‹ FroissartChapitre 35 sur 42 · III. f/Espinelle amoureuse,— Le Joli Buisson de Jonèce · texte numérisé non relu

III. f/Espinelle amoureuse,— Le Joli Buisson de Jonèce

Dans le Joli Buisson de Jonèce et dans VEspinette amoureuse, il y a encore plus d'une allégorie qui rappelle celles du Paradis d'amour, mais les souvenirs du poêle y occupent plus de place. C'est là que nous rencontrons ces vers naïfs et gracieux que nous avons déjà reproduits comme lo tableau des premières années de Froissart et

des inspirations qu'il trouvait à la fois dans son cœur et dans son génie.

Le poëme de VEspinette amoureuse retrace le penchant de la jeunesse à se laisser subjuguer par Tamour, sans connaître les périls et les tourments qu'il traîne à sa suite. Mais il ne faut pas trop Ten blâmer ; car, selon Froissart, il est dans la vie une saison, un printemps pendant lequel il est permis d'aimer, pourvu que, la saison passée, on sache désormais s'en défendre et se contenter d'un doux souvenir.

Le poète a eu aussi sa jeunesse tendre et joyeuse. Dès l'âge de douze ans, il se plaisait à assister aux danses et à entendre chanter les ménestrels. L'amour, mêlé aux fêtes et aux chansons , porta dans son cœur ces illusions , ces couleurs brillantes , cette naïve chaleur qui devaient le soutenir au milieu des longues fatigues de la vie , et il suffit que sa pensée fasse revivre ces images pour qu'il en retrouve tous les charmes. « Prou fis et honnours, » on doit tout à Amour.

Par une belle matinée de mai, Froissart, assis sous une aubépine fleurie [c'est VEspinette amoureuse) , croit apercevoir devant lui unjouvencel et trois dames. Lejouvencel est Mercure ; les dames sont Junon, Vénus et Pallas, déesses souveraines d'armes, d'amours et de richesses ; mais elles s'entendent assez mal depuis le différend soulevé par la malencontreuse pomme du berger Paris qui coûta la vie à vingt mille chevaliers. — «Toi-même qu'eus-

« ses-tu fait si tu eusses été le berger Paris? » demanda Mer-^. II. 24

cure. — « Paris, réplique le jeune homme, était assez riche, « assez intrépide pour ne devoir rien demander ni à Pallas, t ni à Junon. Une seule chose lui manquait : l'amour. Il t eut donc raison de préférer Vénus. » — A ces mots Mercure s'éloigne, mais en disant : « Je m'y attendais bien, c tous les amants tiennent ce langage. »

Junon et Pallas avaient disparu , mais Vénus , triomphant de nouveau , remercia Froissart de la belle réponse qu'il avait faite à Mercure. En lui promettant un amour pur et constant, elle associait à ce don celui de célébrer l'amour dans ses poésies et aussi dans ses chroniques :

Beau s filz, est-ce ' Belle chose de bien ouvrer?

Tu le porras yci prouver.

En effet , lorsqu'il a rencontré la damoiselle qui lisait Cléomadès , cette damoiselle qu'il appelait « ma belle ! » parce qu'aucun nom ne lui allait mieux que celui-Li , il compose, pour les lui offrir , ses premiers vers. Il en est quelques-uns qui méritent d'être cités, notamment ceux-ci :

Ne vous poroie pas retraire Tout le bien et tout le contraire Que j'ai par amours recéu.

Pas ne m'en tiens pour décéu, Mais pour éureux et vaillant.

C'est un moult grant avancement

A jone homme et commencement Beaus et bons, et moult profitables :

Il s'en troeve courtois et ables.

Il ajoute dans une fort jolie ballade :

Pluiseurs amans vivent bien en espoir D'avoir merci et d'estre encore amé ; Mes ma vie est tournée en désespoir, Car on m'a jà tant de fois refusé, Tant eslongié, tant montré de semblans Durs et cruels et contre moi nuisans, Que je n'ai forspainne, mauls et dolours. Je fînerai ensi que ûstTristans, Car je morrai pour amer par amours.

Le Joli Buisson de Jonèce se rapproche beaucoup de ÏEspinette amoureuse; là aussi, le poëte veut, dit-il, avant que sa mémoire se soit affaiblie, raconter les aventures du temps passé ; là aussi , une image plus précieuse que les topazes et les saphirs fait revivre pour lui les plus doux souvenirs :

Quand je l'imagine et regarde, Le temps passé me ramentoit Et tout ce que mon coer sentoit, Lorsque ma dame regardoie.

