‹ FroissartChapitre 37 sur 42 · III. Le Trésor amour eu. t · texte numérisé non relu

III. Le Trésor amour eu. t

Le second manuscrit inédit de la Bibliothèque de Bourgogne est un volume orné de charmantes miniatures, et de plus écrit, ceci nous paraît hors de doute, sous les veux mêmes de Froissart, qui a pu y tracer de sa main certains mots destinés à guider le scribe. Même, en ne le considé-

raiit que sous son aspect extérieur , il mérite de fixer l'attention. Car Amour, les hauts personnages de sa cour, et le poète lui-même y sont figurés avec les emblèmes et les couleurs dont nous connaissons la véritable signification. Lorsque, dans le Paradis d'amour y nous voyons passer devant nous damoiseaux, dames et damoiselles tous vêtus de vert , Plaisance nous apprend que ce sont les héros et les héroïnes de romans , sujets d'Amour dont ils nous montrent la livrée. Ici aussi Amour est vêtu de vert. Quant au poète, il porte les couleurs de la chevalerie, ce quon appelait en Angleterre red of valiaunce, et rien ne lui manque, ni sa couronne de lauriers, ni la plume qui traça de si beaux écrits , ni même la petite aloière où il renfermait autrefois le portrait de sa dame.

Ce manuscrit plus étendu que le premier (il contient près de quatre mille vers) est intitulé : le Trésor amoureux, et nous sommes porté à croire qu'il fut offert en \ 396 au duc de Bourgogne Philippe le Hardi qui aimait beaucoup les lettres (') . Froissart l'avait connu autrefois prisonnier à Londres avec son père le roi Jean : il prit sans

(•) Ni la Court de May, ni le Trésor amoureux ne portent, je l'ai déjà dit, le nom de Froissart. Mais pour^quiconque a étudié Froissart, il est impossible de ne pas y reconnaître aussitôt son style. Le manuscrit du Trésor amoureux (n 4>IH0 de la Bibliothèque de Bourgogne), ofifre d'ailleurs avec les manuscrits de ses poèmes conservés à Paris , les rapports les plus exacts, soit par l'orthographe des mots (eu, éureux, véoir, véu, séu, séur, séurement, court, etc.), soit par l'emploi de certaines formes. (Je vous ay dit voir, à lie chière, se Diex me gard, par saint Remy,

doute plaisir à le revoir, quand il fut devenu par sou mariage avec Marguerite de Maie, l'un des princes les plus puissants de la chrétienté.

ainsi m*aist sains Vinceas, etc.). J'y rencontre onze fois les rimes roy et arroy, qui se trouvent neuf fois dans le voiuoie édité par M. Buchon, cinq fois les rimes gard et regard, que je remarque quinze fois dans le mémo volume. Cette observation s'applique aux rimes may et esmay, belle et rebelle ^ âme et dame, compagnie et accompagnie, ointures et pointures, las et soûlas, livre et délivre, vice et novice, réjoïr et conjoïr, souvent et couvent, etc. Piirfois des vers entiers présentent les mêmes rapprochements :

Mal du prestre dit-on

Qui blasme ses reliques.

{Trésor amoureux , î^ ^ y .)

Compaius, compains,ce ne poct estre

Que nullement voyés le prestre

Qui ji» jour ses reliques blasme :

Diex me défende de tel blasme !

{Buisson de Junèce, p. 452.)

Par un j,'raL'ieux jour de may,

Pour mon cuer mettre hors d'csmay,

Me levay malinel, etc.

[Trésor (iniohreud-, f- 1 r". )

(!e fu ou joli mois de may,

.le n'os doubtan e. ne esmav ;

Il esloit assez malinel, etc.

(Espinctte amoureuse, p. li)4.)

Quant aux personnages, ce sont ceux que nous retrouvons duns VEspinette amoureuse et dans le Buisson de Jonèce, Gognoissance, Manière, Humilité, Courtoisie , Loyauté , Attemprance, Paour, Hardement, Doulx-Parler, etc.

