‹ FroissartChapitre 30 sur 42 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

CiTlTiONS.

I. Récits qui joigneril le mérite littéraire à Tiiupartialité. — Mort de Ghandos et de Clisson. — Wal Tyler et Jean Desmarcts.

Nous nous sommes efforcé d'abord de rechercher les aventures et les incidences au milieu desquelles Froissa rt composa ses chroniques, puis d'examiner les chroniques elles-mêmes comme œuvre littéraire. Pour mieux les apprécier, il convient d'en citer quelques fragments plus étendus, et il nous semble qu'il vaut mieux s'arrêter à ceux qui nous offrent à la fois, sous des aspects divers, la pensée et le style du chroniqueur.

Peut-être nous eût-il été plus aisé de justifier notre admiration pour Froissart en mettant sous les yeux du lecteur ces épisodes si connus du siège de Calais , de la bataille de Cocherel ou du combat singulier d'Edouard III

et d'Euslache de Ribeaumont sous les murs de Calais ; mais nous voudrions ne pas séparer le fond de la forme, et, tout en rendant hommage aux plus brillantes qualités du style, nous serions heureux d'apporter en môme temps la preuve irrécusable que rien n'autorise à peindre notre chroniqueur indifférent au malheur et à Toppression des faibles, et n'ayant de sympathies et d'éloges que pour le succès. Nous espérons démontrer que Froissart, si éloquent lorsqu'il célèbre les exploits des Anglais, ne Test pas moins lorsqu'il loue ceux des Français, que, plein d'enthousiasme pour les bons princes et les bons chevaliers, il blâme énergiquement ceux qui manquent à leurs devoirs, et enfin qu'il fut aussi juste pour les communes que pour la noblesse, en ne confondant jamais les griefs légitimes des bourgeois avec les honteux désordres de l'anarchie. En étudiant sous des points de vue différents l'impartialité de l'auteur , nous verrons aussi le style , expression rapide, mais sincère d'une pensée loyale et vive, se prêter avec un rare bonheur à la variété des épisodes qui se succèdent.

Pour premier parallèle, nous mettrons en regard la fin de Ghandos et le meurtre du connétable de Glisson. Chandos et Glisson , appartenant à deux nations ennemies, avaient été tous les deux célèbres par leur courage. (]handos , que Froissart appelle « un chevalier doux , a courtois et aimable, large, preux, sage et loyal en tous «estas, et qui vaillamment se savoit estre entre tous « seigneurs et toutes dames, » fut frappé déloyalement

clans un combat , mais il reçut du moins la mort d'une main ennemie ; Olivier de Glisson, plus malheureux, fut la victime d'une trahison lâchement préparée dÀns la capitale même du royaume, à quelques pas de Thôtel Saint-Paul.

Ghandos avait vu échouer une escalade dirigée contre l'abbaye de Saint-Savin, et il s'était arrêté «tout méranco- « lieux » à Chauvigny. Nous laissons continuer Froissart :

« Une grande esp.ice après ce qu'il fut là venu, et qu'il « s'ordonnoit pour un peu dormir, il entre un homme « tantost après en l'hostel, et vint devant lui, qui lui dit : « Monseigneur, je vous apporte nouvelles. » — « Quelles? » (L répondit-il. — «Monseigneur,les François chevauchent.» « — « Et comment le sais-tu ?» — « Monseigneur , je me « suis parti de Saint-Savin avec eux.» — « Et quel che- « min tiennent-ils? » — « Monseigneur,* je ne sais de vé- « rite ; fors tant qu'ils tiennent, ce me semble, le chemin « de Poitiers. » — «Et lesquels sont-ce des François? » « — « C'est messire Louis de Saint-Julien et Kerlouet le « Breton et leurs routes. » — « Ne me chault, dit messire « Jean Ghandos, je n'ai mais-hui nulle volonté de che- « vaucher : ils pourront bien trouver encontre sans moi. »

« Si demeura un espace en ce propos tout pensif, et « puis s'avisa et dit : « Quoique j'aie dit, c'est bon que je « chevauche toujours : il me faut retourner à Poitiers, et « tantost sera jour. » — « C'est voir, sire, » ce répondirent « ses chevaliers qui là estoient. Lors fit ledit messire « Ghandos restraindre ses plates et se mit en arroy pour

t chevaucher et aussi firent tous les autres. Si montèrent « à cheval ^ et se partirent, et prirent le droit chemin de

< Poitiers, costoyant la rivière. Et si pouvoienl astre les « François en ce propre chemin une grande lieue devant « eux, qui tiroientà passer la rivière au pont Luzac.

