‹ FroissartChapitre 36 sur 42 · POÈMES PERDUS OD INÉDITS · texte numérisé non relu

POÈMES PERDUS OD INÉDITS

I. Meliadus. — Meliador « le Chevalier au Soleil d'or.» — Devises de Gaston de Foix et de Charles VI.

On ne retrouve plus à Londres les comptes de Thôtel de la reine Philippe où était rappelé plus d'un dittier composé pour elle ; mais en se bornant aux comptes de la cour de Brabant, on y rencontre fréquemment la mention de livres offerts par Froissa rt au duc Wenceslas. Ces livres étaient sans doute des poèmes, et nous citerons sans les confondre ceux de Meliadus et de Meliador, qui n'ont d'autre rapport qu'une similitude presque complète de noms (').

(') Nous avons citép. 267 quelques vers où Frolssart distingue positivement Meliadus et Meliador.

Parmi les collaborateurs ou les élèves d'Adenez, le ménestrel du duc Henri III, se trouvait Girardin d'Amiens, auteur d'un poérae des Enfances Charlemayne et d'un autre poëme intitulé Meliadus. Avant lui, Rusticien de Pise avait écrit un autre poëme de Meliadus, et nous y puiserons quelques détails sur la vie d'un héros qui eut l'honneur d'être le père de Tristan de Léonnoys, de chevaleresque mémoire. Meliadus, vrai chevalier errant, pourfendeur d'ennemis et redresseur de torts, parcourt le monde en défendant la beauté injustement persécutée. Pharamond et Artus se trouvent en présence, rivaux l'un de l'autre en amour, de même que Philippe de Valois et Edouard III furent rivaux en puissance. Les guerres et les combats singuliers se succèdent en Irlande et en Ecosse ; enfin Meliadus est fait prisonnier, mais il se console, grâce à quelque lai de ménestrel, tout comme le roi Jean à Londres : ce qui sans doute permettait à Froissart de terminer par un pompeux éloge des princes qui aiment à composer des vers et qui accueillent généreusement ceux qui leur sont offerts.

Il faut reconnaître que les études de Froissart, ses goûts et les qualités mêmes de son style de chroniqueur, le rendaient propre à écrire quelque beau roman de chevalerie tout rempli d'emprises merveilleuses et de grands coups d'épée. Nous devons donc regretter de ne plus avoir le poëme de Meliadus et d'en savoir si peu de chose : car tout se borne à la mention d'un paiement fait à Godefroi Bloc, peu avant les fêtes de Pâques 1377, pour avoir

couvert Meliadu» dune reliure de cuir qui ne devait pas le préserver des injures du temps.

Froissart avait pu retrouver dans le palais du duc de Hrabant le poëmc de Girardin d^\oiiens conservé avec ceux d'Adenez. La trace des relations de Froissart avec le duc Wenceslas était encore bien plus évidente dans son roiuan de Meliador, le Chevalier au soleil d'or^ car ce fui Fœuvre commune du prince et du clerc.

Déjà dans la Prison amoureuse, Wenceslas, sous le nom de Hose^ avait intercalé certains ouvrages de sa composition. Satisfait de ce premier essai, il voulut que Froissart insérât des rondeaux et des virelais qu'il avait faits, dans un roman consacré à retracer les joutes et les tournois d'un chevalier intrépide. Malheureusement il mourut avai)t([uiî le roman fût achevé.

Froissart [)araît avoir mis plus de soin et plus de temps à Mvliadnr {\\\l\ ses autres poëmes. Il en faisait tant de cas, (ju'il le [)()rta avec lui dans son voyage deBéarn. «Je « avois ave(;(jni\s moi apporté un livre lequel je avois fait , « il la riMjueste et contemplation de monseigneur Wince- « lant de Bohi^nio duc de Luxembourg et de Brabant. Et « sont contenus audit livre qui s'appelle Meliader [') toutes « les chansons, ballades, rondeaux et virelais que le « gentil duc fit en son tenqîs, lesquelles choses, parmi <i l'imagination que je avois eu de dicter et ordonner le

!•) Toile osl la leijon donnée piirLicurMie de Sainte-Palaye d'après les moillonrs manuscrits qu'il avait consuKcs. M. Bnch'»n a imprime: Mvliaduf!.

