‹ FroissartChapitre 28 sur 42 · III. Historiens français. — Vîllehardouin. — Joinville · texte numérisé non relu

III. Historiens français. — Vîllehardouin. — Joinville

Villehardouin el Joinville appartiennent tous les deux à la Champagne : l'un est le contemporain de Baudouin de Constantinople ; Vautre, de saint Louis.

Villehardouin s'adresse directement à ceux qui désirent entendre le récit des guerres d'Outre-Mer. t Seigneur, « sachiez..., » dit-il en commençant et il répète plusieurs fois cette phrase. Il est sincère et proteste que « onkes ne « menti de mot à son escient, » mais on s^aperçoit qu'il cède ùTémotion des souvenirs qui le dominent, soit qu il montre les Vénitiens accueillant avec un long transport d'enthousiasme l'héroïque résolution de Dandolo, soit qu'il dépeigne le Bosphore « tout flori » de vaisseaux, et cette riche cité , « souveraine au dessus de toutes, » qui mirait dans les flots ses hauts palais et ses innombrables églises. Bientôt la lutte s'engage. Chaque journée à ses épreuves ; chaque combat, ses martyrs. Les événements qui se pressent et se multiplient , remplissent toutes les pages , car jamais TOrient, théâtre de tant de révolutions , n'en a vu do plus soudaines, ni de plus terribles : à peine y a-t-il place parfois pour quelques lignes où un caractère tendre et gracieux se mêle à une légère ironie. Quand il parle des dames grecques réunies au' palais des Blaquernes, il remarque « qu'elles estoient si richement atournées que « elles ne pooicnt plus. » Ailleurs, il dit à propos des discordes des croisés : « Ne vous esmcrveilliés mie se laïc

« gonl estoieiit en discorde, quant li blanc moine y es- « toient. » Si partout ailleurs le récit de Villehardoiiin est plein de larmes, c'est qu'il est dicté au milieu des périls. Les grandes luttes de la croix aux bords du Bosphore ne lui permettent pas d'écouter à son gré les douces inspirations , si chères à la cour de Champagne , de l'amour et de la poésie.

Tout au contraire, quand Joinville écrit , il est rentré dans son chûteiiu, et les dangers qu'd a courus ne sont qu'un souvenir qui ne se renouvellera plus. Aussi l'esprit français, cet esprit un peu léger , un peu enclin à la moquerie, qui peint admirablement l'aspect des choses et les lignes extérieures des mœurs et des caractères, se révèlet-il plus librement que dans Villehardouin. Joinville, qui s'associa à l'héroïsme de saint Louis et qui l'aima autant (|u'il le vénéra, est bien loin de cette abnégation, de cette fermeté inébranlable que le roi de France puisait dans sa conscience et dans sa foi. Voyez comme le pieux monar- (|ue lui reproche de ne pas mettre assez d'eau dans son vin, et comme il lui avoue qu'il trouve peu agréable de laver les pieds aux pauvres : il ne lui cache même pas qu'il se chargerait de trente péchés mortels pour éviter la lèpre. -Quand il réunit wSes feudataires pour la croisade, il passe avec eux toute une semaine « en festes et en ca- « rolles. » Il n'ose regarder son château en le quittant, il regrette bien plus son départ quand, le vent enflant la voile de son navire , il ne voit plus que le ciel et l'eau. A Chypre, il est assez disposé h imiter Villehardouin eu

allant chercher fortune à Constantinople ; en Egypte , il n'est pas de l'avis de son échanson qui l'engage à chercher le martyre, comme l'évoque de Soissons lui en donne l'exemple ; loin de là, il est si troublé qu'il ne trouve pas un mot à dire au religieux qui veut le confesser , et que sans y songer il fait gras le vendredi chez les Sarrasins. Mais s'il avoue lui-même ses faiblesses, c'est que tous l'ont

vu couvert de blessures, épuisé par l'épidémie, et ne cessant pas de combattre alors même qu'il ne peut plus porter d'armure. Il blâme , il est vrai , ses chevaliers qui , devant le cercueil du sire de Landricourt , causaient si bruyamment du mari destiné à sa veuve, qu'ils interrompaient l'office des morts , et tout en remarquant que dès le lendemain ils périrent eux-mêmes , il ne peut s'empêcher d'ajouter qu'il y eut six femmes de plus à remarier. Ce qui indigne Join ville . ce sont ces légers propos dans sa chapelle où, touchant lui-môme à sa dernière heure, il soutint dans ses bras son prêtre mourant qui achevait le saint sacrifice; nous croyons volontiers qu'il les eût tolérés partout ailleurs , et c'est au milieu de la mêlée que le comte de Soissons lui disait : « Séneschal , encore par- « lerons-nous de ceste journée es chambres des da- « mes. »

Le sire de Joinville, dictant un livre. Des saintes pa- « rôles et des bons faits du roi saint Looys, déclare avoir entrepris ce travail, « pour ce que cil qui les orront en « puissent mieux faire leur profit. » Né vingt ans après la moit do Geoffroi de Villohardouin, il avait également

cessé de vivre depuis vingt ans, lorsque Froissart reçut le jour à Valenciennes.

Froissai-t qui rend souvent hommage aux souvenirs du règne de saint Louis, encore pleins de force dans tout le cours du XIV* siècle, avait sans doute étudié la chronique du sire de Joinville, et son enthousiasme pour les croisades avait dû le porter également à lire dans le maréchal de Champagne le brillant tableau de la conquête de Constantinople. Il put même recueillir quelques traditions et quelques récits échappés aux scribes et aux copistes, de la bouche des descendants de ces pieux et illustres chroniqueurs.

Jean de Beaumont n^était étranger ni aux sires de Joinville, ni aux sires de Villehardouin. Le petit-fils de Thistorien de saint Louis, Henri de Joinville, que Froissart cite parmi les chevaliers français faits prisonniers à Poitiers, avait pour femme Marie de Luxembourg. D'autre part, Isabelle de Villehardouin avait épousé Florent de Hainaut, oncle de Jean de Beaumont : elle habita le château d'Étreungt, aux bords de TEscaut, et c'était là peutêtre que Ton conservait ces manuscrits de la chronique du maréchal de Champagne, que l'on croit avoir été écrits près de Valenciennes, parce que la chronique de Henri de Valenciennes s'y trouve jointe.

Froissart retrouva plus tard d'autres souvenirs de la croisade d'Egypte chez le nouveau seigneur de Beaumont. Gui de Blois avait pour aïeul Gauthier de Chûtillon, qui arrachait de son armure les flèches des Sarrasins ,

dont elle était couverte, et qui se dressait sur ses étriers, tendant son épée en avant, et criant de toutes ses forces : « Ghastillon ! chevalier ! Où sont mi preudommes ? »

Froissart eût pu emprunter anx belles pages que Villehardouin consacre à Dandolo, quelques traits de son tableau de la mort du roi de Bohôme qui, pas plus que le doge de Venise, « ne véoit goutte. » Il lui eût été aisé de comparer la croisade du duc de Bourbon à celle de saint Louis, qui fut seigneur de Carthage, quelques jours avant de mourir sur la cendre (*). Mais la rapidité de ses enquêtes et de ses récits ne lui laissaient pas le loisir d'en franchir les limites ou de les prolonger par des digressions.

Il se borne à placer dans la bouche de l'ambassadeur portugais Laurentien Fougasse, une phrase assez obscure sur les anciennes chroniques de Gharlemagne. S agit-il des chroniques que le comte de Hainaut, Baudouin V, fit, dit-on, chercher dans toutes les abbayes de France? N'est-il question que de la chronique de Turpin, à la*quelle Froissart paraît faire allusion, en parlant des murailles de Carcassonne? Ceci est le plus probable.

Il n'est qu'une seule source, à laquelle Froissart, guidé partout ailleurs par ses propres informations, ait puisé, sans s'en cacher. C'est la chronique de Jean le Bel.

(') Dominas Cartbaginis, dominas totias région is. Epist. Pétri de Condei.

IV. Jean le Bel. — Carpclère distinct des diverses parités de son récil. — Jacques de Douglas. — La comtesse de Salisbury.

Froissart s'exprime en ces termes : « Je Jean Froissant « commence à parler après la relation de monseigneur * Jean le Bel Jadis chanoine de Saint-Lambert de Liège, » et il ajoute ailleurs : « Je me veux fonder et ordonner sur « les vrayes chroniques, jadis faites et rassemblées par « vénérable homme et discret seigneur monseigneur « Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liège, qui « grand cure et toute bonne diligence mist en ceste ma- « tière et la continua tout son vivant, au plus justement « qu il pust. » Cette narration devait inspirer un grand respect et une légitime confiance à Froissart, pour toute la période antérieure à ses propres enquêtes, car c'était cette partie qui avait été rédigée sous les yeux du sire de Beaumont ('). En effet, Jean le Bel semble avoir commencé sa chronique, lorsqu'il revint avec le sire de Beaumont de la guerre d'Ecosse; il y avait pris lui-même une part active, et lorsqu'il s'écrie : « Nous aviens todis nos « chevals ensellés, nous dormiensdel nuit tousarmeis, b

(') « Comme celui qui vu les avoit... Chron. I, i, 44. Froissart ajoute: «Monseigneur Jean le Bel fut moult ami à monseigneur c. Jean de Haiuaut, par quoi il put delez luy voir et connoistre « plusieurs besoignes. »

il se montre encore tout animé de la chaleur de la lutte et de l'enivrement du triomphe.

Dans ce tableau des prouesses de la chevalerie, figure

un fait de l'histoire contemporaine qui, jusqu'à nos jours,

a conservé tout son éclat ; mais il faut, pour comprendre

l'admiration qu'il excita au moyen âge, placer ici une

anecdote peu connue. Nous aimons à lire dans Jean le

Bel, à qui Froissart lésa empruntées, ces belles paroles d'un

roi d'Ecosse qui, au moment de mourir, appelle un de

ses plus nobles amis et lui dit : « Je vuelh (nous copions

< Jean le Bel) que aussitost que je suy trespasseis, que

« vous prendés mon cœur et si le portés avec vous , por

« présenteir au saint-sépulcre, là où Nostre-Seignour fut

« ensevely, puisque li corps n'y puet alleir. Et y allés à

« noble compagnie et force, et faites savoir par tout pays

« que vous portés avecque vous le cœur liroy Robert d'Es-

« coche. » Et le sire de Douglas, chargé de ce legs pieux,

croit ne pouvoir mieux faire, que d'aller mourir, en

combattant les Sarrasins de Grenade, le cœur de Robert

Bruce placé sur le sien. Si, après plus de quatre siècles,

nous nous sentons émus à ce tableau, combien ne frappa-

t-il pas plus vivement des hommes qui avaient entendu

tant de fois raconter les exploits du roi d'Ecosse, et qui,

chaque jour aussi , rêvaient aux pèlerinages lointains et

aux guerres saintes.