Nous trouvons la date de ce poëme indiquée par quelques strophes relatives au schisme d'Avignon et par une allusion.

Au moment où le comte de Nevers était proclamé le chef d'une croisade, Froissart ne pouvait manquer de rappeler à Philippe le Hardi ces vastes desseins, legs glorieux de Robert de Jérusalem et de Godefroi de Bouillon, que son petit-fils Philippe le Bon chercha aussi à renouveler ; mais à ces images de la gloire des armes , il en mêle d'autres qui ne doivent pas moins lui plaire, car elles retracent la sagesse de son frère le roi Charles V, et le Trésor amoureux s'ouvre par une description du château de Beauté qu'il fonda et qu'il préférait à tout autre séjour :

Tant est de beauté pourvéu Que de tous doit estre nommé Beauté sans estre seurnommé ; Car il siet en si beau regart Et si plaisant, se Dieux me gart, Qu'on ne pourroit mieulx divisier, Combien qu'on y séust viser, Pour avoir lieu délicieux (•).

trois ou quatre fois reproduite, à la croisade de Nicopoli :

Et puis tout ainsi commença Pour plus honnourei* la journée Qui au Jourdin est ajournée :

C'est le jour de may gracieux.

Les barons et les cbevaliers avaient été convoqués pour la croisade à Monlbéliard, le \^' mai 4396.

(•) L'empereur Charles IV logea, en \ 378, au château de Beauté,

« et disoit à ceux qui avec luy estoient que oncques mes en sa

« vie n'avoit veue plus belle place, ne plus délitablelieu que il

uavoit léans. « (Chroniques de Saint-Denis.) Froissart ne

Selon un usage qui était en grande faveur près des lecteurs du XIV* siècle , le poëte s'endort, et il croit voir le château de Beauté s'élever et s'agrandir à tel point que tout le parc de Vincennes semble enfermé dans ses hautes murailles. Devant ce palais on admirç deux tentes magnifiques. Dans la première, nous trouvons

Quatre dames

Belles, boDDes de corps et d'âmes.

Ce sont quatre sœurs, Cognoissance , Suffisance , Raison la bien doctrinée, et Loyauté.

Loyauté ne quittera jamais le poëte :

. . . . Avec toy demourra, Ne jamais en toi ne mourra.

Quant à Cognoissance, ici comme dans tous les poèmes de Froissart, elle l'interroge et l'instruit. Elle lui apprend que la blancheur éclatante de son pavillon (') signifie pureté et dévotion, et que les trois pommeaux d'or qui le couronnent représentent la sainte Trinité ; si sa hauteur est si merveilleuse, s'il s'élève du gazon foulé à nos pieds jusqu'aux nuages qui flottent sur nos têtes, qu'on ne s'en étonne pas : c'est le mystérieux symbole de la vie de

s était pas trompé quand il donniit pour résidence à Amour le domaine de Beauté; car moins d'un demi-siècle après sa mort, un roi de Fiance disposa du beau château où était mort le sage roi Charles V. en faveur dune femme qui, dans l'histoire, porte à plus d'un tiho le nom de Dame de Heoutc. Dans ie deuxième livre de ses Chroniques, Froissarl raconte la mort d'un brave chevalier nomme le sire de Sorel.

(') Le blanc parillon de la Court de }/ay.

rhomiQe qui commence sur la terre et s'achève dans le ciel.

La lente voisine , où se trouvent réunies toutes les richesses de ce monde ('), est occupée par un roi de noble arroy. C'est Amour, et il a près de lui sa compagne dame Nature.

