II. K
se borne souvent à reproduire un jugement porté par des ennemis ou des rivaux. Ainsi, c est Froissart, si fréquemment accusé d'être trop favorable aux Anglais, qui raconte qu on disait en France : « Ces chevaliers d'Engle- « terre sont trop orgueilleux , c'est la plus perverse « nation qui soit au monde dessous le soleil ('), » expression de haines que de longues guerres allaient rendre plus fortes et plus vives.
D'autres fois , des circonstances particulières ont pu détermiiner ses appréciations. Quand il dit qu'en 1380, € les Anglois ne cuidoient mie que nul François corps à c corps s'osast combattre contre un Anglois, » il faut se souvenir qu'à cette époque, Charles V avait défendu d'attaquer les Anglais , ce qui semblait aux seigneurs de France « grand blâme et grand vergogne [') . »
Lorsqu'il ajoute que les Anglais sont convoileux , « comme le sont toutes gens d'armes (3), » ceci doit s'entendre des violences et des rapines que l'on reprochait îiux Grandes Compagnies.
Certains discours contre les Allemands s'expliquent aussi, quand on remarque qu'ils ont été prononcés pendant l'expédition de Gueldre, mais il n'est pas moins vrai que Froissarl leur est peu favorable. Ce qui l'irrite si fort contre eux , ce n'est pas seulement qu'ils se montrent
(•) Chron. IV, 63.
{')Chron. Il, 69.
('jCAron. I, 2,207;in, 42.
convoiteux, en s enrôlant au service de celui qui les paie le mieux ; c'est surtout qu'ils sont sans pitié pour leurs prisonniers, jusqu'à les charger de fers, jusqu'à les torturer, pour en obtenir de plus fortes rançons ('). Les An-
(•) Âllemans sont moult convoiteux, plus que nulles autres gens, et n'ont point pitié de nulluy, puisqu'ils en sont seigneurs, mais les mettent en prison estroites, et en ceps merveilleux, en bines, en fers, en grésillons et en autres atournements de prisons, dont ils sont de ce faire subtils, pour atlraire plus grand'rançon,et quand ils ont a prisonnier un grand seigneurou nn noble et vaillant homme, ils les emmènentavec eux en Bohême ou en Ostriche, en chastels inhabitables. Allez les querre là. Telles gens valent pis que Sarrasins. La grande ardeur de convoitise leur toult toute la connoissance d'honneur. Chron. III, 105. Les Allemands mettent leurs prisonniers en fers ou en ceps, quand ils les tiennent, pour at traire plus grand' finance. Maudits soient-ils! Ce sont gens sans pitié et sans honneur, et aussi on n'en devroit nul prendre à merci. Chron. I, 324. Les Allemands ne sont pas courtois l'un à l'autre; car mieux vaudront un gentil homme être pris des mécréans, tous payens ou Sarrasins, que des Allemands; car Allemands contraignent les gentils hommes en double prison de ceps de fer, de bines, de grésillons et de toutes autres prisons, hors de mesure et raison , dont ils méshaignent et affoiblissent les membres d'un homme, pour exiordre plus grand' finance. Au voir dire, en moult de choses. Allemands sont gens hors de rieulle de raison, et c'est merveille pour quoi nuls conversenl avec eux, ni qu'on les souffre à armer avec eux, comme François et Anglois qui font courtoisie, ainsi qu'ils ont toujours fait; ni les autres ne le feroient, ni le voudroient faire. Chron. II, l'J3. Cf. 1, 2, 50; III, 92 et 126.
glais et les Français n'agiraient point ainsi. De plus, les Allemands ont Tesprit lourd et rude ; ils sont « peu nour- < ris et induits à faire honneurs et révérences ('). » U semble que Froissart ne leur pardonne point d'avoir repoussé Jean de Luxembonrg et le sire de Goucy.
Les Ecossais rançonnent noblement selon l'usage des Anglais et des Français (') ; mais ils sont trop portés au larcin et au pillage , sans respect pour les traités ou les trêves, quand ils trouvent quelque avantage à les violer , et leur ignorance égale leur mauvaise foi. C'était encore l'usage au temps de Froissart de citer comme offrant l'excès de la pauvreté et de la misère , les hommes des clans qui faisaient un bruit si effroyable avec leurs cors et leurs tambours, et qui vivaient de chair à demi cuite et d'un peu de farine étendue sur une pierre rougie au feu (^). Saint Louis malade à Fontainebleau, disait à son fils : «Je
(•) Allemands de nature sont rudes et de gros engin, si ce n'est au prendre leur profit; mais à ce sont-ils assez experts et habiles. Chron. III, 62.
