerrand, sire t de Coucy, et aussi à ce gentil seigneur le chevalier de c Gommignies, lequel, de sa jeunesse et de la mienne, « nous étions vus en Engleterre, en Fhostel du roy et de « la roy ne. » Tous ces seigneurs remirent à Froissart des lettres pour le roi d'Angleterre et ses oncles; le sire de Coucy, comme français, se contenta de lui en faire parvenir une pour sa fille, la duchesse d'Irlande.
Froissart de son côté se prépare à ce voyage, t J'avois « de pourvéance, dit-il, fait escripre,grosseret enluminer f tous les traités amoureux et de moralité que au terme « de trente-quatre ans je avois, par la grAcedeDieu et « d'amour, faits et compilés. » Ces traités ayant été enfermés avec soin dnns un de ces coQVets qu'il portait avec lui en Ecosse et on Italie, il achète des chevaux et s'embarque ci (aillais ('). Celle fois, il a choisi sans doute pour son pass:ige un iU^ ces vaisseaux nommés Uns, « qui vont
(•) « Moult de fois en mon temps, je fus en la ville de Calais. » Chron. IV, 15.
« par nier de tous vents et suis périls. » Aucune tempête ne soulève les Ilots, et un beau soleil éclaire les roches blanchies d'écume, sur lesquelles plane aujourd'hui le grand nom de Shakspeare, quand il aborde à Douvres ('), le lundi 12 juillet 1395; mais, premier désappointement, dès qu'il touche le rivage de l'Angleterre , il n'y trouve personne qu'il ait vu au temps où il y fut jadis ; « tous «les hôtels sont r.inouvelés de nouvel peuple; » les hommes qui les habitent étaient des enfants à son dernier voyage ; il ne les a pas connus , et ils ne le connaissent pas davantage.
Le surlendemain, à neuf heures, il assiste à la grand' messe dans l'église de Ganlorbéry , dépose son offrande aux reliques de saint Tjiomas et n'oublie pas d'aller prier au pied de la tombe du Prince Noir. Le roi d'Angleterre arrive lui- môme le 1 5 juillet à Gantorbéry , à très-grand arroi et bien accompagné de seigneurs, de dames et de damoiselles. Froissart nous dit fort naïvement (|ue, pour mieux les reconnaître, il se mit entre eux et entre elles, mais il en était à Gantorbéry comme à Douvres. Tout lui sembla nouvel, il n'y « connoissoit âme, car le temps estoit « bien changé en Angleterre depuis le terme de vingtce huit ans. » Aussi au premier moment fut-il comme tout ébahi. Son vieil ami, Richard Stury, était lui-même
(») « Si séjournai là deux jours et une nuit. « (Manuscrit (Je Mons.) Il était arr:vé à Douvres le lundi mntin, et partit le mardi soir pour se trouver le mercredi à la grand'messe à Gantorbéry. M. Buchon place par erreur ce voyage en 1394.
absent. Heureusement le grand sénéchal d'Angleterre, Thomas de Percy, à qui il s'adressa, se montra « doux, « raisonnable et gracieux. » Thomas de Percy, frère du comte de Northumberland , appartenait à cette illustre maison qui , trente-deux ans auparavant , avait offert l'hospitalité à Froissart au château d'Alnwick. Il était c gentil, loyal, imaginatif et sage. » A lui, mieux qu'à personne , revient l'honneur de patroner le chroniqueur qu'il a vu dans son enfance aborder ses enquêtes. Il s'offre avec empressement pour présenter Froissart « corps et
« lettres » ( c'est son expression ) à son maître le roi Richard.
Tout est pour le mieux , quand surgit un nouvel obstacle : le roi vient de se retirer poyr sommeiller un peu ; il se réveille, mais il veut monter aussitôt à cheval pour retourner à Ospringhe, et il ne reste à Froissart d'autre parti que de le suivre, môle aux courtisans et aux officiers de la couronne. Tous, snns doute, étaient assez fatigués du voyage et n'étaient guère disposés à conter, mais, par une de ces bonnes fortunes qui arrivent toujours à ceux qui les méritent, un chevalier de la chambre du roi, qui était resté h Ospringhe <^ cause d'un léger mal de tête, « s'accointa » de Froissart et Froissart de lui. Il interrogea beaucoup; Froissart a. recorda assez, » et, le lendemain , l'entretien se poursuivit en chevauchant vers Leeds, « bel chastcl et délectable en la comté de
« Kent. »
Guillaume de Lisle (tel était le nom de notre cheva-
lier (•) apprit à Froissarl beaucoup de choses qu'il ignorait, mais la conversation fut interrompue avant d'arriver à Leeds. Là, Froissart trouva le duc d'York, qui lui fil bon accueil et l'assura qu'il se souvenait de l'avoir vu autrefois près de sa mère. Ce fut le duc d'York qui présenta notre chroniqueur au roi, qui le reçut joyeusement et doucement, disant que puisqu'il avait été de l'hôtel du roi son aïeul et de la reine son aïeule, il devait se considérer comme étant toujours de l'hôtel du roi d'Angleterre.