Le sens de cette allégorie ne saurait être douteux , et il mérite qu'on s'y arrête. Car sous cette forme un peu monotone de métaphysique amoureuse qui remonte au Roman de la Rose et qui se maintint longtemps après le Trésor amoureux , on découvre une pensée profonde qui appartient bien à Froissart, puisqu'on ne la retrouve point chez les poètes qui l'ont précédé. Dame Nature donne à l'homme l'intelligence : Amour, complétant ses leçons, la rend plus élégante, plus gracieuse et plus vive; mais en dehors de ses enseignements , il en est d'autres plus sérieux et plus utiles. Cognoissance les réserve à quelques esprits d'élite, et ceux d'Amour ne doivent être écoutés que lorsqu'ils sont conformes aux siens.

( ' } Du véoir cstoii grand délis,

Car plus blanche que tleur de lis Me scmbloit et estoit de soye ; Mais tout ainsi quejepensoye A ceste belle vision, Il me vint en advisiou Que je Peserivoie en un livre Pour en avoir miculx à délivre lleinenissance ou relcnlive Par mémoire Imaginative.

Comparez à ces vers les Chroniques, liv. \\\, chap. i2.

Dans tous les poèmes de Froissart, Amour et Cognoissance sont unis Tun à l'autre. Amour doit à Gognoissance sa doctrine chaste et pure ; Gognoissance à son tour lui emprunte ces couleurs riantes et tendres qui ornent, sans les voiler, les préceptes les plus sévères. Heureux est celui qui écoute également ces deux voix qui s'associent pour le charmer et l'éclairer! Il pénétrera dans le somptueux palais qui s'élève près des tentes que nous avons décrites. Là se conserve le Trésor amoureux promis

 ceux qui ont vouloir

En tous estas de mieulz valoir (].

Sept tours protègent sa vaste enceinte. Elles sont gardées par sept dames qui se nomment : Bonté, Beauté, Honneur, Manière, Humilité, Allcmprance et Courtoisie. Danger y est huissier; Paour, concierge; Grâce, trésorière ; Hardeinont, connétable ; Déduit, grand chambellan; Espoir, amiral; Franc-vouloir, maitred'hôtel ; Sentiment, éihanson; Octroi, chancelier; Bon-avis, grand écuyer; Bon-renom, chevalier d'amour. Le secrétaire se nomme Bien-céler,

Car bien scet nostre secré taire.

Pour compléter cette énumération déjà un peu trop longue, ajoutons que Souvenir remplit les fonctions de

( ) Cette expression favorite de Froissart se retrouve dans tout ce qu'il a écrit, dans ses chroniques aussi bien que dans la Court de Maij ou dans YEspinette amoureuse.

panetier, Doulx-regard, celles de maître des arbalétriers, et Beau-parler, celles de maître des requêtes.

Après plusieurs discours assez diffus de Doulx-regard et de Loyauté, Amour reconnaît le poëte :

Bien le coognois, car de son temps A esté nos vertus sentans.

Il lui rappelle que :

Réthorique fait virelais, Balades, chans rayaulz et lais.

Et le poëte obéissant à ses ordres commence des ballades où il parle :

D'armes, d'amours et de moralité.

Tout ceci reproduit assez exactement le titre que Frois-

sart paraît avoir donné lui-même au manuscrit de Paris,

où ses compositions poétiques se trouvent ainsi indiquées :

« Dittiés ou traités amoureux et de moralité, lais, chan-

« sons royaulx, balades et virelais. »

C'est bien Froissart qui a écrit les vers qui ouvrent ce recueil de ballades :

... Pour tous bons cuers esjoïr Qui voulroient en honneur conjoïr Les fais d'amour et d'armes noblemcMit, Faire vueil par ces deux points proprement De balades aucune quantité, Pour y parler selon mon seulement

D'armes, d'amour et de moralité.

Et pour ce veuil aucune chose extraire

De ce qu'Amours a en mon cuer enté.

Que je puisse si bien dire et retraire

Que toutes gens d'honneur m'en sachent gré.

C'est encore l'inspiration du génie de Froissart que nous aimons à reconnaître dans les vers suivants :

Parlons d'armes, des vaillans et des preux,

Qui veult d'armes acquérir los et pris, Il doit hanter les plus aventureux Et qui plus sont de hardement espris, Qui le plus ont de fais d'armes apris Et qui plus ont voyagié oultre mer.

