CHAPITRE V
CIRICTÈRE ORIGIHAI DES CEROmdllES.
L Éloge des clercs. — Froissart s*occupa-t-il d*aslroiioniie? — Auteurs grecs et latins qu'il cite. — Historiens de l'antiquité. — Hérodote. — Xénophon. — Thucydide.
H nous reste à examiner ce que ce chroniqueur, instruit par sa bonne souvenance des choses de son temps, et soutenu par son imagination si empressée et si habile à les reproduire, put devoir non plus à la mémoire et à l'imagination , mais à d'autres études et à d'autres souvenirs.
La clergie et la science étant, comme nous Favons déjà dit, deux mots reconnus synonymes au moyçn âge, il en résultait qu'un clerc était considéré, pour peu qu'il méritât ce titre, comme également instruit dans toutes les branches des connaissances humaines. « 0 gent bien conseil- « liée, s'écrie Christine de Pisan s' adressant aux clercs,
— uo —
« o gent eureuse! je dy à vous les disciples d'estudedesa- « pience qui, par grâce de Dieu et de bonne fortune ou de « nature, estes appliqués à encerchier la haultesse de la t clère resjoissant estoille, c'est assavoir sapience; pre- « nez diligemment che trésor, buvez de cette claire et « saine fontaine... car quele chose est à homme plus « digne que science ? Certes tu qui le désires et te y em- « ploies, tu as esleu glorieuse vie... Je ose tenir, quoy- « que nul die, qu'il n'est joie, ne trésor semblable à celui « de l'entendement. Si ne vueilliez resongnier nul labour « ou paine, vous champions de sapience, car se vous « l'avez et bien en usez, vous estes nobles, vous estes ri- « ches, vous estes tous parfais ('). »
Nous n'osons pas décider toutefois jusqu'à quel point Froissart apj)i'ofondit la théologie et s'il fut fort docte m utroque jure. Nous ne voulons même rien conclure d'une phrase où il dit qu'il appartient à un grand clerc de savoir « moult d'astronomie. » Ce qui nous intéresse davantage, c'est de rechercher les soins qu'il donna à l'étudo des lettres.
Froissart a écrit quelque part :
... Jeconcevoie en lisant Toute chose qui m'iert plaisant.
Et il n'eut pas songé à contredire la danioiselle qui lui disait :
{') Christine di* Pisan, Livre de policie.
. . Lire est un douls mestiers; Quiconques le fait par plaisance; Ne sçai aujourd'hui ordenancc Où j'aie mieuls entente et coer.
Mais si , dans sa jeunesse , il ne lisait que les romans et les traités d'amour, nous croyons qu'à un âge plus avancé il étudia quelques ouvrages plus sérieux, legs précieux de l'antiquité, que Charles V fit copier et traduire pour qu'ils ne se perdissent pas.
Il semble qu'on trouve dans les chroniques de Froissarl un écho d'Homère et de l'Iliade quand il compare à Hector le comte de Douglas défiant seul toute une armée ; il n'en est pas moins fort peu probable qu'il sût le grec mieux que ses contemporains ('). A défaut du grec, on peut affirmer que dans son enfance il apprit assez bien le latin.
Chez les Grecs, il cite Platon, Aristote et Orphée,
... Le premier qui fu sentans D'armonie les divers sons.
Chez les Latins, il semble préférer Dionysius Cato et Boèce. On sait de quelle autorité les distiques attribués à Caton jouissaient au moyen ûge. Quant à Boèce, le comte de Hainaut, Baudouin le Courageux, l'avait, dit-on, appris par cœur, et Froissart lui a consacré quelques vers
(•)0n voit par un mandement du duc d'Orléans qu'en 4395 un envoyé de lempereur de Conslanlinople ne put Irouverà Lyon personne qui comprît le grec.
du Trésor amoureux ^ où il le dépeint épris à tel point de Philosophie qu'il défiait Fortune.
Des poètes et des philosophes, Froissart descend jusqu'aux jurisconsultes du Digeste et de Vlnfortiat, quand, en souvenir de Papinien, il nomme Vavocat de la Rose, maître Papin.