{')Chron. i, 2, 8.
(*) Et vous dis que Escots ont un usage que les hommes de pied sont tous parés de porter à leurs cols un grand cor de corne à manière d'un veneur, et quand ils donnent tous d'une fois, ils font si grand noise avec grand tabours qu'ils ont aussi, que on rouit bien bonder largement de quatre lieues angloises par jour et six de nuit; et est un grand esbaudissement entre eux et un grand effroi etesbahissement entre leurs ennemis... Il sembloit bien proprement que les diables d'enfer fussent entre eux et là descendus pour faire noise. Chron. III 124 Cf. ( hron. J, i, 14.
f amcroie miex que un Escol venist d'Escosse et gouver-
t nast le peuple bien el loialment que que lu le gouver-
«. nasses mal apertement (•). »
Au sud des Pyrénées, « les nobles et ceux qui s'appel-
€ lent gentils hommes » sont braves et généreux ; mais les populations, loin d'égaler celles d'Ecosse par leur courage, ne les rappellent que par leur pauvreté. Le comte de Foix disait que plus elles se sentent dénuées de tout , plus elles désirent le bien d'autrui. t De première venue
« les Espagnols sont de grant bobant , » mais dès qu'ils voient que leurs ennemis résistent, ils ploient, « et se
« sauve qui sauver se peut ; » puis tout est dit : il ne leur reste qu'à crier : « vive le fort ! vive le vainqueur ! » Cependant, si on les poursuivait dans quelque château, on voyait les femmes plus braves que leurs maris se presser au haut des créneaux, armées de pierres et de cailloux. Au Ferrol, elles repoussèrent les assauts du roi de Portugal, et Thomas de Triveth, réduit àlever le siège d'Alfaro, disait en riant à ses compagnons : « Véez les bonnes fem-
« mes! nous n'avons rien fait (').» Froissart ajoute que si par hasard les Espagnols avaient à combattre les Portugais, ils se faisaient honneur de mourir plutôt que de reculer. De leur côté , les Portugais étaient plus durs « selon la
« nature de leurs corps, » et les Espagnols les appelaient par injure t rudes comme bestes : > mais ils étaient éga-
(') Mémoires du sirede Joinville, p. 4. (') Chron. Il, 4i; 111, 48, 68, 70, 104.
lemenl « chauds et boiiillans, » et plus d'une fois ils triomphèrent dans des luttes acharnées (').
Froissarl reproche aux Italiens de la Galabre et de la Fouille , la paresse qui les éloigne du travail et de la guerre, et condamne le pays qu'ils habitent à la stérilité et à la conquête ('). Il dit de ceux qui habitent la Lombardie t qu'ils estoient riches, mais couards, convoiteux, « présomptueux, orgueilleux, peu sincères dans leurs pro- « niesses. » Il accuse également l'inconstance et la versatilité des communes du nord de l'Italie, dont Christine de Pisan traçait peu d'années après un si éloquent tableau. (')
Quant aux bourgeois des communes de Flandre qu'il a visitées, il résume les principaux caractères de leur puissance et de leur résistance dans quelques lignes trop remarquables pour qu'il ne faille les citer : « Il estoient si « bien d'accord que tous mettoient la main à la bourse « quand il besoignoit ; et se tailloient les riches quand il « estoit de nécessite, selon la quantité, et déportoient les « povres; et ainsi par cette unité qu'ils orent, durèrent- « ils en grande puissance. Toutes les villes estoient si en « une unité et d'un accord que on ne les en peut jamais «oster(4). » Cet hommage rendu par Froissart aux
(OC^iron. 111,21,29, 30,81.
(•) Et disent cils qui ont esté en Fouille et en Calabre, que pour la grand plcnté des biens qui abondent au pays, les gens y sont tous oiseux, et n'y font point de labour. Chron. Il, 137.
(3) Chrœi. I, I, 326; IV, 20, 47, 50.