Et il ajoute, trois feuillets plus loin :

... Pour avoir planté, Déduit, soulas et glay, J'ay en mon cuer planté Fais d'armes dont j'arav, Si tost que je pourra y, Honneur, soulas et joie («)•

(') Je citerai aussi quelques vers du Trésor amoureux sur les

tournois :

... Pour congnoistre la lignie Des nobles, aucienuenient S'assembla une compagnie, Qui eslablirenl noblcmoul

Un dialogue s'engage entre le poëte et un écuyer dont nous ignorons le nom , et il se prolonge sous des formes différentes, si bien qu'il remplit plus de deux mille vers.

Nous ne reproduirons pas, d'après le Trésor amoureux ^ de nombreux épisodes empruntés à l'histoire et à la Fable. Sans copier quelques centaines de vers consacrés à Adonis, à Phaéton et à la nymphe lo, nous nous bornerons à remarquer que Froissart cite Aristote et Virgile, ces nobles ancêtres de la philosophie et de la poésie du moyen âge, et nous nous attacherons plutôt à chercher dans ce poëme tout ce qui y rappelle l'immortel chroniqueur du xiv® siècle.

Ce qui nous y frappe d'abord, c'est un sentiment pro-

En soûlas et en esbanoy La noble jouste et le tournoy.

Au tournoy doit estre prisié CheTalerie haultement, A la jouste là est brisié Mainte lance présentement.

Pour les daines solacicr.

Furent H tournoy ordené, El pour les nobles cssaier Qui cstoient nouvel arrivé En espérance d'estre amé.

Lors véoit-on au tournoier Les preux espris de loyauté ; Là véoit-on pour avoier Tous amoureux, à grand plenté Dames et la fleur de beauté.

fond de la décadence des indtilûiioiis ^ dei» waasmk Aa moment où Froissart écrivait le Trésor utnowemb, 3 ^^àit revenu dqiuis peu de son dernier voyage 4 Loj^res. On avait oublié, en Angleterre :, le^valllalfttsiiimyiiés elles grandes emprises, et les choses étaient :bièÉi diM^gées depms vingt-huH ans. Hén toit dbin^fiiéte'Fraâee.'^Ija ncMesse, épuisée par son &ste et soli^^rgiml, ^f ébA désormais impuissante h préi^r le ti^âe <]piViâcii^»tim i^ insensé, ewhre qui errait triâte et désoKe daai» «n pakts désert oii Von atteiodait. Té^iBfnger'w'Gerled, >fe déoeuragement auquel PkHHsaaHne poutait^ed^^béry^élnl sincère et légitime.

L*amour même se corrompt comme la chevalerie. Plus de nobles dames pour encourager les preux, plus de preux pour mériter ces chastes promesses de loyauté et de douce merci.

Les dames de jadis Amoient en fais et dis De leurs amis le bon renom ; Car lors ils avoient le nom D'estre preux et de grant emprise.

Hélasl il n'en est plus de même, et si la dame dit au chevalier : Allez prendre le Soudan, qu'en France comme en Orient, il se garde des infidèles 1

Toutes ces nobles inspirations d'honneur et de dévouement que le courage recevait de la beauté, ne sont plus qu'un souvenir relégué dans les annales du passé .

On treuve en Tystoire Que quant uns nobles homs amoit, Il en avoit plus de victoire (').

Quel que fût Fenthousiasme de Froissait pour la chevalerie, il était trop sage, il avait une trop haute expérience pour s'aveugler sur les destinées qui lui étaient réservées. Plus on étudie son poëme, plus on y découvre la conviction intime et secrète que le temps des croisades, qu'il verrait se renouveler avec de si vives sympathies, est irrévocablement passé. La France n'a-t-elle pas d'autres ennemis à repousser? Les journées de Grécy et de Poitiers ne présagent-elles pas celles d'Azincourt ?