Quant aux historiens de la Grèce et de Rome, nous ne pensons pas que Froissart les ait cités quelque part. Froissart, poète à une époque où une vague métaphysique dominait la poésie, étudia chez les anciens leurs moralistes aussi bien que leurs poètes; mais, en écrivant rapidement au gré de ses souvenirs et de ses inspirations les annales de son siècle, il ne se croyait pas tenu de connaître le traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire, et cependant il est dans Lucien telle page qui est aussi vraie pour Froissart que pour les anciens historiens de la Grèce, entre autres celle-ci : t II faut que l'historien « s'instruise par lui-même et n'accueille que des témoi- « gnages dignes de foi. Il faut, comme le Jupiter d'Ho- « mère, qu'il porte les yeux de tou's côtés, tantôt sur les « Thraces, tantôt sur les Mysiens; qu'il voie ce qui se « passe dans les deux camps, qu'il mette tout dans une « égale balance ; qu'il prenne part à la mêlée, qu'il fuie « avec les vaincus, qu'il triomphe avec les vainqueurs. « Son esprit doit être comme un miroir pur et sans tache, t qui reçoit les objets tels qu'ils sont, ne mettant rien du « sien qu'une expression naïve. » Toutes ces qualités se trouvent réunies chez Froissart.
C'est par une similitude de goûts développés sous Tempire des mêmes circonstances que nous pouvons expliquer ces rapports étroits qui, à un intervalle de dixhuit siècles, placent Froissart tout à côté d'Hérodote. « Froissart, dit le poète anglais Gray, est l'Hérodote de « son temps. >
Hérodote avait reçu dans l'antiquité le surnom de père de l'histoire. Froissart le mérita au moyen âge. Mais si . l'on préfère désigner sous le nom de chronique un récit naïf et facile dont le cadre est celui des souvenirs du narrateur, on peut dire aussi exactement qu'Hérodote est chroniqueur au même titre que Froissart.
Hérodote commence son histoire en disant qu'il se propose de célébrer les exploits des Grecs et des Barbares, et de préserver de l'oubli les événements mémorables ; dès les premiers mots de son prologue, Froissart annonce à peu près de même t qu'il veut traiter et recorder his- « toire afin que honorables emprises et nobles aventures € d'armes, lesquelles sont avenues par les guerres de « France et d'Engleterre, soient mises en mémoire per- ( pétuelle. »
Froissart proteste que, sans craindre et sans flatter personne, il est résolu à respecter toujours la vérité. Hérodote avait dit avant lui : t Lors même que mon senti- ( ment m'attirerait la haine de la plupart des hommes, je « ne dissimulerai pas ce qui me paraît être vrai. » Cependant Hérodote laisse parfois, comme Froissart, le -soin de juger les événements au lecteur : c'est ainsi qu'après
avoir rapporté Fopinion des Perses et des Phéniciens sur l'enlèvement d'Io, il ajoute qu'il ne décidera pas si les choses se sont passées de cette manière ou d'une autre Froissart répète sans cesse : « J'ai ouï recorder, je fus « informé. » Hérodote dit aussi : « Je dis ce que j'ai vu, t ce que j'ai su par moi-même, ce que j'ai appris par mes t recherches. » Si Froissart fit de fréquents voyages d'enquête et visita les montagnes de la sauvage Ecosse, Hérodote s'avança jusqu'aux froides régions delà Scythie. Hérodote, comme Froissart, rapporte ce qu'il a entendu raconter à Delphes, à Cyrène et à Gyzique, et on le voit tour à tour interroger les prêtres d'Hercule à Tyr et ceux qui, à Thèbes et à Memphis, conservaient le dépôt sacré des obscures traditions de l'Egypte. Hérodote fut salué par les applaudissements de la Grèce, d'abord aux jeux olympiques, où le plus bel hommage rendu à son génie fut une larme de Thucydide , puis aux Panathénées, où il avait pour auditeur ce peuple athénien, le plus prompt à saluer toutes les gloires et aussi à les oublier. Froissart fut admis dans les cours les plus brillantes, et il n'y eut de son temps aucun prince qui ne le comblât de ses bienfaits.
On a remarqué qu'avant Hérodote , la Grèce avait eu des histoires particulières de ses provinces ou de ses villes, et qu'Hérodote le premier avait fait figurer dans la môme histoire les annales de tout le monde civilisé de son temps. Cela n'est pas moins vrai pour Froissart.