« livre, le comte de Foix vit moult volontiers ; et toutes les € nuits après son souper je lui en lisois. »

Froissart répète à peu près la même chose dans le Dit du Florin :

Toutes les nuits je lisoie Devant lui et le solaçoie D'un livre de Melyador, Le chevalier au soleil d'or.

Dedens ce roman sont encloses Toutes les chansons que jadis, Dont l'âme soit en paradis, Que fist le bon duc de Braibant , Wincelans dont on parla tant ; Car uns princes fu amorous, Gracious et chevalerous ; VA le livre me fist jà faire Par très grand amoureus afaire, Comment qu'il ne le véist onques.

Gaston Phébus prit pour devise un soleil. Ne Temprunta-t-il pas au poëme de Froissart ?

Nous savons que Froissart ne laissa pas son poëme dans

le Béarn, et nous croyons qu'il l'avait porté à Paris quand

il y assista à l'entrée solennelle d'Isabeau de Bavière et

de Valentine de Milan. Froissart composa à ce sujet des

vers pour la jeune reine, et ce ne fut peut-être pas la seule

part qu'il prit à une fête offerte à la nièce du bon duc Au-

bert de Bavière. N'avait-il pas aussi emprunté à son roman

do J/Wm(/or undivertissément qu'ils'estpluànousraconter?

Une arène avait été préparée au champ de Saiiile-Ca- ' thuriae. On y voyait d'utoe part les princes les plus Jl)u»> très, les ducs de Ben-y, de Bourffogne et de Bourboo, ayuiil près d'eux le duc d'Irlande (jui devait tout à la f»^ ■veurdo Richard 11; d'autre pari, lQsseigneurslesplusch&> valcreux, surtoul ceux qui étaient du pays dcProissart^ Jean de Barbançon, Ancel de Tnizegnies, Clinquart dA> Hénnes, Jean d'Andregnies, les sires de Gronimignies, de Containg, ayant pour adversaires Guillaume Martel , Renault de Roye, Jean des Barres, tous fameux par leurs, i tournois, et le baron d'ivry, Geoffroi de Charny el Jeaa ' de Garanei^s, qui étaient h la fois jouteurs et poëtes (').

Tous ces chevaliers portaient sur leurs larges un niy df soleil, et on les nommait ]ei ehemliers du soleil ^or. Charles VI lui-même avait pris c«tle devise, et il en était si épris qu'il avait abandonné celle du cerf volant qu'il n'avait pas quittée pendant plusieurs années. Faut-il aussi en faire honneur au poème de Meliador(')?

Ce fut sans doute à celle occasion que Froissart offrit au duc d'Orléans le beau manuscrit que l'on conservait au château de Blois, el qui se trouve ainsi décrit dans

(') Noua retrouvons aussi aux Joutes de Paris le sire de Doustienne que Froissart appelle ici l'Ardeuois de Donstienne. Chron.n, \.

(') En 1314 on vit à Londres une fête semblable. Un tournoi qui dura sept jours fut présidé par la dame du Soleil : c'était AlixPerrers à qui Edouard III avait abandonné l'anoée bsrécédente les joyaux de la reine Philippe.

l'inventaire fait par Jean de Rochechouart en \ 427 : « Le « livre deMeliador, en françois, 'historié, lettre de forme, « couvert de veloux vert, à deux fermoers semblans d'ar- « gent doré, esmailliés aux armes de monseigneur (•). »

Ce volume resta au château de Blois jusqu'en 1544, époque à laquelle il parait avoir été transporté à Fontainebleau. S*il doit être exhumé quelque jour, on le retrouvera parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris qui ont la même origine.

Le Dit royal se trouvait avec Meliador au château de Blois. Il a subi le même sort, et nous espérons qu'il nous sera rendu en même temps : peut-être n'y découvriral-on toutefois qu'un recueil de ces chansons royaus que nous offrent d'autres manuscrits.

IL La Court de May,

Rien ne rappelle plus à Bruxelles ce palais de Coudenberg où les heures se passaient si joyeusement en reviaulœ et en esbattements, et où Froissart s'entretenait, néanmoins, des affaires de son temps avec son ami Richard Stury : mélange de fêtes et d'études, de doux loisirs et de sérieuses enquêtes, qui explique à la fois et sa vie et ses ouvrages. C'est ailleurs qu'il faut chercher aujourd'hui les traces du mouvement politique et littéraire de ces siècles

(') Bibliothèque de FÉcole des Chartes, V, p. 70 ; Les ducs de Bourgogue, par M le comte de Laborde, III, p. 291.

déjà éloignés du nôtre, et Froissart l'avait bien prévu quand il écrivait, fust de soir ou de matin, pour avoir in mémoire au temps à venir, car il n^est si juste retentive qu'escripture.