Ne pourroit un homme conquerre En armes, Ipz, pris et honneur Sans a 1er en estrange terre?

Que quiert un homme de valeur Mieulz qu'à son naturel seigneur Servir crémir et foy porter, Ses gens et son pais garder Encontre tous ses ennemis?

A ces poius doit-on regarder Pouracquerre honneur et amis.

Par un retour imprévu sur lui-même , l'auteur vient à se demander ce qu'est ce droit de la conquête , qui n'est, à son origine, que le droit de la force. Bien peu d'années se sont écoulées depuis que les laboureurs d'Essex et de

{•) Cl Chron. l. 1,463 et IV, 4.

Il- S8

Kent revendiquèrent audacieusement ce droit contre le roi, les chevaliers et les clercs; car ils étaient plus robustes, et ils se plaignaient de ce que les grands, se réservant Toisiveté et les plaisirs, ne leur laissaient que la peine et le travail. Tout ceci se retrouve dans le Trésor amourreux; le poëte feint que, dans les temps les plus reculés, alors que tout était encore en commun entre les hommes, les chevaliers, les clercs et les laboureurs se partagèrent les trois parties du monde. L'Asie, source inépuisable des grandes migrations de races , échut aux laboureurs , qui étaient les plus nombreux ; l'Afrique , depuis Memphis jusqu'à Carthage, fut gouvernée par les chevaliers. Les clercs eurent l'Europe; car, seuls sans doute, ils étaient dignes de régner sur ces rives du Céphise et du Tibre, où devaient s'élever les écoles d'Athènes et de Rome :

J'en prens à tesmoiog l'Escripture Qu'il fu un temps qu'il n'estoit rien Qu'on peut dire : Cecy est mien ; Car toute chose estoit commune Comme le soleil et la lune, Jusques au temps qu'en trois parties Furent les terres départies, C'est assavoir Europe, Aufrique Et Asie qui fu la moins frique.

En la part d'Europe là mis Furent tous les clercs, et commis A conseillier les autres deux Parties, les chevalereux Et les laboureurs, quant mestiers

En seroit ; et les chevaliers

Qui eurent Aufrique en leur part

Dévoient aussi d'autre part

Garder les clercs séurement,

Et les laboureurs chièrement

Qui de la part d'Ayse parti

Furent adonc en tel parti

Qu'il les convenoit labourer.

Pour les autres pars gouverner

Les clercs et la chevalerie

Introduis de bacheleric.

Celle ordenance dura tant

Que les laboureurs en estant

Se drescièrent et regardèrent

En leur fait et considérèrent

Que leur temps si bien emploie

Avoient que mouteplié

EstoioDt XX contre un et plus

Que les autres, et au surplus

Disentaucuus : u Chacun se paine

u De nous, et n'avons que paine,

tt Et si. sommes partis le pis

u De tous les biens. » Dont sur leur pis

Mirent leurs mains, faisant serment

Que ce ne pouvoit longuement

Durer. Lors prisreut de lyon

Fierté, car de rébellion

Furent &i à celle heure point

Que ce fu le temps et le point

Que la conqueste commença.

La conquête s'ennoblit depuis, quand de graq^ds rois y

eurent recours pour établir et pour accroître leur puissance, et quand elle eut les bons clercs pour historiens :

Souviengne-vous comment on prise

Alixandre, César, Artus,

Et plusieurs qui ont leurs vertus

Esprouvées à assembler

Par conques te, et pour resembler

Les conquérans que j'ay nommé

Et maint autre bien renommé.

Cependant, il est d'autres triomphes que ceux de la terreur, d'autres succès que ceux de la force :

El) amours ne fault nul César,

Alixandre, ne nul Artu ;

Car grûce y a plus de vertu (•).

Celte loi aimable et douce plaisait au poète. Il promit îi Amour de le servir loyalement, et sollicita le titre de greffier du Trésor amoureux. 11 le méritait sans doute car Cognoissance lui disait :

Tu es bieu délité En parler d'amours.

