SÉJOUR EN ANGLETERRE. — PREMIÈRES ENQUÊTES
I. Éclat de la cour d'Angleterre. — Affection de la reine pour les Hennuyers. — Froissart lui offrit-il une chronique? — Dittiés amoureux. — La Court de May. — Fêtes de BerkhaiDStead. — Les dames d'honneur de la reine Philippe.
Lorsque Froiçsart salua pour la seconde fois les rives de la Tamise, il avait déjà, comme il le dit dans un de ses poèmes, vu maintes cours, mais il n'en était aucune (|ui fût aussi brillante que colle d'Angleterre. Aussi a-t-il soin de rappeler qu il y trouva « tout honneur , amour , lar- < gesse et courtoisie. »
La reine Philippe avait appris de bonne heure à aimer la musique et les lais des ménestrels (') , et l'on nous a conservé les vers que l'un d'eux consacra à son départ pour
(•) On trouve daus le recueil de Rymer une charte d'Edouard III,
pro giternario reginœ, Andréa Destrer de Bruges, mais on est
assez étonné d'y voir ce musicien occupé d'un commerce de
bœufs entre l'Angleterre et la Flandre (7 juin 1563).
l'Anglelerre sous ce titre : c Li regret de Guillaume le « comte de Haynnau, père à la reine d'Engleterre. » A ce goût naturel pour les délassements littéraires, elle joignait une vive affection pour les habitants du Hainaut, et Froissart a pris plaisir, tantôt à la nommer : « La noble et « bonne roine Philippe d'Angleterre, qui tant aima les « Hainuiers , car elle en fut de nation ; » tantôt à faire remarquer « qu'elle avoit toujours si naturellement aimé « ceulx et celles de la nation de Hainaut , le pays dont « elle fut née. »
Il ne parait point que la reine d'Angleterre ait su mauvais gré à Froissart de ne pas avoir accompli plus tôt sa promesse. Les guerres qui s'étaient succédé , les périls de la navigation entre les côtes de France et d'Angleterre , excusaient assez ce retard , et l'on ne songea dans cette cour élégante et toute littéraire qu'à se réjouir de sa venue. Le roi lui donna en un seul jour cent florins, et la reine, pour l'attacher définitivement à son service, le nomma l'un de ses clercs. Ces fonctions, étrangères à tout ministère ecclésiastique, répondaient à celles de secrétaire qu'Alain Chartier remplissait à la cour de Charles VIL
Froissart, âgé en 1361 de vingt-quatre ans, portait-il avec lui en Angleterre une première rédaction de ses chroniques remontant tout au plus à la bataille de Poitiers et s'arrétant à la paix de Bretigny, c'est-à-dire renfermant un tableau de l'apogée de la puissance anglaise, qui devait •flatter également l'épouse d'Edouard III et la mère du
Prince Noir (') ? Le livre compilé qu'il offrit à la reine était-il au contraire, comme l'ont cru quelques critiques, une chronique d'Angleterre extraite d'ouvrages plus anciens? L'une et l'autre de ces hypothèses sont renversées par le témoignage formel de Froissa rt : « Ce nonobstant f mon jeune âge, si empris-je assez hardiment, moi issu € de l'école, à rimer et à dicter les guerres dessus dites et t pour porter le livre en Angleterre tout compilé , si « comme je le fis, et le présentai adonc à très-haute et très-
(•) On a même voulu retrouver la chronique offerte à la reine Philippe dans une copie du milieu du xv** siècle conservée à Valenciennes. Miis il suffît d'une lecture un peu attentive pour que cette erreur soit manifeste. Eu effet, on raconte non seulement dans le manuscrit deValenciennesle mariage du duc de Clarence, qui est de \ 368, et la fin du prince de Galles et d'Edouard III (1376, 1377), mais il y est fait aussi mention des voyages d'enquélede Froissart et de la mort de Jean le Bel, arrivée vers 1370. C'est évidemment un fragment d'une des premières rédactions de Lestines. On lit à la fin : « Et cy fine Froissart son premier «livre.» Uneaulremaina ajouté lemotidarrain (dernier).— Au Brilish Muséum, il n'est pas de manuscrit qui remonte si haut, mais il en est dont l'origine est fort respectable. Le manuscrit Arundel, 67, a appartenu à Henri V; le manuscrit Reg. 18 E , à ÉdouardIV; le manuscrit Reg. 18 E, à son favori lord Hastings. Le manuscrit Harléien, 4379], 4380, mérite aussi d'être mentionné, car il a été copié pour Philippe de Commines, dont l'écusson chargé de trois coquilles se retrouve sur plusieurs feuillets. J ignore quel est le manuscrit du British Muséum que M. Dacier cite comme portant les armes de la maison de Say. Jean de Say était l'un des héros des chroniques. Voyez livre III, 123.
