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CHAPITRE VIII

I. L'influence de Froissarl fut plulôl littéraire que politique.

— Imitateurs et continuateurs.

Tout permet de croire que rinfluence exercée par les écrits de Froissarl fut considérable , et que les hommes de son temps saluèrent avec une admiration reconnaissante le vaste monument où ils voyaient leurs noms inscrits par une main que ne désavouerait point la postérité. Il appartient aux historiens, dit éloquemment Georges Chastelain, « d'exalter lesesvanuis du siècle et « de les couronner en renommée. »

Evidemment les chevaliers trouvaient dans ce livr«

tous les exemples et toutes les leçons. « Rien n'est plus

« propre, dit Lacurne de Sainte-Palaye, que le spectacle II. 20

« que Froissart met continuellement sous les yeiw de ses « lecteurs, à leur inspirer l'amour de la guerre, cette vi- « gilance industrieuse qui, toujours en garde contre les « surprises, est sans cesse attentive à surprendre les au- « très, cette activité qui fait compter pour rien les peines t et les fatigues, ce mépris de la mort qui élève Tâme au- « dessus de la crainte des périls, enfin cette noble ambi- (t tion qui porte aux entreprises les plus hardies ["). »

Cependant , les divisions intérieures et les guerres étrangères devenaient chaque jour plus sanglantes et plus cruelles, et la chevalerie s'effaça rapidement, d'abord devant les brigands j sous Charles VI, ensuite devant les premières bandes de gens d'armes , recrutées et soldées par Charles VII. Tant de belles leçons furent oubliées, tant de nobles exemples furent perdus. L'influence politique de Froissart, chroniqueur et apologiste de la chevalerie, avait été courte et faible; mais il n'en fut pas de morne de son influence littéraire.

Lorsque les récits de Froissart commencèrent à se répandre, vers 1380, il était le seul chroniqueur qui, depuis la mort de saint Louis , eût cMitrepris avec succès une narration écrite dans la même langue que les Chroniques de Saini-Denis, et destinée à balancer leur autorité.

Froissart ne cite a cette époque voisine de la sienne que la chronique de Jean le Bel. qui ne franchit guère les

(*) Mém. de VAcad. des hiscriptions et Relies-lettres, XIII, p. 548.

étroites limites du château où elle fut écrite ; mais tel est le succès de la grande œuvre historique que nous étudions, qu'à quelques années de distance, des ouvrages analogues, mais moins étendus, abondent, et partout les traces de l'imitation sont manifestes.

Christine de Pisan qui écrit en 1 403 le Livre des faits du sage roi Charles, et en \ 408 le Livre des faits de Bouciquault, les commence ainsi : « Les choses expédientes à « l'édification de mœurs virtueux, véons par les sapiens « en leurs escripts ramenées à mémoire pour nostre in- « struction en ordre de bien vivre... Comme à tous par « nature cestc vie soit briefve, est chose deue et de belle « ordonnance, afin que le bienfaict des vaillans ne soit « mie amorty, que ils soient mis en perpétuelle souve- « nance au monde. » Enfin, on lit dans la chronique de Bertrand du Guesclin, un peu antérieure aux deux monographies de Christine de Pisan : « En ma pensée sou- « ventes fois me délite en ouyr lire les faits des anciens ; « les chevaliers ay voulentiers suivi et le cueur de moy « fourment y trait. » Tous ces prologues rappellent assez exactement ceux de Froissart.

Aux imitateurs succédèrent bientôt des continuateurs, qui ne subirent pas moins docilement la forme adoptée par Froissart, rehaussant ainsi la gloire du maître. Le plus connu est Enguerrand de Monstrelet, qui dit dans son prologue qu'il commence sa chronique à l'année « où t finit le dernier volume de ce que fit et composa en son € temps ce prudent et très-renommé historien, maistre

« Jean F*roiss:irt, natif de Valenciennes, en Hainaut, du- « (juel, par ses nobles œuvres, la renommée durera par « longtemps ('). »

Jean de Wavrin, dont Thérilage passa entre les mains dos ducs de Croy, aussi bien que la terre de Beaumont, copie et continue aussi Froissart, dans une chronique qui ne sera plus longtemps inédite. Dinlerus cite également les chroniques de France, compilées par maître Froissart, cronica Franciœ per magistrum Frocsart compllata. Martin Franc et Oclavien de Saint-Gelais le louent dans leurs vers.