Amour le lui accorda ; de plus, il chargea son conné-

(• ) Love wol DOt bc coastrcined bymaistrie.

Whan niaislric coineth, the god of Love aiion Beleth hiswinges ; aud, farewel, hc is gon.

Chaucer, the Frankelein laie.

table Hardement et ses maréchaux Désir et Penser de raccompagner désormais ,

Pour plus séurement passer Tous les pas où tu passeras.

Froissart songeait donc encore à poursuivre ses voyages, et Amour ajoutait :

. . . Nostre maistre des requestes Beau-parler fera tes enquestes.

Trente-quatre ans s'étaient écoulés depuis que la bonne reine d'Angleterre Tavait exhorté à commencer ses enquêtes ; il devait les poursuivre jusqu'à la fin de sa vie : Beau-parler n'était-il pas là pour les rédiger?

Mais ce n'est pas dans cette activité curieuse et un peu inquiète, dans ce style souple et facile que résident les qualités les plus précieuses du chroniqueur. A quoi lui servirait d'apprendre ce que son intérêt te porterait à déguiser, et faudrait-il louer l'élégance du style, si ce n'était qu'un voile destiné à nous tromper sur ce qu'il dérobe à nos regards? « Je ne vueil parler fors que de vérité, » dit Froissart dans ses Chroniques, et c'est l'expression de ce noble sentiment que nous aimons à retrouver dans tout ce qu'il a écrit, môme au milieu de ses traités de métaphysique amoureuse.

Cognoissance qui tant est bonne ei sagey paraît ici de nouveau :

Congnoissance fait coDcevoir

Qu'est amour de loyal ami.

CongQoissaDce fait percevoir Fière bayoe d'enoemi.

Congooissaoce à homme endormi Fait esveillier son sentemeot.

Gongnoissance fait clèrement Gongnoistre tous obscurcis fais, Tant que par bon entendement Gongnoissance met tout à pais.

Cognoissance avait fait un brillant éloge de la vérité qu'elle compare à Tivoire, dont on admire la blancheur éclatante, majs elle n'avait pas caché à Fauteur qu'elle sert peu à ceux qui aspirent à s'élever au plus haut degré 4es faveurs de la fortune :

Advise-toy que par deux poins, beauiz fils, D'autrui blasmer ne te dois mettre en paine :

Or est ainsi que tu scèsque j'ay yeulx Pour tout véir, c'est bien chose certaine, Et oreilles pour oïr en tous lieux Tout ce qu'on dit, et congnois le demaioe En tous estas de créature humaine, Et si me fault souvent dissimuler.

Mais le poëte répliquait que jamais on ne peut taire la vérité, dût-elle conduire au martyre : c'était au moment solennel où allaient s'achever ses Chroniques qu'il sentait le besoin de protester plus haut que jamais de son respect pour la dignité et TimpartiaUté de l'histoire : ... Q)ui voudra glorieuse couronne

Avoir en fin, il lui faut maintenir Vérité, car Dieulx en gloire couronne Geulz qui pour lui la veulent soustenir. ... J'en lairay ces haulz clercs convenir Qui sont fondés en divine science Pour ce qu'ils ont si digne conscience, Qu*en plusieurs lieus on les voit déceler Et recevoir la mort en patience Pour vérité baisier et acoler.

Tant Taimenl-ils et tant leur semble bonne Que pour nul or ne voulroient fléchir.

Ne mespasser de vérité la bonne, Ne cure n'ont qu'on les voie enrichir.

— Ainsi chascnn clerc s'abandonue Pour vérité dignement conjoïr;

Se je di voir, mon chapperon te donne,

Dit Congnoissance, et t'en 1 airay joïr ;

Mais pour mon cuer liement esjoïr.

Me vault-il roieulx semer de la semence

Dissimuler qu'à me bouter en tence,

Ne me laissier batre, ne affoler,

Ainsi quejontles aucuns qu'on détreuche.