Froissart et Hérodote curent de plus ce caractère
commun qu'ils peignirent Tantiquité grecque et le moyen Age , à l'époque où leurs destinées étaient complètes. Le premier, tout entier à l'enthousiasme de la lutte de l'Hellade contre l'Asie, vécut dans le même siècle que les Léonidas, les Miltiade, les Aristide, les Thémistocle. Froissart qui consacre ses récits à la sanglante rivalité de la France et de l'Angleterre , fut le contemporain des Bertrand du Guesclin et des Olivier de Clisson , des Jean Chandos et des Gauthier de Mauny . Hérodote et Froissart virent tous les deux s'achever celte ère de courage et de gloire. Vers le temps de la mort d'Hérodote, la prise d'Athènes par les Lacédémoniens marqua la décadence de la Grèce, et la mort de Froissart fut suivie de près par ce funeste traité de Troyes qui ouvrit aux Anglais les portes de Paris,
Enfin après Froissart comme après Hérodote l'histoire change de caractère. A une narration sincère et simple, mais quelquefois un peu diffuse, succède ce que nous appellerons volontiers l'histoire politique, où le récit des faits n'est plus qu'accessoire et où le texte s'efface devant un commentaire offert moins aux lecteurs qui aiment à apprendre, qu'à ceux qui cherchent à méditer. Elle affecte désormais une forme brève et concise , qui semble cacher la pensée pour inviter à en sonder la profondeur. L'historien ne se borne plus à rapporter le fait qu'il a vu ou qu'il a entendu raconter : il en fait l'objet d'un examen critique, dans ses causes aussi bien que dans ses résultats,
et cette appréciation personnelle lui donne une autorité H. \Ti
nouvelle , celle d'un juge supérieur aux hommes et au^ choses qu'il étudie. Voyez Thucydide, lorsqu'il résume en quelques mots la science du gouvernement, appliquée auxévénementsde son temps. Voyez Xénophon, lorsqu'il expose le système qu'il eût été le plus avantageux de suivre dans les diverses conjonctures dont il a été le témoin. Ace point de vue Philippe deCommines, né après la mort de Froissart, rappelle Thucydide et Xénophon , venus après Hérodote, car il s'appuie aussi, à ce qu'il nous dit, sur l'expérience qu'il doit à la politique , et ce rapprochement devient plus complet lorsqu'on observe que Thucydide et Xénophon furent exilés par ce qu'on leur reprochait de préférer les intérêts rivaux de Lacédémone à ceux de leur patrie, et que Philippe de Gommines le fut également, comme soupçonné de favoriser le roi de France contre son maître le duc de Bourgogne. Il faut aussi remarquer que Thucydide et Xénophon sont peu antérieurs à Philippe de Macédoine , et que le sire de Gommines fut le contemporain de Louis Xï. Or, ces deux époques retracent l'une et l'autre , un travail de destruction et de transformation, accompli plus parla ruse que par la violence , moins avec le fer qu'avec l'or , où la tumultueuse liberté des cités, républiques ou communes, s'effaça entièrement devant l'unité du pouvoir représenté par une main puissante et redoutée. Là s'arrête l'antiquité hellénique, aussi bien que cette autre antiquité qui s'éloigne chaque jour de nous et que nous avons coutume de nommer le moyen âge.
H. Historiens et chroniqueurs du moyen âge. — École anglonormande. — Villani. — Lopcz de Ayala.
A défaut des historiens anciens, Froissart cherchat-ildes modèles chez les historiens étrangers? parfois la distance des frontières tient lieu de celle que les siècles mettent entre les monuments des diverses littératures : maj(yr e longinquo reverentia.
Pendant son long séjour en Angleterre , Froissart eût pu approfondir les œuvres de cette grande école historique anglo-normande, qui remontait par son origine aux abbayes de Neustrie où vécurent Orderic Vital et Guillaume de Jumiéges, et qui avait pénétré avec la conquête dans les monastères saxons ; mais rien n'annonce qu'il ait jamais ouvert Guillaume de Neubridge, Guillaume de Malmesbury , Roger de Hoveden , Matthieu Paris , et tant d'autres excellents chroniqueurs, qui tout en gémissant sur les malheurs de leur patrie opprimée par les Normands, racontent la gloire acquise par les Normands sur les rivages lointains où les avaient conduits Robert Qourle-Heuse et Richard Cœur de Lion.
Froissart ne dut pas davantage aux historiens de l'Italie et de l'Espagne.