« Quand messire Jean Ghandos fut là venu jusques à « eux, sa bannière devant lui, si n'en fit pas trop grand « compte ; car petit les prisoit et aimoit ; et tout à cheval « les commença à ramposner en disant : « Entre vous, « François, vous estes trop malement bonnes gens d'ar- « mes ; vous chevauchez à votre aise et à votre volonté € de nuit et de jour; vous prenez villes et forteresses en « Poitou, dont je suis séneschal ; vous rançonnez povres « gens sans mon congé ; vous chevauchez partout à main « armée; il semble que le pays soit tout vostre; et par «Dieu non est. Messire Louis, messire Louis, et vous

< Kerlouet, vous estes maintenant trop grands maislres ; « il y a plus d'un an et demi que j'ai mis toutes mes en- « tentes que je vous puisse trouver ou rencontrer, or « vous vois-je. Dieu merci! et parlerons à vous, et sau- « rons lequel est plus fort en ce pays, ou je, ou vous. On « m'a dit et conté par plusieurs fois que vous me désiriez « h voir : si m'avez trouvé; je suis Jean Ghandos, si bien « me ravisez. Vos grands appcr lises d'armes qui sont «maintenant si renommées, si Dieu plaist, nous les « éprouverons. »

«Entre ces ramposnes et paroles de messire Jean Chan- '( dos, qu'il ffiisoit et disoit aux François, un Breton prit

t son glaive et ne se put abstenir de commencer la mes • f lée, et vint asséner à un escuyer anglois, qui s'appeloit « Simekins Dodale, et lui arresta son glaive en la poif trine, et tant le bouta et tira, que ledit escuyer il mil « jûs dessus son cheval à terre. Messire Jean Chandos, « qui ouït effroi derrière lui , se retourna sur son costé t et vit gésir son escuyer à terre , et que on féroit « sur lui : si s'échauffa en parlant plus que devant, et dit t à ses compagnons et à ses gens : t Gomment! lairezf vous ainsi cet homme tuer? A pied, à piedi i Tantost « il saillit à pied ; aussi firent tous les siens, et fut Sime- « kins rescous. Veci la bataille commencée.

« Messire Chandos, qui estoit grand chevalier, fort et « hardi, et conforté en toutes ses besognes, sa bannière « devant lui, environné des siens, et vestu dessus ses ar- « mures d'un grand vestement qui lui battoit jusques à « terre, armoyé de son armoirie, d'un blanc samit à deux « pelsaguisés de gueules, l'un devant et l'autre derrière, « et bien sembloit suffisant homme et entreprenant, en « cel estât, pied avant autre, le glaive au poing, s'en vint « sur ses ennemis. Or faisoit à ce matin un petit res- « let (') : si estoit la voie mouillée , si que, en passant, il « s'entortilla en son parement qui estoit sur le plus long, t tant que un petit il trébucha. Et veci un coup qui vint « sur lui. lancé d'un escuyer qui s'appeloit Jacques de « Saint- Martin , qui estoit fort homme et appert (kire-

(') Rcslet, gelée blanche. Ceci se passait au mois de janvier.

f ment ; et fut le coup d'un glaive qui le prit en chair, et « s'arresta dessous l'œil, entre le nez et le front, et ne vit f point messire Jean Chandos le coup venir sur lui de ce « lez-là, car il avoil Tœil éteint ; et avoit bien cinq ans € qu'il l'avoit perdu es landes de Bordeaux, en chassant c un cerf. Avec tout ce meschef, messire Jean Chandos t ne porta oncques point de visière. Si que en trébu- € chant, il s'appuya sur le coup, qui estoit lancé de bras < roide : si lui entra le fer là-dedans, qui s'encousit jus- « ques au cervel; et puis retira cil son glaive à lui. Mes- « sire Jean Chandos, pour la douleur qu'il sentit, ne se « put tenir ei} estant , mais chéy à terre et tourna deux « tours moult douloureusement, ainsi que cil qui estoit « féru à mort; car oncques depuis le coup ne parla.

