IV. Réconciliation. — Le noyer. — Les violettes
Rupture.
Nous retrouvons bientôt Froissart à Valenciennes, interrogeant avec anxiété une dame très-gracieuse qui connaissait le secret de ses amours. Il se calma un peu quand il apprit que la damoiselle avait quelquefois prononcé son nom pendant son absence. Cependant le rang élevé qu'elle occupait ne lui permettait pas de lui adresser ouvertement ses hommages. Pauvre poëte! il fut réduit à passer une nuit caché près d'une fenêtre d'où il voyait la damoiselle en esbat et en déduit avec aultres.
D'un bel corset estoit parée :
Lors dansoit.
Et le jeune homme répétait tout bas :
Hé mi ! com m'agrée Sa manière et sa contenance !
Il fut plus heureux un jour qu'il se trouvait chez la
dame qui le protégeait et qui était à la fois la parente et lamie de la damoiselle. Il parlait d'elle et y prenait tant de plaisir qu'il ne pouvait cesser cet entretien , lorsque tout-à-coup, dans cette belle chambre ornée de lapis et de courtines, il vit paraître celle qu'il aimait si tendrement. Elle rougit, et le jeune homme, non moins ému, ne put trouver une parole. Son cœur le pressait de tout dire, mais son regard, ébloui de tant de beauté, lui imposait le silence, tant son admiration était vive et profonde.
Ung graDt temps éuisse esté là Sans parler, mes elle parla, Soie merci! moult doucement, Et si me demanda comment J'avoie fait en ce voyage; Et je 11 di : « Madame, s'ai-je « Pour vous eu maint souvenir? •>
— « Pour moi ? voire? Et dont poet venir? »
— « De ce, dame, que tant vous aim « Qu'il n'est heure, ne soir, ne main. " Que je ne pense à vous toudis. »>
Heureux moments où naissaient mille révos que Froissart confiait à l'avenir et que l'avenir devait démentir; heures trop rapidement passées, puisque celles qui les suivirent leur ressemblèrent si peu. Pourquoi faut-il qu'en ce monde les plaisirs et les douleurs se succèdent toujours? La bonne dame qui encourageait Froissart dans sa passion mourut, et la damoiselle s'écria :
Hé mi ! or sont bien desrompues
Nos amours et en deuil chéues !
Mais ce ne fut qu^un nuage : un doux rayon de bonheur vint bien lot le dissiper, car la damoiselle, redevenue aimable et gaie, rappela à Froissart que sans loyauté il n'y a pas de véritable amour, et lui permit de s'asseoir près d'elle à Tombre d'un noyer.
Par le bon gré de li Je m'assis, dont moult m'abelli.
Et se ne li osoie dire
La doulour et le grant martire
Que j'avoie lors à sentir.
Car à Geste heure
Ma dame qui Jhésus honncure Me regardoit, ce m'estoit vis, Si liement que tout ravis Ëstoie en soi seul regardant.
Le silence ne fut rompu que lorsque le jeune poète osa réciter une ballade. Il retrouvait, en s'exprimant ainsi, ce langage harmonieux et facile qui n'avait jamais fait défaut à ses illusions ni à ses espérances :
Car tels mots et autres aussi N'alouchoient nul soussi * Ains estoient plein d'esbanois.
De chiens, d'oiseaux, de prés, d'erbois, D'amourettes, tant que sans compte, Fesimes-nous adont grant compte En grant joie et en grant revel.
H nous estoil tout de nouvel :
Le temps, les foeilles, les flouretles, Et otant bien les amourettes.
Moult me plaisoit ce qu'en avoie, Et quant elle se mist à voie, Li congiés y fu si bel pris Qu'encor je ce lieu aime et pris :
Toujours l'aimerai par raison.
Avant de s'éloigner, la damoiselle avait cueilli cinq violettes. Elle en garda deux et en donna trois, et de même que Froissart avait eu autrefois son rosier chéri, il célébra depuis ce jour dans ses vers la fleur qu'il avait reçue. Il y trouvait un heureux augure pour son amour. Ne sont-ce pas les violettes qui annoncent la fin de l'hiver et le retour des beaux jours? Les jeunes gens et les jeunes filles les cherchent avec empressement, les découvrent avec joie dans les vergers et dans les jardins,
Et quand la saison renouvelle Du printemps, jolie et nouvelle, Les mettent en segnefiance D'esbatement et de plaisance.