Que de souvenirs ne devaient pas réveiller ces chroniques lues à Beau mont ou à la Salle le Comte à Valen-

cieimes, devant Jean de Hainaut dont Edouard 111 avait II. \\

réclamé avec instance le secours contre les Ecossais, et qui avait courageusement porté sa bannière au delà de la Tyne, « par bruyères, par montagnes et par vallées! » Autour de lui se pressaient les sires d'Antoing, de Ligne, de Vertaing, d'Aubrecicourt, de Potelles, de Villiers, de Hennin, d'Estourmel, de Sémeries, en un mot tous ces chevaliers qui avaient traversé la mer avec lui, t en « grand désir de servir leur maistre. »

Là aussi brillaient deux princes dignes d'appartenir à la même maison : Tun était le comte Guillaume de Hainaut, Vautre, son oncle, Jean de Luxembourg, roi de Pologne et de Bohême. Le roi de Bohême devait faire revivre ce miracle de Thonneur chevaleresque, en priant ses chevaliers de conduire non le cœur, mais le corps de leur roi infirme et frappé de cécité, assez avant pour qu'il pût tomber l'épée à la main. Le comte de Hainaut, plus jeune et non moins intrépide, supplia Jean de Beaumont de se charger du gouvernement de ses Etats tandis qu'il irait combattre les Sarrasins de Grenade, et venger Bobert Bruce et le sire de Douglas. Ceci se passait le 20 mars 1342, et l'on conserve encore aujourd'hui, aux archives de la trésorerie du comté de Hainaut à Mons, la charte par laquelle Guillaume de Hainaut établit le sire de Beaumont haut et souverain de tous ses pays pendant le voyage qu'il a le dessein d'entreprendre contre les Sarrasins de Grenade (') .

(') w Comme nous ayèmes empris et en pourpos, s'il plaist

Ne faut- il pas reconnaître dans cette héroïque détermination l'influence des récits de Jean le Bel? L'histoire ne conserve pas seulement le récit des grandes vertus et des nobles dévouements : combien de grandes vertus et de nobles dévouements n'eussent jamais existé si l'histoire n'en avait offert l'exemple et le modèle t

Cependant la chronique de Jean le Bel ne s'arrêtait pas là. La dernière partie avait été écrite quand le sire de Beaumont, privé de la pension que lui faisait Edouard III, s'était réconcilié avec Philippe de Valois , et, à défaut d'un récit oculaire, elle n'offrait plus que des bruits frivoles ou odieux, avidement recueillis par des passions hostiles ; mais Froissart trouvait pour cette période, dans ses propres souvenirs, l'élément d'une protestation énergique en faveur de la vérité.

Ainsi, Jean le Bel avait inséré dans sa chronique un récit où le roi d'Angleterre est représerité errant au milieu des ténèbres dans les galeries du château de Salisbury, tout entier à sa passion et recourant, pour la satisfaire, aux plus infâmes violences, bâillonnant sa victinie, la frappant au visage jusqu'à faire jaillir le sang... Telle n'était pas la doctrine de l'amour chevaleresque, comme la comprenait Edouard III et comme l'enseigne Jean Froissart. Aussi a-t-il grand soin de réfuter et de dé-

« Dieu, d'aleren Grenate...»Le même jour, le comte deHainaut rendit au roi de Bohême les terres d'Aymeries et de Pons, qui avaient été engagées à Jean de Beaumont.

mentir celte accustition, qui Tindigne si légitimement : «Vous «ivez bien oy parler, dit-il, comment li rois « englès fu énamourés de le comtesse de Sallebrui : tou- « tefois les cronikes de Jehan le Bel parollent de ceste « amour moins convignablement que je ne dooie faire, « car, se il plaist à Dieu, je ne pense jà à encoupper le « roy d'Engletcrre, ne le comtesse de Sallebrui de nul « villain reproche... Je vous di, se Dieux m'ait, que j'ay « moult repairiet et conversé en Engleterre, en Tostel « du roy principaument et des grans seigneurs de celui « pays, mèsioncques je n'en oy parler en nul villain cas.» De plus il fait remarquer que le comte de Salisbury servit avec fidélité et avec zèle la cause d'Edouard III pendant toute sa vie.

Froissa rt se proposait de répondre par cette affirmation à l'allégation toute contraire de Jean le Bel, traduite dans ce passage de Zantfliet où l'on raconte que le comte de Salisbury, après avoir reproché à Edouard 111 son odieux attentat, alla mourir en Espagne en combattant les infidèles (').

(») « Conjux omnem commissœ rei pundit onJinem, illatum M stnprum vioientum. Ille, utpote vir peispicax.perpendens sni « imbellicitatem in expetendo vindictam, et ignominiœ gravi- « tatem, I.ondoniam properat, régi qii;im pcrpessiis est infa- « miam an vilipendinm explanat, bénéficia et obsequia iilata «i improperat,landemque mœstus Angliœ valedicens, transfielaf M in Hispanias. «

Zrinffliet, à qui appartiennent ces li.anes. dcsipne assez riai-

11 est assez étrange que cette comtesse de Salisbury, qui montra tant de courage contre les Écossais et qui ne

rement Tau leur de ce récit eo disant ailleurs à propos de la bataille de Crécy : « Isqui banc scripsit historiam in vulgari, ip- « sam de verbo ad verbum didicit ex ore domini Johannis de M Hannonia. ^ Le manuscrit des Livres de Baudouin d'Avesnes, qui tient au château de Beaumont par les mêmes liens que la chronique de Jean le Bel, présente les mêmes faits plus brièvement, mais sous le même aspect, et la source peut fort bien avoir été la même. (Voyez le ms. n» 4^129 de la Bibliothèque de Bourgogne, fo 46 v^.)

L'examen de la chronique de Zanttliet nous permet, croyonsnous, d'y retrouver l'œuvre hislorique de Jean le Bel, non avec tous ses détails, mais au moins avec ses véritables limites et citée parfois assez fidèlement pour que Ton puisse en reproduire intégralement certains épisodes. 11 résulte de cette comparaison des textes que Froissart suivit {tn Vaccroissant et en la multipliant) la relation de Jean le Bel jnsquVn 4356 ou même jusqu'au commencement de Tannée 1358 ; car s'il raconte la journée de Poitiers d'après le témoignage des chevaliers français et anglais qui y assistèrent, il recourt encore, pour l'année suivante, à la chronique de Jean le Bel, en rapportant les troubles qui agitaient la France.

Nous mettrons en regard le texte de Zantfliet traduit de Jean le Bel et celui de Froissart, en nous bornant aux faits principaux du récit.

Regnum Frnnriœ diHpnnebatur per Si se accordèrent que les prélats éli- XXXVI élégantes viras electos de con- roient douze personnes bonnes et shsensu trium statuum regni, videlicet gcs , les barons et les chevaliers douze cleri, nobilium 'et p'jpularium : ita autres, et les bourgeois douze en autcle quod de unoquoque statu XII deputati manière... Us requirent au duc de Norsint... et reqtiisitus ab eisdem dux maudie qu'il fust saisi du chancelier le Normanniae ut cancellarium régis, roi son pcre,de mon8e.l%tv<î.rw '^sJçjtxv.^^

fut pas moins célèbre par sa grâce et sa beauté, naît laissé, en quelque sorte, aucune trace dans les travaux

Robertum de Loris, Simonem de Bussi, Lorris et des autres maistres des comp-

ceteros qitoque qui receptores patrie tes dudit roi ; mais ils s^en allèrent en

8ui fueranty caute custodiret, sed illi autres régions demeurer.

ad exteras declinaverunt regiones. Après ce, les trois états firent forger

Insuper novi aurei facti sunt qui nouTelle monnoie en fin or que on ap-

dicti sunt m^tones... peloit moutons.

Eodem tempore, regnum Francorum, ^n ce temps s'éleva une autre com-

permittente Deo, datum est in direp- pagnie d$ brigands, et roboient tout le

tionem cunctis prœdonibus tnfer flu- pays entre la rivière de Seine et la ri-

vios Sequanam et Ligerim, adeo quod vière de Loire ; par quoy nul n'osoit

nullus tute egredi posset a Parisius aller entre Paris et Yendosme, ni entre

usque Aurelianis aut vrhem Vindoci- Paris et Orléans ; et avoient fait un ca-

nensem, propter metvm prœdonum qui pitaine que on nommoit ((u$a. ITautre

sibi capitaneum praefecerant Rufinum part au pays de Normandie sur la ma-

nomine. In riparia Normanniae alter rine avoit une plus grande compagnie

prœdo dictus Rohertus Canote totam de robears, desquels Robert CaQoliees-

illam maritimam infcstabat. toit Je chef.

Suivent dans Zantfliet trente lignes relatives aux complots du roi de Navarre, d'Etienne Marcel et de Jean de Pecquigny, que je ne retrouve pas dans Froissart. Marcel y est dépeint en ces termes : Quidam plebeius^ céleris pertœsis qui secum depu^ tati fueranl, solus assumpsit guberna tionem reddituum rega-- Hum, nec ausus ei fuit quispiam contradicere ob multitudinen} complicum. etc.

Juxta civitatem Belvacensem sur- Aucunes gens des villes champeslres

rexit secta rusticorum asserentium s>ssemblèrent en Beauvoisin ;el dirent

omnes nobiles, barones et milites regni que tous les nobles , cbevaliers et

traditores esse et propterea omnes esse écuycrs tmhissoionl le royaume el que

trucidandos... Nobilem virum vervto ce seroit grand bien qui tous les détrui*

imponentes, mactaverunt... Sed illus- roit .. Us tuèrent un chevalier el bou-

très quidam viri inandaverunt arnicas lèrenl en une brociie... Les gentils

suos in Ilnnnonia, Drahantia, Uasba- hommes raandèrenl secours k leurs

nia. iimisen Hainaul, en Brabanl, en Hea-

des généalogistes et dans les pedigrees anglais. Non-seulemenl son honneur a été l'objet des controverses les plus

A partir du combat de Meaux, les deux textes D'offrent plus de rapports. Mais l'on peut, croyons-nous, suivre dans la traduction de Zantfliet la narration plus ou moins mutilée de Jean le Bel jusqu'en 1368, ce qui justifierait la phrase de Froissart, qu'il continua sa chronique « tout son vivant. »>

Un fils de Jean île Bel, nommé Gilles et chanoine comme lui, écrivit une chronique générale, assez peu intéressante, qui se termine en HOO. Nous l'avons retrouvée parmi les manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne. C'est un volume de cent trente feuillets qui finit par des prophéties, mais elles semblent assez mal inspirées, car au moment même où la folie de Charles VI était complète et sans remède, il annonçait qu'un roi de France nommé Charles, « prince très-bialz, grans et bien tailliés, » ceindrait à Rome la couronne impériale et irait ensuite la déposer à Jérusalem sur )a montagne des Oliviers. C'est là sans doute ce qu'un ancien héraldiste liégeois appelait les resve^Hes de Gilles le Bel.