Cependant Thomas de Percy avait prévenu Froissart queie moment n'était pas venu d'offrir son livre. Le roi était trop occupé de grandes besognes. La première, , c'était son mariage avec une princesse de France ; la seconde, la réponse à donner aux députés de l'Aquitaine, qui se plaignaient de la violation de leurs privilèges. La troisième , Froissart ne l'indique pas , bien qu'il n'ait pu l'ignorer; ce fut au château de Leeds, le 18 juillet, que Richard II déféra à l'université d'Oxford l'examen du Trialogus de Wyclef.
Trois jours après, Froissart chevauche de nouveau à la suite du roi entre Leeds et Rochesler, entre Rochester et Dartford. Guillaume de Lisle est toujours avec lui, mais
(') Il est cité dcins les actes de Rym r comme ayant accompagné, eu 1386, le duc de Lanciistre en Espngne. Froissart nomme ailleurs Jean de Lisle « appert chevalier durement. »^ Chron, I, 2, 55.
il a un autre interlocuteur, Jean de Grailly , fils du célèbre captai de Buch , qui lui rapporte les événements de Gascogne. Le 20 juillet, on arrive au château d'Eltham, où jadis Froissart servait la reine Philippe de dittiés amoureux. C'étaient les mômes fêtes, les mêmes plaisirs qu'alors, mais il était permis de se demander quelle en serait la durée, quel en serait le terme, surtout (piand , du haut des terrasses d'Eltham tout ombragées de pampres (*), on découvrait au loin la bruyère de Blackheath et les crénoiux de la tour de Londres.
En effet , autour du roi , il n'y avait que jalousies ,
(') w Richard Stury me le dit et conta mot à mot en gambiant u les galeries à roslel de Elthem, où il faisoit moult bel et moult « plaisant et ombru, car les alées pour lors estoient toutes cou- « vertes de vignes. » (Manuscrit de Mons.) — Un mot sur ce manuscrit, dont la reliure fleurdelyséo porte encore la trace des fermoirs et des cinq doux qui l'ornaient autrefois. C'est incontestablement celui que le chanoine de Villers légua à la cathédrale de Tournay et qui se trouve mentionné par Sanderus (Bibl. ms., II, p. 223) et par Lacurne de Sainte-Palaye [Mémoires de l'Académie des Inscriptions, XIII, p. 578^; peut-être provient-il des ducs de Bourbon, car le chanoine de Villers possédait plusieurs manuscrits qui leur avaient appartenu. Bien qu'il ait été en certains endroits abrégé par le copiste, il offre pour le livre Hï un texte qui peut fort bien avoir été la première rédaction de Froissart. Il serait intéressant de le comparer aux manuscrits 8328 et 8329 de Paris età ce que l'on a conservé du manuscrit de Saint-Vincent de Besancon. Le manuscrit de Mons ne renferme que les livres III et IV des chroni(p.ies.
divisions, haines déclarées ou secrètes. On le vit bien dans le conseil qui se tint à Elthani le 22 juillet pour résoudre la grande question des privilèges de TAquitaine. Richard II, qui aimait beaucoup le pays où il était né, fût volontiers resté fidèle à son serment de les maintenir, mais le duc de Glocester répliqua durement < que le roi « n'estoit pas sire de son héritage s il n'en pou voit faire sa « volonté. » Il désirait que l'Aquitaine fût donnée en apanage au duc de Lincastre, afin de l'éloigner de l'Angleterre. Subtil, malicieux, faisant le pauvre quoiqu'il eût réuni à son duché trois comtés et une pension de quatre mille nobles, il considérait le trésor royal comme une proie abandonnée à son avarice. Quant au duc d'York, il était insouciant, léger, uniquement occupé de la belle et gracieuse fille du comte de Kent qu'il venait d'épouser, et, quand il vit le duc de Glocester quitter brusquement le conseil, où l'on murmurait fort de ses paroles, il s'enquit de ce qu'il se proposait de faire, apprit qu'il allait dîner, et sortit aussitôt pour le rejoindre. Tels étaient les fils d'Edouard IIÏ , qui entouraient un jeune prince faible et présomptueux.