< Or furent trop durement dolents et déconfortés ces « barons et ces chevaliers de Poitou, quand ils virent là « leur séneschal, monseigneur Jean Chandos, gésir en cel « estât, et qu'il ne pouvoit plus parler ; si commencè- « rcnl à regretter et à doulorer moult amèrement, en di- « sant : « Gentil chevalier, fleur de toute honneur, mes- « sire Jean Chandos ! A mal fut le glaive forgé dont vous « estes navré et mis en péril de mort. » Là pleuroient « moult tendrement ceux qui là estoient. Bien les enten- « doit et se complaignoit ; mais nul mot ne pouvoit par- « 1er : là tordoientles mains et tiroient leurs cheveux et je- « toient grands cris et grands plaints, par espécialles che- « valiers et escuyers de son hostel. Là fut ledit messire de « Chandos de ses gens désarmé moult doucement et couchié

« sur targe et sur pavois, et apporté tout le pas à Morte- « mer, la plus prochaine forteresse de là... Dieu en ait « l'âme par sa débonnaireté, car oncques depuis cent ans « ne fut plus courtois, ni plus plein de toutes bonnes et « nobles vertus et conditions, entre les Anglois, de lui. »

Ghandos, ajoute Froissart, fut plaint et regretté de ses amis et amies. Le roi de France et ses chevaliers unirent leurs larmes à celles du prince de Galles qui, un an avant la bataille de Poitiers, se trouvait encore en sa garde, et qui recourait en tout à ses avis, « parce que de toute Englef terre, il estoit Tun des meilleurs chevaliers de sens, de « force, d'heur, de haute emprise et de bon conseil. »

Froissart avait été informé des circonstances de la fin de Chandos : il se trouvait à Paris, lors de l'attentat dirigé contre le sire de Clisson :

« Or avint que, ce jour du Saint-Sacrement, le roi de « France, en son hostel de Saint-Pol, à Paris, avoit tenu « de tous les barons et seigneurs qui pour ce jour estoient « à Paris, cour ouverte, et fut ce jour le roi en très-grand « soûlas, et aussi fut la roine jet la duchesse de Touraine. t Et pour les dames solacier et le jour persévérer en joie, < après disner, dedans le clos de l'hostel de Saint-Pol, à « Paris, les jeunes chevaliers et escuyers , montés sur (i coursiers et tous armés pour la joute, la lance au poing, « estoient là venus et avaient jouté fort et roidement ; et « furent ce jour les joutes moult belles, et volontiers f vues du roi, de la roine, des dames et des damoiselles, « et ne cessèrent point jusques au soir. Et donna le roi le

t souper.àSaint-Pol, à tous les chevaliers qui y voudreiit « cstre. Et après ce souper, on dansa et carola jusques à « une heure après mie-nuil. Après ces danses on se dé- « partit, et se traist chacun en son logis ou à son hostel, f sans doute et sans guet, l'un çà et l'autre là. Messire « Olivier de Gliçon , conncstable de France pour lors, se f départit tout dernier. Et vint en la place devant l 'hostel « de Sdint-Pol, et trouva ses gens et ses chevaux qui le « attendoient. Et tout compté, il n'y en avoit que huit et t deux torches , lesquelles les varlets allumèrent , sitost « que le connestable fut monté, et les torches portées dec vant lui, se mirent au chemin parmi la rue, pour ren- « trer en la grand' rue Sainte-Catherine.

« Messire Pierre de Graon avoit ce soir si bien espié « que il sa voit tout le convenant du connestable , et com- « ment il cstoit demeuré derrièjc , et de ses chevaux qui « l'attendoient. Si estoit parti, et issu hors de son hostel, « et ses gens tous armés à la couverte, et tous montés sur « leurs chevaux, et n'y avoit de ceux de sa route pas six « qui sçussent encore quelle chose il avoit en propos de « faire. Et estoit venu ledit messire Pierre sur la chaussée « au carrefour Sainte-Gatlierine ; et là se tenoit-il et ses « gens tous cois et attendoient le connestable. Sitost que le « connestable fut issu hors de la rue Saint-Pol et tourné « au carrefour de la grandVue, et que il s'en venoit tout * le pas sur son cheval, les torches sur son lez pour « lui éclairer, et jangloit à un sien écuyer et disoit : c Je « dois demain avoii' au disner chez moi monseigneur de

t Touraine , le seigneur de Coucy , messire Jean de « Vienne, le baron dlvry et plusieurs autres ; or pensez « que ils soient tous aises et que rien n'y soit espargné ; » f ces paroles disant, véez-cy messire Pierre de Craon et f sa route qui s'avancent, et premièrement ils entrèrent « entre lesgensduconnestable qui estoient sans lumière, « sans parler ni sans escrier.