Froissart, toujours reconnaissant, consacra un autre poëme à l'aubépine fleurie qui l'avait vu implorer la douce merci de sa dame souveraine :
Dame, en nom d'Amour...
Un petit voeillés alégier Les mauls qui ne me sont légier Et me relenés vo servant
Loyal, secré, à vous servant...
Et ma dame respondi lors :
Volés-vous dont qu'il soit ensi? — Oil ! — Et je le voeil aussi.
Ceci se passait par une charmante matinée de mai.
Diex ! que le temps estoit jolis !
Li airs clers et quois et seris !
Et cil rosegnol haut chantoient Qui forment nous resjoïssoient.
Mais la calomnie et Tenvie disputèrent au jeune poëte ce bonheur dont il était si digne. Male-bouche éleva la voix, l'accusant peut-être de s'être laissé toucher par les charmes des filles d'Albion, aussi blanches que les cygnes (jui chantent, dit Millon, dans les brouillards de la Tamise, et la dame lui annonça elle-même qu'il devait renoncer à son amour. L'apercevait- il de loin, il n'osait lever les yeux, de peur que sa passion ne se réveillât trop vivement. S'approchait-il des lieux où avaient été échangées ces douces promesses si promptement oubliées, c'était vers la nuit, sans témoin, avec l'espoir d'entendre s'échapper de ses lèvres quelque timide regret. Mais voici qu'elle sort de son hôtel. Froissart s'avance et s'écrie :
Lés moi venés ci, douce amie !
Et elle si com par courrous Dist : Point d'amie ci pour vous...
Que fist-elle? vous saurez quoi :
Par devant moy repassa-elle ; Mes en passant me prist la belle Par mon toupet, si très-destrois Que des cheveus ot plus de trois.
Plus d'un amant reçu de cette manière eût murmuré et traité la dame de cruelle et d'inhumaine. Mais notre poëte, bien résolu à la trouver toujours et en tout belle, bonne et douce, se résigna à dire :
A moi ne se fust esbattue S'elle ne m*amast.
Dans tous ses poèmes il la chante et Texcuse, en rejetant sur les envieux ses torts et son infidélité :
Jonèce la conduisoit , Et Cuidier la seigneurisoit Pour sa beaulté qui fu requise Des plus puissans...
Et alors Constance vuida De son cueur (•)...
Quant à Froissart, il confirma par son exemple celle règle de loyauté qu'il considérait comme le premier devoir de l'amour malheureux :
Onques plus nulle n'en amai, Ne n'aimerai, quoi qu'il aviegne.
N'est heure qu'il ne m'en souviegne.
Vous avés esté primcrainne, Aussi serés la darrainne.
(') Court de May.
Ce serment, il le garda toujours, et quand, longtemps après, il composa le Buisson de Jonèce, il traçait le portrait de sa dame comme si elle, se fut trouvée jeune et belle près de lui, resté jeune comme elle et encore tout entier à lamour, et il ajoutait :
Il me semble qu*encor je voie Son douls regard.
V. Voyage à Avignon et à Narbonne. — Le château de Joinville. — La cour pontifîcale. — Le duc de Normandie — lélrcssc de la France.
Froissart avait quitté Valenciennes, et l'on ne nous a rien conservé de précis sur cette absence. Cependant quelques vers, où il rappelle qu'avant 1 361 il fut en plusieurs cours et qu'il reçut pendant son enfance les bienfaits de Charles V, d'autres vers où il dit qu'il visita Avignon et vit à Narbonne le vicomte issu de l'illustre maison de Lara ('), ne permettent guère de douter qu'il se soit dirigé vers les rives du Rhône et de la Seine. Deux passages de ses chroniques nous apprennent aussi qu'il se trouvait à Avignon pendant le pontificat d'Innocent VI. D'une part il raconte que les événements survenus pendant quatre années avaient confirmé le recueil de pro-
(' ) J'ai esté à Nerbonne,
Chercié la France et Avignon...
Le visconte de Nerbonne. . .
Éspinetic amoureuse.
phéties composé en 1356 par frère Jean de la Roche- Taillade; d'autre part, il place à Tannée \ 360 la notice qu'il consacre à ce prédécesseur de Savonarole. Cette date semble être celle de ce second voyage de Froissart. Trahi par sa dame et résolu à renoncer désormais à tout autre amour, il était peut-être guidé par Tespoir d'obtenir quelque bénéfice.