Aux Archives du royaume, les comptes de la prévôté de Binche nomment tour à tour ces taverniers de Leslines, qui prirent cinq cents francs à Froissart, et son joyeux ami le prévôt Gérard d'Obies, qui, pas plus que lui, ne faisait cas de l'argent; et, ce qui est plus important encore, la Bibliothèque de Bourgogne, à défaut des textes si précieux des chroniques, qu'elle a perdus, a conservé jusqu'aujourd'hui, parmi ses manuscrits ano-

(') N" 10492 du catalogue des MSS. de la Bibliothèque de Bourgogne. Ce manuscrit a élé écrit dans la dernière moitié du xve siècle, et comme le filigrane du papier en atteste l'origine anglaise, nous pouvons conclure du silence des inventaires de Charles le Hardi, et d'une mention formelle dans celui de Viglius, qu'il fut apporté dans nos provinces par la duchesse de Bourgogne, Marguerite d'York, qui avait pu le faire copier a Londres sur le manuscrit original offert autrefois à son illustre aïeule madame Philippe de Hainaut. Du reste, cette copie paraît avoirété faite d'après un MS. en mauvais état ou difficile à lire. Certains mots ont été intercalés, d'autres corrigés. Il y a même des lacunes; ainsi, on lit vers la fin :

Ung vallcl vinl qui m'aporla Uiig drap d'argent De scir sus, disant : Prenez Plat-e icy et vous ordonnez, etc.

Il faut ajouter au second vers : et rn' invita.

nymes, deux poèmes de Froissart dont on ignorait complètement Texistence.

Ces poèmes traitent, comme tous ceux de Froissart, d'amour et de moralité, et l'un de ces mots explique trop bien Tautre pour que nous puissions les séparer. L'amour est un chaste et doux souvenir qu'embellissent tant d'autres souvenirs de la jeunesse qui s'y mêlent et s'y confondent; la moralité, un enseignement de toutes les heures, de tous les jours, de toutes les années, dussentelles être celles qui s'abaissent aux limites de l'horizon et se rapprochent davantage de la tombe. Aussi retrouveronsnous les mêmes sentiments, les mêmes inspirations dans toutesles compositions poétiques de Froissart, bien qu'un long intervalle d'années les sépare les unes des autres.

Le premier de ces poèmes est un dittier amoureux intitulé : la Court de May ('). L'auteur rapporte que souvent il a vu sourire autour de lui, et qu'on l'a interrogé sur son amour ; mais c'est un secret qu'il ne trahira jamais, et s'il le chante dans ses vers, ce sera couvertement. Celle qui les inspira pourra seule les comprendre, en y découvrant cette flamme pleine de discrétion et de respect, qui, pour tout autre, doit à jamais rester ignorée :

Qui veut avoir Nom de riens valoir ou savoir,

(') Tel est le titre que l'auteur donne lui-môme à son poëme •

Tu appelleras Ce diwier-cy que parferas La Court de May par mon coniiAant.

Il convient telz maulx endurer

Et employer tout son povoir

A les soustenir main et soir,

Ou l'amour ne pourroit durer.

Et si se faut asséurer

En sa dame et par espérer

Soy conforter pour mieulx valoir.

De même que dans le Buisson de Jonèce, le poëte invoque Gognoissance, qui le soutient, parce qu en lui rappelant les traits de sa dame, elle rend pour lui à la lumière ce qui appartient déjà aux ombres du passé ; c'est Gognoissance qui se plaît à Texhorter et à le consoler : I

J*ai bien souvenance Comment ma dame Gognoissance Jadis en son blanc pavillon Me dist, quant je parti de France, Que j'eusse d'accoustumance Pour tous jours avoir bon renom, Ainsi me venroit éur bon, Et toutes dames de bon nom Vouidroient bien mon accointance.

Gognoissance était toute bonne et saige; elle disait :

Ayés léauté en couraige ; Ayés vérité en langaige :

Veuilles à ces deux poins penser.

Et pour toy de grâces parer.

Encore un point te vueil monslrer :

Ayés honneslé en usaige.

Se ces trois poins lu veulx garder,

Tu te verras partout amer

Plus que nul, tant ait haut lignaige.