« Tout premier, on prit les torches et furent éteintes et c jetées contre terre. En les prenant, le connestable avoit c parlé tout bas et dit ainsi, pour tant que quand il sentit « l'efFroi des chevaux qui venoient derrière, il cuidoit que « ce fust le duc de Touraine qui s'esbatoit à lui et à ses « gens : « Monseigneur, par ma foi, c'est mal fait; mais c je vous le pardonne, car vous estes jeune ; si sont tous t revaux et jeux en vous. » A ces mots, dit messire f Pierre de Craon, en tirant son espée hors du feurre : t A mort, à mort, Cliçon ! si vous faut mourir ! » — t Qui es-tu, dit Cliçon , qui dis telles paroles? » — « Je t suis Pierre de Craon, votre ennemi. Vous m'avez tant € de fois courroucé que ci le vous faut amender. Avant ! t dit-il à ses gens, j'ai celui que je demande et que je veuil « avoir. » En disant ces paroles, il fiert et lance après lui. « Ses gens tirent espées et lancent après lui. Coups com- « mencent à voler et à croiser sur le connestable ; et il qui « ne portoit fors un coutel, espoir de deux pieds de long, « trait le coutel et commence à estremir. Ses gens estoient « tous despourvus; si se effrayèrent et furent tantost « ouverts et épars. Les aucuns des hommes de messire

« Pierre de Graon demandèrent : t Occirons-nous tous? » « — f Oil, dit-il, eux qui se mettront à défense. » La « défense estoit petite, car ils n'estoient que eux huit et t sans nulle armure , et tous entendoient au connestable t occire et atterrer ; ni messire Pierre de Craon ne de- « mandoit autre chose que le connestable mort. Et vous t dis , si comme aucuns connurent depuis qui à cet c assaut et emprise furent, les plusieurs, quand ils eurent c la connoissance que c'estoitle connestable qu'ils assail- « loient, furent si eshidés que, en férant sur lui ou contre « lui, leurs coups n'avoient point de puissance , et aussi « ce qu'ils faisoient ils le faisoient paoureusement, car c en trahison faisant, nul n'est hardi. Le connestable « contre les coups se couvroit*de son bras et croisoit de « sonbadelaire, en soi défendant vaillamment. Sa défense « ne lui eust rien valu, si la grâce de Dieu ne l'eust gardé « et défendu. Et tousdis se tenoit sur son cheval, et tant « qu'il fust féru sur le chef d'une espée à plein coup moult « vilainement, duquel coup il versa jus de son cheval, « droit à rencontre de l'huis d'un fournier , qui jà estoit « descouchc pour ordonner ses besognes et faire son pain (( et cuire ; et en devant il avoit ouï les chevaux frétiller « sur la chaussée et plusieurs des paroles qui y furent « dites; et avoit ledit fournier un petit entre-ouvert son « huis; dont trop bien en prit et chéit au seigneur de « Gliçon de ce que l'huis estoit entre-ouvert, car au chéoir « que il fit contre l'huis, il s'ouvrit, et le connestable chév « du cho7f par dedans la maison. Ceux qui ostoiont à cheval

« ne purent ens, car l'huis n'estoit pas trop haut ni trop

« large, et si faisoient leur fait paoureu sèment. Vous

« (levez savoir, et vérité est, que Dieu fit adonc grand'

« grâce au connestable, car si il fust aussi bien chéu

« dehors l'huis, comme il fit par dedans, ou que l'huis

« eust esté fermé, ilestoit mort; et l'eussent tous défroissé

« et piétellé de leurs chevaux, mais ils n'osèrent descendre.

« De ce coup du chef duquel il estoit chéu. Guidèrent bien

« les plusieurs , messire Pierre de Graon et ceux qui sur

« lui féru avoient , que du moins ils lui eussent donné le

« coup de la mort. Si dit messire Pierre de Craon :

« Allons, allons, nous en avons assez fait. S'il n'est mort,

« si mourra-il du coup de la teste, car il a esté féru de

« bon bras. » A cette parole , ils se recueillirent tous

« ensemble, et se départirent de la place, et chevauchè-

« rent le bon pas, et furent tantost à la porte Saint-An-

« toine , et vidèrent par là et prirent les champs.