Ce fut à Elthnm que Froissart retrouva Richard Stury, qui avait assisté à ces orageux débats. Celui-ci « le « recueillit doucement et grandement, » et, a tout en « gambiant es allées à l'issue de la chambre du roy, » il lui raconta la scène dont il venait d'être le témoin.
Trois jours après , le dimanche 25 juillet , le duc d'York, Thomas de Porcy et Richard Stury parlèrent à
Richard II du livre que le chanoine de Chimay se proposait de lui offrir, et le roi voulut le voir : « Si le vit t en sa chambre, car tout pourvéu je Tavois et lui mis sus t son lit. Il l'ouvrit et regarda dedans et lui plut Irès- « grandement ; et plaire bien lui devoit, car il estoit enlu- « miné, escript et historié, et couvert de vermeil velours « à dix doux d'argent dorés d'or et roses d'or au milieu, « et à deux grands fremaulx dorés et richement ouvrés
« au milieu de roses d'or. Donc me demanda le roy de « quoy il traitoit et je lui dis : D'amours ! De ceste res- « ponse fut- il tout resjoui et regarda dedans le livre en % plusieurs endroits et y legy, car moult bien parloit et « lisoit françois, et me fit de plus en plus bonne chère. »
II. — Chevauchées et causeries. — Henri Chrystead. — Guillaume de Lisle. — L'Irlande et le purgatoire de saint Palricc.
Le même jour, un écuyer d'Angleterre , nommé Heini Chrystead, « homme de bien et de prudence grandement
« et bien parlant françois, » s'accointait de Froissart; un autre jour, ce fut le tour de Marke, le roi d'armes d'Angleterre et d'Irlande. Notre cbroniqueur n'était plus aussi isolé à la cour d'Angleterre. Il l'accompagna dans les derniers jours de juillet à Leeds, puis se rendit successivement à Eltham , à Sheen , à Chertsey , à Kingston , h Windsor, interrogeant et écoutant toujours « à grand
« loisir » en chevauchant sur les grandes routes.
Quc^Ik (HaÛHit ces récits qui charinaienl Froissa rt ? Nous ne loti connaissons que par ce qu'il nous en a conservé luiinénio, et cela suffit pour que nous y prenions le même plaisir. « Messire Jean, disait Henri Chrystead, avez-vous « point encore trouvé en ce pays, ni en la cour du roi « nostre sire, (pii vous ait parlé du voyage que le roi a « fait en Irlande, et comment quatre rois dlrlande, grands « seigneurs , sont venus à obéissance au roi d'Ëngle- « terre? » — « Nennil , répondit Froissart , pour mieux < avoir matière de parler. » — «Je vous le dirai, dit « réeuyer, afin que vous le mettiez en mémoire perpé- « luello quand vous serez retourné en vostre pays, et
• vous aurez de co faire grand plaisance et loisir. » Le rtVit de Henri Chrystead commença par une assez longue description des tribus encore presque Siuivages de Tlrlunde. Les lrlantlaisfais«)ient une guerre redoutable à leurs ennemis, car ils les enlaçaient dans leurs bras sans descendre de cheval, et leur arrachaient le cœur pour le tiévoror, A i^ombiitti'o de st^mblables advei-saires , il y avait de Thonneur, mais |khi de proiit. Ou chercha à eivUber ceux que Ton ue pouvait vaincre, c Je leur disais
« tout eu riani, nicoiile Henri Chrysteiul, qu'il leur cou-
* veiHMl de eidx mettre à Tusîige d'Angleterre, car de ce t luire jV't^oîs churgé« » Ou apprit diUH' aux rois d Irkuide à |MMrU>r tk^ Kraies, à se couvrir lie luaukMux. à mouler à oheval sur ites selles seuthkdiles à eelWs des chevaliers alitais; uiais^ v|uaiHl ils ci>useutireul à veuir à Dtibliu. ili!^ ameuèreul avec eux leurs uieueslrels. qu'ils iais;iîeut
manger à leur écuellc et boire dans leurs coupes, et ceux-ci protestèrent quand on mit des nappes sur les tables. La poésie, qui perpétue les souvenirs des temps héroïques, n'est-elle pas la gardienne fidèle des traditions et des mœurs ?