— Et je respondi : Dame geute, Humble, courtoise et diligente, En tous estas avez esté

De tenir en droit vérité.

Vous parlez dedissimuler Et deploïer avec le vent Gomme fait le rosel souvent.

Vous-meismes me déussiés Reprendre, se vous véissiés Que je me voulsisse entremettre

De diailiDiitor ot je BMtt»

St^faiBOM Bd anctorité Pour mo; taire de yétltt.

— Et CongwriflODta raipoiidG Quant mee peroteeenlrodl :

DlMlmiitera sont de muHbnm Aiœl qae gêna de deux banfèns.

La premlèra btnlàM ootendre Deront ponr rftroe qui ymt t»dr« AlaperbtteTérité, Par qai de gloir« ab Wté Sont ceuli qui pour la proooader Derinmient et eXandor, Senllkwit qu'on lei martire «t Sert :

A telle vérité D'affiert Nalle ctlaBimDlatioD.

Hais Dostre tanière seconde Surautre eoteodemeot se fonda.

Se je parloie des estas

Dout tes aucuns ont à grans tas

Ou de leur propre ou par oonquesle,

Se je vouloie Taire eiiqueste

DODl cela leur vient et comment

Et faire noyse quand on ment,

Pour mettre en termes vérité

El tenir en auctorité,

De moy seroieiil hayneujt,

Et je ne vueit haync a eux,

Ne à aucun. Mieulx me vault taire.

Humilité scet bien souffrir

Que s aucun lui vuelt mésoÉfrir

Elle se taist, acouste...

Et ne se vueljb de rieu mesler

Où il faille dissimuler,

Car elle dist que pour yivre aise

Qui de tout se taist, toutappaise :

Sique laisses tout convenir,

Se tu veulz à droit port venir

De paix et joieusement vivre.

Ainsi Froissart ressentait vivement cette généreuse indignation que les âmes honnêtes éprouvent en flétrissant tout haut le crime et la honte, et il l'avait bien prouvé quand il avait osé raconter Todieuse avidité du duc d'Anjou épiant le dernier soupir de Charles V pour s'emparer de ses trésors ; mais on sait aussi que le duc d'Anjou donna Tordre de saisir ses Chroniques, et si depuis il arriva parfois à Froissart, non pas d'excuser les fautes des grands, mais de ne pas les blâmer avec assez d'énergie, le discours de Cognoissance explique le silence que lui imposèrent les périls et les passions des temps agités qu'il traversa, et la vie même qu'il menait au milieu des cours.

Cognoissance a déjà averti le poète que la vérité est exilée du palais des grands qui n'écoutent plus que leurs marmousets, et cet aveu en ' précède un autre que présageait assez tout ce que nous avons lu sur la décadence des mœurs à la fin du xiv' siècle. Amour, qui, dans la Court de May, appelait la vérité son amie, la repousse aussi. 11 rompt le pacte si noble, si rccommandable qui le liait à Cognoissance. et prescrivant désormais une obéis-

sance aveugle à ses lois, il s'irrite contre ceux qui, guidés par de bons conseils, se souviennent du passé, cousidèrent le temps présent et prévoient l'avenir. Toi-même, dit Cognoissance à Tautciir,

Pour meslre Au temps passé lui a voulu, Mais il De Va guères valu.

Non-seulement elle Tcxhorte à ne jamais oublier ses s^iges préceptes, mais elle prend aussi sa défense dans un discours qu'elle adresse à Amour :

Se je donneà vostre servant Aucun conseil, en vous servanl, Qui viengne de Raison, ma seur, Il n'y a que bien et honneur.

Je nclui ay administré Conseil (jue tout le plus lettré Ne désissioit bien que j'ay droit.

Je fais vouienliers mon devoir Partout où je me sens tenue, Et tousjoiirs me suis maintenue Entre vos gens pour eulz monstrer Les haulz biens et administrer, Ausquels vous les faites partir, Jusques à tant que départir lisse veulent de vostre court.