1^) Chron. U , 121, 161. 11 fait la même observation en par-
communes flamandes n'a pas assez fixé ratlention. Et lui-même, dira-t-on, où se plaçait-il? Par l'esprit et par Tart de bien dire p.irmi les Français. Mais il a soin de faire entendre ailleurs qu'il ne prit ce nom dans le Béarn que parce que les Foissois ont le cœur tout français et que Tiisage est de désigner communément ainsi tous ceux qui parlent la langue d'oil ('). Sa véritable patrie à lui , ce n'est ni l'Angleterre , ni la France : c'est la terre de Hainaut , dont la France et l'Angleterre recherchèrent successivement l'alliance, et que ses comtes
lant des Ganiois : u Quoique en mautalent les uns contre les « autres , si vouloient-ils estre lout un pour défendre les «« franchises de Gand, et estoient si en unité que point dediffé- « rend il n'y avoit. nChron. 11,60. On retrouve une appréciation non moins impartiale des affaires de Flandre, dans les vers suivants d'Eustache Deschamps :
Le lyon noir, orgueilleux et félon, Qui sou bcstaii vouloit tout dévorer, Sans e^pargner buef, vache, ne mouton, Brebis, aignel, cerf, biche, ne sanglier, Qu'il ne feist destruire et estranglier. Lui ont requis loy, costume et usaige, Qu'il a voulu de tous poins refuser :
Pour ce cliacié Vont hors de son boscagc^.
l'envoy.
Prince, bcste royal est le lyon.
Dont il C6t pou. Doit avoir vision De seigncurir son bostail, s'il est saigc, Moiennement, sai^ trop d'exaccion.
Autrement fisl; c'est sa perdicion :
Pour ce chacié Pont hors de son boscage.
{']Clmm. m, 13,IV, 23, 40.
ne tenaient, assuraient les légistes, que de Dieu et du soleil , ou comme le disait en un langage plus chevaleresque le comte de Foix, que de Dieu et de leur épée.
Hanin de Hainaut, comme notre chroniqueur se nomme lui-même, dans le Buisson de Jonèce, n'avait-il pas aussi bien que le comte Aubert ou le comte Guillaume son indépendance à maintenir ?I1 reproche, il est vrai, aux Hennuyers d'ôtre orgueilleux et présomptueux, défaut commun du reste à tous les peuples de l'Europe ; mais il appelle le Hainaut un bon et doux pays, et voyez comme il est fier d'être né dans la cité qui en fut longtemps la capitale : « Si aucun quiert sçavoir, dit-il dans un manuscrit au- « j'ourd'hui perdu, qui est l'acteur de ce livre, je m'ap- « pelle Jean Froissart, natif de la bonne et franke ville de « Valenciennes (') » nobles paroles que sa patrie reconnaissante vient de faire graver aux pieds de sa statue : il appartient à ce que Valenciennes a de plus illustre aujourd'hui dans les arts de rendre un éclatant hommage il ce qu'elle eut autrefois de plus illustre dans les lettres.
( ) Froissart, excellent hislorieD, ne trouve rien de plus honorable pour se faire cognoistre, quedesedire natif decesteville; voilà comme il parle en la préface de ses histoires, escrites de sa main propre, que je garde en ma bibliothèque : El si aucun quiert sçavoir qui est Vactères [c'est-à-dire V acteur ou aulheur) de ce livre : je m'appelle Jean Froissart, natif de la bonne et franke
Ville de Valentiennes . Histoire de Valentiennes par Henri d'Outreman. Cette citation suffit pour établir que ce manuscrit n'a rien de commun avec celui qu'a public M. liuchon.