Les paroles de sire Henri Ghrystead intéressaient vivement Froissart. Il ne l'écoutait pas avec moins d'attention quand il lui dépeignait tout ce pays formé « étrangement « et sauvagement » de hautes forêts, de grosses eaux et de lieux inhabitables ; mais rien n'était plus merveilleux que ce que l'on racontait du purgatoire de saint Patrice :
... En Irl.-md est un lieu, De jour et de nuit art comme feu, Que homme appelle purgniore.
Si périlleus est-il encore Que, s'il vient ascunc gens Qui ne soit bien repentans, Tantost sont ravis et perdus (•).
Marie de France avait aussi écrit des vers sur le purgatoire de saint Patrice. Dans un autre poëme composé plus tard, on rapporte que Notre-Seigneur jugea que le seul moyen de dompter la rudesse des Irlandais était de leur permettre de voir, eux vivant, quelle serait la récompense des bons et quel serait le chAtiment des méchants. Il conduisit donc saint Patrice dans le désert et, lui montrant
(0 Livre de Clergie, ms f2H8 de la bibl. do Bourgogne.
une fosse roiule et obscure, il lui annonça que tout mortel, exempt de poché, qui y passerait un jour et une nuit, y apprendrait les mystères d'une autre vie, mais que, s'il y entrait sans avoir la conscience pure de toute faute grave, il ne reparaîtrait jamais. Saint Patrice craignit que la curiosité des Irlandais ne les égarât souvent sur la pureté de leur conscience, et de peur d'accidents fâcheux, il fit entourer de murs élevés la caverne qui conserve son nom (').
Froissart, qui avait peut-être entendu parler du purgatoire de saint Patrice à quelques chevaliers français de la suite de Jean de Vienne qui s'y rendirent en 1385, était bien moins crédule que curieux : il demandait à Guillaume de Lisle qui l'avait visité, si ce que l'on en racontait était bien digne de foi. Celui-ci l'affirma; mais interrogé sur les songes merveilleux et les moult grandes imaginations qu'il avait eus pendant son sommeil sur les degrés de pierre de la caverne de Ncglis, il avoua qu'il avait tout oublié. Froissart eût été plus heureux s'il avait pu s'adresser à un brave chevalier nommé Guillaume Staunlon, qui, vers la môme époque, y fit un célèbre pèlerinage.
Guillaume Staunton rédigea lui-même le l'écit de sa vision, et s'il n'y avait mis son nom, nous croirions volontiers que ce n'est qu'un poëme allégorique, composé par Froissart après son entretien avec Guillaume de Lisle. Que de tourments, que d'angoisses accablent les chrétiens qui
(0 Le Purgatoire de S Patrice, ms. 9035 de la Bibl. de Bourgogne.
pendant leur vie ont eu sans cesse le précepte à la bouche et n'y ont jamais joint Texcmple! Staunton en est si vivement ému qu'il oublie la prière qui doit lui ouvrir les portes du ciel. Mais saint Jean la lui remet en mémoire, et lui montre une tour merveilleuse, dont l'élévation est si grande qu'on croirait ne pouvoir jamais y arriver, mais à laquelle conduit toutefois une étroite échelle qui descend jusqu'à la terre. Celte échelle, ce sont les aumônes et les œuvres de charité qui permettent à la fragilité humaine de se rapprocher de Dieu. Rien ne manque, du reste, aux joies du paradis. Ceux qui s'aimèrent sur la terre, sy voient de nouveau réunis, car s'il en était autrement, il n'y aurait point pour eux de vrai paradis. Ailleurs se trouvent les uns près des autres, les prêtres fidèles à la loi divine et les bons chanoines. Sans doute Froissart se serait écrié comme le pieux chevalier : « Laissez-moi ici ; . 4 que je ne retourne plus sur la terre ; » mais une voix céleste lui aurait aussi répondu que, pour mériter son salaire, l'ouvrier que Dieu envoie ici-bas tracer son sillon, doit d'abord achever sa journée (*)• ,
(') Nous devons à M. Thomas Wright la vision de Guillaume Staunton. Elle porte la date de 1409. — En 135^, deux nobles Italiens, Malatesta, de Rimini, et Bccraria, de Ferrare, obtinrent d'Edouard III une attestation qu'ils avaient accompli selon l'usage et môme avec courage ce célèbre pèlerinage • v Quod purga- « lorlum sancti Patricii in multis corporis sui laboribusperegre « visitans, per integrae diei et noctis unius continuatum spau tium, ul est moris, clausus manserat in eadem, et peregrina- I. 2Ô