Il y avait dans labbaye de Saint-Amand, où Jordan Fantosme écrivit au xni" siècle l'histoire des guerres de Henri II, un religieux nommé Froissart, qui à coup sûr était un peu de la famille de notre chroniqueur, car il était si peu étranger aux hautes emprises et aux faits d'armes, qu'un jour qu'on attaquait son cloître il triompha seul de dix-huit ennemis (*). Cet exploit lui fit grand honneur, et lui assura sans doute quelque influence parmi les moines. N'aurait-il pas obtenu pour son jeune parent l'autorisation d'accompagner l'abbé de son monastère, qui fit confirmer vers cette époque son élection par le pape, afin qu'il pût saisir lui-même cette occasion pour réclamer quelque faveur de la cour pontificale? Rien n'était plus conforme aux usages du temps, car les historiens l'apportent qu'il y eut sous le pontificat de Clément VI telle année où il reçut cent mille requêtes.
{')Chron. I, 1, 137. Froissart s'apitoie sur les belles cloches de Saint-Amand, « moult bonnes et mélodieuses, » qui furent brisées ce jour-là. N'y a-t-ii pas dans ce regret la trace d'un souvenir personnel transmis par Damp Froissart au chroniqueur?
Nous pourrions même supposer, si Froissart, à celle époque, avait été moins jeune, que le but de son voyage à Narbonne (') aurait été de solliciter un canonical qu'il devait attendre encore bien longtemps. « Les canonne- « ries de Narbonne, moult grandes et moult nobles, » étaient d'ailleurs bien plus recherchées que celles de Chimay, puisque, comme^ Froissart a soin de nous l'apprendre, c elles valent par an cinq mille florins. »
Il ne faut pas oublier que la France, depuis TEscaut jusqu'au Rhône, était dp tous les pays de l'Europe celui où il y avait le plus de bénéflces ('). Le séjour des papes à Avignon avait pu contribuer à en augmenter le nombre. Aussi de toutes les parties de la France les solliciteurs affluaient sans cesse au palais des Dons. Sans doute, il en venait de Valenciennes aussi bien que des autres villes, peut-être même plus que d'ailleurs, car il existe un itinéraire indiquant jour par jour les stations où l'on s'arrêtait entre l'Escaut et le Rhône (^). Nous en dirons (juelques mots, car ce fut vraisemblablement celui que
suivit Froissart.
(») Chron, 1, 2, 129, et III, 27. Je trouve aussi un souvenir du voyage de Froissart à Narbonne dans ces phrases du chapitre 20 du même livre : « Le bourg de Narbonne .. Pour ce « temps... Je fus adonc informé... »
(") Via de Valenchenis eundo versus Avenionem, «.Manuscrit 8702 de la Bibliothèque de Bourgogne «)
('} Froissart rappelle « la fontaine de chrestienté pour les no- ^ blés églises et les hautes prélacions qui y sont. Chron. II , 48.
On comptait trente et une lieues de Valenciennes à Reims, et Ton s'y reposait pour visiter la célèbre abbaye où l'on conservait la sainte ampoule. En quittant Reims, on couchait le premier jour à Ghâlons, le second à Vitry, le troisième à Saint-Dizier ; quand le quatrième s'achevait, on s'arrêtait au château de Join ville. Comment les pèlerins n'eussent-ils pas reçu l'hospitalité dans le beau donjon que n'osait pas trop regarder en s'éloignant, de peur de perdre courage, ce bon sire de Joinville qui fut aussi pèlerin? Le sénéchal de Champagne était à peine mort depuis quarante ans, et Froissart s'agenouilla sans doute au pied de l'autel qu'avait élevé à saint Louis son ami, son compagnon d'armes et son historien. Hélas ! cet autel, orné des palmes de la gloire et de celles ilu martyre rapportées d'outre-mer, devait bientôt être profané par des mains françaises. Les Tard Venus, cette arrière garde des Grandes Compagnies, qui se plaignaient de ne pas s'être mis assez tôt au sac et au pillage, s'emparèrent de Joinville et s'y établirent : « Si prirent le fort chastel de « Joinville et très-grand avoir dedans , que on y avoit « assemblé de tout le pays d'environ, sur la fiance du « fort lieu, et le départirent entre eux tant comme il put « durer . Et quand ils eurentassez pillé, ils passèrent outre; « mais ils vendirent ainçois le chastel de Joinville à « ceux du pays et en eurent vingt mille francs (').»