IV. Même impartialilé sur d'autres points. — Les nobles. — Les gabelles. — Les communes. — Le Pape. — Le clergé.
Froissart dit dans le premier livre des chroniques : « C'est pitié et dommage quand méchans gens sont au « dessus des vaillans hommes. » Rien n'est plus sincère , ni plus légitime que ce sentiment, car il entendit raconter aux chevaliers qui sauvèrent à Meaux la duchesse de Normandie, les périls de cette journée où les plus nobles dames de France se virent menacées de tomber au pouvoir d'une multitude furieuse. Mais Froissart ne veut point que « les vaillans hommes » abusent de leur autorité. Il est frappé du développement de l'organisation féodale en Angleterre, alors divisée en plus de cinquantetrois mille domaines, et conservant encore tous les souvenirs de l'oppression normande sur les classes inférieures issues des Saxons. « En Engleterre, dit-il, les nobles tien- « nent leurs hommes en servage , c'est à entendre que ils « doivent de droit et par costume labourer les terres des « gentils hommes, cueillir les grains, mettre en la grange, « battre et vanner , et par servage les faings fener , « la bûche couper et toutes telles corvées ; et doivent « iceux hommes tout ce faire par servage aux seigneurs. » Mais si les paysr\ns souffraient, comme on le voit trop par leurs nombreuses tentatives d'insurrection, il n'était point de pays où les classes industrielles et aisées prissent une si grand part au gouvernement de l'Etat. Un siècle
ne s'écoulera pas avant que Philippe de Gommines, exprimant Topinion que les rois sont plus forts quand ils s'appuient dans la guerre sur le consentement de leurs si.'jcts, ajoute : t Selon mon advis, entre toutes les seit gneuries du monde, où la chose publique est mieux « traictée, c'est Angleterre. »
Froissart ne blâme pas moins les princes qui ruinent le peuple par leur avarice et leurs exactions. Il rappelle les taxes établies en France pour Vexpédition de TÉcluse en disant : t Les tailles y estoient si grandes que les plus t riches s'en doloient et les povres s'enfuyoient. » -Si Galéas Visconti t se fit craindre trop plus qu'aimer, » les moyens auxquels il eut recours l'expliquent assez : t ce sont impositions , gabelles , subsides , dismes , qua-
t trièmes, et toutes extorsions sur le peuple Les ducs
« de Milan régnèrent comme tyrans. » Gommines a loué, entre tous les rois de France , Gharles V, comme n'ayant pas donné à ses successeurs l'exemple de l'autorité absolue h laquelle ils prétendirent depuis. Froissart, avant lui, place dans sa bouche ces belles paroles, les dernières qui s'échappèrent de ses lèvres déjà à demi glacées par la mort: « Des a\des dont les povres gens sont tant travaillés et « grevés, usez-en en vostre conscience, et les estez au plus t tost que vous pourrez, car ce sont choses qui moult « me grèvent et poisent. » En 1368, Tun des plus illustres protecteurs (le Froissart, le sire de Coucy, avait donné une charte aux habitants de ses domaines pour mettre un lenne h ces aiiciens usages de servitude « pour hayne de
t laquelle plusieurs personnes délaissent à demeurer en « nostre dite terre et par ce est grandement moins valat ble (•). »
Cependant , ni le dernier vœu de Charles V , ni le généreux exemple du sire de Coucy ne portent leurs fruits. Les gabelles restent , et les seigneurs font comme le roi , t car ils taillent le peuple à volonté, et, du temps passé, « ils n'usoient fors de leurs rentes et revenues. » Mais Froissart a soin de remarquer t que nulle taille ne cou- « roit dans le Hainaut, » et cette phrase nous rappelle qu'en i 364 , les bourgeois de Valenciennes refusèrent de payer les gabelles que voulait leur imposer le duc Awbert. € Si nous faisions, disaient-ils, ce qu'on fait à Paris « et en France, nous serions serfs, et un grand nombre de « nos tisserands quitteraient notre ville pour s'établir t ailleurs, et peut-être, comme nous avons lieu de le « craindre, ne verrions-nous plus cesser de semblables « exactions (*). » Tel est le langage que l'on parlait dans la patrie de Froissart.
Notre chroniqueur donne le nom de « saiges hommes» aux membres des états de 1356, aussi bien qu'aux députés des communes anglaises, en 1 387. Mais il ne faut pas confondre les communes de France avec les Bonshommes et les Maillotins, ni celles d'Angleterre avec Wat Tyler et Jack Straw.
(') Ordonn. des rois de France, V. p. 154. (') Cent, de la Ghr. de Giiill. dcNangis, éd. de M Géraud,II, p. 350.