Et pour ce qu'en maints lieux iras Où pas cognoistre ne pourras Tost chascun pour le pou véir, Je te diray que tu feras.

Quant les conditions saras D'aucun qui fera à hayr :

Pense de tel homme fuyr, Ou tu ne peus à bien venir ; Saigement t'en eslongeras, Tant ait seigneurie à tenir, Ne tant te saiche dons offrir :

Fuy-le, ou jamais honneur n'aras.

Mais se tu pues accointier D'escuier ou de chevalier Qui soit bien conditionné, Qui point n'entende à convoitier Par flatter, ne par mensongier, Tel cueur s'est à honneur donné Et à vertus habandonné.

Eslis-le sur tout homme né Et t'en accointe entre un millier.

En fin t'en verras honnouré ; Car homme, tant soit redoubté, Sans vertus, ce n'est que un fumier.

Nobles conseils donnés moins au poëte qu'au chroniqueur, qui devait raconter plus tard combien il eut de

^^rmettre d'y croire, car sa dame s'attristait d'apprendre «jqu'il allait s'éloigner, et elle lui disait :

J'envoierai Doulce Pensée

Qui vous dira, et dira vray, Comment par vray amour celée, Je n'aray joyeuse journée Jusqu'à tant que vous reverray.

Froissart partit, et lorsque le printemps ramenait ce

jour fortuné, une voix harmonieuse et tendre le réveillait.

- Doulce Pensée, l'aimable sœur de Souvenir, venait lui

. rappeler le doulx congié de sa dame. Un songe mystérieux

servait de cadre à ce message, et dès les premières lueurs

de l'aube, Amour lui ordonnait

D'aler à ce beau jour aux champs Oyr des oyselès les chans, Pour recommencer ma léesse...

Ce jour de may qui ne fu fait

Fors pour renouveler la joye,

Dont cueur amoureux se resjoye,

Me resjoy et conforta

Tant que sa joye me porta

En lieu si paré de verdure,

Qu'il y fait vert quant Thyver dure.

Et Dieux scet se les oyselès Ghantoient sur vers rainceiès, Chascun le chant que mieulx savoit.

Encore aultre chose y avoit,

Car les amoureuses fleurettes, Indes, blanches et vermeillettes, Rendoient si doutées odeurs Que c'estoit pour revivre cueurs...

Et aussi est-ce le vergier Où Amours se vient herbergier Du jour de may jusqu'en la fin.

Il s*y tient tout ce mois, affin Que ceulx qui là le venront voir Puissent certainement savoir Que tout ce mois plaisant et doulx Il n'aront anuy, ne courroux.

Près de là) à Vextrémité d'un sentier à demi caché par l'herbe et les fleurs, jaillissait une fontaine aux eaux limpides, gardée par une dame vêtue de drap d'or, qu'au premier moment le poëté n'avait pas aperçue.

Soyés le bien venu, lui dit-elle,

Il t'est huy grant bien advenu, Et par moy viens-tu cy endroit; Tu es amoureux et as droit.

Je suis Léesse : si aras Chapel de may que porteras.

Geste fontaine est en ma garde.

Je m'y vien esbattre et la garde Contre envieux et mesdisans...

N'y vis venir depuis dix ans

Si matin, servant qu'Amours ait Que toy ; mais tu viens à souhait.

Je congnoy bien ta voulenté ; Si verras cy plus de planté, Plus d'onneur et plus de largèce De biens mondains et de richesce, Dedens ce vergier à la ronde Que n'ont tous les roys de ce monde, Quoy que tu as véu encours, Grans richesces en maintes cours (•]•

Dans sa réponse, le poëte proteste que, bien qu il soit à cinquante lieues de sa dame, il est resté toujours fidèle à sa devise, et que depuis dix ans entiers, il porte :

La couronne bleue, La couronne de loyauté (•).

Ces vers offrent, pour la biographie de Froissart, des données précieuses, sur fout si on les rapproche de ce passage de VEspinette amoitoeusey où Vénus lui annonce qu'à partir de l'âge de quatorze ans, il restera à son service pendant dix ans, c'est-à-dire de 1 351 à \ 361 . Ils déterminent la date du poëme, qui appartient à l'année

(') Dans un autre endroit du poëme. Courtoisie, engageant le poëte à se baigner dans le fleuve qui arrose le domaine du dieu d'Amour, lui dit :

Quoiqu'en maints lieux yîens et yas, De lèlc cauo onqucs ne laras.