« Tantost les nouvelles en vinrent à l'hostel de Saint-

« Pol et jusques à la chambre du roi. Et fut dit au roi

« tout effrayement, et sur le point de l'heure qu'il devoit

a entrer dedans son lit : « Ha ! sire, nous ne vous osons

« celer le grand meschef qui est présentement avenu à

« Paris. » — Quel meschef ?» dit le roi.» — «De votre con-

« nestable, répondirent-ils, messire Olivier de Cliçon, qui

« est occis. » — « Occis, dit le roi, et comment? Qui a

« ce fait? » — « Sire, nous ne savons, mais ce meschef

« est avenu sur lui et bien près d'ici, en la grand'rue

« Sainic-Cathorine. » — « Or tost, dit le roi, aux tor- II. 19

€ chesî aux torches! je le veuil aller véoir. » On alluma « torches ; varlets saillirent avant. Le roi tant seulement < vestit une houpelande. On lui bouta ses souliers aux t pieds. Ses gens d'armes et huissiers, qui ordonnés t estoient pour faire le guet et garder la nuit l'hostel de t Saint-Pol, saillirent tantost avant. Ceux qui couchés € estoient, auxquels les nouvelles vinrent, s'orddnnè- € rent pour suivi r le roi, qui issit de l'hostel Saint-Pol € sans nul arroi, ni attendre homme fors ceux de sa t chambre. Et s'en vint le bon pas, les torches devant lui € et derrière. Et n'y avoient de ses chambrellans tantseut lement que messire Guillaume Martel et messire Hélion « de Lignac. En cet estât et arroi, le roi s'en vint jusques à « la maison du fournier et entra dedans. Plusieurs tor- « ches et chambrellans restèrent dehors.

« Quand le roi fut' venu, il trouva son connestâble « presque au parti que on lui avoit dit, réservé que il « n'estoit pas mort , et l'avoient ses gens jà despouillé, « pour tastor, savoir et véoir plus aisément les lieux où « il estoit navré, et les plaies comment elles se portoient. « La première parole que le roi dit, ce fut : « Gonnes- « table, comment vous sentez-vous?» Il répondit : « Cher « sire, petitement et faiblement. » — «Et qui vous a mis « en ce parti?» dit le roi. — « Sire, répondit-il, Pierre « (le Craon et ses complices, traistreusement et sans nul v( (léfiaiice.» — « Connestâble, dit le roi, oncques chose « ne fut si comparée comme celle sera, ni si fort anienvv dée. »

C était la première fois que l'on voyait de hauts seigneurs vider ainsi leurs querelles par trahison, au milieu de la nuit, dans un carrefour désert. La place publique n'avait jusque-là été ensanglantée que par les séditions et les émeutes. Cette arène allait mieux à WatTyler, dont nous allons raconter l'audacieuse tentative si promplement réprimée.

« Ce propre jour, au matin, s'estoient assemblés tous « les mauvais, desquels Wautre Tuillier, Jacques Strau « et Jean Balle estoient capitaines, et venus parlementer « en une place que on dit Semitefîlle, où le marché des t chevaux est le vendredi ; et là estoient plus de vingt « mille, tous de une alliance. Et encore en y avoient en t la ville beaucoup qui se déjeunoicnt par les tavernes, « et buvoient la garnache et la malvoisie chez Lombards, « et rien n'en pay oient. Et avoient ces gens qui là estoient f assemblé, les bannières du roi que on leur avoit baillées « le jour devant , et estoient sur un propos de courir « Londres, robcr et piller ce même jour. Et disoient les « capitaines : « Nous n'avons rien fait. Ces franchises t que le roi nous a données nous portent trop petit de « profit ; mais soyons tous de un accord ; courons cette « grosse ville riche et puissante de Londres ; et si « nous sommes au dessus de Londres , de l'or et de « l'argent et des richesses que nous y trouverons, et qui « y sont, nous aurons pris les premiers , ni jà ne nous en « repentirons. Et si nous les laissons, ceux, ce vous dis, «^qui viennent, les nous touldront.»

« A ce conseil estoienl-ils tous d'accord, quand vez-ci « le roi qui vient en cette place, espoir accompagné de « soixante chevaux , et ne pensoit point à eux, et cuidoit M. passer outre, et aller son chemin, et laisser Londres. « Ainsi qu'il estoit devant l'abhaye de Sainl-Bertliélemy « qui là est, il s'ar resta et regarda ce peuple, et dit qu'il « n'iroit plus avant, si sauroit de ce peuple quelle chose « il leur failloit, et si ils estoient troublés, il les rapaise- « roit. Les seigneurs qui delez lui estoient, s'arrestèrent « quand il s'arresta : c' estoit raison. Quand Wautre Tuil- « lier vit le roi qui estoit arresté, il dit à ses gens : € Vez- « là le roi, je veuil aller parler à lui ; ne vous mouvez « d'ici si je ne vous fais signe, et si je vous fais ce signe « (et il leur fît un signe), si venez avant et occiez tout « hormis le roi, mais au roi ne faites nul mal ; il est jeune, « nous en ferons à notre volonté, et le mènerons partout « où nous voudrons en Englelorre, et serons seigneurs « de tout le royaume : il n'est nul doute. » Là avoit un « pourpointicr de Londi'es, que on appeloit Jean Ticle , « qui avoit apporté et fait apporter soixante pourpoints « dont aucuns de ces gloutons estoient revestus, et Tuil- « lier en avoit un vestu. Si lui demanda Jean Ticle: « Hé, sire! qui me payera mes pourpoints? Il me faut « bien trente marcs. » — <l Apaise-toi, répondit Tuillier, « lu seras bien payé encore en nuit ; tiens-t'en à njoi, tu « as pleige assez. » A ces mots, il osperonna un cheval « sur quoi il estoit monté , et se part de ses compagnons, « et s'en vi(Mit (Iroitemer.t au roi, et si près de lui que la

« queue de son cheval esloit sur la teste du cheval du roi. « Et la première parole qu'il dit, quand il parla au roi, « il dit ainsi : «Roi, vois-tu toutes ces gensqui sont là?»