« noble dame madame Philippe de Uaiiiaut, roine d'An- « gleterre, qui liement et doucement le reçut de moi et « m'en fit grand profit. » Le mot rimer indique assez qu'il ne s'agit que de poésies; celui de dicter, qui y est joint, ne signifie pas autre chose , témoin le passage de sa chronique où , à propos du roman de Méliador , il parle de l'imagination qu'il avait à dicter. Qu'on n'oublie pas qu'un ménestrel attaché à Robert d'Artois avait raconté dans le Vceu du Héron le honteux appel d'un petif^fils de Louis IX, exilé de France, à l'ambition des Anglais jadis repoussés par le saint roi à Taillebourg, et que ce poème retraçait en quelque sorte l'origine et le commencement de la guerre (') ; qu'on n'oublie pas qu'un autre poëme, dû a un ménestrel de Jean de Hainaut, reproduisait les émouvantes péripéties de la bataille de Grécy (') , et l'on
(') Robert d'Artois avait un ménestrel nommé Lurin, qui est cité dans son procès. — Robert d'Artois, qui excita Edouard III à réclamer la couronne de France, avait été chargé par Charles le Bel de le conduire de Boulogne à Paris quand il s'enfuit en France avec sa mère. Privé de tous ses biens par droit de con-' fiscation, il avait recueilli lui-même dans sa jeunesse une partie des biens confisqués sur Enguerrand de Marigny. Je ne sais si tout ceci a été remarqué par les historiens. — La trahison de Robert d'Artois dut paraître d'autant plus odieuse que son bisaïeul, son aïeul et son père étaient morts en combattant pour la France, le premier à Mansourah, le second à Courtray, le troisième à Fumes.
('] Il s'appelait Colin. Une famille de ce nom habitait la petite ville d'Eoghien, qui lui doit une chronique.
comprendra aisément que Froissa rt, qui avait lu ces vei-s soit à Beaumont, soit à Londres, ait cherché à les imiter, en rimant et en dictant aussi les grandes et notables aventures de ces guerres, et nous croyons que, dans son désir de rester impartial et sincère, il dépeignit, avec autant d'enthousiasme que le ménestrel de Jean de Beaumont, le glorieux trépas du roi de Bohême ('). Si quelque doute pouvait subsister , nous rappellerions que tous les manuscrits de Froissart mentionnent ses enquêtes postérieures à son second voyage en Angleterre (') . ' Que faisait donc en 1361 ce jeune homme de vingtquatre ans dont Jes gracieux virelais avaient plu si vivement à la reine alors qu'il sortait à peine de Tenfcince? [l lui offrait de nouveaux vers et chantait ses malheurs en amour, de même que naguère il célébrait ses illusions et ses espérances.
Nous avons trouvé parmi des manuscrits inexplorés de la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, la première
(') Froissart nous apprend dans ses chroniques (I, i, 295) qu Edouard 111 l'admira et le pleura. - Un assez long passage do la Prison amoureuse sur la bataille deCrécy peut fort bien avoir appartenu au travail dont nous nous occupons.
' (•) « Voir est que je, qui ai empris ce livre à ordonner, ai M fréquenté plusieurs nobles et grands seigneurs, tant en « France, comme en Engleterre, en Escosse, en Bretagne et en M autres pays. « Il est à remarquer que ces lignes se trouvent dans le prologue où il parle du livre qu'il présenta ^ tout com-
* pilé »> à la teine d'Angleterre.
ballade offerte en 1361 par Froissa rt à la reine d'Angleterre. C'est un dittier amoureux intitulé la Court de May. 11 y désigne sa noble protectrice en quelques vers où nous reconnaissons aussitôt la dame qui, à son premier voyage, le tenait en son pays et de lui adevina que fort estoit amoureux ^ car après avoir requis Amour :
Qu'il m'aprengne à dire si bien Que ce soit exemple de bien,
il ajoute :
Et que celle m'en sache gré Qui de mon cueur sait le secré; Car s'il lui plaist, je ne plain peine, Ne traveil où mon cuer se peine.
