‹ FroissartChapitre 38 sur 42 · I. Alain Charèier. — Le duc d'Orléans · texte numérisé non relu

I. Alain Charèier. — Le duc d'Orléans

Après Froissart, deux poètes occupent la première place entre tous ceux de leur temps. L'influence qu'il exerça sur Tun et l'autre est incontestable.

Les poèmes qu'Alain Ghartier composa dans sa jeunesse, avant le triomphe des Anglais, alors que toutes ses pensées étaient joyeuses et vives, rappellent de fort près ceux de Froissart. Cette imitation nous frappe surtout dans la Dame sans Mercy et dans le Parlement d'Amour. où nous retrouvons Souvenir, Doulx-Penser, Doulx-Regard engageant les mêmes controverses sur les mêmes tapis de fleurettes. Quelques mots nouveaux annoncent seuls la marche des années et une autre génération.

Froissart, en parlant de la beauté qu'il honore, Tappelle toujours : sa dame. Alain Chartier dit : ma maistresse. Le respect, la délicatesse s'effaçaient de la langue comme des mœurs.

Parmi les poèmes qu'Alain Chartier nous a laissés, il en est un qui est resté plus connu, c'est celui des Quatre Dames : composé après la bataille d'Azincourt, il nous offre le dernier panégyrique de la chevalerie que Froissart avait célébrée par ses vers aussi bien que par ses chroniques.

A cette môme journée d'Azincourt, un prince français, le duc Charles d'Orléans, avait montré l'épéeàla main que la France pouvait le placer parmi ses plus vaillants défenseurs. Elle le comptait aussi parmi ses plus excellents poètes. Non-seulement il était le plus illustre qu'elle eût vu jusqu'alors, puisqu'il fut à la fois le petit-fils de Charles V et le père de Louis XII, mais il n'était pas moins supérieur aux autres poètes de son temps et à Alain Chartier lui-môme, par la facilité et la grâce de son imagination .

La bataille d'Azincourt étendit sur la France un voile de deuil si profond, qu'il semblait que la royauté comme la noblesse, la nationalité comme la gloire de la France eussent disparu le même jour. Charles d'Orléans relevé entre les morts, refusa d'abord de prendre aucune nourriture (*). Il voulait, disait-il, s'associer par le jeûne à

0 Et là archiers ne firent depuis la desconfilure, que deschausser gens morts, sous lesquels trouvèrent plusieurs prison-

Tune de ces grandes et amères leçons où il ne reste aux nations qu à s'incliner sous la main de Dieu. Plus tard, lorsqu'il eut abordé en Angleterre et qu'il eut vu commencer cette longue captivité, qui devait se prolonger pendant un quart de siècle, il acheta à quelque seigneur anglais un livre (') où il pût retrouver dans tout son éclat cette noble et chevaleresque France, objet de ses pleurs et de ses inutiles regrets. Par allusion à sa triste destinée, il fit entourer les feuillets de chaînes, telles qu'en portent les prisonniers, et ajouta lui-même à la dernière page quelques vers, avec cette date à peu près effacée aud'hui : 1416. Ce livre, c'était la chronique de Froissart, et il put y lire l'émouvant tableau de défaites non moins désastreuses qui avaient conduit d'autres princes de sa maison sur le môme rivage (') .

niers en vie, entre lesquels le duc d'Orléans en fut un... Après ces choses faites, le roi d'Angleterre prist chemin vers Calais. Si advint que à une reposée, il fit apporter du pain et du vin, et l'envoya au duc d'Orléans, mais il ne voulut ne boire, ne mangier. Lors le roy lui demanda : D'où vient que vous ne voulez ne boire, ne manger? Il respondit que, à la vérité, il jusnoit. Lefebvre-Saint-Remy, 63.

(') La première miniature de ce MS. représente Froissart offrant son livre au roi d'Angleterre. L'écriture annonce aussi qu'il a été copié en Angleterre.

(') Ce manuscrit existe encore. Il porte à la Bibliothèque impériale de Paris le no 8331. C'est peut-être celui que Guide Rochechouart désigne dans l'inventaire de 1427, sous le titre de Croniqiies de diverses nations, enfrançois, historiées.

Mais ce ne fut pas seulement la grande composition historique de Froissant qu'étudia ce prince issu des fleurs de lys : poëte, il lut et relut les poésies du clerc de Valenciennes, et les vers qu'il nous a laissés, nous permettent de reconnaître la source à laquelle il a puisé plus d'une fois. Rien ne retrace davantage le style de Froissart que le poëme où le petit-fils de Charles V raconte l'apparition de Jeunesse, le discours qu'elle lui adressa pour lui dépeindre l'honneur et les grands biens attachés à l'amour, et son entrée dans le palais où, introduit par Bel- Accueil et Plaisance, il fut reçu par Beauté. C'est encore à VEspinette amoureuse de Froissart et peut-être aussi à la Court de May que nous devons la jolie ballade qui commence par ces vers :

J'ai ou trésor de ma pensée Ung mirouer qu'ay acheté

Parmi les autres livres que le duc d'Orléans rapporta d'Angleterre, nous remarquons :

Ung petit livre contenant consolation à ung grant seigneur estant en tribulation ;

Ung livre en latin, nommé de Remediis utriusque forlunœ.

Et comme témoignage simultané des travaux poétiques et de la pieuse résignation de ce prince :

Le livre des ballades de monseigneur.

Ung livret de papier escript de la main de mon dit seigneur, contenant plusieurs oraisons.

11 possédait aussi le Livre de Végècc, de Chevalerie et le Livre de Boèce, de Consolation. L'un lui fut aussi utile que l'autre- Nous dirons à la fin de ce volume, quelques mots de sa traduction inédite de Boèce.

( Amour, en TaDDée passée, Le rae vendy de sa bonté), Ouquel voy toujours la beauté • De celle que l'en doit nommer.

Par droit, la plus belle de France.

Grant bien me fait à m'y mirer En attendant bonne espérance.

Les vers de Charles d'Orléans offrent d'ailleurs cette mélancolie ingénue et vraie qu'expliquent si bien les douleurs de son long exil. On voudrait seulement en efiFacer certaines flatteries adresséesau fils de Jean sans Peur, et y retrouver plus souvent, à côté de l'image de ses amours, celle de la patrie absente qu'il aimait à saluer du haut des rochers de Douvres à travers les vapeurs flottantes de l'horizon.

Le duc d'Orlénns revenu en France proté.s:ea tous les poêles de son temps, les uns parce qu'à défaut de talent, la gloire et le lustre de leur naissance rehaussaient Thommage qu'ils rendaient aux lettres , les autres (parmi ceux-ci il faut citer Villon) parce qu'un grand talent leur tenait lieu de noblesse et parfois même de vertu. C'est de son château de Blois que sortit la grande école qui précéda Ronsard et Malherbe, et en élargissant ainsi son influence, nous aimons <\ nous souvenir qu'il dut lui-même quelque chose à celle de Froissart.

Nous avons dit ailleurs ce que les siècles suivants ont emprunté à Froissart chroniqueur : ceci suffit à la gloire de Froissart poëto.

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