— « Oïl, dit le roi ; pourquoi le dis-tu?» — « Je le dis « pour ce qu'ils sont tous en mon commandement, et me « ont tous juré foi et loyauté à faire ce que je voudrai. »

— «A la bonne heure, dit le roi, je veuil bien qu'il soit

« ainsi. » — « Adonc, dit Tuillier, qui ne demandoit

« que la riote, cuides-tu, dis, roi, que ce peuple qui là

« est, et autant à Londres, et tous à mon commandement,

« se doye partir de toi sans emporter leurs lettres? Nennil ,

« nous les emporterons devant nous. » Dit le roi : « Il

« en est ordonné ; il faut faire et délivrer l'un après

« l'autre. Gompains, retraiez-vous tout bellement devers

« vos gens, et les faites retraire de Londres, et soyez pai-

« sihles, et pensez de vous; car c'est notre entente que

« chacun de vous, par villages et mairies, aura sa lettre,

t comme dit est. » A ces mots \V autre Tuillier jette les

« yeux sur unescuyer du roi, qui estoit derrière le roi et

« portoit Vespée du roi ; et héoit ce Tuillier grandement

« cet cscuyer ; car autrefois il s'estoit pris de paroles à lui ,

« et l'avoit l'escuyer villené. « Voire, dit Tuillier, es-tu

« là ? Baille-moi ta dague. » — « Non ferai, dit l'escuyer;

« pourquoi te la baillerois-je? » Le roi regarda sur son

« varlet et lui dit : * Baille-lui. » Cil lui bailla moult

« envis. Quand Tuillier la tint, il en commença à jouer et

< à tourner en sa main , et reprit la parole à l'escuyer,

« et lui dit : « Baille-moi celle espée. » — « Non ferai,

« dit rcscuyer , c'est l'espée du roi; lu ne vaux luie « que tu Taies, car tu n'es qu'un garçon ; et si toi et moi « estions tout seuls, en celle place, tu ne dirois ni eusses « dit ces paroles, pour aussi gros d'or que ce moustier de « Saint-Pol est grand. » — «Par ma foi! dit Tuillier, « je ne mangerai guère, si aurai ta teste. > A ces mots c estoit venu le maire de Londres, lui douzième, monté à « chevaux et tout armé dessous sa robe, et les autresaussi, « et rompit la presse et vit comment cil Tuillier se déme- « noit. Si dit en son langage : « Gars, commentes-tu si osé « de dire telles paroles en la présence du roi? C'est trop « pour toi. » Adonc se félon ua le roi, et dit au maïeur : « Maire, mettez la main à lui. » Eutrementes que le roi t parloit, cil Tuillier avoit parlé au raaïeur et dit : « El « (le ce que je fais et dis, à toi qu'en monte? » — « Voire, « (lit le maire qui déjà estoit advoé du roi , parles-tu « ainsi en la présence du roi mon naturel seigneur ? .le « ne veuil jamais vivre, si tu no le compares. »

« A CCS mots il trait un grand badelaire que il portoit, « et lâche , et ficrt ce Tuillier un tel horion sur la teste •< (jue il Tabattit aux pieds de son cheval. Sitosl que il H fut chu entre les pieds, on Tenvironna de toutes parts, ♦ par quoi il ne fust vu des assemblées qui là estoient, et « (pli se disoient ses gens. Adonc descendit un escuyer « (lu roi, (jue on appeloit Jean Stanwich, et tira une '( helle épée que il portoit, et la bouta au ventre de ce ' Tuillier, et là fut mort. Adonc s'aperçurent ces mé- « chans gens là assombh'^s que leur capitaine estoit occis:

« si commencèrent à murmurer ensemble et à dire : « Ils ont mort notre capitaine ; allons ! allons ! occions « tout ! > A ces mots ils se rangèrent sur la place, par « manière d'une bataille, chacun son arc devant lui qui « Tavoit. Là fit le roi un grand outrage ; mais il fut con- « verti en bien. Car tantost que Tuillier fut atterré, il se « partit de ses gens, tout seul, et dit : «Demeurez-ci, « nul ne me suive. » Lors vint-il au devant de ces folles « gens qui s'ordonnoient pour venir venger leur capit taine, et leur dit : t Seigneurs, que vous faut? Vous «( n'avez nul autre capitaine que moi ; je suis votre roi, « tenez- vous en paix. »