... J'ay bien entendu

Les poins où vous avez tendu

Et tendez pour vitupérer Vostre serviteur qui parer S'est voulu de moy pour tenir Ses fais en droit et soustenir Ou cas que le avez accusé Que de raison il a usé.

Contre vous oncques n'en usa, Senon un pou quant il avisa A mes paroles, entour dis Minutes, mais si estourdis En fu qu'oncques plus il n'ot cure Que Raison le prenist en cure.

Pour son bien, au temps à venir, Sire, laissez Ten convenir.

Car s'en ce cas de traïson Vous l'accusez, ma seur Raison Et moy nous lui ferons secours Devant tous et en toutes cours, Mais que de lui ayons adveu.

— Et je dis : Dame, à Dieu le veu, Oïl voulentiers : pourquoy non?

Car oncques le certain renom D'amours n'eusse congnéu Se je ne vous eusse véu ; Et pour tant, mon souverain roy, Bon Amour, veuillez mettre arroy En vostre fait et attemprance Sans vous courcier à Gongnoissance ; Car par elle je vous congnois, Dont me seroit-ce grans ennois Se pour mon fait vous l'a vies prise En hayne, car elle prise

Entre les haulz biens terriens Vo noble estât sur toute riens.

Excepté de sa seur Raison.

Mais de ce (ait-cy jamais hon N'en deveroit avoir merveille, Tousjours amy pour amy veille, S'elle veut en auctorité Mettre raison et vérité.

Se je Savoie tout le bien Du monde et n'en féisse rien, En devroie-je estre prisiez ?

Je croy que non, nedespFisiez Aussy, se tout le mal savoie De ce monde, se je n'avoie Vouloir de le mettre à effet.

Les poésies de Froissart offrent peu de vers qui résument mieux sa biographie : s'il célébra dans ses vers Amour plutôt que Gognoissance, Gognoissance seule lui fit connaître Amour.

Gependant l'auteur perd son titre de greffier du Trésor amoureux, mais Gognoissance, sa fidèle compagne, le console et lui promet que ni elle, ni ses sœurs Raison, Loyauté et Suffisance, ne l'abandonneront jamais. Elle est si éloquente , ses précoptes sont si nobles qu'Amour lui-même finit par lui tendre la main. Un traité est signé. Sans pousser plus loin leurs débats, ils laissent aux hommes le soin de les résoudre : il y en aura toujours qui écouteront Amour, mais d'autres, de même que l'auteur, lui préféreront Gognoissance.

Froissart avait près de soixante ans, quand il abjurait ainsi le culte de sa jeunesse. Ces fictions n'allaient plus à son âge, et c'était en vain que son esprit fécond et ingénieux qui, depuis près d'un demi-siècle, n'avait jamais connu un instant de repos, s'était efforcé de les renouveler une dernière fois. On ne trouve plus dans le Trésor amoureux cette chaleur naturelle qui confond si heureusement l'élégance et la naïveté, cette fraîcheur d'images empruntées aux plus doux souvenirs de ses premières années, cette heureuse abondance de l'imagination que Froissart mettait au-dessus de toutes les qualités du chroniqueur et du poëte, parce qu'il y comprenait, d'une part, tout ce qui l'inspire, de l'autre, tout ce qui la règle et la modère. La pensée devient diffuse et pénible, et le vers, enjambant régulièrement sur le vers qui le suit, offre le reflet du même travail et de la même fatigue.

Il appartenait à la Bibliothèque de Bourgogne, fondée ou accrue par les successeurs du bon duc Wenceslas, de rendre à la lumière, après cinq siècles d'oubli, les premiers vers tracés par Froissart, quand il aborda, jeune et plein d'illusions, en Angleterre, et les derniers qu'il ait composés dans sa vieillesse, alors que l'avenir ne lui réservait qu'une obscure retraite à Chimay.

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