II. Rcsurreclion des idées chevaleresques au xvie siècle. — François T'. — Charics-Quinl. — Henri VIII. — Ce mouvemonl s'arréleà la morl de Henri II. — Jugcmcnls divers portés sur les chroniques de Froissarl.

Les chroniques de Froissart semblent jouir d\ine nouvelle populnrilé, quand, au comnioncemeul du xvi® sié-

(') Monstrelet est bien moins impartial que Froissart, ou, ce qui revient au môme, bien plus timide, bien plus gêné par ses craintes et ses réticences. 11 vit Jeanne d'Arc, au moment où elle venait de tomber au pouvoir du bâtard de Vendôme; il assista môme à l'entrevue de la prisonnière avec le duc de Bourgogne, où elle lui reprocha son alliance avec les ennemis des fleurs de lys. Et de tout ceci, que reste-t-il dans .Monstrelet? Une seule phrase où, pour ne point avouer qu'il n'ose parler, il feint avoir tout oublié : « Je ne suis mie bien recors, jà soit ce « que j'y estois présent. • II, 86.

cle, les rois se font de nouveau honneur d'être chevaliers.

François l" , bien que roi , croit devenir quelque chose de plus en se faisant toucher par Tépée de Bayard, comme son aïeul Louis d'Orléans avait été touché par Tépée du bon connétable du Guesclin. On espéra un instant qu'on allait voir renaître l'époque des princes chevalereux. Sans remonter aussi haut , François 1°' s'arrêtera à d'autres exemples moins sévères , pour les renouveler à sa cour , qui compta plus d'une Agnès Sorel.

Le redoutable rival du roi de France, Charles-Quint, inscrivait son nom sur un manuscrit de Froissart, conservé longtemps à Bruxelles, et y ajoutait sa devise, que n'eussent pas désavouée les preux du xiv" siècle : Plus oultre (•). Un descendant des sires de Ghâtillon, pour qui ces chroniques avaient été composées, né lui-même au village de Donstienne, si cher à Froissart , avait été le compagnon d^^enfance de Charles-Quint ; mais Louis de Ghâtillon, loin d'animer l'empereur aux guerres et aux discordes , avait compris autrement la grandeur d'une âme forte et maîtresse d'elle-même. Sa main qui avait rejeté l'épée écrivait dans un traité pieiix, que la vie des cénobites, plus douce et plus belle que celle que dore le pouvoir, attirait vers elle les princes eux-mêmes, et il

{•) J'ai fait à Paris d'inutiles recherches pour retrouver ce

manuscrit. Godefroy le signalait en 4781, comme l'un des plus

précieux que Ton connût.

donnait, en s' enfermant à l'abbaye de Liessies, un exemple que suivit son illustre ami, en se retirant plus tard dans un monastère de l'Estramadure.

En Angleterre, Henri VIII partageait à Tégard de la chevalerie les sentiments de François I" et de Charles- Quint. Il chargea Jean Bourchier, lord Berners, qui avait été envoyé en ambassade à Bruxelles, pendant la jeunesse de Charles-Quint, et qui y avait peut-être vu le précieux manuscrit dont nous parlions tout à l'heure, de publier une traduction anglaise des Chroniques. Les descendants des compagnons d'armes d'Edouard III ne comprenaient plus la langue dans laquelle se trouvaient rapportés les exploits de leurs aïeux. 11 était bon de les leur rappeler, au moment où Henri VÏII caressait volontiers la pensée de renouveler en France les conquêtes du vainqueur de Crée y.

Jean Bourchier était issu d'un autre Jean Bourchier (jui, lors du deinier voyage de Froissart en Angleterre, lui remit, au nom de Bichard II, cent nobles, enfermés dans un gobelet d'argent doré. Les souvenirs de sa famille le désignaient pour rendre ce nouvel hommage au génie de Froissart.

Cependant Henri VIII oublia bientôt son enthousiasme chevaleresque, pour se livrer à ses controverses théologiques, et lors même qu'il se laissait aller à son fol amour pour Anne de Boulen, il ne se souvenait guère d'avoir rencontré son nom dans Froissart. Mais la traduction de lord Borneis n'en porta pas moins ses fruits. A défaut du

roi, elle arriva entre les mains d'un poète, qui devait appeler ses drames historiques les Chroniques d'Angleterre.

