II
De moa temps et de mon jouvent , De ma joie et de mon tourment.
Le poëte devient inférieur à lui-même dès qu'il aborde sa métaphysique amoureuse. Il s^éloigne peu du cercle tracé par ses devanciers quand il invoque les dieux de l'Olympe, et surtout celui que les Grecs peignaient toujours enfant, mais plus puissant que les héros et les rois :
Gupido aministre Son arc et si traist de sa flèce, Dont amoureusement il blèce Les douls coers dont il s'entremet ; Par rœil la flèce ens au coer met, Sicom Acilles fu jadis De belle Polixéua pris.
Il confond bientôt dans les mêmes vers les fables littéraires des anciens et les fables littéraires de son temps, en nous montrant réunis tous ceux qui ont mérite de pénétrer dans le Paradis d'amour.
Dame, di-jou, pu is-je savoir Qui sont cheuls que puis la véoir?
Oïl, dist ma dame de pris ; Troillus y est et Paris Qui furent fil au roi Priant, Et cesti que tu vois riant C'est Lancelos tout pour certain ; Et pour ce que forment je faim, Des autres les noms te dirai ; D'aucuns je ne mentirai.
Il y sont, Tristans et Yseus, Drumas et Perchevgus li preus,
Guirons et Los et Galehaus, Mordres, Melyadus, Erbaus, Et chil à che biel soleil d'or, On l'appelle Melyador.
Tanghis et Camels de Camois Sont là en sus dedans ce bois, Agravainset Bruns et Yeuwains, Et li bons chevaliers Gauvains, Et des dames y est Hélainue Et de Vregy la chastelainne, Genoivre, Yseus et belle Héro, Polixéna et dame Équo, Et Médée qui tient Jassou.
Vois-tu là dessous ce buisson?
Tous sont en esbat en ces lieus Dont souverains est li douls dieus.
D'amours li mestres et li siree ; Ses roiaumes et ses empires S'estent par tout chelle contrée.
Le Temple d'honneur j qui vient immédiatement après le Paradis d'amour ^ occupe la place que lui assignait la date de sa composition, car il paraît avoir été écrit en 1386, pour le mariage de Louis de Blois, fils de Gui de Ghâtillon, comte de Blois et de Soissons, et issu, par son aïeul Jean de Beaumont, de la maison impériale de Luxembourg. Dans ce poëme, Froissart célèbre les exploits du roi de Bohême, sans oublier ceux de son bon seigneur et maître messire Gui de Blois qui , dans son
voyage de Prusse :
... Conquist sus les ennemis De Dieu toute honnour.
Froissa rt, fidèle dépositaire des titres de gloire de ces nobles maisons de Luxembourg et de Châtillon, pouvait apprendre au dernier héritier d*un nom si illustre comment de grands souvenirs se perpétuent, sans rien perdre ni de leur éclat, ni du respect qui les entoure :
Premiers soies eutre les gens Débonnaires, courtois et gens, Et douls comme pucelette en feste.
Et le bacinet en la teste, Fel, outrageux, hardis et fier.
11 faut être libéral et généreux :
Car jà coers avaricieus Ne sera douls, ne gracieus.
11 faut surtout être loyal et fidèle à sa parole :
Chiers fils, il n'est estas si beaus, Que d'estre certains et loyaus En dis, en oevres et en fès, Et cils qui est tels et si fès Que tu me poes oïr parler, Poet partout venir et a 1er, En tous lieus et en tous pays Il n'est ne blâmés, ne hays, Mes aloses et renommés.
Plus loin il dénonce les juges corrompus et exaile le sentiment qui doit porter tous les hommes à s'attacher à ce qui est juste et bon.
La jeune comtesse de Blois, Marie de Berry, reçoit d'au-
ires conseils, non moins nobles, non moins clignes d'être écoutés, et Froissart exprime fort heureusement une belle pensée, quand, s'adressant à la nièce du roi Charles V, c issue de grant lignie, t il lui dit :
Vous ne povez plus riche cote Vestir voir que de cari té.
Si Courtoisie est fille de Plaisance, Désir est fils d'Honneur.
Ce que nous devons louer le plus dans le Temple cThonneuTy c'est cet enseignement moral que le poëte tient à honneur de répandre, et qui lui donne, quand il s'adresse aux princes et aux grands, je ne sais quelle puissance supérieure qui n'appartient qu'à la vertu et au génie.