La Court de May, tableau gracieux d'un séjour où la poésie préside à des fêtes non interrompues et aux plus doux plaisirs, ne présentait-elle pas à chaque page une allusion délicate à la cour d'Angleterre?
C'est ici qu'il faut reproduire ce passage des chroniques :
« Si m'a Dieu donné tant de grâces que je ai esté de « l'hostel du roi Edouard et de la noble roine sa femme, « madame Philippe de Haynaut, à laquelle en ma jeunesse « je fus clerc , et la servois de beaux dittiés et traités « amoureus. »
A cette même cour deux autres princesses distinguaient Froissart et- se plaisaient à encourager ses essais.
L'une était Isabelle d'Angleterre, qui tenait de sa mère ses goûts littéraires et les partageait plus vivement depuis quelle avait épousé le descendant de ces sires de Coucy qui aimèrent les lettres presque autant que la gloire. L'autre, Blanche de Lancastre, avait pour aïeul ce duc de Lancastre qui rechercha la main d'Alix de Join ville ; sa sœur aînée avait épousé le comte de liainaut : autre lien qui la rendait plus chère au poëte de Valenciennes. 11 ne larda pas à la pleurer :
Quant m'en souvient , Certes souspirer me convient, Tant sui plains de mérancolie !
Elle morut jone et jolie , Environ de vingt et deux ans, Gaie, lie, frische, esbatans, Douce, simple, d'humble semblance.
GrAce à la protection dont l'honorent des noms si illustres, le jeune clerc de Valenciennes est adnns, recherché, distingué dans la cour la plus brillante de l'Europe. « Pour l'amour de la noble et vaillante dame à qui « j'estois, dit Froissart, tous grands seigneurs, rois, « ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque nation « qu'ils fussent, me amoient et voyoienl volontiers, » et lorsque Froissart s'exprime ainsi, il veut désigner nonseulement les seigneurs anglais, mais aussi tous les nobles de France qui à Londres « tenoient ostagorie pour la réf demption du roi Jean de France. » Ceux qu'il paraît
avoir alors le plus connus étaient le duc de Bourbon, Enguerrand de Goucy et surtout Gui de Blois, dont la mère était la fille unique de Jean de Beaumont.
Froissart s'était rendu, au mois de septembre 1362 ('), au château de Berkhamst^ad, où il était allé prendre congé du prince de Galles, qui se préparait h entrer en possession de son apanage d'Aquitaine. Là aussi se trouvait un vieux chevalier, nommé Barthélémy de Burghersh , qui racontait les merveilleuses prophéties du roman de Brut sur les rois et les reines d'Angleterre aux (lamoiselles venues du Hainaut avec la reine Philippe ('). Mêlées aux damoiselles de la chambre nées en Angleterre, parmi lesquelles brillait au premier rang Alice Perrers p), elles étaient non moins yentes et frisques, mais il y en avait aussi parmi elles qui fermaient l'oreille aux enseignements de la Court de May^ et qui se montraient fausses, sans bon nom,
Si qu'en maints lieux en court nouvele.
Telle fut Marie de Saint-Hilaire, dont la beauté charma
(') L'édition de M. Buchon porte : « Le premier an que je vins en Angleterre et au service du noble roi Edouard et de la noble reine Philippe; » il faut lire comme dans l'édition de Denis Sauvage : « Le premier an que je vins en Angleterre au service, etc. »
(») Lesquelles estoient de Hainaut. Chron, IV, 68, 82.
(^) Edouard III l'appelle dans une charte : Dilecta nobis Alicia Perrers, nuper una domicellanim camerœ carissimœ consortis twstrœ Philippœ.
le duc de Laucastre (0, telle fut Catherine de Rœl, qui sut fixer son inconstance aloi^ que déjà elle n'était plus jeune, et qui devint Taïeule de la dynastie des Tudor (*). La aussi se trouvait peut-être la fille d'un des amis de Barthélémy de Burghersh, qui avait quitté la Hesbaye pour aller chercher fortune en Angleterre. Issu d'une famille attachée depuis longtemps à la maison d' A vesnes, Renaud de Boulan (tel était son nom) était venu en 1 359 offrir ses services à Edouard III, et bien qu'il fût l'un des chevaliers qui lui exposèrent c moult humblement leur povreté « et nécessité, i il consentit à le servir sans autre salaire que l'honneur t pour tout aventurer P) . i Non-seulement il se signala dans les guerres, mais il assura aussi à sa postérité une fortune brillante. Un de ses petits- fils acheta dans le comté de Kent le beau manoir de Hever, qui avait appartenu à cette famille de Cobham où le duc deGlocesler était venu, infidèle à la noble Jacqueline de
( ] Elle parait avoir été la fille de Jean, dit Vilain de Saint- Hilaire, et de Mabaut de Wasnes. Gilles deSaint-Hilaire est cité dans une charte de 4353. Une fille du duc de Lancastre et de Marie de Saint-Hilaire épousa le maréchal de l'armée anglaise en Espagne, que Froissart appelle messire Thomas Moriaux.