Pour laquele amour tout ardoie.

... Jesçai bien que je folie, Si n'en puis- je mon<;oer retraire; Bien scet le dieu d'Amours droit traire

Quant eus ou cœr me mist la flèche Qui si m^ODsoDoie et me blèche Que je De puis ailleurs entendre ; Et s'est la plaie si très-tendre Qu*un seuls pensers la renouvelle.

Ces vers sont gracieux et élégants. Aussi ne faut-il pas s'étonner que Vénus, touchée de sa constance, lui permette de se reposer près du Franc Buisson de Jonèce, au milieu des avisés, au milieu des sages. U la suit , il goûte déjà le bonheur qu elle lui promet :

Moult me sambloit jolis li temps Et au regarder délittans; Li airs, serins et attemprés ; En bois, en jardins et en prés Les herbelettes se poindoient, Qui près à Tun l'autre joindoient.

Rentrés estoit en sa caverne Yvers, qui est large taverne De pluie, de vent et de froit.

Et cil oiseillon en leurs gorges A voient notes et chançons, Dont si grande estoit la tençons Qu'à painne me pooie oïr.

Ce que je voi moult volentiers, Ce sont roses el églenliers.

Flourettes et verds arbrisseaus, Graviers, fontènes et ruisseaus.

On atteignit bientôt le Buisson dont le vaste feuillage était couleur d'azur. Jonèce qui le gardait était un beau jeune homme couronné de fleurs, à qui Vénus présenta le poète, en lui disant :

Amis qui tant amez lièce, Tous desduils et esbatemens, Et amoureus acointemeDs, Danses, paroles et dépors, Bonnes nouvelles vous apors :

Veci un mien ami très-graut.

Faites-li tant qu'il vous souffise, Car bien affiert à vostre oftice Que vous soyez courtois et gens A toutes amoureuses gens.

Et Froissart ajoute :

Je fui tôt acointés de li, Car je le vis friche et joli, Jone et gens, courtois et discré, Obéissant à tout mon gré, Et tel que je le voeil avoir, Car se riens me plaist à savoir Qui me soit de nécessité.

Il me le dist par amisté.

Jonèce lui révéla ce que signifiait le Buisson , et cette

allégorie ne manque ni de grandeur, ni de charme. Ce

feuillage d'azur qui s'étend sur nos têtes et que l'hiver ne

flétrit jamais, c'est le ciel ; ces feuilles que l'œil ne saurait

(MiinpUM', ce sont les étoiles ; les sept brandies que Foo y roin«in|ue, ce sont les sept piaoètes; la lumttre qui glisse h travers ses rameaux ou Fombre qu'ils répandait, œ hont l(*M <lons distincts, les qualités différentes que la oaturc (iiHpcnso aux homoies. Mais Froi^art, comme il le (lit h Jonèco, ne tendait quk une seule :

C'est à estre gais et jolis, A. amer scias et délia, Danses, caroles et esbas.

Malhourcusomcnt, le poème se prolonge trop. Nous ne pnMiouH pas lo mémo plaisir à rencontrer sept dames qui ont nom Manière, Attemprance, Franchise, Pitié, Plaisaiic(^ (lo^^noissanco ot Humilité. Elles chantent successivcïiiiont dos virelais ou des rondeaux , et ce qui nous intônsso 1« plus dans leurs discours, c'est le portrait que Pitié fait du poolc :

II est d'une très-belle assise, Toute tele que doit avoir Un amourous. En li n'a, voir!

Chose qu'il ne soit tous si fès, En dis, en parolle et en fès, Que doit estre un vrai coer secrés.

Il est humles, lies et discrés, Obéissans, courtois et gens, Âcointables à toutes gens, Friches, loyaus et bien celans, Avisés et à point parl.-uis,

De grant grasce et de bon renom, Et porte bon los et bon nom (')•

Mais voici que le poëte se réveille : il n'a plus devant les yeux que le spectacle des vaines agitations du monde, où Tâme, appelée tôt ou tard à se réunir à Dieu, ne se dégage pas assez d'un corps qui n'est que cendre et poussière, et le poëme se termine par un lai en l'honneur de Notre-Dame (').