(') Couleur bleue signifie loyauUé. (Jehan deSaintré^ édit. de M. Guichard, p. 272.)

même où Froissant devint un des clercs de la chambre de la reine d'Angleterre.

Doulce Pensée présente au poëte le portrait de sa dame, et lé jeune homme, dans un transport de reconnaissance et de bonheur, demande humblement à Léesse, à Souvenir et à Doulce Pensée, qu'il leur plaise de le conduire près du dieu lui-môme. Courtoisie l'introduit dans une tente brodée de perles et parsemée de diamants, dont le soleil rend l'éclat si vif que l'œil ne peut le soutenir. Qu'on ne s'étonne pas de ces richesses, car là règne un dieu auquel les princes les plus puissants offrent sans cesse leurs trésors en sacrifice :

C'est Xmours qui, par sa maistrie, Tous les seigneurs mondains maistrie.

Il seignourist par dessus tous Et met tous seigneurs au dessoubs.

Quand cueur de seigneur veultsousprendre, Seigneur nul ne s'y viengne prendre ; Car dès qu'il a l'amer empris, Il n'est seigneur qui n'y feust pris, Tant soit fort, soubtil ou rusé.

Et maint saige s'en sont abusé, Cuidans le vaincre par puissance, Qu'il a vaincus jusqu'à oultrance; Et qui plus est. Amours aprent A bon cueur qui l'amer emprent, Plus de vertus, de sens, d'onneur Que nul, soit tant large donneur, Tant est sa puissance eslevée Et des vertueux approuvée ;

Car cueur noble et de haulte emprise Son service adés sur tous prise, Dès qu'il donne à dame son cueur.

Et sur tous il est doulz seigneur, Si quMl n'est homme, tant soit rude, Qu'il n'anoblisse en son estude Par vertus aprendre et congnoistre :

Aux preux fait leur prouesce accroistre. Aux simples donne entendement, Aux couars, soudain hardement, Aux pareceux esveil envoie Et les fait courageux on voie ; Briefment, il donne tant de éur Que qui l'aime et sert, soit séur, S'il y est à droit âdreciez, Qu'il herra tous mortelz péchiés.

Mauvaises gens et villains vices, Trop grans aises, trop grans délices Et toute laide renommée.

Gel enseignement répondait à toutes les pensées du poète. 11 supplia le dieu de l'instruire de plus en plus, et Amour, voulant lui montrer qu'il n'ignorait aucun sentiment de son cœur, lui rappela tour à tour le commencement et les progrès de sa passion. Ici encore nous rencontrons des vers pleins de grâce et d'élégance :

.. Celéement pressay La belle et doulce à toy amer Et toy son seul amy clamer.

Joyeuse estoit votre accointance, Sans déshonneur et sans vantance.

Vos deux cueurs n'avoient eosemble Que une pensée, ce me semble :

Riches estiés de joyeux jours.

Cependant les ennemis de Froissart le calomnièrent (']. 11 raconte ailleurs, il raconte également ici que sa dame l'oublia et le trahit, mais loin de la maudire, il n'accuse que son absence et la fortune. Mais pourquoi Froissart s'était-il éloigné? Il le dit sans rougir, pour mieulx valoir y jKtur quérir honneur par traveil (') , et ceci nous rappelle ce beau passage des chroniques : t Je commençay jeune ,

c dès l'âge de vingt ans, ma haulte et noble matière ; et

f tant comme je vivrai, je la continuerai. » Aussi Amour, appréciant sa loyauté, lui fait -il espérer

pour récompense, dans un temps à venir, un don qui l'é-

[ ' ) Par la fausse envie

D'aucuns qui sont encore en vie, Qui le grevèrent quoyemeut, Blàmans malicieusement Ta loyauté, Ion bon vouloir.

... Elle estoit si court tenue Que toute sa mésavenue Vint le plus par toy eslongier, Et par un mauvais mensongier, Qui te fist maint mal en recuoy, Quoy qu'il te rie et s'en taist ruoy.

Froissart s'exprime à peu près de même dans VEspincttc amoureuse.

(')ll dit aussi (hns VEspinette amoureuse, édit. de M. Burhon, p. 263, qu'il quitta son pays « pour mieulz valoir. »

lèvera au-dessus de tous, ce don de mieulœ valoir et de quérir honneur par traveil , dont nous parlions tout à l'heure : promesse heureusement accomplie, s'il en fut jamais, car en célébrant les gloires du xiv° siècle, Froissartdevait placer la sienne aussi haut que cellede ses héros.