Après être descendu à Wat Tyler, le chef insolent d'une plèbe furieuse, nous remonterons jusqu'à Jean Desmarets ( ) , qui ne flattait pas le peuple et qui néanmoins fut misa mort parce qu'il en était trop aimé. L'un, guidé par les plus mauvais instincts de la convoitise et de l'envie, périt honteusement au milieu de ses rêves de pillage et l'insulte à la bouche. L'autre, accompagné à sa dernière heure de ce beau cortège que les larmes et l'indignation font à la vertu persécutée, semble ne monter à l'échafaud que pour y ajouter par un inique supplice une auréole de plus à celles que gravaient sur son front de longs ser- \ ices cl une vieillesse sans remords.

< Oo mit hors du Chastelet plusieurs hommes de la ville « de Paris jugés à mort pour leurs forfaitures et pour

(') Ou mieux Dcsmares.

t cuiouvement de commun , dont on fut émerveillé de « maistre Jean des Marets, qui estoit tenu et renommé à « sage homme et notable. Et veulent bien dire les aucuns t que on lui fit tort ; car on Ta voit toujours vu homme de « grand' prudence et de bon conseil , et avoit toujours € esté l'un des greigneurs et authentiques qui fut en parle- « ment sur tous les autres, et servi au roi Philippe, au roi « Jean et au roi Charles, que oncques il ne fut vu ni « trouvé en nul forfait, fors adonc. Toutefois il fut jugé à f estre décollé, et environ quatorze en sa compagnie. Et « entrementes que on l'amenoit à sa décollation sur une « charrette et séant sur une planche dessus tous les autres, « il demandoit : « Où sont ceux qui me ont jugé ? Qu'ils « viennent avant, et me montrent la cause et la raison « pourquoi ils m'ont jugé à mort. » Et là prôchoit-il au « peuple, en allant à sa fin, et ceux qui dévoient mourir « en sa compagnie : dont toutes gens avoient grand' pitié . « mais ils n'en osoient parler. Là fut-il amené au marché « dos halles ; et là devant lui tout premier furent décollés « ceux qui en sa compagnie estoient, et en y ot un que on « nommait Nicolas le Flamont , un drapier , pour qui on « ofTroil pour lui sauver sa vie soixante mille francs ; mais « il mourut. Quand on vint pour décoller maistre Jean « des Marets, on lui dit : « Maistre Jean, criez merci au roi « que il vous pardonne vos forfaits. » Adonc se tourna - « il et dit : « J'ai servi au roi Philippe son aïeul et au roi « Jean son tayon , et au roi Charles son père , bien et « loyalement; ni oncques cils trois rois, ses prédécesseurs,

« ne me sçurent que demander ; et aussi ne feroit celui-ci « si il avoit âge et connoissance d'homme , et cuide bien « que de moi juger il n'en soit en rien coupable : si ne lui « ai que faire de crier merci, et crierai merci à Dieu et « non à autre , et lui prie bonnement que il me pardonne « mes forfaits. » Adonc prit-il congé au peuple dont la « greigneure partie pleuroit pour lui. En cet estât mourut « maistre Jean des Marets. »

Juvénal des Ursins rapporte que Jean Desmarets répétait en allant à l'échafaud : Judica me, Deus^ et discerne causam meam de gente mm sancta. Vingt -quatre ans s'écoulèrent avant que son corps reçût une honorable sépulture dans l'église de Sainte-Catherine du Val des Écoliers (').

n. Récits moins sérieux. — La partie d'échecs de la comtesse

de Salisbury.

On nous reprochera sans doute de n'avoir reproduit d'un chroniqueur si aimable et si joyeux que ses récits les plus sévères; mais Vimportances des événements qui y sont retracés, nous servira d'excuse. Nous nous proposions d'ailleurs d'insérer ici, comme présentant des qualités littéraires bien différentes quoique non moins précieuses, ce délicieux épisode du livre P"", où Froissart peint l'amour d'Edouard III pour la comtesse de Salis-

(») Registres du Parlement, vendredi ii mars 4406 (v. st.).

