POËHES PUBLIÉS OU CONNUS
Le manuscril de François l•'^ — Le comte de Warwick. — Jacqueline de Bavière et la dame de VVarigny. ~ Quand ce manuscril fut-il porté en France?
« Autrefois, dit Etienne Pasquier, dans ses Recherches « de la France j ^Y~i^ ^®^ ®^ ^"^ bibliothèque du grand roy t François à Fontainebleau, un gros tome des Poésies « deFroissard donlVintitulation esloit telle : «Vous devez « sçavoir que dedans ce livre sont contenus plusieurs dic- « tiez ou traitez amoureux et de moralité, lesquels sire « Jean Froissard, prestre et chanoine de Cimay, et de la « nation de la comté de Hainaut et de la ville de Valen- « tianes, a faict dicter et ordonner, à l'aide de Dieu et « d'amours, à la contemplation de plusieurs nobles et « vaillans, et les commença de faire sur l'an de grâce « 1362 et les cloist en Tan de grâce 1394. Ce sont le « Paradis d'Amour, le Temple d'Honneur, un traité où i
liL^
« loue le moisdemay, la fleur de la Marguerite, plusieurs « la iz amoureux, pastorales, la Prison amoureuse, chanf sons roy ailes en l'honneur de Noslre-Danae , le dicté « de FEspinette amoureuse, balades, virelais et rondeaux, « le Plaidoyer de la roze el de la violette » (').
Ces indications répondent exactement à ce que Froissart dit lui-même du manuscrit de ses poésies qu'il porta en Angleterre en 1 395, et il se peut qu'il en ait pris avec lui diverses copies pour les offrir aux principaux seigneurs de la cour de Richard II. Si cette hypothèse est fondée, le manuscrit mentionné par Pasquier aura été donné au comte de Warwick, Thomas de Beauchamp, qui avait été autrefois cité entre les vaillants compagnons d'armes d'Edouard III, et que la hache du bourreau n'épargna dans sa vieillesse que grâce aux prières du comte de Salisbury. A sa mort, il aurait passé à son fils, Richard de Warwick, l'un des phis braves chevaliers des armées-de Henri V et plus tard régent du royaume. On sait que Richard de Warwick se signala non-seulement dans les batailles, mais aussi dans des joutes et dans des combats singuliers où il no trouva jamais, en quelque piys que ce fut, d'adversaire supérieur à lui.
On lit en effet au dernier feuillet du manuscrit : Ce livre est à Hichart le féauls conte de Warrcu'i/ck.
Au-dessous de ces mots, on remarque quelques lignes ou Ton trouve répété à plusieurs reprises le nom de la
(') Hcrherchcs de la France. VII, H.
duchesse de Glocesler, cette intrépide Jacqueline de Hainaut qui fut dauphine de France comme Marie Stuart, et qui l'égala peut-être par sa i)eautë et les charmes de son esprit, aussi bien que par ses aventures et ses périls. « Pour lors, dit Monstrelet, estoit en fleur de son âge, .« belle et bien formée, ornée de bon entendement autant « que nulle autre dame pouvoit estre. »
Quelque belle que fût Jacqueline, elle ne Tétait plus aux yeux du duc de Glocester depuis qu'il lui préférait la dame de Warigny. Froissart disait dans le Paradis amoureus qu'il n'y avait ni laid amant , ni laide amie , et c'est dans ce volume dont le premier feuillet s'ouvre au Paradis amoureus que nous lisons tour à tour : Plus lede Wy a Jaque de Bavière ; la meins amée est Jaque ; plus belle vJxj a que Warigny; nulle si belle que Warigny ^ si dit le duc fors la duchesse, Froissart poète recueillait sur ces pages consacrées à l'amour chaste et pur ces allusions ironiques à l'amour coupable qui donnait pour rivale à la comtesse de Hainaut une damoiselle venue du même ^ays, aussi gente, aussi [risque que celles qu'il avait vues à la suite de la reine Philippe , à Berkhamstead ; mais Froissart chroniqueur, si sa vie se fût assez prolongée, n'eût pas manqué de montrer, comme le juste châtiment des honteuses faiblesses du duc de Glocester , la triste mort qui les termina.
Lorsque nous lisons à la suite de ces allusions aux malheurs de Jacqueline de Bavière,
Beau promettre et rien doner Fait la foie réconforter,
pouvons-nous ne pas en reconnaître une autre au cruel abandon dans lequel le duc de Glocester laissa sa noble compagne quand elle alla revendiquer fièremeut ses dénia Inès héréditaires? Après une dernière démarche à Thôtel de ville de Mens, la duchesse de Bavière, trahie par les bourgeois,est conduite prisonnière h Gand,maisempruntantles vêtements d'un autre sexe, comme déjà elle en possède le courage et la constance , elle disparaît des regards de ses geôliers qui croyaient ne garder qu'une femme. Déjà, eUeest en Hollande; elle forme des sièges et engage des combats. mais Glocester et la fortune lui seront également infidèles.