... Je qui suy large donneur Te donray ung temps qui venra Le don qui sur tous te vaulra...

Tu mettras par livre ou par rolle

Ce que tu m'os cy commander,

Pour mes biens plus recommander,

Et pour les bons faire meilleurs,

Et avoir sentemens greigneurs

De parvenir à la croissance

De souveraine congnoissance.

Et pour montrer aux orguilleux,

Qu'il n'est bien que d'estre amoureux (•).

Dans les vers suivants, nous retrouverons Froissart tel que nous le comprenons et tel qu'il s'est peint lui-même dans ce poëme, humble, modeste, sincère, ayant appris, dès sa jeunesse , h ne pas se confier dans l'inconstante vanité des cours, et sachant déjà séparer l'orgueilleuse mollesse des grands séduits par leurs flatteurs, de la mâle

(') Quand Amour ajoute :

Tu dois aussi liement vivre

Que tous ceulxdont on lit par livre, nous reconnaissons le poëte nourri de la lecture des romans de chevalerie.

vertu des chevaliers, qu'il devait peindre un jour, c pour c donner exemple aux preux d'eulx encourager en bien c faisant, t

... Ne fay pas ainsi que font Aucans meschana qui se deffont.

Quant les mondains seigneurs leur rient, GuidanSf pour ce qu'en eulx se fient, Estre plus grans qu'ils ne souloient ; Car tels maléureux foloîent Par Torgueil qui les a sourpris ..

Tel homme de court congnoist bien Qa*en court il n'y a nul seur bien...

Promesses y volent au vent ;

Vaine gloire y esl grant maistresse,

Et convoitise y est princesse ;

Envie y enfélist cueurs

Et les fait languir en douleurs,

Jà soit ce que souvent advient

Qu'en court maint homme à honneur vient,

Quant il veult de vertus user,

Et se congnoist sans s'abuser ;

Car de bonnes gens y ara

Es cours tant que court durera.

Tu es de court dès ta jonesce :

Si t'en souviengue et si ne cesse

De toy faire amer tant que peus,

Se seurement y vivre veulx :

Il n'est richesse qu'eslreamé.

Amour ajoute :

Ne t'utens pas, si tu mesprens, T'en excuser sur moy, mais prens En gré selon ce qu^aras fait...

Et ne te fie aucunement Fors qu'en tes œuvres seulement, Car tout tel que tu te feras, En la fin tel te trouveras.

Si ne pense point par flatter,

Ne par malice à moy matter.

Ne moy abuser par tels faits,

Se tous jours loyalment ne fais ;

Car je voy cler, n'en doubte mie,

Vérité est trop bien m'a mie ;

Et quant de moy te partiras

Je ne sçay quelle part iras.

Mais où que tu voises, ne viengnes,

Tous jours humblement te maintiengnes.

... Garde que tu ne faces Chose qui face à reprouchier ; Ainçois pense de t'aprouchier Des cuers bien conditionnez Qui se sont à honneur donnez, Et dès que tu vois gentil homme Joine et convoiteux, fuy-le comme Ennemy de toutes vertus :

Se tu le suis, tu es perdus.

D'autre part, fuy hardy menteur,

Homme tMe et homoM ^vanleor»

Et croy^œ ta&tear par yafflaiioe -- GraiQt à àtéodre oop de laiM»*..'

D^aoltrepart, né Màme jàdame :

Prêtons qu'elle ait âQBsenri idflrame Par faulseer son amy féal.

Tais-toi d*dle, n'en dy jà mal.

Loe dames de beaolxmàinUens.*^ •

Sers-les toutes, et en aymeime...

Mais quant dame est (àulsse paç s^.

Lors brulle son bon nom et art,

Si qu'en maints lieux en court nonvele,

Tant soit noble, frisque et nouvelle. . .

Je te pourroie dire assez

Des exemples ^ui sont passez,

Mais tu n'auras pas mieulx, ce croy,

Que ceulx qui furent devant toy,

Ne pis aussy, selon tes œuvres,

Pour tant de bien faire te cœuvres (»),

Et croy que soubtilz déceveurs

Sont en fin de maulx receveurs,

Mais trop tart sont au repentir.