biijy. Malheureusement, il embrasse plusieurs chapitres, oîi Ton ne peut rien retrancher, tant ils offrent (le charme et de grûce, et pour ne pas trop prolonger nos citations , nous nous bornerons à les compléter par un fragment emprunté au manuscrit d'Amiens. Il s'agit d'une partie d'échecs entre le roi d'Angleterre et la belle Alix : « Li roys demanda les eschecs et la dame les fît appor- « ter. Si donc pria li roys à la dame que elle volsist jouer « à lui, et la dame li accorda liement et bien estoit tenue «du faire. A l'entrée du jeu des eschecs, li roys qui « voloit que aucune chose demourast du sien à la dame « l'assailli en riant: «Dame, que vous plaist-il à mettre au « jeu? » et la dame li respondi : « Sire, et vous? » Si « donc mist li roys avant un très- bel aniel à ung gros « rubis sus le tal)lier, qu'il portoit en son doigt. Lors « dit la dame : « Sire, je n'ay nul aniel si riche comme « ii vôtre est.» — «Dame, disl li rov tout en riant, cilz « que vous avez, mettes le avant , je n'y prends pas a (le si pries garde. » Si dont la comtesse, pour accom- « plir la vollenté du roy, traist hors d'un doigt ung « anelet d'or qui n'estoit pas de grant vaille. Si jouèrent « as eschecs ensamble, la dame à son avis au mieux que u pooit, afin que li roys ne la tenist pas pour trop simphi » et ignorans, et li roys se faiiuloit, car pas ne jouoit du « uiieux qu'il savoit, et i\\ avoit nulle espace des tires « que il ne regardast si fort la dame que elle en estoit ft toute honteuse, et quant li roys véoit que elle s'estoit (» fourfaito d'un chevalicM- ou de quoy que ce fust, il se

« fourfaisoil ossi pour remettre la dame en son jeu, et « tant jouèrent que li roys perdi et fu mas. Adont se « leva la dame, et prist-son aniel et le mist en son doigt, « et volsist trop bien que li roys eust repris le sien , et li « offri et dist : «Sire, il n'appartient pas que en mon hos- « tel j'aie rien del vôtre.» — «Dame, distli roys, si fait, car « li jeus le porte ensi, et se je l'eusse gaigniet, tenés vé- « ritablement que j'eusse porté le vôtre. » La dame ne vot « adont plus presser le roy, mais s'en vint à une sienne « damoiselle et li bailla l'aniel et lui dist : « Quant vous « verres que li rois sera partis de céans et devra monter « à cheval, si vous avanchiés et li rendes tout- bellement € son aniel, et li dites que nullement je ne le veus déte- € nir, car point n'apertient ci. »

€ A ces mots vinrent espisses et vins, et n'en vot onc- « (jues prendre li roys devant la dame, ne la dame ossi « devant lui, et y eut là grant estrif tout en reviel. Fina- « lement il fu accordé que il prissent tous doy ensamble, « o^sitost li ungs comme li autre, pour cause de brieftc. « Après ce fait, li roys prist congiet à la dame et lui dit « tout haut : < Dame, vous demourrés en votre hostel, si « je m'en irai sieuvir mes ennemis. » La dame à ces mots « s'inclina bien bas devant le roy, et li roys moult ap- « pertement la prist par la main droite et li estraindi un « petit, et ce li fist trop grand bien en signe d'amour, et « regarda li roys que chevaliers et damoiselles«s'enson- « nioient de prendre congiet l'un à l'autre, si s'avança en- « corcs de dire deux mots tant seulement : « Ma chière

« cLiino, que Dieu vous commande jusques au revenir, si « vous prie que vous vousvoelUez aviser et autrement estre « conscilliée que vous ne me avés dit . i — c Chîers sires, réc pondit la dame, li Pères glorious vous veuille conduire c et ester de vilaine pensée et déshonorable, car je sui et t serai tondis conscilliée et appareilliée de vous servir à « votie honneur et à la mienne. >

c A tant se parti li roys de le cambre, et ensi que il dec voit monter à cheval, la damoiselle qui estoit enfoorc méo de sa dame s en vint au roy et s*ageDouilla, et cDe c dit : € Monseigneur, vecy votre aniel que ma dame vous € renvoie, et vous prie humblement que vous ne le Toeilc liés tenir à villenie , que point ne veut qu'il demeure € par devers elle. » Li roys en fu tout estrivîs, non pour c quant , comme test conseilliet , répondit briefment : « Damoiselle, puisqu'il ne plaist à votre dame, H gains t petis que elle a fait à moy, il vous demeure, i et la da- « moiselle j'ecorda à sa dame la réponse dou roy, et li vot « rendre l'aniel que li roys avoit perdu aus eschecs, mais « la dame ne le volt prendre, ains dit qu elle n'3 clamoit « riens et que li roys lui avoit donnet, si en fesist son « prouffit.

« Ensi demeura li aniaux dou roy à la damoiselle. »

Page 1