Quelle était donc celte dame de Warigny à qui le prince anglais sacrifiait la foi conjugale promise au pied les autels et l'honneur chevaleresque, solennellement invoqué dans ce défi adressé au duc de Bourgogne, qui (levait se vider le jour de Saint-Georges? Jeanne de Warigny (elle avait épousé en 1418 Henri de Warignv (*), écuycr de Jacqueline de Bavière), était la fille illégitime du haze de Flandre qui était lui-même l'un des bâtards de Louis de Maie. Elle ne forlignait pas.
La dernière phrase écrite au bas de ce feuillet semble
(■) La maison de Warigny est fort ancienne dans le Hainnut. Vm 1 191, Diogon de Warigny figure parmi les nobles nommés dans la charle de Landrecics. Froissarl cite le sire de W'jirignv parmi les compagnons de. ïoan de neaumont. Chron. I. I, lOo.
peindre la légitime indignation du comte de Warwick : .1 peyne endure the wild Warrewxk.
Comment ce manuscrit vint-il en France*? Ne fut-il pas confisqué en 1499, en même temps que les biens du dernier comte de Warwick qui était aussi le dernier héritier des Plantagénets? Ne fut-il pas porté à Paris quelques années plus tard par Marie d'Angleterre quand elle vint épouser Louis XII , accompagnée d'une jeune fille qui écouta François I" avant d'écouter Henri VIII ? Soyez donc Froissart, écrivez quelques dix ou vingt mille vers pour chanter l'amour chevaleresque, et voilà que votre volume , malgré ses enseignements et tant de belles maximes, sert en Angleterre à enregistrer les faciles victoires de la dame de Warigny, et arrive avec Anne de Boulen à la cour de France où il passe de ses mains dans celles de la duchesse d'Ëtampes ou de madame de Chateaubriand.
C'est ce manuscrit que d'après Etienne Pasquier nous nommerons le manuscrit de François I**".
Nous l'analyserons rapidement .
II. Le Paradis d'aimmr. — Le Temple d'himneur, — La Prison amoureuse, — Pasloruelles. — La Plaidoirie de la Rose el de la Violelle. — Le Trailié à la louange dou joli mois de may.
Le volume dont nous nous occupons, orné, il y a à peine un quart de siècle, d'une nouvelle reliure, renferme le
Paradis amoureus, le Temple d^onneur^ un Traitié à la plaisance dou mois de may, le Dit de la Mar^herite, plusieurs lays amoureus, grant foison de pastourelles, la Prison amoureuse, Canchons royaus amoureuses, liplaisans traitié de UEspinette amoureuse, Balades amoureuses^ Virelais amoureus, grand foison de rondelès amoureus, le Buisson de Jonèce, la Plaidoirie de la Rose et de la Violette.
Quoi de plus attrayant pour le lecteur que de se trouver transporté tout d'abord dans le Paradis d'amour? Malheureusement ce n'est qu'en songe; mais c'est un songe élégant et gracieux où le poëte aura pour compagnes Plaisance et Espérance. Doux Penser lui indique le palais du dieu d'amour, et dans le parc qui renvironne, il rencontre de nombreux chasseurs, tels que Beau -Semblant, Beau-Regard et Franc- Vouloir, tandis qu'au bord d'un ruisseau, Bel-Accueil tresse une couronne de fleurs. C'est aussi une couronne de fleurs que le poëte , exaucé par Amour, obtient de sa dame, récompense simple .et modeste qui suffit pour qu'il ait cru retrouver dans son rôve le Paradis d'amour.
Quelle est la fleur qui est placée la première dans cette couronne? la marguerite. C'est dans ce poëme qu'es insérée la ballade de la marguerite dont nous avons déjà parlé, et nous en concluons qu'il fut composé à l'occasion des fêtes de Cambray au mois d'avril 1385.
Lors ma dame, com bien senée, Le chapelet qui fu estrois Forma-elle de ses beaus dois,
De la flour où je me délitte
Que je vous nomme Margherite (•).
Ce poème offre quelques vers pleins de grâce , notamment ceux-ci qui sont au commencement :
Eq temps clesté ou mois de may, Je qui bien par amour amai Pris aux oiselès moult d'esbas, « Et tant alai et hault et bas Que je vins dessus un ruissiel Où il avoit maint arbrissiel.
Moult par estoit le lieu jolis ; Anquelies, roses et lys, A Tenviron d'illuec croissoient, Et rosegnol si s^escroisoient Au chanter, d'un assentement; Qui n'eust eu sentement Ouques de par amour amer, Lors l'en convenist entamer.
Pour mieuls oïr les oiselès M'assis dessous deus rainsselès D'aulx-espine toute florie.
Amours qui par sa seigneurie Mestrie mon coer et mon corps, Me fist lors faire uns grant recors
(•] Froissart dit ailleurs que la Marguerite habitait la tourelle
d'un château. N'oublions pas que les poëtes ont toujours eu leurs
privilèges en s'adressent aux dames, lors même que ces dames
sont des princesses. — Marguerite de Bourgogne eut pour fille
Jacqueline de Bavière, si célèbre au xv« siècle par ses aventures
et ses malheurs.