111. Froissart au château de Pleshey. — Robert rErmitc en Angleterre. — Jean Boursier.
A ces joyeux propos se mêlait le langage grave et serieux de t cil vaillant ancien chevalier » inessire Richard Sliiry, qui ne cachait a son ami, ni la sourde agitation du temps présent, ni les craintes que lui inspiraient un prochain avenir. Froissart étudiait avec soin le caractère des princes qui se partageaient, ou Tinfluence à la cour, ou la faveur populaire ; et après avoir vécu pendant plusieurs semaines avec le duc d'York, il alla, vers les derniers jours de septembre, au nord de la Tamise faire une visite au duc de Glocester en « un sien chastel et belle place » de Pleshey, où il entretenait trois ou quatre ménestrels et où il avait de plus fondé un collège de douze chanoines.
Le duc de Glocester, si hautain, si orgueilleux, ne dédaigna pas de raconter à Froissart ses conférences avec Robert l'Ermite. Il lui dit qu'à Lelinghen il avait répondu à ses ouvertures en protestant de son désir de voir la paix rétablie, et, tout récemment encore, quand Robert l'Ermite s'était rendu à Pleshey, il lui avait tenu le môme
« tionem sua m rite perfecerat et eliam animose. » — En 4397, Richard II accorde au vicomte de Périp;ueux un sauf-conduit pour s'y rendre.
l<mgage. Ce que le duc ne dit point, c'est que Robert TErmite, le trouvant dur, plein de dissimulation, guidé par la pensée secrète qu'il était de son intérêt de perpétuer la guerre, lui annonça que Dieu frapperait sévèrement quiconque oserait s'opposer à la paix. Deux ans après , le duc de Glocester était conduit de Pleshey au château de Calais où on l'étoulla.
Froissart, revenu de Pleshey, trouva Robert l'Ermite à Windsor. Il nous dit qu'il avait « moult douce et belle € parole, et qu'il convertissoit par son langage tous les t cœurs qui l'oyoient parler , i et ailleurs : « qu'il estoit « bien éloquent et sage et plein de bonnes paroles douces € et courtoises. > Issu d'une famille de chevaliers de Normandie, il ne portait, en signe de pénitence, que des vêtements gris, et Sii vie était austère. Trois siècles s'étaient écoulés depuis la célèbre vision de Pierre l'Ermite dans l'église de la Résurrection, à Jéru&dem, lorsqu'il crut entendre, sur le rivage de la terre sainte, la même voix qui lui ordonnait de prêcher la paix à l'Europe, pour qu'elle se liguât de nouveau sous la bannière de la croix ('). Pierre l'Ermite vit périr aux bords du Danube les bandes indisciplinées qui l'avaient proclamé leur chef. C'est à peu près aux mêmes lieux qu'un désastre plus terrible et phis complet encore attend ceux que Robert l'Ermite entraînera dans cette dernière croisade.
Froissart quitta la corn* d'Angleterre a Windsor ('), mais
(') ChronAX, 42 et 82.
(•) Froissart ne dit rien du séjour qu'il fit à Londres, mais il
le roi lui fil remettre, avant son départ, un gobelet d'argent doré, pesant plus de deux marcs, et contenant cent nobles « dont je valus mieulx, dit-il, tout mon vivant. » Le chevalier chargé de le lui porter s'appelait Jean Bourchier (*) ; il avait été, peu d'années auparavant, rewaert de Flandre « régnant pour le roy d'Enj^letcrre, et envoyé « vers ceulx de Gand pour eulx conseiller et gouverner. »
cite deux fois dans ses chroniques rhôtellerie du Faucon tenue près de Grace-Church, par Thomelin de Golebrooke, de Winchester. — Elle n'était probablement pas inférieure à celle du Tabard, à Southwark, si agréablement décrite dans le prologue des Canterbury Taies.
( ) « Ung sien chevalier que on nommoit messire Jehan le « Boursier. » (Ms. de Mens.) Froissart dit ailleurs qu il était « vaillant homme et suge assez. »>
CHAPITIIE XIV.
FIN H LA VIE DE FROiSSART.