Shakspeare, nous introduisant au camp de la Loire, où Charles VII, René d'Aujou et ses autres capitaines se désolent de ne pouvoir délivrer Orléans, attribue au duc d'Alençon ces paroles : « Froissart, un de nos compatriotes, « raconte qu'à l'époque où régnait Edouard III, l'Angle- < terre ne produisait que des Olivier et des Roland ('). » On aime à retrouver le nom du doux chroniqueur de la chevalerie, dans le langage plus inculte et plus rude que parlait le fils du boucher de Stratfprd.

En même temps l'imprimerie répand et popularise ces belles pages qui jusque-là avaient fatigué sans l'épuiser la laborieuse ardeur des scribes, et grâce à la merveilleuse découverte d'Harlem ou de Mayence, on voit en peu d'années de nombreuses éditions des chroniques mises au jour et lues avidement.

Lorsque Henri II veut à son tour renouveler les traditions de la chevalerie, Denis Sauvage, historiographe de France, publie d'après les manuscrits une nouvelle édition du chroniqueur qu'il dédie au connétable Anne de

(') Frossard, a countryman of ours, records EDgland ail Olivers and Rowlands bred, During the time Edward the third did reign.

Le passage de Froissart, auquel Shakspeare fait allusion est celui-ci : « Le prince de Galles, à la bataille de Nazre, avoit tel- « les gens qu'il y en avoit trois mille, dont chacun valoitun Ro- « land et un Olivier. »> Chron IH, 61 . Cf. I, 2, 7.

Montmorency. Mais bientôt Henri II périt dans un tournoi et entraîne avec lui ces périlleux divertissements, dernière ombre de la chevalerie (•). D'autres préoccupations détournent les regards du passé. Les guerres religieuses éclatent, avec leurs complots, leurs surprises, leurs massacres , leurs horreurs de tout genre. Guillaume du Bellay qui loue Froissart dans le prologue des Ogdoades, siégeait dans le conseil de Charles IX. Michel de THospital qui l'avait célébré dans des vers latins où il le comparait aux plus fameux historiens de l'antiquité, avait déjà péri à la Saint-Barthélémy.

Un gentilhomme né dans la patrie des Aymon de Pommyères et des Richard de Pontchardon , avait mieux aimé se retirer dans son château où il profitait de Fheureuse liberté que lui laissaient les ligueurs et les huguenots, pour consigner dans ses Essais, les fruits aussi féconds que variés de ses vastes lectures. Voici en qiiels termes Montaigne juge Froissart :

« J'ayme les historiens ou fort simples ou excellents. « Les simples qui n'ont point de quoy y mesler quelque « chose du leur, ci qui i\y apportent que le soing et la « diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice et « d'enregistrer à la bonne foy toutes choses sans choix et « sans triage , nous laissent le jugement entier pour la

(■) La grande édilion de Froissart revue pur Denis Sauvage, historiographe de Henri II, parut en 1559, Tannée même de la mort de ce prince.

« cognoissance de la vérité : tel est entre aultres pour « exemple le bon Froissa rt, qui a marché en son entre- « prinse d'une si franche naïfté , qu'ayant faict une « faulte , il ne craint aulcunement de la recognoistre et « corriger l'endroict où il en a esté adverty, et qui nous « représente la diversité même des bruits qui couroient «t et les différents rapports qu'on lui faisoient : c'est la « matière de l'histoire nue et informe : chacun en peult « faire son profit autant qu'il a d'entendement. »

Montaigne, le moraliste du doute, qui scrute et interroge à tout propos sans jamais oser se prononcer, comprend mal la franche naïveté du chroniqueur qui croyait et rapportait volontiers ce que lui racontaient des hommes sages et expérimentés. Il n'apprécie plus le noble enthousiasme de la chevalerie qui ne raisonnait pas quand il s'agissait de verser son sang, mais qui n'en était que plus intrépide et plus dévouée. Il en est de même de son siècle : la France entraînée dans la polémique des controverses et des pamphlets allait rompre avec ces traditions où la foi, la chevalerie et l'amour se donnaient la main et constituaient en (pielque sorte le patrimoine de la noblesse et l'honneur de h nation. Bayard mourante la retraite de Rebecque en baisant la croix de son épée, emportait dans la tombe ce beau nom de chevalier sans peur et sans reproche que Froissa rt avait donné avant lui aux héros de son temps.