Gilles le Bel, qui reprcnluit ici sans doute ce qu'écrivit son père, observe que la Jacquerie fut dirigée à la fois contre les chevaliers et contre les yens communialZy et Froissart ajoute que, si elle eût réussi, «toutes communau- € tés eussent été détruites. »
Marcel qui compromit par un crime tout l'avenir du mouvement communal de 1355, en même temps qu'il déshonora un nom qui eût pu être célèbre à d'autres titres, Marcel publiant son apologie vingt jours avant l'attentat qui doit expier d'autres attentats, éprouve luimême le besoin de protester contre les désordres de la Jacquerie : * Plaise vous savoir, dit-il, que lesdites choses « furent en Beauvoisis commencées et faictes sans nostre « sceu et volonté, et mieuls ameriens estre mort que avoir « apprové les fais. » Et parlant de Paris, il se plaint d'y être menacé « par grant commocion des menus. »
De même, en Angleterre, on voit le maire de la commune de Londres au premier rang des adversaires de Wat Tyler. Aussi Froissart, qui a si vivement flétri les excès de Tyler, place-t-il dans la bouche des députés (l('s villes anglaises, ces nobles paroles : a Justice est de « tenir et garder son peuple en droit, et de lui donner « voie et ordonnance que il puisse vivre en paix. » L'honneur du règne d'Edouard 111, ce qui perpétua sa mémoire (it lui assura de longs regrets, c'est qu'il se fit aimer de son peuple, en l'illustrant au dehors par des victoires, en le maintenant au dedans dans ses franchises. « Le roi « Edouard,dit Froissart en moins de mots, avoit l'amour
« de tout son peuple franc et vaillant. » Ailleurs, il loue les bourgeois des villes d'Aquitaine, qui même sous la domination anglaise, se tenaient pour « francs et libéraux. » Dans les questions religieuses , même impartialité , même amour de la vérité. Froissart a été à Avignon le témoin de la décadence de Tautorité pontificale ; il a vu de près les auteurs de ce schisme, dont Wenceslas s'entretenait tristement avec lui, et il arrive à se demander comment le monde chrétien pourra s'amender et se Corriger, si on lui en donne aussi peu l'exemple :
Comment donc venroit-on à chief
De ce monde moudifier,
Quant nous véons que son droit chief
Ne se veult pas purefier,
Et par ce point fortifier
De ses membres ne se pourront
Ceulz qui plus dignes et nobles sont,
Ne jà n'y aront vray secours,
Se vérité n'y a secours.
... N'esl-ce pas grans eunoys Qu'on voit des prélas varier Et le char d'or fin forvoier (')?
Sans adopter toutes les opinions de frère Jean de la Roche Taillade, il reproduit ce véhément apologue de l'oiseau qui, pour s'élever plus haut dans les airs, se fait donner quelques plumes de tous les autres oiseaux,
(') Trésor amoureux. Cf. Chron. III, 27 et IV, 36. II. 12
et Ton sent bien que , comme lui, il eût dit aux cardinaux : t Les hauts princes terriens vous ont donné ies « richesses pour servir Dieu , et vous les dépensez et c aliénez en orgueil, en bobant, en pompes et en superc fluités. Que ne lisez-vous la vie de saint Sylvestre? »
Si Jean de la Roche Taillade s'élevait contre le siège d'Avignon, Jean de Va rennes, ancien chapelain de saint Pierre de Luxembourg, qu'on nommait l'auditeur de Saint-Lié, le défendait par ses prédications. Lorsque Froissart en entendit parler, on le lui dépeignit comme un pieux ermite, qui priait sans cesse et jeûnait tous les jours. Il eût pu être cardinal et méritait d'être pape, répétait-on autour de lui, mais Froissart ne plaçait pas une confiance entière dans la sincérité de ses prédications. En effet, l'auditeur de Saint-Lié, voyant que l'on ne se hâtait pas de le faire pape , prêcha que l'Eglise étant frappée de viduité, il n'y avait plus d'autre pape que Je- . sus-Christ. Il attaquait avec force le luxe des prélats, qu'il accusait d'oublier les études et les lettres, pour se livrer aur plaisirs de la chasse, et dans ses discours, il disait ce que répétera plus tard sous une autre forme Martial d'Auvergne :
En lieu de librairie Qu'y a-t il donc? Une fauconnerie, Et où estoient perchés vœux et flambeaux, Ils ont juché maintenant les oyseaux.
Quand du haut de la chaire, il criait : au loupi tout
le peuple se levant, comme pour voler à la défense du bercail menacé, poussait le même cri. Gerson a comparé Jean de Yarennes à Jean Huss. Il faut ajouter que Tarchevéque de Reims, Gui de Roye, qu'il désignait par ses accusations, était le fondateur du collège de Reims, à Paris, et avait fait composer ou traduire un livre, alors fort renommé, le Doctrinal aux simples gens.
Si, en Angleterre, Richard Stury et Chaucer, ces deux amis de Froissart , se montrèrent favorables aux premières prédications de Wyclef, il ne faut pas oublier que ceux qui désiraient le plus vivement la réforme dans la discipline deTÉglise, surent s'arrêter, quand des voix séditieuses ne respectèrent plus ni les dogmes, ni l'autorité religieuse ou temporelle. Voyez comme Froissart s'indigne, quand le plus violent des disciples de Wyclef, « ce € fol prestre de Kent qui s'appeloit Jean Balle, » prêche •au cimetière la destruction de la noblesse et la communauté des biens. « Mieux vaulsisl, s'écrie-t-il, que dès la « première fois, il eust esté condamné à tousjours en « prison. » L'archevêque de Cantorbéry se laissait trop aisément entraîner à lui pardonner. Une plèbe furieuse, conduite par Jean Balle, ne l'en massacra pas moins, au moment où il venait de célébrer la messe devant le roi. Pour Jean de la Roche Taillade, comme pour Jean de Varennes ou pour Wyclef, tout se résume dans cette parole de Jean de Gerson : Potest finis primus^ apparere bonus et salubris et devotuSy qui tandem prolahitur in multiplicius scandalum.