Enfin M. Buchon a imprimé sous le nom d'un Jean le Bel, qui aurait été le petit-fils du chroniqueur loué par Froissart, une chronique de Richard II, mais le prologue où ce nom figure n'est qu'une grossière interpolation, fort aisée à expliquer.

Froissart commence ainsi sa chronique dans le manuscrit de Valenciennes :

« Affin que les grans fais d'armes qui, par les guerres de « France et d'Englelerre, sont avenus, soient notablement mis w en mémoire perpétuelle, par quoy les bons y puissent prendre « example, je me veul ensonnier de les mettre en prose. Voirs ^< est que mess/re Jean li Biaux. jadis canonnes de Saint-Lam- " bert de Liège, en grosîja en son temps aucune chose. »^

vives, mais son nom même a été abandonné aux discussions. Tandis que les érudits anglais rappellent Catherine et la font fille de lord Grandisson ou de lord Graflon, Froissant, Jean le Bel et tous les chroniqueurs contemporaints la nomment uniformément Alix, et Fauteur du poëme du Vœu du Héron dit expressément qu elle était la fille du comte de Derby. Si ceci s'appliquait à Henri de Derby, depuis duc de Lancastre, Alix de Salisbury serait peut-être la fille d'Alix de Joinville et la petite-fille de l'historien de saint Louis. Mais il s'agit ici de Thomas de Derby, décapité en 4311. Alix devait son nom à sa mère,

Et voici Vincipit de la chronique de Richard II qui se trouve placée à la suite de celle de Fioissart dans ce même manuscrit de Valencieiiues :

w Affin que les graiis fais d'armes et les (jrans trahisons qui, « par les guerres de France et d'Englelerre, sont advenues, « soient notablement mis en mémoire perpétuelle, parqtioy les « bons puissent prendre exemple, je messire Jean le BenUy jadis ^< chanoine de Saint-Lambert de Liège, ay mis en prose ce petit « livre. »

Le JE est une addition bien malencontreuse ; mais nous ne savons si elle l'est plus que ces mots Qrans trahisons introduits ici sans qu'on ait modiflé la phrase : pur quoj/ les bons puissent prendre exemple.

Nous avons établi ailleurs (dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique) que l'auteur de ce travail esl l'un des ronlinuateurs des chroniques de Baudouin dAvosnos, nommé Creton. Quant an poème que M. Burhon a publié à tort sous U» même nom, car h' récit vest tout différent, nous en avons déji dit quelques mots dans le volume précédent, p. '235.

Alix de Lacy, fille du comte de Lincoln et de Marguerite de Salisbury, dernière héritière des comtes de Salisbury * qui remontaient à Gauthier d'Evreux , l'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, et qui, de génération en génération, transmirent à leurs fils le privilège de la gloire des armes, à leurs filles celui de la beauté. Au xn" siècle, Harvise de Salisbury fut si célèbre par ses charmes que le comte du Perche manqua pour elle au serment qu'il avait fait de ne pas se marier, et, dès qu'il fut mort, on vit Robert de Dreux, frère du roi Louis VII. rechercher et obtenir à son tour la main d'Harvise. Pendant le siècle suivant, quel fut le chevalier dont le courage égala celui du comte de Salisbury, Guillaume Longue-Epée , qui trouva la mort au milieu des infidèles à la bataille de Mansourah (')? Guillaume Longue-Epée, aïeul de la belle Alix qu'aima Edouard lll, était lui-môme le petit-fils de Henri II et de la belle Rosemonde ().

Froissart, dans le manuscrit d'Amiens, a soin de dire

qu'Alix avait recueilli le comté de Salisbury, mais que,

jusqu'à son mariage, le roi Edouard « le retint en sa

« main (^). » Elle était donc orpheline. Rien de ceci n'a

(•) Voyez dans les Contes, Dits et Fabliaux de M. Jubinal le Dit du bon IVi/Iiam longespée

(') On Irouve dans les actes de Rymer une charte du 24 octobre 1334 relative au château de Woodslock : de caméra Rosamundœ instauranda.

(') V» Madame Aélis dont il tenoit la terre en sa main. « Ms. d'Amiens, ch. 173. ^« Qua^fl îe loi maria Guillaume deMontagu,

été remarqué ni par les historiens, ni par les généalogistes.

Il est intéressant d'opposer le récit de Froissart à celui de Jean le Bel : nous verrons aisément de quel côté se trouvent la justice et la vérité.

Dans le poëme du Vœu du Héron, qui a toute Timportance d'un document historique, puisqu'on l'attribue à un ménestrel attaché à Robert d'Artois, ce prince, avant de s'adresser aux chevaliers de la cour d'Edouard, arrive près de Guillaume de Montagu, et le prie de joindre son vœu à celui que vient de prononcer le roi d'Angleterre. Guillaume de Montagu lui répond qu'il sert une beauté cruelle, et qu'il la requiert seulement de placer l'un de ses doigts sur son œil droit, qui restera fermé jusqu'à ce qu'il ait pénétré en France. « J'en p resterai deux, » dit Alix de Derby, et elle ajoute :

Je veu et promès à Dieu de paradis Que je n'aray maris, pour homme qui soit vif, Pour duc, conte, ne prinche demanne, ne marchis, Devant que chiex ara tous les points acomplis Du veu que pour m'amour a si hault entrepris. Et quand il revenra, s'il en escappe vifs, Le mien corps Ji ottroye, de bon cuer, à toudis.

Jean le Bel et Froissarf , d'accord avec le poète, parlent des chevaliers anglais, qui « avoient un œil couvert de

« dit ailleurs Froissart, il lui donna la conté de Salebrui pour sa u prouesse et son bon service. » Chron. !, i, <62.

« drap vermeil, et disoit-on que ceux a voient voué entre « dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un « œil jusqu'à ce qu'ils auroient fait aucunes prouesses au « royaume de France. » Il ne faudrait toutefois pas prendre ceci trop à la lettre. Guillaume de Montagu porta peut-être un bandeau sur l'œil le jour des chevauchées qui ouvrirent la guerre, soit devant le monastère d'Honnecourt, où l'abbé s'empara du glaive de Henri de Flandre qu'il montra depuis à Froissart, soit devant le monastère de Saint-Amand, où un moine non moins intrépide portait le môme nom que notre chroniqueur ; mais ce n'était plus uniquement pour accomplir son vœu. Les Écossais n'avaient pas respecté Tœil qu'avait touché le doigt de sa dame ('), et il n'en conservait plus qu'un pour la voir et pour servir le roi Edouard dans les négociations qui assurèrent à l'Angleterre l'alliance de la Flandre. Ceci se passait vers le mois de juin 1 337 ; Guillaume de Montagu aida également l'évêque de Lincoln dans l'importante mission qu'il eut à remplir près du comte de Hainaut et du duc de Brabant. Froissart ajoute, dans un chapitre inédit du manuscrit d'Amiens, que le roi Edouard fut tellement satisfait du zèle de Guillaume de Montagu que, dans l'assemblée qui se tint à Londres vers la Saint- Michel 1337, il lui donna, comme la récompense la plus vivement souhaitée, la main de t la jone comtesse de

(•) u Et perdit messire Guillaume de Montagu, qui estoit hardi <c et dur chevalier merveilIeusemeDt, un oeil pour ses hardies « emprises. »> Chron. I, i, 59.

« Sallebrui, madame Aélis, et est li une des plus belles « joncs (lames du monde ('). »

Guillaume de Monlagu, que nous appellerons désormais le comte de Salisbury, est de nouveau chargé, en 1340, par le roi d'Angleterre, de recevoir les serments des communes flamandes. 11 reste même en Flandre comme garant de la promesse d'Edouard III qu'avant la fête de la Saint-Jean il aurait passé la mer ; mais, avant que ce moment soit arrivé, le comte de Salisbury , tombé au pouvoir des Français dans un combat près de Marquette, est conduit à Paris et enfermé au Châtelet.

Ce fut à la fin de l'automne de l'année suivante qu'Edouard 111, trouvant la belle Alix sur les remparts à demi détruits de son château, où tout portait les traces des assauts qu'elle avait repoussés, se sentit brûler pour elle non de cette flamme coupable [flarnma libidinis) dont parle Zanlfliet, mais, comme le dit Froissart, « d'une étin- « celle de fine amour que madame Vénus lui envoya par « Gupido. » On comprendrait avec Jean le Bel que si l^ldouard 111 se laissa égarer par sa passion pour la comtesse de Salisbury , il chercha à prolonger l'absence de l'époux outragé. Froissart, qui nie l'outrage, assure qu'Edouard III mit, au contraire, pour condition à la trêve conclue avec

(') Au xve siècle, une autre comtesse de Salisbury fut également célèbre par sa beauté et par la pjssion qu'elle inspira au duc de liourgogne, Philippe le Bon. Voyez Pierre deFenin,1424.

les Écossais, que le comte de Moray serait mis en liberté dès qu'il aurait réussi à obtenir du roi de France la délivrance du comte de Salisbury.

Les actes recueillis par Rymer confirment ce que dit Froissart, car on y lit que, le 22 février 1341 (v. st.), Edouard III envoya le comte de Moray en France pour négocier cet échange. La trêve dont parle Froissart fut conclue au mois d'avril, et dès le 20 mai Edouard III règle les conditions de la rançon du comte de Salisbury dans une charte où il proteste du désir qu'il éprouve de mettre un terme à sa captivité : deliberationem ipsius comitis corditer affectantes.

Le comte de Salisbury rentra en Angleterre, vers le mois de juin 1342. Lorsque, peu de mois après, il passa la mer, ce ne fut pas, comme le raconte Jean le Bel, afin de cacher sa honte loin des yeux d'un rival trop puissant pour l'expier et à qui il avait du moins osé la reprocher : c'était pour aller avec Robert d'Artois soumettre la Bretagne aux armes anglaises et étendre de plus en plus la gloire et la puissance d'un prince, dont il était le conseiller et l'ami. Nous le voyons combattre la flotte de Louis d'Espagne, sur les côtes de Guernesey ; nous le retrouvons au siège de Vannes, puis au siège de Rennes, qu'il ne quitta que pour rejoindre l'armée d'Edouard III, que le duc de Normandie semblait vouloir attaquer.