(•) Froissart (IV, 50) dit qu'elle était fille de Paon de Roet Je crois qu'il faut lire Huon de Roet. Huon de Roet est cité dans une charte passée à Valenciennes le dimanche de mi-caréme <322 (v. st., archives de Mons) Une sœur de Catherine de Roet fut l'objet de l'amour de Chaucer.
{") Voyez Froissart, Chron. I, 2, 407-f13.
Bavière, chercher la compagne de ses désordres. C'est dans ce chAteaii, sous l'empire de ces traditions, que sera élevée Anne de Boulen, qui elle aussi, comme Alice Perrcrs ou Catherine de Roet, n'écoutera que l'ambitieux désir de poser sur son front le bandeau royal... Barthélémy de Burghersh avait oublié tout cela dans ses prophéties. Évidemment, quelques pages manquaient au roman de Brut.
II. Enquêtes. — Voyage en Ecosse. — Le roi David Bruce. Les Douglas cl le château de Dalkcilh. — Les Sluarls. — Le Débat du Cheval el du Lévrier. — La sauvage Ecosse. — Alnwîck et les Percy. — Carlisie et la légende d'Arlus.
Lorsque, dans la Court de May, Amour dit à Froissart :
... Je qui suy large donneur Te donray ung temps qui venra Le don qui sur tous te vauira...
Tu mettras par livre ou par relie Ce que tu m'es cy commander, Pour mes biens plus recommander, Et pour les bons faire meilleurs,
il est impossible de ne pas reconnaître une allusion aux travaux historiques où les exploits des chevaliers aventureux et amoureux sont rapportés « pour que les bons y « puissent prendre exemple. »
La bonne reine d'Angleterre, qui avait naguère découvert le secret de Famour de Froissa rt, avait reconnu sans dout« plus aisément dans ses goûts et dans les qualités de son esprit cette vive et pénétrante curiosité qui le portait sans cesse à rechercher la compagnie des barons et des * chevaliers.
Un siècle et demi s'était écoulé depuis que le premier empereur franc de Constantinople avait fait rédiger ce qu'on appela les Histoires de Baudouin, lorsque son arrière- petite-fille chargea un jeune clerc de Ilainaut d'entreprendre à ses coustat/es ces voyages (ïenquesie qui devaient lui permettre de composer les chmniques de son temps.
Froissart n'avait que vingt-six ans quand la plus noble princesse de l'Europe lui confia cette grande mission de conserver à la mémoire de la postérité les nombreux événements qui s'accomplissaient tous les jours, et rien no donne une plus haute idée de l'estime dont il était entouré que l'accueil qu'il reçut non-seulement parmi les pkis nobles chevaliers d'Angleterre, mais jusque dans dos pays où le bruit des armes avait constamment étouffé les douces inspirations des lettres.
Froissart regretta peut-être la vie élégante et facile de Westminster lorsque, quittant Berwick, « cité durement € forte et bien fermée et environnée d'un brasdomer, » il traversa les hautes forets de Jodworth qu'occupaient les Anglais, « et qui sont inhabitables pour ceux (jui ne con- « naissent le pays.» Bientôt après il salua i'abbayc de Moi-
rose, t qui départ les deux royaumes d'Escosse et d'En- « gleterre. »
A cette époque, le roi David d'Ecosse était récemment sorti de sa captivité, et sa rançon n'était pas complètement payée. L'année précédente, il s'était rendu à Londres et avait pu y voir Froissart. 11 faut ajouter qu'en accueillant à sa cour le jeune clerc que lui recommandait la reine d'Angleterre, le fils de Robert Bruce rendait hommage au courage de cette princesse, qui avait décidé la victoire de Ne vil-Cross en parcourant les rangs des hommes d'armes et en les exhortant à bien garder l'honneur de son seigneurie roi et du royaume d'Angleterre.