Il avait quinze ans lorsque Jean Villani mourut, et il put consulter le manuscrit de son histoire lors de son voyage à Florence en 1369, mais il n'y avait rien dans Villani qui pût séduire Froissart. Jean Villani qui a eu
de longues relations avec la plupart des contrées de TEurope , inscrit les dates , compte les morts qui ont succombé dans les batailles, enregistre les mariages comme lesnaissances, les ouragans comme les incendies. C'est un banquier florentin, portant sur son bilan quotidien le résumé de ses enquêtes et de ses informations, ou, pour mieux dire, c'est un marchand appréciant froidement et sans enthousiasme , la paix qui favorise le commerce ou la guerre qui l'anéantit. On trouve encore dans les pays que visita Jean Villani quelques chartes relatives à des contrats commerciaux assez peu importants, où il prend lui-même le titre de marchand et de bourgeois de Florence. (•)
Froissart avait aussi songé à demander au commerce ces beaux florins si recherchés, qu'on nommait les florins de Florence ; mais il s'en en était bientôt repenti , et nous nous en applaudissons. Si parfois le marchand eut donné une date plus exacte ou une énumération plus précise, combien n'eussions-noiis pas eu à
(') J'ai vu deux de ces chartes. L'une porte la date du 46 novembre 1308. Dans l'autre, qui est du 25 décembre 1306, Jean Villani , de la compagnie de Perurhe, reconnaît avoir reçu du comte de Flandre la somme de douze mille livres parisis , qu'il promet de faire remettre au Temple à Paris, conformément au traité d'Athies. Un autre marchand de Florence, Thomas Fin, était receveur du comte de Flandre , et on laccusa d'avoir gardé une partie de l'argent destiné au roi de France. Chartes conservées aux archives de Rupelmonde.
regretter l'absence de ces grandes qualités de la narration et du style qui distinguent le chroniqueur aussi bien que l'historien !
En Espagne l'on avait vu au xni* siècle Rodrigue Ximenès, archevêque de Tolède, écrire le récit des campagnes du roi de Gastille saint Ferdinand contre les Maures. Il raconte qu'il portait la croix au milieu des combats et qu'il exhortait le roi de Gastille à attendre avec confiance la victoire ou à se résigner à la mort. Ce fut aussi à saint Ferdinand qu'il dédia le livre de rébus Hispaniœ qu'il avait composé à sa prière, pour sa gloire et celle de son peuple : ad prœconlum vestrœ gentis et vestrœ fjloriam majestatis ('). Rodrigue Ximenès écrivait en latin, citant et imitant à chaque page les grands maîtres de l'autiquité classique. C'est au contraire en langue catalane que Ramon Muntaner, né peu d'années après la mort de Rodrigue Ximenès, compose l'histoire des rois d'Aragon et de leurs querelles en Sicile II commence sa chronique en racontant qu'un veillard vêtu de blanc lui est apparu et lui a dit : « Muntaner, lève-toi et fais un livre des grandes a merveilles dont tu as été le témoin ('). » Mais le plus célèbre chroniqueur espagnol est le grand chancelier de Gastille, don Pedro Lopez de Ayala, né en 1 332, cinq ans
(') Roderici Arch. Toi. de rébus Hispanièe llbri novem, prœfatio, ap. Rer. hisp. scriptores, p. 149.
(•) Muntaner, lleva sus e pensa de fer un libre de les grans maravellesquehas vistes. Ramon Muntaner, édition du docteur Karl Lanz, StuttgardI, 1844, p. 3.
avant Fi-aissart, et mort en 1 407, vers le memejtemps que lui. Ayant embrassé avec zèle le parti de Henri de Transtamare, ayant môme eu Thonneur de partager par dévouement pour lui la captivité de Bertrand du Guesclin, il fut un moment son ambassadeur près de Charles VI qu'il accompagna à la bataille de Roosebeke. Mais Froissart, qui reproduit les récits de don Juan Pacbéco, semble ne rien devoir à Lopez de Ayala, et la chronique deLopez de Ayala ne doit pas davantage à celle de Froissart. En effet Lopez de Ayala, qui avait traduit Tite-Live et Valère Maxime, y cherche aussi bien que Rodrigue Ximenès le modèle de ses narrations. Ce qui en fait le charme, c'est la beauté de la langue castillane qui reproduit si heureusement la pompe de la période latine ; c'est surtout cette heureuse opposition entre la dignité et la majesté du style et Fimpétuosité de ce feu chevaleresque qui ennoblit les discordes civiles de l'Espagne , et qui brille d'un éclat sans égal dans le tableau des combats livrés aux princes musulmans de l'Andalousie (').
Il nous reste à rechercher si Froissart suivit les traces des historiens français qui, écrivant dans la môme langue que lui, le précédèrent de peu d'années ou fureut ses contemporains.
(») On rencontre dans les actes de Rymer une charte du ^6 janvier 1391, teste no ili milite Pedro luppi de Ayala, domino de Sahnaterra : c'est le chroniqueur. Froissart ne le nomme même pas parmi, les seigneurs qui à Roosebeke gardaient le fivin du roi. Cf. Ayala, II, p. 164.