Faut-il placer en 1343 la fuite du comte de Salisbury, et chercher à expliquer ainsi le supplice des barons

bretons, qui eut lieu cette apnée? L'hypothèse ne serait II. \>îi

— no —

pas plus heureuse, puisque nous voyons, en 1344, le roi d'Angleterre confier au comte de Salisbury le commandement de Tarmée qu'il envoie en Irlande. Edouard IIÏ l'honore d'une si vive amitié, qu'il lui permet de porter sur son casque le même cimier que le sien • (c'était un aigle et non pas un léopard), usage touchant, emprunté aux confraternités d'armes. Enfin, lorsque l'ordre de la Jarretière est fondé, le comte de Salisbury est inscrit parmi les nouveaux chevaliers, et la reine d'Angleterre préside elle-même à la fête où il ceint le ruban bleu, qui porte en lettres d'or : Honi soit qui mal y pense !

Que devient, en présence des faits historiques, le récit de Jean le Bel, qui place le mariage du comte de Salisbury, non en 4337, mais en 1330, c'est-à-dire, plusieurs années avant le Vœu du héron, et qui raconte aussi inexactement, et son départ pour l'Angleterre, et sa mort en Espagne? 11 faut bien le dire, ce n'est qu'une page aussi peu digne de foi, que celle où Jean le Bel, également traduit par Zantfliet, rapporte qu'Edouard III, ayaiïl laissé au sort le soin de désigner, le jour de la fête des Rois, le monanpie d'une heure auquel il obéirait lui-même, se vit ainsi réduit à livrer à l'un des fils du roi Jean toutes les lettres doses |):utisans en France, depuis le règne (|(» Philippe de Valois.

V. Caraelèrc original des chroniques de Froissart. — Il recherche le litre d'hislorien. — Pourquoi il ne restera que chroniqueur.

Il faut s'applaudir, croyons-nous, que Froissart n'ait imité ni ses devanciers, ni ses contemporains. Une imitation savante et heureuse peut créer un historien, dont le mérite ne s'élèvera guère au-dessus de la médiocrité, mais elle semble impossible, quelque laborieuse qu'on la suppose, à un chroniqueur qui raconte chaque jour ce qui se passe autour de lui.

Eût-il mieux valu, qu'au lieu d'écrire en quelque sorte le journal des événements, ce qui entraîne parfois des redites, il eût attendu quelques années pour présenter le tableau complet et habilement combiné de toute une période? Eût-il mieux valu , en d'autres termes, qu'au lieu d'être chroniqueur, il se fît historien ?

Froissart sent vivement et peint . de même ; il vous montre et vous raconte ce qui est beau et digne d'admiration ; mais il ne cherche pas à analyser ni à développer ses impressions. Si vous voyez dans ses récits les choses aussi bien qu'il les a vues de ses yeux, n'est-il pas évident que vous les jugerez comme il les eût jugées luimême, et il vous laisse tout le plaisir d'une appréciation, qu'il se fût bien gardé de vous imposer (').

(•) Si en pouvez déterminer entre vous qui avez oï les faits,

Il n'est pas moins vrai que le titre d'historien, tant loué par l'antiquité , était encore entouré, au xiv« siècle, d'une si grande autorité, d'un si haut prestige, que Froissart éprouva la tentation de le revendiquer, de même que Pétrarque allant ceindre au Gapitole la couronne de lauriers, y gravait son titre d'historien à côté de celui de poète.

Lorsqu'on lit avec soin les quatre livres des chroniques de Froissart, on découvre dans les formes de la rédaction, des différences, des modifications, qu'il est intéressant d'expliquer. Dans le premier et dans le deuxième livre, Froissart, qui n'a pu atteindre encore à la renommée que lui mériteront ses travaux, se nomme rarement ; s'il le fait, pour se conformer à l'usage, dans le prologue de la première partie et dans celui de la seconde, qui commence aux guerres de Bretagne, on ne trouve que trois ou (juatre fois cette phrase , qui rappelle ses enquêtes personnelles : « Je suis instruit, je fus informé. »

Tout change après ce voyage d'Orthez, où il reçut un si brillant accueil ; non-seulement il rapporte ce qu'il a appris, mais il a soin de faire connaître au lecteur, de qui il tenait ses informations, en quelle année il écrivait, quels furent les voyages qu'il entreprit ; le titre de chroniqueur ne lui suffit plus, il appelle son livre « une « grande et noble histoire , » et, dès ce moment, ce

ce qu'il vous en semble. Si en direz vostre entente. Chron. I, 1, 145, U6.

mot : histoire , se retrouve sans cesse sous sa plume : « Si je disois : Ainsi en advint, sans ouvrir, ni éclaircir « la matière, ce seroil chronique et non pas histoire ('). »

Dans son voyage 5 la cour de Richard II, il se fait encore saluer par Henri Ghrystead du nom glorieux d'historien, par lequel il espère s'égaler aux plus nobles génies de la Grèce ou de Rome; mais lorsque, se retirant à Chimay, il sent que sa vie s'éteint avec son récit, il lui rend, en en commençant le dernier chapitre, ce titre de chronique, qui suffit pour assurer la gloire de l'auteur.

En effet Froissart, lors même qu'il a voulu être historien, est toujours resté chroniqueur. Il raconte admirablement comment les faits sont advenus, il peint naïvement le détail, comme le dit Fénelon, mais aussitôt que sortant du cadre naturel de son génie , il s'efforce laborieusement « d'ouvrir et d'éclaircir la matière,» il devient lourd et diffus. Il est d'ailleurs trop naïf et trop sincère pour ne pas le sentirlui-méme,etc'est ainsi qu'il dit quelque part à propos du duc de Lancastre : « Je, auteur de celle histoire, ne sais « pas bien déterminer qu'il eut tort ou droit, » Nous lui reprocherons même d'être trop modeste quand il ajoute : « Je ne pense nullement à donner l'honneur plus à l'un « que à l'autre ; car je ne me connais mie en si grands « affaires comme en faits et en maniemens d'armes. » « Conter est tout le génie de Froissart, remarque fort

(•) Voyez Chron. III, i8, 63; IV, 31, 38, 41, 42, 44, 50, 58,

« bien le plus célèbre des critiques de notre temps ; il ne « s'inquiète pas des causes et des moyens. Son livre en

< ressemble d'autant plus aux romans de chevalerie, où c Ton ne dit jamais les détails prosaïques de la vie. Une « infinie variété naît de sa naïve exactitude, son âme « vive et mobile , enjouée plutôt que forte, est un miroir

< fidèle où se reflète tout le moyen âge... Grands événe- « ments, anecdotes familières, nations diverses, Anglais , «Flamands, Français, tout se môle et se succède sans « confusion ; et jamais les couleurs de Thistorien ne sont « semblables, quoiqu'il soit toujours naïf, naturel, aban- « donné. »

A ce jugement il fiut en joindre un autre , non moins exact, non moins élégant : « Le caractère natif et parti- « culier des chroniqueurs français, a dit un illustre col- « lègue de M. Villemain à l'Académie française, c'est un « ton h la fois naïf et pénétrant qui fait ressortir du récit « môme, et de la couleur qu'on lui donne , une sorte de « jugement , qui montre l'auteur comme supérieur à ce « qu'il raconte, et, pour ainsi dire , amusé du spectacle « ([u'il a vu. Juger et raconter à la fois; manifester tous « les dons de l'imagination dans la peinture exacte de la « vérité ; se plaire à tout ce qui a de la vie et du mouve- « ment; laisser au lecteur, comme à soi-même, son libre « arbitre pour blâmer et approuver ; allier une sorte de '( douce ironie à une impartiale bienveillance , tels sont « les traits principaux de la narration française. »

M. de Barante a joint l'exemple au précepte : il ne s'est

pas contenté de louer les chroniqueurs d'autrefois , il les a fait revivre, et grâce à sçs travaux, il n'est plus permis à personne d'ignorer le charme des vieux récits de Froissart, qui ont si heureusement conservé, sous une forme plus moderne, toute leur grâce et toute leur naïveté.

CHAPITlUi; VI.

PROGRÈS DU STYLE ET DE LA lâNGlIE.

[.Progrès du style. — Froissart écrivait jjro^remcn( el vivement, — Absence d'art. — Images de la nature. — Tableaux chevaleresques. — Oppositions et nuances. — Maximes. — Aimable ironie. — Sentiment doux et compatissant. — Jugement de Fénelon.

Nous serions fort disposé à adresser une nouvelle question au bon chroniqueur dont nous avons constaté les consciencieuses recherches et la louable impartialité . Après l'avoir interrogé sur le fond de sa chronique , nous voudrions aussi l'interroger sur la forme. Il nous répondrait aussitôt qu'il écn\ ait proprement et vivement ('), pro-

(') Chron. III, 70.

prement avec ce sens clair et aigu qui conçoit si bien les choses, vivement , en demandant à Timagination ces couleurs brillantes qui, selon Quintilien, donnent aux grands historiens , nous ajouterons, aux grands chroniqueurs, une place voisine de celle des grands poètes épiques.

Si malgré les progrès des lettres depuis quatre siècles le style de Froissart conserve encore tout son charme pour nous, c'est qu'il a réuni des qualités que le temps respecte toujours , une grande simplicité- qui naît du désir de rester toujours vrai, jointe à une rare richesse d'imagination qui n a rien de factice, puisqu'elle ne fait que traduire les impressions élégantes et vives de l'auteur.

Que pouvait être le style de Froissart d'après ce que nous savons de sa biographie , si ce n'est une reproduction exacte et fidèle des sentiments et des émotions qu'il éprouva lui-môme? Le chroniqueur errant de pays en pays, écrivant le matin, écrivant le soir, écoutant tantôt les Navarrais ou les Castillans , tantôt les Anglais ou les Écossais, n'avait pas le temps de se soumettre au joug des formes lentes et emphatiques d'un rhéteur ; mais il avait cet inappréciable avantage de conserver aux témoignages qu'il avait pu recueillir leur caractère naïf, franc, abandonné, et je ne sais quelle chaleur naturelle sous laquelle on sent circuler la vie, comme si ceux qui les dictèrent étaient des hommes de notre temps. Sa chronique n'est qu'un tableau où tout marche et s'agite , où l'on voit, comme le veut Lucien , l'historien lutter dans la

mêlée, chanter le trioniplie avec les vainqueurs ou pleurer avec les vaincus, et le lecteur se sent irrésistiblement entraîné à partager la même admiration et le même enthousiasme. Avec nos vieux chroniqueurs, a dit M. de Chateaubriand, on voit tout, on est présent à tout.

Près de cinq siècles se sont écoulés depuis que Froissart écrivait , et nous ne croyons pas que personne Tait égalé dans certains récits où il a su, sans effort et sans travail, par le mouvement naturel de son esprit, mêler Tordre à la vivacité, et nous présenter un tableau où Ton admire autant la netteté et la précision des lignes que l'éclat des couleurs. Si Ton sépare la narration de toute appréciation morale qui remonte à la source et à la cause des faits, on arrive h reconnaître que Froissart nous a laissé comme narrateur des modèles inimitables.