Cependant quand Tavénement de Henri IV eut mis un terme aux sanglantes divisions de la France, un écrivain célèbre h plus d'un titre, Etienne Pasquier, comprit

dans ses études, l'œuvre historîqae la plus importante du moyen âge. Etienne Piisquier se plaint c d'une certaine c fétnrdisc qui est en nous, d'apprendre plutbst les sin- « giilarités des étrangers que les nostres, i et néanmoins dans SCS neuf livres des Recherches de la France^ il ne nomme qu'une seule fois c Jean Froissard qui nous a bit c présent, dit-il, de ceste longue histoire depuis Philippe t de Valois jusques l'an 1400 (*). >

L'historiographe de France Eudes de Mézeray, appréciant dans l'introduction de sa volumineuse compilation les anciens historiens, semble ne remonter que jusqu'à Gaguin et jusqu'à Paul-Émile ; mais un autre érudit de la môme époque, qui avait étudié avec soin dans la bibliothèque du cardinal Mazarin les manuscrits du moyen Age, répare cet oubli en des termes qu'il faut rapporter : « Les grandes et cruelles guerres des Français et des « Anglais, dit Gabriel Naudé, ont été racontées avec « élégance et avec exactitude par Jean Froissart, qui mé- « rite d'autant plus de foi qu'il a fréquenté pendant lon<yt temps la cour des rois et des princes, et qu'il n'a rap- « porté dans son livre que ce qu'il avait vu lui-même ou < ce qu'il avait appris de ceux qui l'avaient vu ou qui s'é- « taient eux-mêmes trouvés placés à la tête desaffaires T») .»

(•) Recherches, VI, 46; VU, 5.

(') Bella ingenlia et atrocia iriler Anglos et Gallos ornute et copiose persecutus est Joannes Frossardus, qui eo etiam magis lidem meretur quod regum principumque familiasdiu sectatus sit, ne([ue alia in libres retulerit i\\u\\\\ quoe vel ipse coramvi-

Si rinflueiice italienne envahit la France sous François I«% d'autres influences étrangères y dominent avec un éclat dont les siècles précédents n ont point offert d'exemple, pendant le règne de Louis XIV. L'influence espagnole grandit avec Corneille ; puis celle de l'antiquité grecque ou romaine lui succède et Teflace, tant est harmonieuse et pure la muse de Racine. Mais sans remonter jusqu'aux Alrides et jusqu'aux Césars, sans franchir les Pyrénées, l'ancienne France qui s'étendait des bouches de l'Escaut aux bouches du Rhône, la France de Charlemagne et de saint Louis ne comptait-elle pas aussi ses Achille et ses Cid?

Les études dont l'objet est la civilisation qui a immédiatement précédé la nôtre, ont repris de notre temps la place qui leur revenait légitimement('). Les mœurs et les

disset vel ab ils accepiset qui aut eas viderunt aut rébus etiam ipsi praefuerunt. (Meth. leg.hist. civ., p. 409).

(■) Plus on compare aux manuscrits l'éditionde Froissart qui porte le nom de Denis Sauvage, et celle que M. Buchon a publiée, il y a peu d'années, plus on éprouve le besoin de voir paraître enfin un texte correct où les noms et les dates soient plus exactement reproduits qu'ils ne l'ont été par Sauvage, et où le style si léger, si rapide, ne soit plus dénaturé, selon l'exemple de M. Buchon, pur des variantes empruntées au hasarda des rédactions différentes. La Société de l'Histoire de France^ qui a enrichi la littérature historique de tant d'excellents ouvrages, a confié le soin de rééditer Froissart à l'un de ses membres, M. Laça ba ne Nous formons le vœu qu'il ne tarde pas plus

usagos (le nos pères nous intéressent aujourd'hui un peu plus que les annales des anciens ou les fastes des nations étrangères; et chaque jour de précieux travaux historiques et littéraires, en fixant davantage Fattention sur la période la plus agitée et la plus dramatique du moyen âge, confirment le témoignage que Froissart se rendait à lui- même : c Je sçavois bien que, encore au temps à venir t et quand je serai mort, sera celle haute et noble hisc toire en grand cours. >

longtemps A aborder une tâche à laquelle ses savantes études et ses travaux précédents Tout si bien préparé.

TBOISIÈME PARTIE,

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