ÏV. Second manuscrit des poésies de Froissart. — VOrloge amoureuse, — Le DU du bleu Chevalier, — Le Débat du Cheval el du Lévrier. — Le DU du Florin,

La Bibliothèque impériale de Paris possède jun second manuscrit de Froissart. Il renferme de plus quatre poë-

(») On conservée la bibliothèque d'Arras un précieux recueil de portraits du xv» siècle, où figure celui de Froissart. Foppens l'a reproduit dans sa Bibliotheca Belgica. Le front est fort proéminent; la lèvre légèrement pincée semble animée par des impressions joyeuses et vives. L'ensemble du portrait annonce un vieillard sexagénaire. Peut-être fut-il fait pendant le séjour de Froissart à l'abbaye de Cantimpré.

(') Nous avons dit ailleurs que le Joli Buisson de Jonèce, où Froissart ne nomme parmi ses bienfaiteurs, ni le comte de Foix, ni Robert deNamur, et où il parle d'Edouard III et du duc Wenceslas , comme s'ils vivaient encore , appartient à la fin de l'année 1373. - Quant à VEspinetle amoureuse, il est impossible d'en déterminer exactement la date : elle doit être un peu antérieure.

mes que l'auteur n'avait pas fait insérer dans le premier, vraisemblablement parce qu'il les jugeait inférieurs aux autres. Ces poëmes sont : Y Or loge amoureuse, le Dit du bleu Chevalier j le Débat du Cheval et du Lévrier et le Dit du Florin.

Le prologue est, du reste, à peu près le même : il nous annonce également, « que dedans le livre sont contenus « plusours trettiés amoureus et de moralité, lesquels ont « esté fais, ditté, trettié et ordonné par vénérable et dis- « crête personne, sire Jehan Froissart, prestre, en ce « temps thrésorier et chanonne de Cimay et de Lille en « herbes, à l'ayde de Dieu et d'amours et de son sente- « ment, et à la requesle et à la contemplation et plaisance « de pluisours haults et nobles seigneurs et de pluisours « nobles et vaillans dames ; et est ou fu de nation de la « conté de Heynau et de la ville de Valenciennes. »

VOrlof/e amoureuse est écrite avec assez d'élégance , mais ce poënio ne nous offre qu'une longue comparaison du mécanisme de l'horloge, telle qu'elle était faite au XIV* siècle, avec l'étude psychologique d'un cœur profondément pénétré par l'amour. Le cadran de l'horloge, le balancier et les poids qui la font mouvoir, les moindres détails des rouages et de la sonnerie, tout trouve son équivalent dans les fibres qui font battre un cœur amoureux et le poète, en choisissant Souvenir pour horloger, a soin d'ajouter qu'il est lui-môme

La chambre et la maison, Où mis est li orloges amoureus.

Nous ne nous arrêterons pas au Dit du bleu Chevalier^ l'un des traités de métaphysique amoureuse les moins intéressants.

Le Débat du Cheval et du Lévrier appartient à un genre de poésies bien différent. C'est le cô'lé matériel de la vie, exposé en termes simples et même un peu vulgaires. Un gros cheval qui porte le poète et sa malle sur ses quatre pieds ferrés, et qu'aiguillonne l'éperon ; un lévrier svelte et mince, dont les pattes sans défense se blessent aux cailloux, se disputent sur la part qu'ils ont l'un et l'autre aux fatigues du voyage. Le cheval soutient que le chien, mieux nourri, a son pain beurré le matin, une soupe bien grasse le soir, et que, n'y eût-il qu'un morceau friand à table, son maître le partagerait avec lui. Le chien répond que, tandis que le cheval, broyant son avoine, s'étend sur la paille fraîche, les valets le battent, en l'accusant de leurs propres larcins, ou bien son maître le chasse dehors pour garder la porte. Ce qui met le cheval et le chien d'accord , c'est que tous deux ont faim : aussi le cheval qui découvre de loin une ville, part-il au galop, et le lévrier le suit. Nous nous bornerons à remarquer que ce poëme, composé par Froissa rt à son retour d'Ecosse, est sans doute le plus ancien de ce volume.

Le Dit du Florin offre plus d'intérêt, parce que les souvenirs du poète y occupent plus de place, et aussi, parce que le style y a plus de verve et plus de grâce. Quel thème plus ordinaire chez les poètes que leur éternel divorce avec l'argent? L'argent! Ils le calomnient toujours,

bien qu'ils le dédaignent peu. Aussi, voyez Fargent leur tient rigueur. A peine a-t-^il pén^fé ^beb eux, qu un coup de dés le fait disparaître. Ils le prétet^ k des amis non moins prodigues, qui ne le rendent pMdit Et oqiendant on ne peut s'en passer, tant il est ntSeà ceux obesi lesquels il aime à s*hâ>ei^r : ^ . z

Ârgens est de pluisours ligbies ; Car lors qa*il est issus de terre, pire pœt : « Je in*eiï vais cboquerré «Pays, cbasteaiis, terre et offisces. »

^gent foit avoir benefisces, . Et fait des drois v^ufr les tors, -r >

Et des tors les drois au retors.