Froissart apprécie d'ailleurs avec sagesse Thisloire du siège pontifical d'Avignon. Il comprend trop bien que les princes, en échange de leurs bienfaits , imposaient au saint siège une tutelle qui ne laissait subsister ni liberté dans l'élection, ni liberté dans l'exercice de l'autorité, et il ne fallait point s'étonner de voir les pontifes, créés et dominés par les princes, ressembler trop souvent aux princes : tOr, regardez et considérez la grand' subjection c où l'Église se boutoit et abandonnoit, quand eux qui t francs estoient ou dévoient estre, se soumettoient en- « vers ceux qui prier les dévoient (*). » Lorsque Froissart ajoute que le clergé, par ses conseils, « exhorte les seigneurs « à faire ce qu'ils font , sans quoi vivroient comme « bestes , » on se souvient que le clergé unit la cause des lettres à celle de la religion. Les mots : t Science et « clergie, » sont synonymes. Froissart, clerc et chroniqueur, ne s'attribuait-il pas, à ce double titre, la noble prérogative de rappeler aux soigneurs, ce qu'exigent d'eux leur honneur et leurs devoirs?
(') Chron. IV, 36. Le pipe Clément, voulsist ou non, n'avoitau royaume de France d'autre puissance que celle qu'on lui consentoit à avoir. Chron IIÏ, 27. Plus tard, les cardinaux qui avaient élu le cardinal de Luna, firent remontrera Charles VI, M que le pape que créé avoient, estoit en création de papalilé « par condition telle, s'il plaisoit au roi de France, il y demeu- « reroit ou on l'osteroit; et se mettroient les cardinaux en con- « clave et en esliroient un à la plaisance du roi. »>
V. L'imagination — Ce que Froissarl en (end par ce mot — Alliance de Souvenir et dlmagination.
Nous nous sommes arrêté trop longtemps à démontrer Timpartialité de Froissart ; nous chercherons à racheter Fennui de cette dissertation, en analysant rapidement un mot qu'il suffit de prononcer, pour exprimer Tune des facultés les plus brillantes et les plus vives de Tespril humain, l'imagination.
Si, comme le dit Froissart dans un de ses poèmes, Souvenir est l'horloger qui chez l'homme met tout en mouvement , c'est l'imagination qui maintient et étend davantage cette admirable activité. Froissart la choisit pour juger ses débats poétiques, et il nous dit :
En imaginations, Est tout mon cœur.
Jusque-là, ce mot semblait réservé à la poésie; Froissart le fit entrer dans la chronique : « Selon l'imagina- « tion que j'eus, dit-il, je pris, légèrement la peine et le tra- « vail, car qui volontiers fait et entreprend une chose, il « semble qu'elle ne lui coûte rien. » L'imagination ne crée plus des fables, dont la seule règle est une fantaisie ou un rêve. C'est le travail rapide et facile d'un esprit heureusement doué , c'est en môme temps un sentiment
ferme et clairvoyant , dont les rois et les capitaines ne
peuvent pas plus se passer que les chroniqueurs ('), qui, pour les uns, est synonyme d'habileté et de prudence, et qui , pour les autres, exprime une appréciation nette et vive de tout ce qu'ils ont sous les yeux. Si la mémoire sert fidèlement la vérité, l'imagination vient à son aide, en reproduisant les événements avec les passions et les émotions de tout genre, qui s'y associent au moment où ils s'accomplissent.
. . . Souvenir et retentive, Par pensée Imaginative , Ont mis Timagi nation En mon cœur (•).
Cette alliance du souvenir qui conserve les faits et les noms, et de l'imagination qui donne aux faits leurs couleurs et aux noms leurs caractères, ne conslitue-t-elle pas la réunion des qualités indispensables au chroniqueur?
(') Frois.sart donne répithète d'imaginatif au duc de Bourgogne comme à la duchesse de Brabant, à Richard II comme au comte de Foix, à Chandos comme à Duguesclin ou à Coucy.
(') Trésor amoureux, f". 59.