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I. Projets de croisade. — Conférences de Sainl-Oraer

Le moùlier de Liquos.

Froissart, qui avait quille Windsor vers la mi-oclo- ])re 1395, el qui paraît être retourné en France en traversant la Bretagne, trouva au-delà de la mer tous les chevaliers prêts a prendre les armes pour aller combattre l'Araorath-Baquin. C'était son bon et cher seigneur Enguerrand de Concy (jui devait servir de conseiller au comte de Nevers, choisi conmie chef de la croisiide, el Froissarl se trouvait peut-être avec lui à Thôtel d'Artois quand le duc et la duchesse de Bourgogne lui dirent en signe de grand amour : « Nous savons bien que sur tous « les chevaliers de France, vous estes le plus cou3tumier « en toutes choses. »

Rien ne flattait davantage la vanité de Philippe le Hardi

que le choix de son fils pour le commandement de celle grande expédition qui devait relever en passant le drapeau de Baudouin de Flandre à Constantinople, avant de renouveler en terre sainte les exploits de Tépée libératrice des Godefroi et des Robert. Froissart, qui nous apprend ailleurs que la cour du duc de Bourgogne était aussi splendide que celle d'un roi, crut devoir composer un poëme :

Pour plus honnourer la journée Qui au Jourdin est ajournée.

Froissart avait sans cesse éprouvé, comme tous les hommes de son temps, un vif enthousiasme pour les croisades. Il loue fort le comte de Foix de son projet d'y prendre part. Comme maître Jehan, le chapelain d'Hesdin, ou maître Pierron Ruissole, le clerc de Gui de Dampierre, qui suivirent, l'un et l'autre , saint Louis à Tunis , il eut voulu se trouver au nombre de ceux qui allaient combattre :

En terre sainte où Dieus reçut souffrance, La large au col et ens au point la lance, Pour remonstrer no force et no puissance Aux coers malvès.

Mille souvenirs rattachaient d'ailleurs les plus illustres maisons de l'Occident à ces terres lointaines où elles avaient laissé , non-seulement les cendres profanées de leurs pères , mais des châteaux , des villes , des princi-

pautés ou même des royaumes ; c était la nouvelle France, comme on disait au xiii'^ siècle, une nouvelle France déjà couverte de ruines. Quelques chevaliers descendaient des rois de Jérusalem ; d'autres des empereurs de Constantinople. Les sires d'Enghien portaient le titre de ducs d'Athènes, les sires de Saint-Omer celui de ducs de Thèbes, leurs vassaux avaient occupé des fiefs aux bords de FAlphée et de FEurotas. En Syrie, que d'autres fiefs, que d'autres donjons! Le sire de Mimars avait deux filles nobles et belles. Tune s'appelait Douce et l'autre Tourterelle. Eustache Grenier, qui était sire de Sidon, leur préféra Ermeline, qui lui apporta en dot la ville de Jéricho. Un sire de Chauvigny se fit môme roi de Mélide en Arabie. Quelle ardeur ne devait-on pas porter à reconquérir ces domaines où Ton devenait, par le droit de la conquête, le successeur d'Agamemnon , d'Alexandre ou de Macchabée !

Cependant, au milieu de cet enthousiasme , Froissart, plus prudent et plus sage, reconnaît avec tristesse que jamais moment ne fui plus mal choisi pour une croisade. Il fait des vœux pour qu'elle soil glorieuse : il n'ose l'espérer. Il voudrait qu'elle ii'aft'aiblît pas les forces de la France qui s'y engage témérairement, et il s'en émeut en secret, car il sait bien que le peuple anglais, indigné de voir Richard II restituer Bre^ aux Français, ne tardera pas, avec lui ou après lui, à recommencer la guerre. Les journées de Grécy cl de Poitiers ne présagonl-elles pas celle d'Azincourt ?

Nepourroit un homme conquerre En armes, los, pris et honneur, S«ins aler en estrange terre ?

Que quiert un homme de valeur Mieulz qu'à son naturel seigneur Servir, crémir et foy porter, Ses gens et son païs garder Encontre tous ses ennemis?

A ces points doit-on regarder ' Pour acquerre honneur et amis(').

Qu'on ne juge pas toutefois par ces vers où se révèle la pensée de l'auteur, de la forme générale du poëme. Froissart, après avoir vu le roi d'Angleterre accueillir si volontiers un livre qui traitait d'amours, ne pouvait sortir d'une voie 011 il avait si bien réussi, et cette fois il composa plus de quatre mille vers qu'il intitula le Trésor amoureux.