Froissart avait chanté le roi de Bohême, dans le 7mple d'honneur^ 11 célébra de nouveau, dans la Prison amoureuse, sa mort plus glorieuse qu'une victoire. Dans le Temple d^honneur, il s'adressait à Louis de Blois, allié à la maison de Luxembourg. Dans la Prison amoureuse, c'est au fils même du roi de Bohême qu'il offre ses vers (') :
Le bon roi que je nomme ci« C'est cils qui remest à Créci, Qui tant fu larges et courtois
(') Le livre que j'envole
Puist eslre aportésà tel point, Que de reprise n'i ait point.
Prison amoureuse.
Que de Prusce jusqu*en Artoig, Non, jusques en Constantinople, NM ol plus large ne plus noble.
Et sa larghèce li valli, Jà fuun tempsqu'on rassailli.
Pour guerroier à tous costés ; Mes il se trouva acostés Au besoing de ses bons amis, A qui donné, non pas promis II avoit, et fait ses beaux dons.
Méris Ten fu li guerecjons ; Car là obtint à haulte honnour Contre ses ennemis le jour...
Diex li face vraie merci !
Vaillamment remest à Créci.
Car ens ou plus fort de l'estour, L'espée au poing, les siens autour, A la ses ennemis combattre, Et li ens es plus drus embatre ; Là li monstrèrent grant service Les siens dont ne furent pas nice ; Car afin qu'il ne le perdissent Et qu'avec lui il se tenissent, II s'allièrent tout à li, Et Vuu à Pautre. En cel alli Furent trouvé en bon arroi.
Mort et navré dalez le roi.
Ce poëme porte la date de \ 371 , et le titre même n'est qu'une allusion à la prison où le duc de Gueldre retenait le duc Wenceslas de Brabant.
Nous avons déjà fait remarquer que Froissart a inséré
dans la Prison amoureuse plusieurs ballades d'un poëto qu'il nomme Rose et dans lequel on peut retrouver le duc Wenceslas (*). En efFet, comme il le dit ailleurs,
On doit moult la rose bonnourer.
Et quand Rose écrit, qui lui répond? une autre fleur qu'on nomme Marguerite, et nous ne saurions croire ici pas plus qu'ailleurs que Froissart ait voulu retracer ses propres amours. Eût-il été conforme à la bienséance que Froissart mît en présence le duc de Brabant et une dame plus ou moins belle, mais d'un rang tout diflférent? Nous aimons bien mieux reconnaître dans cet échange de ballades, d'égal à égal, la comtesse Marguerite de Hainaut, soit qu'elle composât elle-même des vers, soit que Froissart lui prêtât les siens, et c'est, on nous permettra de le rappeler, vers cette époque que nous avons placé les premières relations de Froissart avec le duc Aubert de Bavière. Celui-ci était le neveu de la reine d'Angleterre : il est assez probable qu'à la prière de la bonne reine Philippe, il recommanda le jeune clerc à la duchesse de Brabant qui avait épousé en premières noces un comte de Hainaut. Froissart put donc se trouver accueilli avec le même empressement comme poète à Mons et à Bruxelles, et nous admettrions volontiers qu'il partagea entre ces deux cours ses loisirs et ses travaux poétiques jusqu'au moment où il se fixa à Lestincs.
(•) Telle est ropinion de M. Paris, Manuscrits français, Vf, p, 380.
Avant et après la Prison amœAreuse se trouvent insérées dans le même manuscrit un grand nombre de petites pièces de poésie, que Lacurne de Sainte-Palaye semble désigner d'une manière générale sous le titre de Ptistourelies quand il dit que c'est le genre de poésies où Froissarta réussi le mieux. Mais ceci n'est peut-être pas à Tabri de toute discussion. Froissart dont les poëmes allégoriques offrent un travail assez régulier de composition, est fort inégal dans ses past«3urelles, dans ses rondeaux, dans ses ballades, dans ses virelais et dans ses chansons royaux. Quelquefois le sentiment qui l'anime est doux, tendre et gracieux, ou bien ce sont des rimes vives et légères que termine heureusement un joyeux refrain. D'autres fois au contraire, quelque jeu d'esprit dont il subit le joug, le relègue tout d'un coup parmi les poêles vulgaires presque toujours assez habiles dans les compositions où la forme est tout. Là encore, les vers qui retracent les souvenirs personnels de Froissart sont les meilleurs. Disséminés ch et là, ils embrassent presque toute sa vie. 11 y en a où il dépeint le roi Jean s'avançant avec son cortège de nobles et de ménestrels à travers la bruvère d'Eltham :
Errant par ci passer doit Cils qui porte les flours de lys.