11 y a seize lieues de Joinville à Langres, à peu près la
(')C/irow. I, ï, U7.
même distance de Langres à Dijon. On s'arrêtait un jour à Beaune, lieu renommé par ses vins que l'on recherchait en Hainaut, un autre jour à l'ahbaye de Tournus. Puis on traversait successivement Mâcon, Lyon, Vienne. Valence , avant d'admirer le pont Saint-Esprit, auquel on avait travaillé pendant un grand nombre d'années, et qui avait été récemment achevé. Dix-huit lieues plus loin on découvrait les clochers et les palais de la cité pontificale d'Avignon.
-Si Froissart ne sollicita pas un bénéfice, il se peut qu'il ait porté à Avignon et à Narbonne quelque message de l'évêque de Gambray. Ce prélat avait des relations fréquentes avec la cour pontificale, et de plus il se trouva chargé à plusieurs reprises, par le roi Jean, de négocier avec les seigneurs du midi, dont le vicomte de Narbonne était un des plus puissants. Un autre message aurait conduit Froissart à Paris, où le gouvernement du royaume était confié au duc de Normandie.
Ce prince, qui fut depuis le sage roi Charles V, aimait beaucoup les lettres, et on ne peut oublier que ce fut pour lui que Pétrarque composa, après la bataille de Poitiers, son célèbre traité De remediis utriusque fortunœ; il semble avoir fort bien accueilli Froissart, puisque celui-ci nous dit dans le Buisson de Jonèce :
Charle, le noble roy de France, Grans biens me fist en mon enfance.
C'est ainsi que pendant ce séjour à Paris, Froissart aurait pu écouter le récit des chevaliers français qui
avaient assisté à la malheureuse journée où le roi Jean , aussi bien que François I", ne sauva que Thonneur (»).
La situation de la France était fort triste. Dans toutes les provinces les terres étaient en friche, les maisons abandonnées ; le pays offrait Taspect d'une désolation générale et la misère était extrême. A Paris, les murailles portaient la trace de Tincendie que les bourgeois avaient allumé eux-mêmes dans leurs faubourgs à Tapproche de l'armée d'Edouard IIÏ, et quand on pénétrait dans leur enceinte, on ne trouvait dans ces carrefours, qu animaient jadis les clameurs des étudiants, que le deuil et le silence. L'herbe croissait dans les rues : mais elle ne cachait pas encore au Val des Écoliers le sang de Marcel versé aux mêmes lieux où il avait fait répandre celui des maréchaux de Champagne et de Normandie, comme si Texpiation était inséparable du crime, et Froissart put recueillir les détails de la mort du prévôt des marchands de la bouche même de Jean Maillart. Mais Maillart, s'il délivra Paris de Marcel, fit moins que lui pour délivrer la France des Anglais, car il fut l'un des plénipotentiaires français lors de la conclusion du honteux traité do Bretigny.
Tout explique comment Froissart profita du rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre pour s'éloigner de la capitale, où la peste venait de se déclarer. Il avait, il est vrai, à traverser les marches de la
(•) Chron. I, 2, 42. Il dit ailleurs en parlant d'un fait arrivé en 1360: «Si entendis et ouïs recorder adonc.'CArow. 1,2, 4 34.
Picardie, occupées à cette époque par les chefs de ces bandes d'hommes d'armes qui, selon Pétrarque, osèrent rançonner le roi Jean à son retour de Londres ; mais il en était de plus honorables à qui Froissart put demander un sauf-conduit, et même quelques récits de leurs nombreuses escarmouches, car il parait avoir été fort bien informé de tout ce qui advint dans les combats auxquels assistèrent les sires d'Antoing et d'Aubrecicourt et le chanoine de Robersart.
^Froissart nous apprend qu'il retourna en Angleterre en 1361. Il remplissait la promesse qu'il avait faite à madame Philippe de Hainaut.
Le 4 février 1 361 , Edouard 111 fit délivrer des lettres de sauf-conduit à quatre ménestrels du duc d'Orléans et à trois ménestrels du duc de Berry qui se rendaientde France en Angleterre : Froissart les accompagnait peut-ôtre.