Tout l'art de Froissart, c'est l'absence complète de l'art, tel que le comprennent ceux qui veulent l'assujétir à certaines règles variant selon les temps et les mœurs; tout son génie, c'est la facilité avec laquelle il observe , écoute et raconte, secondée par une grande finesse dans les appréciations et par un goût exquis qui est un don non moins précieux de la nature. Mais le soin des transitions dans lequel ont excellé tant d'historiens secondaires l'occupe peu, et si parfois elles sont heureuses, c'est précisément parce qu'elles sont vives et imprévues, comme celle-ci : « Nous lairrons un petit à parler de messire Ro- « gier d'Espaigne qui chemine si à effort qu'il peut, et « parlerons du roi de Franco et du duc de Bretagne. »

Préparées et amenées péniblement, elles auraient bien moins de charme.

Les récits deFroissart que rien ne lie entreeux nousprésentent autant d'épisodes différents qui ne s'enchaînent pas toujours exactement dans l'ordre chronologique, mais qui n'en forment pas moins l'œuvre la plus vaste et la plus complète du xiv« siècle.

Cependant, par ce motif même que sa chronique , miroir fidèle des témoignages qui s'y reflètent, a plus ou moins d'intérêt selon que les circonstances ont été plus ou moins favorables au travail de Tauteur, on comprend que les récits de Froissart offrent entre eux certains caractères distincts.

Dans le premier livre , si l'on en excepte quelques admirables épisodes dus à ses enquêtes personnelles , il se traîne comme à regret sur les traces de Jean le Bel. Ses chapitres sont courts. Il n'ose pas se livrer à ses imaginations, il résume, il abrège : « Que vous ferois-je long «conte? « dit-il à plusieurs reprises (•). Il en est de môme dans une partie du second livre. Dans le troisième au contraire , il s'abandonne sans réserve à son plaisir de raconter , n'omettant aucun détail et écrivant pour la postérité avec la grâce et le laisser-aller qui le faisaient rechercher des hommes de son temps. Le troisième livre des chroniques n'est pas seulement un monument

(•) Chron. I, 2, 21, i5l, 276. Je trouve cette expression une seule fois dans le livre III, iiO.

historique, c'est surtout la biographie de Fauteur, une étude complète de ses goûts et de ses inspirations, une délicieuse journée de cette vie de chroniqueur errant, imitée de celle des rainnesingers et des troubadours.

Telles sont les différences que présente la rédaction des diverses parties d'un ouvrage , auquel il travailla pendant quarante années ; mais il est des qualités communes qui les rapprochent, c'est un talent merveilleux pour reproduire chaque personnage avec ses mœurs, chaque événement avec son caractère ; c'est aussi , il faut bien le dire, un soin extrême à recueillir, dans les batailles aussi bien que dans les cérémonies et dans les fêtes, tous ces détails de costumes, d'armures, de targes, de pennonçeaux, qui donnent à ses récits une mise en scène qui a aussi son éclat et sa vérité. « Grand' beauté et « grand' plaisance, dit-il en parlant de l'expédition du duc « de Bourbon , fut à voir l'ordonnance du partenient, a comment ces bannières, ces pennons et ces estranniè- « res, armoyés bien et richement des armes des sei- « gneurs, ventiloient au vent 0(4 resplenJissoicnt au soleil, a et de ouïr ces trompettes et ces claironceaux retentir et « bondir, et autres ménestrels faire leur métier de pipes « et de chtilunielles et de naquaires, tant que du son et « de la voix qui en issoit , la mer en retentissoit toute. » Froissart ne résiste jamais au plaisir de montrer les bannières qui flottent au vent. Il les salue dans l'armée de Philippe de Valois, sur les hauteurs de Sundgate, comme dans celle d'Edouard III, offrant la bataille dans la plaine

de Biiironfosse, parmi les Bretons de Charles de Blois et de Bertrand du Guesclin , comme parmi les Gascons de Chandos ('). « G'estoit si grand'plaisance, répètc-t-il, de

« voir la grand'foison des bannières et des pennons »

« Grand'beauté estoit à voir les bannières, les pennons « de soie et de ccndal, armoyés des armes des seigneurs, « ventiler au vent et reflamboyer au soleil. » Le son des instruments de guerre ne Témeut pas moins : « Grand' « plaisance estoit de ouïr les claironceaux des barges « et des galées eux démener et ceux du chastel aussi,» Aussi Froissarl n'eut-il jamais de rival dans l'art de raconter les tournois et les batailles, dont l'honneur chevaleresque adoucissait les malheurs et voilait le deuil . Voyez le dépeindre , au milieu d'un combat naval plein de hasards et de périls, Edouard III , qui donnait à tous les siens l'exemple du courage. « Si se tenoit le roi d'Anft gleterre au chef de sa nef, vestu d'un noir jake de vel- « vel, et porloit sur son chef un noir chapelet de bièvre, « qui moult bien lui séoit. Et estoit adonc, selon ce qui « dit me fut par ceux qui avec lui estoient pour ce jour, « aussi joyeux que on ne le vit oncques, et faisoit ses mé- « nestrels corner devant lui une danse d'AUemaigne, et « y prenoit grand' plaisance : et à la fois regardoit en « haut ; car il avoit mis une guette au chasteau de sa nef « pour noncer quand les Espagnols viendroient. Ainsi

(0 Chroîi. I, I, 93, 3Î6; ^, 2, 3, 108, 219, 226, 235, 236, 273. 351 ; II, 32, 67; III, 32, 33 ; IV, 43,15.

M. \<îi

« que le roi estoit en ce déduit^ et que tous les chevaliers t estoient moult lies de ce que ils le voyoient si joyeux , t la guette qui pénètre la navie des Espagnols, dit : Ho ! « j'en vois une venir! et me semble une nef d'Espagne, t Lors s'apaisèrent les ménestrels. Si fit le roi apporter le f vin, et but, et tous ses chevaliers('). » Voyez le, quand il montre le prince Noir parlant à sa bannière dans la mêlée de Poitiers et lui disant : «Chevauche avant, bannière, c au nom de Dieu et de saint Georges, » puis, aussi modeste dans le triomphe qu intrépide dans le combat, se contentant de sa petite haquenée noire, pour rentrer à Londres, à côté du roi de France qui chevauchait t sur t un grand blanc coursier ('). >

Si Froissart nous représente Richard II délaissé par tous ses amis et regardant avec effroi des fenêtres d'un chAteau une multitude furieuse qui ne le respecte plus, il nous fait mieux comprendre cette trahison et cet abandon par un récit tout naïf où l'on voit son lévrier caresser son ennemi, comme le lévrier de Charles de Blois alla, dit-on, lécher la main victorieuse de Montfort :

« Le roi Richard avoit un lévrier nommé Match , Irès- « beau lévrier outre mesure ; et ne vouloit ce chien con-

{^)Chron. 1,2,3.

(') On lit d;ins une charle de 1248 que lorsque Tabbé d'Ende recevait la première fois à Renaix, le sire d'Audenarde, haut avoué de son monastère, il était tenu de lui donner le cheval qu'il monlerait ce jour là. Ce rlieval devait être blanc, et digne de servir à un abbé d'Ende.

« iioistre nul houimc fors le roi ; et quand le roi devoit « chevaucher, cil qui Ta voit en garde le laissoit aller ; et « ce lévrier venoit tantost devers le roi festoyer, et lui « mettoit les deux pieds sur les espaules. Et adonc advint « que le roi et le comte de Derby parlant ensemble enmi « la place de la cour dudit chastel et leurs chevaux tous « sellés, car tantost ils dévoient monter, ce lévrier nommé « Match , qui coutumier estoit de faire.au roi ce qui dit « est, laissa le roi et s'en vint au duc de Lancastre, et lui « fit toutes les contenances telles que en devant il faisoit « au roi, et lui assist les deux pieds sur le col, et le com- « mença grandement à conjouir. Le duc de Lancastre qui « point ne connoissoit le lévrier demanda au roi : Et que » veut ce lévrier faire? » — « Cousin, dit le roi . ce « vous est une grand'signifiance, et à moi petite. » « — Comment , dit le duc , l'entendez -vous ?» — « Je « l'entends, dit le roi, le lévrier vous festoie et recueille « aujourd'hui comme roi d'Engleterre que vous serez, et « j'en serai déposé ; et le lévrier en a connoissance natu- « relie ; si le tenez delez vous, car il vous suivra et il m'é- « loignera. » Le duc de Lancastre entendit bien cette parole « et conjouit le lévrier, lequel oncques depuis ne voult « suivre Richard de Bordeaux, mais le duc de Lancastre; « et ce virent et sçurent plus de trente mille. »

Shakspeare a exprimé la môme pensée dans son drame (le Richard II , quand il nous peint , non pas son lévrier Match, mais son cheval Barbary, jadis si fier quand son maître le flattait de la main , montrer bien plus d'orgueil

encore de porter Lancastre le jour de son couronnement.

Par un contraste délicieux qui repose Fesprit du lecteur, Froissa rt excelle à reproduire les tableaux de la nature toujours fraîche, toujours riante, malgré le sang qui Farrose, malgré les cendres des générations, qui s'accumulent dans son sein. S'il nous rapporte l'expédition du jeune roi de Sicile, il a soin de remarquer qu'elle eut lieu au printemps : «quand la douce saison de mars fut venue « et que les vents commencèrent à apaiser, et les eaux de « leur fureur à retraire, et les bois à reverdir. »Racontet-il Fheureuse navigation de la flotte portugaise « dans les « entrées de la merde Bretagne qui sont moult périlleuses,» il ajoute : « Pour ces jours, le temps estoit si beau et si « joli, et les eaux si quoies et si attremprées que c'esloit « grand' plaisance à aller par mer. » Il s'exprime non moins heureusement quand il dépeint en ces termes la petite armée du duc de Bourbon se dirigeant vers les rivages de l'Afrique pour relever la croix aux lieux mômes où saint Louis était mort en la pressant sur son cœur : « C'estoit grand' plaisance et grand' beauté de voir ces « rameurs voguer par mer à force de rames , car la nier « qui estoit belle , coie et apaisée , se fendoit et bruïssoit « à Fencontre d'eulx, et montroit pas semblant qu'elle « avoit grand désir que les chrétiens vinssent devant « Afrique. »

