I. Mission du chroniqueur. — Eœemplier et mellre en
mémoire perpéiuelle.
C'est au moment où la chevalerie est encore dans tout son éclat que Froissart s'attribue la noble mission de raconter ses exploits et ses aventures : il en comprend la dignité et les devoirs, témoin ces belles paroles du prologuede sa rédaction générale, où il prie Dieu « de créer « et de mettre en lui sens et entendement vertueux. »
Le soin de perpétuer les gloires du passé, celui de préparer les gloires de l'avenir , le préoccupent également. Il annonce qu'il écrit « pour tous nobles cœurs encou- « rager et eux montrer exemple en matière d'honneur, » et quand il aborde quelque épisode particulier plus
remarquable que les autres par les prouesses qui y ont été accomplies, tel que le combat des Trente, il s'exprime en ces termes : « En celle propre saison avint en Bretagne « un haut fait d'armes que on ne doit mie oublier, mais « le doibt-on mettre avant pour tous bacheliers encourager « et exemplier. »
Aussi ne sépare-t-il jamais les grandes leçons que renferme son livre, du succès qu'il n'hésite pas à lui promettre : « Je sa vois bien, dit-il, que au temps à venir sera € cette haute et noble histoire en grand cours, et y pren- « dront tous nobles et vaillants hommes plaisance et « exemple de bien faire. » C'est sans jactance et sans vanité, tout simplement en traduisant ce que lui révèle sa conscience, qu'il se fait dire par Henri Chrystead, et qu'il dit lui même à Espaing de Lyon, que ce qu'il raconte, il le met « en mémoire perpétuelle. »
Il paraît aussi faire allusion à ses chroniques dans ces vers de VEspinette amoureuse :
. . . J'ai tel chose empris
Et le tieuc de si haulte emprise Que ne le poroie esprisier, Tant le scevisse haut prisier.
Le but noble et désintéressé que se proposait Froissart étant bien connu, il nous reste à étudier avec plus de soin comment il parvint à l'atteindre.
— oe-
il. Comment Froissart défînil les qualités du chroniqueur. — Engin clair et aigu. — Mémoire cl bonne souvenance.
Si nous demandions à Froissart quelles sont les qualités auxquelles il dut d'être le modèle non surpassé des chroniqueurs, il nous répondrait : t J'avois, Dieu merci, sens, c mémoire et bonne souvenance de toutes les choses c passées , engin clair et aigu pour concevoir tous les « faits dont je pourrois estre informé , ôge , corps et € membres pour souffrir paine ('). >
En racontant la vie de Froissart, nous avons déjà assez signalé ses infatigables efforts pour rechercher sans cesse la vérité. Il s'exprime lui- môme en ces termes : « Je fus en mon temps moult par le monde, tant « pour ma plaisance accomplir et voir les merveilles de « ce monde comme pour enquérir les aventures et les faits « d'armes lesquels sont inscripts en ce livre. » Il se plaît à dire : « Tant travellai et chevauchai, en quérant de tous € costés nouvelles. » Ailleurs il explique que deux sources principales lui ont fourni les éléments de son récit. Il s'en estenquis dans les pays « où il a esté et conversé pour « mieux savoir la vérité ; » il a consulté ceux qui ont été « là où il n'a mie esté lui-même. » Que cette doublesource ait été féconde, nous ne l'ignorons pas, mais nous ne le savons qu'incomplètement. En effet quand Froissart nous
(•)6'Aron.,ilI, J.
apprend qu*il a vu deux cents hauts princes, nous pou vons en conclure que nous ne connaissons qu'une faible partie de ses enquêtes. D'autre part, quand il nous laisse entrevoir qu'il a des relations en France, en Angleterre, en Bretagne et même à Venise, rien ne nous permet d'en apprécier ni le nombre ni la valeur.
Il est un autre point sur lequel nous devons insister davantage. Ce n'était pas assez que le corps et les membres de Froissart, condamnés à ces chevauchées rarement interrompues, t souffrissent paine ; » il fallait que l'esprit , toujours prêt à soutenir les forces physiques qui s'épuisaient, restât libre et joyeux au milieu des privations et des fatigues ; il fallait que le chroniqueur éprouvât en lui-même un sentiment de curiosité supérieur aux événements, qui lui attribuât en quelque sorte le droit de tout connaître, le devoir de tout raconter. Loin de subir sa tâche comme une nécessité, il la recherche et la poursuit tout naturellement par le mouvement de son esprit comme la source des plus nobles et des plus pures jouissances. C'est ainsi qu'il dit quelque part : « Je me suis « délité à vous remontrer au long le procès des matières,. « si y ai toujours pris grand' plaisance plus que à aultra « chose. Plus y suis et plus y laboure et plus me plaist, « car ainsi comme le gentil chevalier et escuyer qui aime « les armes et en persévérant s'y nourrit, ainsi en la- « bourant sur cette matière, je m'habilite et délite. » Si, Froissart labourait pour apprendre, il racontait pour S0
déliter.