Si te ne vueilles consentir

 hanter ceulx que tu scès faulx.

(•) Ce mot signifie cacher, comme dans cette phrase des chroniques : « le comle de Foix se couvrit jusques à Theure du di- « uer, » et dans ce vers de la Court de JUay :

Ite faignent par coorertare.

A quelle noble et (risque dame qui perdit son bon nom, ces vers, assez obscurs, offrent- ils une allusion? Nous l'ignorons, et nous nous bornons à repousser celle que Ton y voudrait voir à l'amour d'Edouard III pour la comtesse de Salisbury.

Courtoisie et Humilité avaient pris le poëte par la main et l'avaient conduit dans un préau tapissé de violettes et entouré d'une clôture de rosiers fleuris. Que ce séjour était délicieux, et comme il est aisé de comprendre que le poète s'écrie :

Qu'eu may chascun an m'y revoie J

... Es autres cours court envie

Sur lesgrans...

Les gens d'amour autrement font,

Car ils s'entr'ayment tous ensemble :

Éureux est qui les ressemble !

Mais es cours des mondains seigneurs,

Ore y a joye, ore douleurs,

Ore du gouvernement plaintes :

De teles cours en est-il maintes !

Pléust à Dieu que s'entr'aimassent

Les gens des cours ! . . .

Je hanterois court adonques

Plus voulentiers que ne fis onques.

Là, sur un portique où se confoiîdaient les rubis et les saphirs, on lisait ces paroles, gravées sur des tables d'or:

Fuyés, fuyés, fuyés de cy, Mesdisans, félons, envieux.

Hardis mentears, Canlx orguilleux, Parjarears, déceveurs de daroes ; Mauvais estes de corps et d'&mes.

Amours vous fait commandemeDl Que D*aprouchiés aucunement Ce plaisant et vertueux lieu.

Le poète était tout entier à ladmiration, qpiand Courtoisie le harangua de nouveau :

Que Vest-il ad vis?

Or me dis s'onques mais tu vis En France un aussi bel vergier, Ne lieu si bel pour herbergier.

Nennil, dis-je,.n*en aultre marche...

Pléust à Dieu qu'en ce mois doulx,

Faussent ici aveques nous

Tels vint chevaliers que congnoy,

Et aussi d'escuiers autant.

Amour, répliqua Courtoisie,

De homme orgueilleux, quel qu'il soit, N'a cure s'il seigoeurisoit Toute la terre deçà mer, Tant fait orgueilleux à hlûmer.

Orgueil ordist la renommée Si non quant l'ommea leste armée :

Là peut-il bien estre orgueilleux Par grant emprise et courageux.

Là doit-il cuidier tant valoir Que pour vaincre par hault valoir Et courre sus tout au meilleur Au plus redoubté batailleur, Et tel orgueil est bien séant...

Orgueil resert d'aultre manière, Quant dame est orguilleuse et fière.

Dès qu'on lui requiert villenie.

Qui tel orgueil blâme, je nie Qu'il soit mauvais, car bon le treuve Net cueur de dame; honneur l'appreuve.

Ces deux orgueils aucunement Ont lieu selon mon sentement.

Voici quelle est la doctrine d'Amour, telle que le poëte Texpose et telle que le chroniqueur ne la désavouerait pas:

Cuer de bonne voulenté Plus vit, plus est entalenté D'aprendre que valent vertus.

. . . . Hault doit emprendre, Et qui n'emprent à bonne entente, Soit en pavillon ou tente.

En ville, en chastel, en manoir, Sans mal éur ne peut manoir.

Autrement honneur cesseroit, Et bien faire ne vaulroit rien.

Pour ce te dy que toute emprise II. 27

Qui n^est à juste cause prise Et gouvernée léaument Ne dui^ra jà longuement.

Homme nul n'a séur demain.

Or tu te dis estre amoureux :

Si soyés douques vertueux.

Fay bien tant que tu as espace :

Vie est briefve et brief temps se passe.

Cependant, le poëme s'achève. Froissart promet de ne jamais oublier les bienfaits d'Amour. S'il s'en rendait indigne , qu'il soit exclu des banquets de toute cour joyeuse. Peu lui importent les mensonges et les médisances des envieux.

... Pour ce qu'ils sont Dolens des biens qu'amoureux ont, Pour tant soient leurs compagnies De toutes nobles gensbanies, Et les léaux soient hauciés, Es plus lieux etavanciés.

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