Il n*est chose qu'argent ne face, Et ne desface et ne reface.

Argent est un droit enchanteur.

Froissart fait comme tous les poètes ; il dépense une livre quand un autre dépenserait vingt deniers, et bien qu'il n'achète ni ciiâteaux, ni moulins, il voit l'argent s'éloigner de lui à pas si rapides qu'il en ferait volontiers son messager. Mais quoi I le messager ne reviendrait pas. Que sont devenus tous les dons des princes? Qu'est devenue la rente annuelle attachée à la cure de Lestines (•) ?

(>) Ost dans le Dit du Florin que Froissart nous a laissé le plus de détails sur sou séjour à Lestines. Ce village, que Froissart appelle une grande ville, se trouvait en Hainaut, maisil était soumisàcette époque àTautorité du duc deBrabant. Par une charte du iO mai i366, le duc Aubert de Bavière avait

Il est fort en peine de le savoir, et découvrant au fond de sa bourse son dernier florin, il le saisit, le bat, le soumet à la torture pour obtenir l'aveu complet des hasards auxquels il a échappé et qui ont englouti tous ses compagnons. La réponse du florin nous apprend tout : Il est quelque peu retailliés et contrefés, et s'il n a pas quitté son maître dans ses voyages, c'est qu'on le refusait partout. Quant à la disparition des autres pièces d'or ou d'argent, elle est facile à expliquer par des dépenses bien difierentes les unes des autres. Ainsi, Froissarta payé mille francs pour ses voyages, cinq cents francs aux taverniers de Lestines et sept cents livres pour ses chroniques. Mais, comme le disait le florin, de ces deux paiements, le dernier n'était pas à regretter :

L'argent avés-vouslà bien ;

Je le prise sus toute rien,

Car fait en avés mainte hystoire

Dont il sera encore mémoire

De vous ens ou temps à venir,

Et ferés les gens souvenir

De vos sens et de vos doctrines.

D'ailleurs Froissart n'a jamais manqué de rien : bons chevaux en voyage, bonnes houppelandes au logis. En serait-il autrement, pourquoi s'en inquiéterait-il? Quand on

engagé la prévôté de Binche et le château deMorlanwezàWenceslas de Bohème pour une somme de cinquante mille écus qu'il lui avait empruntée.

est amoureux, on ne vit ni de pain, ni de Tin/maiB d*3« lusions ei d'espérances.

Si ne devés pas le temps plaindre.

Ne vous soassyer, ne complaindré. VoQS avés vesctt jusqu'à ci ; Ooqnes ne vous vi desconâ, Mes plein de confort et d*einpnse, Et c'est un point que moult Je prise, Je vous ai véu si joious, Si Joli et si amourons Que vous Tiviés de souhédier.

Tout ceci conduit le poète à raconter son voyage dansle comté de Foix où il reçut quatre-vingt florins d'Aragon, n en changea soixante, et en obtint quarante francs

qu'il mit dans une bourse ; mais il la perdit à Avignon, et personne ne put lui en faire retrouver la trace. Mais le florin le console en lui disant :

Vous estes un sos Se vous pensés là longuement ; Tout dis recoevre-on bien argent.

Légièrement vous sont venu, Et légièrement sont perdu.

Une main généreuse donna ces florins ; d'autres mains non moins généreuses peuvent combler le vide qu'ils ont laissés. Le dauphin d'Auvergne, le comte de Sancerre, le vicomte d'Acy, le seigneur de Rivière, sont à Avignon. C'est à eux que s'adresse, bien qu'indirectement, ce poème ingénieux et plein de détails intéressants pour nous, et

nous croyons aisément le florin quand il assure le poêle que ces seigneurs « pour dix francs ne lui faudroient « mie. »

Ghaucer adressa aussi des vers à sa bourse vide, mais ils sont bien inférieurs à ceux de Froissart. Il y appelle sa bourse, sa vie, sa dame, l'étoile de son cœur, la reine de bonne compagnie, et lui déclare qu'il mourra si des pièces d'or ne viennent l'appesantir et lui donner l'éclat du soleil. Pour retrouver sur ce sujet fréquemment traité par les poètes, des vers que l'on puisse comparer à ceux que nous avons cités, il faut descendre jusqu'à Marot.

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