On se souvient que Froissart est poète , mais il est de plus le peintre fidèle de FEcosse qu'il a visitée, quand il raconte la marche des Anglais qui se préparent à sur-

prendre l'abbaye de Melrose : « Il coinmeuça à pleuvoir « une pluie si grosse et unie, et monta un vent si froit qui « les frappa parmi les visages, qu'il n'y a voit si fort qui « ne fust si battu de pluie et de vent que à peine poua voient-ils tenir leurs chevaux , et les pages de froid et « de malaise ne pouvoient porter les lances, mais les « laissoient choir; et se déroutoient l'un de l'autre et per- « doient leur chemin. Adonc s'arrestèrent lesguides, par « le commandement du connétable, tous coiSyàl'encontre « d'un grand bois, parmi où il les convenoit passer; car a aucuns chevaliers et escuyers et bien usés d'armes qui « là estoient, disoient que ils chevauchoient follement, et « ce n'estoit mie en estât de chevaucher ainsi par tel « temps et à telle heure ; et que plus y pouvoient perdre « que gagner. Si se quatirent et esconsèrent eux et leurs « chevaux dessous chesnes et grands arbres , tant que le « jour fut venu ; et les autres qui tous cngelés estoient et « tous hors mouillés, faisoient grands feux pour eux res- « suer et réchauffer ; mais ainçois que ils pussent venir au « feu ils eurent trop de peine ; et toutefois de fusils et « de secs bois ils en fuent tant que ils en eurent assez « en plusieurs lieux. Et dura celle pluie et celle « froidure jusques à soleil levant; et toujours pluvina « jusques à prime. Entre prime et tierce se commença le « jour à réchauffer, et le soleil à luire et à monter, et les « aloés à chanter. Adonc se traireiit ensemble les capi- « taines pour conseiller quelle chose ils feroient ; car ils « avoient failli à leur entente à venir de nuit à Mauros. »

(!!es nuances, vives ou sombres, riantes ou graves, se succédant les unes aux autres, donnent au récit une variété de couleurs qui séduit l'imagination et qui fait oublier à l'esprit toutes ses fatigues. C'est là un des grands secrets de Thistorien, une des magies de son style, cl il semble que ce soit pour reposer le lecteur des préoccupations les plus sérieuses qu'il jette parfois quelques perles sur la trame sanglante des événements.

Rapporte-t-il la désastreuse expédition du duc de Bourbon en Afrique, il paraît s'arrêter complaisaniraenl h l'épisode de ce jeune chevalier sarrasin, tout noir sauf le turban, qui s'appelait Agadiriquor d'Oliferne et qui s'était épris de la belle Alsala, fille du roi de Thunes. Vienl-il de retracer la destruction de toute l'armée des croisés, sous les murs de Nicopoli, il vous montre, au milieu des douleurs de la captivité, les consolations qui font oublier la patrie, et il reprend le récit d'Homère en décrivant ces îles voisines de Corcyre, où l'on voit encore des nymphes qui y régnent libres et souveraines. S'il raconte la triste fin du jeune Gaston, qui, victime de l'injuste colère du comte de Foix, appelait la mort sans se douter que c'était de la main de son père qu'il devait la recevoir , il a soin de mêler aux pages d'où s'échappent ces tristes révélations, soit la légende. mythologique d'Actéon qu'il se plut à reproduire dans le Buisson de Jonèce^ soit la légende béarnaise d'Orton, le démon familier du sire de Corasse. Celle-ci, nous raconte Froissart, l'avait frappé si vivement qu'il y avait pensé cent fois et y penserait tant qu'il

vivrait, et nous comprenons aisément qu'il ait envié au chevalier le serviteur invisible qui lui racontait chaque nuitce qui s'était passé dans les pays les plus éloignés. Si Froissait avait été le clerc de Catalogne, le premier maître d'Orton , que n'eiit-il pas fait pour garder à son service ce messager qui ne coulait rien et qui allait plus vile que le vent?

L'imagination de Froissa rt est si féconde qu'elle nous ollVe à chaque page les tableaux les plus brillants, les plus gracieux. Plus nous les relisons, plus nous admirons le chroniqueur; mais, d'aulre part aussi, plus nous les étudions, plus nous remarquons l'absence des qualités attachées au titre d'historien qu'il songea à revendiquer. Rien ne lui est plus étranger que cette vigoureuse concision qu'atteint la pensée de Salluste et de Tacite, quand ils nous peignent d'un seul mot la société romaine après Sylla ou sous Tibère. Ses récits où les personnages vivent et s'agitent ne laissent pas de place à un commentaire qui en suspende la suite, et l'on y trouve fort peu de réflexions où se résume le jugement (jue l'appréciation des faits particuliers permet de porter d'une manière générale sur les passions du cœur humain , source éternelle des guerres et des révolutions. Nous avons recueilli celles qui nous paraissaient offrir quelque intérêt : leur principal mérite est, à défaut d'une pensée énergique et forte, un laisser-aller aimable et facile, qui retrace encore, à certains intervalles, l'esprit aventureux et curieux du chroniqueur :

« Fortune paie ses gens. Quand elle les a élevés et mis « tout haut sus la roue, elle les renverse tout bas jus en la « boue.

« Plus est le sire haut, tant lui sont les desplaisances « plus amères.

« Toutes fortunes, bonnes et maies, aviennent en armes.

« Il faut prendre Taventure en gré telle que Dieu ou « fortune l'envoie.

« Ce avient une fois h un jour, qui point n'avient en « cent.

« Il n'est chose qui n'avienne.

« En faits d'armes, n'est aventure qui n'avienne.

« Merveilles a viennent en armes et en amours.

«i Tels gens qui sont aventureux ont volentiers fortune «pour eux.

« On dit communément que un homme vaut cent, et « que cent ne valent pas un. Et au voir dire, aucunes « fois il advient que par un homme un pays est redressé « et réjoui, et, d'un autre, tout perdu et désespéré.

c( Vaillants hommes doivent toujours honorer estranges « chevaliers à leur pouvoir.

« Gens de valeur doivent montrer le visage.

« C'est petite seigneurie de seigneur qui n'est cremu et « douté de ses gens.

« Quand on a la maladie au chef, tous les membres s'en « sentent

« On ne se doit de rien confier en commun.

« Oncques envie no mourut.

« On ne peut défendre à parler les envieux.

« Qui tout convoite, tout perd.

« La richesse n'est pas bonne, ni raisonnable, qui est « mal acquise.

« Quand on entreprend aucune chose à faire, on doit « regarder à quelle fin on en peut venir.

« Il est dit en reprochier : Qui il meschiet,'chascun lui « mésoffre.

« Il faut en ce monde vivre et endurer, qui vivre y veut.

« Tel montre beau semblant qui aime petit.

« Nature s'incline volentiers à voir nouvelles choses.

« Double sens vaut trop mieux que un seul.

(( Bon l'auroient les penseurs, si n'esloient les contre- « penseurs ('). »

Les contrastes, les oppositions naissent d'ailleurs tout naturellement des faits mêmes qui se succèdent. Ici, l'orgueil de la victoire ; là , les émotions des revers. Les fortunes s'élèvent et s'écroulent, et toute puissance qui se fonde repose sur une puissance qui s'évanouit. Tantôt Froissart nous rappelle le premier roi de Portugal « che- « vauchant parmi tout son royaume, la couronne de lau- « rier en chef, signifiant honneur et victoire, comme « anciennement les rois souloient faire. » Tantôt il nous montre le dernier comte de Flandre se réfugiant « dans « lopovre literon du povre solier d'une povre maisonnette

( ) Chron. 1, i, 66, 1,2, 269,345; 11,5, 206, 236; IH, 42, 24, 33, 36, 52, 54, 58, 74, 74, 104, 424; IV, 7, M, 44, 46, 30, 42, 69.

¥i toute noire pour la fumée des tourbes qui s'y ardoient, t et là, ajoute-t-il, se quatit et fit le petit, et faire lui « coiiveiioit. Quelle chose pouvoit-il lorspenser et imaginer « quand le matin il pouvoit dire : Je suis un des grands « princes chrestiens du monde, et la nuit ensuivant il se « trouvoit en celle petitesse ? »

Il y a d'ailleurs dans le style de Froissart un léger

reflet de verve ironique mi-gauloise, mi-française, qui

parfois se dessine à peine^ et qui souvent même laisse à

Tesprit du lecteur le plaisir de la deviner sous le voile qui

la couvre. Parle-t-il des hommes d'armes timides qui se

tiennent au dernier rang, il remarque que dès que ceux qui

combattaient devant eux furent en péril, « Farmée fust

« tost éclaircie et despaissie par derrière. » Rapporte-t-il

la mort do Croquard, qui, tout chef de brigands qu'il était,

fut l'un des héros du combat des Trente, il S3 sert de ces

termes : « Ce Cioquard choviiuchoit un jeuiie coursier

« fort embridé: si réchaufTa toUonieiit que le coursier,

a outre sa volonté, l'enq^orta , si que, à saillir un fossé, le

« coursier trébucha et rompit à son niuistre le col. Je ne

« sais que son avoir devint, ni qui eut l'ûme ; mais je sais

« que Croquard fina ainsi. » Raconte-t-il le miracle qui

effraya les pillards de l'église de Ronay, il ajoute : « Ils

« vouèrent que jamais église ne violeroient, ni ne desro-

« beroient. Je ne sçais s'ils l'ont depuis tenu. »

Froissart est au nombre des écrivains qui ont médit de la médecine et des médecins. «Les médecins médecinoient « le roi, dit-il, mais pour leurs médecines trop petite-

« ment recevoit santé... Or, fut regardé que on reticn- « droit maistre Guillaume de Harselli delez le roi, el lui « donneroit-on tant qu'il s'en contenteroil ; car c'est la « fin que médecins tendent toujours, que avoir grant « salaires et profits de ceux et celles qu'ils visitent. Chez « soi, il ne dépendoit pas tous les jours deux sols parisis, « mais alloit boire et manger à l'avantage où il pou voit. « De telles verges sont battus tous médecins. »

A Guillaume de Harselli succédèrent , près de Charles VI , d'autres médecins qui le firent regretter. « N'es- « toient nuls sirurgiens, ni médecins qui y pussent pour- « voir. Aucuns s'estoient bien avancés et vantés qu'ils le t guériroient ; mais quand ils avoient tous empris et la- « bouré . ils ouvroient en vain... Ces arioles devisoient « et devinoient ('). »

On avait persuadé à Robert d'Artois, blessé au siège de Vannes, de retourner en Angleterre, où il trouverait « sirurgiens et mires. » — «Si crut ce conseil, dit Frois- « sart, dont il fit folie. »

Mais cette ironie est tempérée par unedouceur extrême ; il y a de plus en lui une charité compatissante, qui convient bien à l'homme d'Église. 11 ne peut rapporter sans indignation la mort des malheureux qui s'étaient enfej-més dans la cathédrale de Durhara, et qui y périrent au milieu des flammes. « C'est grand' pitié et cruelle for- « cenerie, s'écrie-t-il énergiquement , quand on détruit « ainsi sainte chrétienté et les églises où Dieu est servi et

(«)C/i/wi., IV, 54.

t honoré. » Ailleurs, il dit à propos des ravages des Anglais en Languedoc : t Lespovres gensle comparèrent, qui en eu- « rent adonc, ainsi qu'ils ont encore maintenant, toudis € du pire. » Plus éclairé que la plupart des hommes de son temps, il est plein de commisération « pour ces po- € vres juifs, ars et escacés partout, excepté en la terre « de l'Église, dessous les clefs du pape. » Et lors même qu'il s'agit de Pierre le Cruel, il suffit' qu'il gise à terre, mourant et sans secours, pour qu'il s'écrie : « Il me sera- € ble que ce fut pitié pour humanité. »

Sous l'influence de ces inspirations, le style de Froissart est doux, gracieux , net, clair, vif et coloré. Il y a autant d'abondance dans les formes que dans le fond de la pensée. Les périodes sont presque toujours longues, mais on ne s'en aperçoit guère, car il y a autant de verbes que d'cpithètes. Tout est couleur et mouvement, et jamais les plus longues énuniérations, les descriptions les plus détaillées ne semblent monotones, tant il y a répandu de variété. Plus nous étudions ce style, orné de toutes les grâces du vieux langage, plus nous nous sentons entraînés, nous aussi, à appeler Froissart de ce nom de beau maistre^ de doux maistre, que lui donnaient ses contem porains.