Dans les premiers jours d'octobre 1 396 , Froissart se rendit à Saint-Omer, et il nous décrit cette ville comme la plupart de celles qu'il a vues, en disant qu'elle était « belle de murs, déportes, détours et de beaux clochers. » Nous croyons que ce fut alors qu'il offrit le Trésor amoureux au duc de Bourgogne. Ce prince avait pris la plus grande part à la conclusion du mariage de Richard II, et Froissart nous apprend qu'il cherchait ainsi à se concilier les communes de Flandre qui étaient toujours restées favo-

(') Trésor amoureux . Comparez le discours d'Aubert de Bavière à son fils. Chron. IV, 47.

rables à ralliance anglaise. Nous ne pouvons oublier que ce fut un chevalier attaché au duc de Bourgogne qui remit à Richard II Vanneau de mariage et la dot de la jeune reine. Onze ans plus tard, il reçut du successeur de Philippe le Hardi une autre mission qu'il accomplit trop fidèlement dans la vieille rue du Temple. Nous avons nommé Raoul d'Auquetonville.

Froissart put donner à la même épo(jue un manuscrit de ses chroniques, conservé aujourd'hui dans le dépôt de Paris, où l'on remarque un écu à la croix cantonnée de quatre alerions ('), à Gérard de Montaigu, secrétaire et maître des comptes de Charles VI, qui se trouvait alors à Saint-Omer. Gérard de Montaigu était depuis 1391 garde des archives du royaume de France : c'était un titre suffisant pour que Froissart crût devoir s'assurer sa protection ou son amitié.

Il avait d'ailleurs beaucoup à voir et à apprendre à Sainl-Omer où l'on se préparait à la remise solennelle d'Isa beau de France h Richard II. Le duc de Bourgogne logeait à l'abbciye de Saint-Bertin. Un somptueux banquet y fut offert aux ducs de Lancastre et de Glocester. Celuici ne pouvait assez admirer les richesses du royaume de France : il est vrai que, pour se le rendre plus favorable, on lui avait promis cinquante raille nobles, indépendamment de beaucoup de beaux joyaux. Il acceptait tout ce (|u'on lui doiniait « mais , toujours , demeuroit la racine

(') Il porte le ii" 8327.

€ (le la rancune dans je cœur. » Richard II avait abordé à Calais, et, le 27 octobre 1396, Charles VI remit luimême au petit-fils d'Edouard III une enfant de huit ans, toute baignée de larmes, appelée à perpétuer la dynastie des vainqueurs de Crécy et de Poitiers, et que rejeta bientôt une autre dynastie , celle du vainqueur d'Azincourt (*).

On avait résolu d'élever sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de Richard II un autel qui consacrât en quelque sorte la réconciliation des deux peuples ; mais elle ne fut pas même assez longue pour que cet autel fût construit. Les Anglais accusaient les Français de dire : Prenez toutes les filles du roi , mais rendez- nous Calais.

Déjà Froissart s'était éloigné, et nous ne savons trop pourquoi. Il était sorti de Saint-Omer et s'était avancé jusqu'à Liques, dans une riante vallée où s'ouvraient devant lui deux routes qui conduisaient, l'une à Ardres où était Charles VI, l'autre à Guinesoù se trouvait Richard II. Ilésita-t-il sur la route qu'il fallait choisir ? Aima-t-il mieux , pour ne pas opter, ne prendre ni l'une ni l'autre? Rien ne serait moins conforme aux habitudes de Froissart qui

{')Chron. IV, 50,51. Les fêtes do Saint-Omer avaient aussi attiré des ménestrels. L'un d'eux nomme Loribaut offrit une chan.son « de la royne d'Engleierre » au duc d'Orléans. Il était fîardien des livres de ce prince, mais Eustache Deschamps parle de lui en termes fort sa lyriques.

savait bien que le même accueil Tattendait dans les deux camps, et nous sommes réduit à croire qu il manqua d'argent pour continuer son voyage. Ëustache Deschamps était alors à Saint-Omer, et c'est lui qui nous apprend qu'on vola à Froissart sa bourse, à Liques, aussi bien qu'à Avignon, et il l'en raille fort agréablement.

Dont venez-vous? - Je viens deSalnl-Omcr.

— Or me dictes des nouvelles du roys.

L';ivez-vous veu aux tentes assembler?

Arons-nous paix de tous peins ceste foys? Dictes-nous en, car vous avez la vois D'avoir escrit de leur faiz queroniques.

— Je vous jure sur Dieu et sur la crois,

Je n'ay rien veu fors le moustiers de Liques, Quant à chose dont je doye parler, Exceplé ce que jay veu les Anglois A Saint-Omer, et venir et aler Vers la reine d'Angleterre à hiiull doys; Et si dit-on qu'à la fin do ce mois L'avoiera-l'en vers Calais, près des diques, Au roy anglais : puis mon départ d'Artois Je n'ai rien veu fors le moustier de Liques, Et les chevaux qu'on y fait establer, Dont Pompée fut pour tel fait destrois; N'autre chose ne vous sçay raconter.

Fors d'un varlet breton qui par ses doys Mil. XX francs, sans dire : je m'en vois. Et un roncin qui estoit bons et friques, M'a desrobe, n'en cherchant parmi les bois, Je n'ay rien veu fors le moustiers de Liques.

me. »i ■■

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