11 y en a d'autres consacrés à la mémoire de sa bienfaitrice la reine Philippe, et nous en citerons quelques-uns pour montrer une fois de plus combien Froissart peut.
lorsqu'il le veut, être simple et vrai, sans cesser d'être
élégant :
Tous temps lie estoit, Juoit et chanloit, A tous s'esbatoit, Car elle y prendoit Solas et plaisance.
Hé mi ! qui poroit Recouvrer de droit Tele ou quelle soit, Par quoi on feroit Riche recouvrauce.
Si le coers m'atenrie
Que près me pasme; Mes humiement vous réclame,
Vierge Marie, Que.raiésen compagnie (>).
S'il est douteux que Froissart ait dans sa jeunesse composé des vers pour le puy d'amour de sa ville natale, il est certain qu'à une époque postérieure, depuis 1362, comme il le dit lui-même, il écrivit des chansons royaux
(•) L'affection que la reine Philippe montrait en 4361 aux habitants du Hainaut n'était peut-être pas entièrement désintéressée ; car elle avait à cette époque des prétentions à Tbéritage du comté de Hainaut. On voit en effet, par une charte du 6 décembre 1365, qu'elle n'y renonça qu'à cette épogue, et à la condition que les nobles et les bonnes villes du Hainaut consentiraient à reconnaître Âubert de Bavière. (Archives de Mods)
et des s&nreoUm (]piifat«iilo«BffOBnésmxp«j^l^^^ demies, d'AbbeTiDe, de Lille et de Toumay. YMLqpAques yers d'un de ces senrentois en llioiiaéiir db Notre- Bame :
Or doit amans mettre eoteote el avis A Yous aenrir. Vierge, parfàitemeni, • Et croire aussi qu*eDs es sains paradys- - Postes de Dieu exanci6ensemeiii Qu'ens ou Liban sont li cèdre e^eré.
Ou qoe la palme en Gades prend soiosté. On que la rose a sa plantation En Jhérioo ; car par élection Postes ensi es sains ciels èxaucié.
Parmi les ballades, il en est de fori jolies, notamment
celle-ci :
Dedens mon coer s*est fourmée espérance ; Loés en soit li temps qui li a mis : Car j'ai vescu longement en doubtance Pour les refus que j'ai tosjours oys De ma douce dame gaie ; Mes maintenant si doucement me paie De douls regars et de parlers courtois : Bien me soufiist ce que j'ai, et c*est drois.
Nous ne citerons qu'un seul rondeau, mais iljn'est pas inférieur à la ballade que nous venons de- reproduire :
Reviens, ami ; trop longue est ta demeure : Elle me fait avoir peine et doulour; Mon esprit le demande à toute heure.
Reviens, ami, trop longue est ta demeure. Car il n*est nul, fors toi, qui me sequeure, Ne secourra, jusques à ton retour.
Reviens, ami, trop longue est ta demeure : Elle me fait avoir peine et doulour.
Ces ballades et ces rondeaux firent autrefois les délices de plus d'une cour brillante, et nous ne pouvons oublier que les dames se disputaient Thonneur de les applaudir et de les répéter, non-seulement à Bruxelles et à Orthez, mais même chez le comte de Savoie à Chambéry. Trois jours dura la fête où l'on remarquait :
... VI«» Jones et belles Toutes dames et damoiselles, Filles de chevaliers ou famés, Dou pays les plus friches dames.
Moult richement et bel arrées, Très-noblement et bien parées En draps de changans et de soie, Plus riches deviser n'osoie ; Et quant les ménestrels cessoient Les dames pas ne se lassoient, Âins caroloient, main à main.
Tout le soir jusqu'à lendemain.
Et quant chanté li une avoit Un virelay, on ne savoit Encores s'il avoit fin pris.
Quant uns autres estoit repris Ou de dame ou de damoiselie.
A la feste aussi ... j'estoie.
Quant avec elles m'esbatoie.
Là fu mon virelai chantés Et moult voleutiers escoulés.
La Plaidoirie de la Rose et de la Violette offre quelques images riantes empruntées à la nature, qui rappellent combien le poète aima autrefois ces deux fleurs, Tune plus fière, Tautre plus modeste, mais répandant toutefois Tune et Tautre de doux parfuns dans les jardins. Nous retrouvons aussi dans le Traité à la plaisance au à la louange doujoli mois de may, Faubépine fleurie à rombre de laquelle Froissart aimait à répéter :
Pensons à Tamoureuse vie Dont tout coer doit avoir envie Dou poursievir.
Mais ceci nous conduit à examiner avec soin deux poëmes plus importants de Froissart, YEspinette amoureuse et le Joli Buisson de Jonèce.