L'auteur si placide, si harmonieux de Télémaque, qui, nourri de la lecture d'Homère, n'en était que plus porté à admirer les grandes luttes racontées par Froissart, exprimait le même jugement, dans sa Lettre sur les occupations de l^ Académie française : « Le vieux langage se fait regret-

« ter. . . Il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, « de vif, de passionné. » Fénelon trouvait la langue appauvrie depuis cent ans, et cependant il écrivait au moment où s'achevait Tépoque à jamais mémorable dans les fastes des lettres , que nous nommons le siècle de Louis XIV.

II. Progrès de la langue. — Les clercs du Hainaut fort habiles et fort instruits. — La langue française en Angleterre. — Robert de Glocester et Gowcr. — Froissart employa-l-il des mots étrangers? — Influence de Froissart sur la langue. — Exemples.

Tel est le style de Froissart qu'il est si facile d'admirer, si difficile de définir ; mais il nous reste à examiner comment, dès le milieu du xiv* siècle, la langue si rude, si peu polie encore dans les écrits du sire de Joinville se prêta à ce style élégant et flexible, comme un instrument préparé par un artiste habile obéit docilement à la main qui le touche. Il nous restera aussi à expliquer comment Froissart né à Valenciennes, habitant longtemps l'Angleterre, voyageant tour à tour d'Ecosse en Italie et de Béarn en Hollande, arriva à laisser après lui non-seulement un vaste recueil de renseignements historiques, mais^ aussi un chef-d'œuvre non moins précieux pour l'histoire de la langue et de la littérature.

Nous avons assez insisté ailleurs sur les traditions littéraires du Hainaut pour constater que Froissart y trouva, II. n

non-seulement ses premiers modèles mais aussi une langue non moins élégante que celle que l'on parlait à Paris ou à Pon toise. Nous eussions pu invoquer aussi celles du Brabant, où l'on vit Adenez le Roy se signaler entre tous les poètes de son temps par la pureté de son style. Qu'il nous suffise de faire remarquer que la langue française était arrivée dans le Hainaut à un haut degré de clarté et de concision, car un bailli de Mortagne, t homme ruf rah comme il s'appelle lui-même, Jean Boutillier, écrivait avec un si grand succès l'encyclopédie du droit empruntée aux jurisconsultes romains, qu'elle resta le manuel des jurisconsultes du xv« et du xvi" siècle.

La renommée des clercs du Hainaut était établie dans toute l'Europe, mais elle devait être surtout admise et proclamée à la cour d'Angleterre où une princesse venue du Hainaut avait porté avec elle les goûts littéraires de son pays. Depuis longtemps le français était la seule langue dont on y fît usage. Robert de Glocester remarque, au xni® siècle , que les Normands, après la conquête de l'Angleterre, continuèrent à parler français comme ils le faisaient chez eux, et dès lors cette langue fut à peu près k seule qu'employassent l'aristocratie et le haut clergé. Pendant longtemps, dans toutes les écoles d'Angleterre, on observa l'usage de faire traduire en français les versions latines, et il est assez remarquable qu'il cessa précisément à l'époque où les rois d'Angleterre cherchèrent à établir leur domination en France. Quand Edouard IIÏ célébra l'anniversaire de sa cinquantième année, il ordonna, à la

demaiide des communes, que désormais dans tous les tribunaux on substituât Tanglais au français qui était trop peu connu; mais pendant longtemps encore le français se maintint à la cour, et on le retrouve dans les délibérations du parlement jusqu'aux premières années du règne de Henri VI. Entouré de son plus vif éclat sous le patronage de Philippe de Hainaut, il devait disparaître dans l'ombre et dans le deuil avec Marguerite d'Anjou

Cependant on peut juger par les documents officiels que le français d'Angleterre était bien corrompu , et la manière dont les Anglais le prononçaient est un constant sujet de raillerie dans les fabliaux. « Pour eulx raisonna- » blement excuser , ils disoient , rapporte Froissart , que » le françois qu'ils avoient appris chez eulx d'enfance, » n'estoit pas de telle nature que cil de France estoit. » Dans les Canterbury Taies de Chaucer, Madame Eglantine ne sait pas le français de Paris, mais elle parle celui que l'on enseigne à l'école de Stratford-atte-Bowe. Mieux eût valu l'anglais qu'apprit à bégayer dès le berceau dans une autre ville de Stratford cet enfant ignoré qui se nommait Shakspeare.

On comprend aisément que les barons et les seigneurs, vivant au milieu de leurs serfs issus des Saxons, s'étaient rapprochés d'eux sans le vouloir, au moins par la langue dont ils devaient se servir pour s'en faire comprendre. Si quelques sujets d'outre-mer se rendaient aux fêtes de Westminster, c'étaient le plus souvent des seigneurs de Gascogne, qui ne parlaient guère mieux le français. Aussi.

Froissart a-t-il soin de remarquer que le duc de Lançastre, qui épousa une dame du Hainaut, prenait grand plaisir à rencontrer quelqu'un « qui parloit bien et at- « temprement et bon françois , > et ce qu'il dit ici, nous l'appliquerons volontiers à l'accueil qu'il reçut lui-même, quand il arriva la première fois à Londres.

Nous trouvons les preuves du patronage que Philippe de Hainaut accorda, dès cette époque, aux vers de Froissart , dans YEspinette amoureuse., aussi bien que dans la Court de May; et il convient de remarquer, que ce fut sous la même influence, sous le même patronage, que Gower essaya de composer des vers français :

- . . . Si jeo n'ai des François la faconde, Pardonez-moi qe jeo de ceo forsvoie ; Jeo suis Eiiglois; si quier par tiele voie Estre excusé.

La présence de Froissart à la cour d'Angleterre ne fut peut-être inutile ni à Gower, ni môme à Chaucer qui , tout en écrivant en anglais, se sert fréquemment de mots français, que l'Angleterre a conservés. Samuel Johnson, s'occupant de ce que la langue anglaise dut à la France, cite pour exemples les mots : « Grâce et élo- « gancc. » N'est-ce pas caractériser les emprunts (jue Chaucer put faire à Froissart?

Lorsque, quelques années plus tard, Froissart composa ses chroniques, où l'Angleterre occupait une si grande place, on peut encore moins douter de l'empressement

du monarque et des barons à lire le récit de leurs victoires, dans la langue même de ceux qu*ils. avaient combattus.

Qu'il en ait été de même dans le comté de Foix, en Hollande et en Italie, rien n'est plus certain. En Hollande, c'était la maison de Châtillon qui se fixait entre le Rhin et la Meuse et qui cherchait à dominer en Gueldre. A Pau et à Orthez, le comte Gaston Phébus se plaisait à entretenir Froissart, « non pas en son gascon, mais en bel et « bon François. » En Italie, on se souvenait des célèbres paroles de Brunetto Latini : « La parleure Françoise est la « plus gracieuse et délitable de tous autres langages, et, « par conséquent, la plus commune entre tous les princes « chrestiens. »

Mais Froissart, accueilli avec un si vif empressement dans tant de contrées éloignées, sut-il se garder du contact plus ou moins contagieux des langues qu'on y parlait? Son bon français de Hainaut n'emprunta-t-il pas à Londres, à Orthez, à Milan, quelques-uns des mots étrangers qui frappaient sans cesse son oreille (') ? Avec beaucoup de peine, on est parvenu à découvrir dans ses chroniques dix mots anglais, et trois ou quatre mots italiens, entre autres le mot evvous, pour ewoi, voici. Néanmoins, nous n'oserions pas assurer que ces assertions ne reposent point sur autant d'erreurs. Ewoi peut être fort

(') Dans le DU du F/orm, Froissart nous apprend qu'il parlait

anglais.

bien une phrase française : Et vois, ce qui répondrait exactement à voici. Quant au verbe traveller pour f)oyager, le mot n'est pas anglais mais français. Dans un temps où l'on ne voyageait pas sans grande fatigue, on disait traveller pour voyager^ et nous pourrions faire les mômes réserves pour la plupart des mots que nous allons citer : rcheTy hérxerj meurdrir, recorder ^ arroy ou array, meschef, jangU, plenlé, y on pour robe, route pour troupe, riot pour tumulte, et môme pour le mot confort, qu'il est convenu de considérer aujourd'hui comme tout britannique.

Ne serait-il pas aussi légitime de citer comme empruntés au latin, les substantifs ire, vicenaye, coulpe, jouvent, arche, aréoles, Y àdieciiî souef [suavis), les verbes tollir, mérir , estiller, arguer [arguere], aherdre [adhœrere) , férir [ferire], relinquir [relinquere], ils audoient pour audiebant, etc. ?Et cependant, nous retrouverions aussi tous ces nîots dans des auteurs antérieurs à Froissart.

Nous n'oserions pas contester, toutefois, que Froissart ait employé avec prédilection un assez grand nombre de locutions familières au Hainaut, par exemple, l'épithèle frisque, sans cesse appliquée aux dames, ou l'adverbe fellement, souvent introduit dans ses récits de combats. Les vastes proportions du monument qu'il élevait, exigeaient une grande abondance de formes, et lorsqu'il ne les trouvait pas dans ses livres, il les cherchait autour de lui dans les souvenirs de sa jeunesse. Il ouvrait un champ plus vaste aux mots hennuyers qu'il employait, aussi bien qu'à la gloire des chevaliers du même pays, dont il re-

traçait les exploits, et ce qui le justifie assez, c'est que presque tous ces mots, sans distinction d'origine, sont entrés dans la langue française.

D'autres fois , Froissart prend un mot sanctionné par l'usage, en modifie la forme ou en étend le sens. A l'époque où il écrivait, un grand nombre de mots avaient déjà subi une profonde altération ; d'autres étaient près de changer de signification.

Appuyons-nous sur quelques exemples. Le mot ber ou bar^ qui, chez les Germains, désignait l'homme libre, n'était plus appliqué qu'aux barons, c'est-à-dire, aux seigneurs les plus illustres. D'autre part, tandis que le mot germanique knecht, employé jadis pour désigner les fils des bers, ne conserve son véritable sens qu'aux bords du Rhin, devient le knight ou chevalier des Anglais, et ne s'entend en Flandre que des serviteurs à gages, le mot français valet ou varlet, qui en est la traduction, conserve encore quelquefois son ancienne acception ; mais on le trouve déjà dans de nombreux chapitres de Froissart appliqué aux goujats des armées.

Parfois, c'est un mot ancien qui présente encore une signification près de se modifier et de se dénaturer. Ainsi Froissart se sert de l'adjectif ncAe, de l'adverbe richement, en l'entendant comme les Francs , qui réunissaient ce mot au nom de leurs rois, pour indiquer leur noblesse et leur courage, et comme le comprenaient encore longtemps après, au delà des Pyrénées, les ricos-hombres d'Aragon. « Ils se tinrent franchement et richement, » dit-il en par-

lant de deux braves chevaliers du Poitou (*). Après Froissa rt , un homme riche signifia toute autre chose : l'or décida d^une épithète qu'on méritait jadis le fer à la main.

Ailleurs au contraire , c'est une expression ancienne qui se relève et s*anoblit. On entendait autrefois par vir honoratus un homme qui possédait des honneurs, c'est-àdire quelque noble fief , comme dans ce passage de Villehardouin : « La duché de Nike ère une des plus haltes t honors de la terre de Romenie. » Froissart dit encore un homme d/hcmneur pour indiquer un noble feudataire ('), mais comme il est juste que l'honneur s'associe aux honneurs, et que la noblesse du cœur réponde à la noblesse du sang, il nous offre pour la première fois dans une nouvelle acception ce mot homme d^ honneur qui survivra axix honneurs tels que les entendait Villehardouin, pour ne plus s'effacer ni des mœurs , ni de la langue P) . C'est peut-être aussi à Froissart qu'on a emprunté le mot : homme de bien, on entendant par là non le bien matériel, mais le bien moral. Aussi Froissart réunit-il volontiers ces deux épithètes : un homme de bien et d^ honneur (4) . Ne méritent-elles pas d'occuper la première place dans le glossaire des néologismes de notre chroniqueur?

Il y a un autre mot qu'on retrouve presque à chaque

n C/iron. 1,1,244.

{')Chron. î, 2, 6; IV, 8, 20.

(^)Un écuyer d'honneur et de recommandation... deux écuyers d'honneur. Chron. I, 2, 351; IV, 59. Cf. I, 2, 397. (^) Chron. IV, 53, 68.

page de Froissart, qui implique l'accomplissement des devoirs que chaque homme a à remplir vis-à-vis de son pays. 11 dit tour à tour : un bon Anglais , un bon Français ('). Cette expression toute populaire depuis quatre siècles, dont on a voulu faire honneur à un traître, au roi Charles de Navarre, appartient plus légitimement à l'historien de la chevalerie , cette milice investie du noble privilège de verser son sang pour la patrie.

Quand il dit d'un vieux chevalier t qu'il estoit froissé « d'armes et de travail du temps passé , » il annonce le beau vers de Malherbe :

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages.

Ajoutons que le bon Froissart qui associait sans cesse l'amour aux armes , et qui voyait en quelque sorte dans l'amour le secret de la courtoisie et de l'élégance, emploie l'adjectif amowreMo? comme synonyme d'oima6/e, témoin ce chapitre où il nous entretient des paroles amoureuses qae le comte de Montfort adressait à messire Jean de Chandos, ou de celles que le comte de Saint -Pol engageait Richard II à employer vis-à-vis de son oncle le duc de Glocester. Ceci nous paraît quelque peu bizarre; mais l'adjectif aimable dont nous nous fussions servis en ce cas, a-t-il une autre étymologie ?

{')Chmn. I, 2, i7l, 279, 283, 234, 362, 365; II, i,68, ^34; m, 15; IV, 79. Froissart appelle de mauvais Français ceux qui ne songent qu'à profiter des malheurs de leur pays pour s'enrichir.

Les philologues trouveraient matière à un charmant chapitre s*i1s recherchaient dans Froissart les mots , les phrases qu'il a tout naturellement empruntés à la poésie qui fut sa première étude, pour les appliquer plus tard à la stratégie de son temps. La mêlée au milieu de laquelle les chevaliers se rencontrent Tépée à la main u*est qu'un jeu parti {*). Assemblef, c'est se combattre. Requérir , c'est attaquer; resveiller ses ennemis, c'est encore les attaquer s'ils tardent trop eux-mêmes à le faire. On embU une forteresse, ou bien l'on rtéoute les assaillants. Voici que d'autres adversaires s'approchent, on les entend bondir leurs cornets et bruir sur leurs tambours. On les grève, on les navre, on les affole; on broche son cheval de l'éperon, on descliqtie les grands coups. On rescoue ses amis en péril, et de là le ci*i : à la rescausse ! La bataille achevée, on laisse aux hriyaiids la honte de trousser et d'enfardeler le butin qu'ils recueillent dans leurs expéditions, car terre courue est terre dévastée. La fainùse, c'est la peur ; le courage, c'est l'inclination du cœur, quelle qu'elle soit, noble ou criminelle, énergique ou timide ('). Les mots : souffrir, souffrance, indiquent la trêve pendant laquelle on suspend la guerre. Le jour est perdu quand on ne se bat point : aussi combat ei journée sont-ils deux mots qui sont et resteront synonymes.

De môme que le mot courage n'indiquait qu'une incli-

OChron.l, 2. 3.

(') Le mot populaire : Ayez boa courage, remontée Tépoque où Ton connaissait le bon et le mauvais courage.

nation du cœur qui avait besoin d'une épithète pour signifier har dément ou hardiesse, de même aussi le mot talent ne s'entendait que d'un désir plus ou moins heureusement accompli. Mautalent se traduit par colère ou par contrariété. C'est l'antithèse du talent. Si toutes les aspirations qui se forment pour atteindre le plus haut degré des faveurs de la science ou de la fortune, avaient conservé leur ancien nom, que de talents ne compterions-nous pas de plus aujourd'hui I

Parmi les mots qui ont complètement disparu, combien n'en est-il pas qui méritent tous nos regrets? La Bruyère en rapporte un assez grand nocqbre. Il aurait voulu conserver les substantifs famé pour renommée, mauvaistié pour méchancetéj los pour louange, et surtout le substantif heur qui a fait heureux qui est si français. Parmi les adjectifs, il cite le mot gent, ce mot si facile, si gracieux, que nous avons retrouvé à chaque page de Froissart ; parmi les verbes : festoyer, s^esjouir, se douloir, travailler, duire, vilainer, poindre^ ramentevoir . Il se plaît à rappeler que tous ces mots pouvaient, en se mêlant aux mots modernes, durer ensemble d'une égale beauté et rendre la langue plus abondante. Il regrette jusqu'à ce monosyllabe et/ qui, à son avis, a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française.

Serions-nous aussi heureux que Froissart dans le choix de nos expressions, si nous avions à offrir un tableau où l'on vît le clerc muser et deviser avant d'improviser seis vers, recorder et ramentevoir quand il écrit ses chroniques,

et tour à tour semonner et reyracier ses bienfaiteurs ? N'en s<îrait-il pas de même si nous devions engager les vainqueurs à se refréner j et l'homme d'État à ne pas délaier ni subtiUeTy sous prétexte d'esc/jever les difficultés ou les périls?

Descendre aux prières est une belle expression qui appartient à Froissart, mais il ne l'entend pas comme nous. Celui qui descend aux prières est celui qui oublie son orgueil non pas pour y recourir, mais pour les accueillir et se rapprocher du malheureux qui l'implore.

La forme active d'un grand nombre de verbes, aujourd'hui effacée de nos lexiques modernes, se prêtait davantage aux exigences de b narration qui doit avant tout être claire et rapide. Nous disons : Douter de la parole, aller par un chemin , se préparer à une besongne, faire reculer les ennemis ; Froissart disait bien mieux : Douter la parole, aller le chemin, approcher la besongne, reculer les ennemis.

Certains adjectifs avaient aussi plus de vigueur ou plus de grâce. Nous citerons : felonneux, cauteleux, huiseux, vergogneux, pensieux, angoisseux, volonteux, volontureux, crueux, ireux, plantureux, idoine, embesogné, adoubé, méshaigné, hérié, alosé. Nous y joindrons aussi quelques adverbes tels que : liement, roidement, nicement, couardement, couvertement , et surtout ceux-ci : royaument, chevalereusement, vassalement, lacheleureusement, qui expriment en un mot l'accomplissement de tous les devoirs qui incombent aux rois et aux chevaliers, aux vassaux et aux bacheliers.

Les manuscrits de Froissart qui ont le mieux conservé son orthographe (nous plaçons au premier rang ceux de ses poésies où les copistes ont nécessairement respecté da» vantagc la forme primitive) n'offrent pas avec les ouvrages modernes autant de différences qu'on voudrait bien le croire. Comme nous, il efface fréquemment la lettre s suivie d'une autre consonne, en la remplaçant par l'accent aigu : déduit pour desduit, réduit pour resduit, réjoir pour resjoir, etc. Au présent, au futur, à l'infinitif et au participe passé, il écrit aussi comme nous : Je fais, il fait, il se tait, f aurai, je verrai, je porterai, je dirai, faire taire, retraire, faite, parfaite, etc. Et si à l'imparfait il dit : Je portais, je venais, n'oublions pas que Corneille et ses contemporains considéraient la diphthongue oi comme l'un des sons les plus indispensables à la force et à la vigueur de la langue. C'est la cour efféminée des derniers Valois que l'on accusait d'avoir cherché à la supprimer, à l'époque où une vie voluptueuse et molle avait succédé aux dernières traditions de la chevalerie ressuscitées par Henri II (•).

A ce titre, il ne faut que louer Froissart d'avoir con-

{•) Comme ainsi soit que noslre langage symbolise ordinairement avec nos mœurs, aussi le courtisan au milieu des biens et de la grandeur, estant nourry à la mollesse, vous voyez qu'il a transformé la pureté de nostre langage en une grammaire toute efféminée, quand au lieu de roine, alloH^ tenoit et venoit, il dict maintenant : reine , allet , lenet , venet. Estienne Pasquier,

Lettres, II, 1?.

Page 1