Le roi David n'avait pas d'enfants, et Edouard III qui, peu d'années auparavant, ne songeait qu'à dévaster le pays au point que l'on fût réduit à dire : Ici fut l'Ecosse, recourait à d'autres moyens pour y établir son influence, car il pressait David Bruce de l'adopter pour successeur, lui promettant de rendre la pierre de Scone à l'Ecosse et de s'y faire couronner. Ceci se négociait en 1363. Froissart fut-il chargé de quelque message? Invita-t-il, au nom du roi d'Angleterre, David Bruce et Guillaume de Douglas à se rendre à Westminster pour traiter de l'union des deux royaumes? Les actes publiés par Rymer, où tant de clercs sont nommés, ne citent jamais Froissart, et Froissart lui-même se borne à se louer de l'accueil que lui fit le roi David. « Il eut, dit-il, à sa cour la connois- « sance de la greigneur partie des barons et chevaliers « d'Escosse. »
Mais ce fut .surtout chez les Douglas, ces intrépides champions de l'indépendance écossaise, que Froissiirt fut reçu avec un empressement dont il conserva toujours le souvenir. Guillaume de Douglas avait été aussi fait prisonnier à la ha taille de Nevil-Gross. Neveu et héritier de ce brave Jacques de Douglas qui porta le cœur du roi son maître jusqu'au milieu des Sarrasins, il était le fils d'Archibald de Douglas, mort à la bataille d'Ilalidon-Hill. Son fils devait périr sous les coups de Henri Hotspur et de ses compagnons. L'un de ses petits-fils, qui fut un moment duc de Touraine, succombera les armes à la main à la bataille de Verneuil, dans d'autres campagnes et sous une autre bannière. Enfin son arrière- petit-fils, plus malheureux que ses ancêtres, morts au moins en combattant les Anglais, était réservé au poignard de Jacques II, qui le frappa par trahison au château de Stirling : telles étaient, à cette époque de guerres et de discordes, les destinées des familles les plus illustres, qu'à chaque degré c'était avec du sang qu'était écrite leur généalogie, t On a de « mes ancestres peu trouvé, disait Jacques de Douglas « expirant à Otterbourne, qui soient morts en chambre, « ni sus lit. »
De tous les seigneurs écossais, il n'en était point de plus puissants ni de plus intrépides que les Douglas. On admirait leur haute stature, leur force athlétique; on racontait, dit Froissart, que l'un d'eux, du nom d'Archi-
bald, avait une épée longue do deux aunes que ses coni- I. 0
pagnons pouvaient à peine lever de terre, avec laquelle il terrassait tous ses ennemis ; mais leur courage et l'audace de leurs desseins étaient encore bien au-dessus de la vigueur de leurs bras. Les ballades populaires avaient propagé ce vieux dicton, que jamais, dans aucune famille, on ne trouva un si grand nombre de héros, et la renommée attachée à leur nom s'était répandue dans toute l'Europe, à tel point que Bouciquault défia publiquement les Anglais qui avaient fait périr un chevalier de leur maison.
Guillaume de Douglas avait épousé la sœur de ce comte de March dont la femme avait héroïquement défendu contre les Anglais le château de Dunbar. Non moins intrépide, et joignant au courage une beauté remarquable, elle se signala dans ces mêmes guerres par un trait tout chevaleresque que Froissart nous a raconté, peut-être après l'avoir recueilli de sa bouche. C'était en 1355, Guillaume de Douglas s'était éloigné pour réunir ses hommes d'armes contre les Anglais, et elle se trouvait seule au château de Dalkeith, quand elle apprit que le roi d'Angleterre était vivement irrité de la résistance qu'il rencontrait et de l'orgueil d'un bourgeois d'Edimbourg qui avait demandé au roi David de le faire maire de Londres quand il aurait conquis l'Angleterre. Déjà Ton avait donné l'ordre de brûler la capitale de l'Ecosse. La comtesse de Douglas était « moult noble et frisque ; » elle savait qu'Edouard « véoit volentiers toutes frisques < dames, » cl, sans hésiter, elle se rendità son canjp pour
le prier cic lui accorder une grâce. Grand fut rétonneiiient du roi d'Angleterre quand elle ajouta qu'elle le requérait pour l'amour d'elle de ne pas livrer aux flammes la ville d'Edimbourg, t Certes, dame, répondit le roy, plus « grand chose ferois-je pour l'amour de vous, et je le t vous accorde liement. i Et la comtesse de Douglas, ayant remercié le roi et les barons, s'en revint à Dalkeith.
Froissart remarque aussi qu'il vit à Dalkeith le fils du comte de Douglas, qui était alors t un bel damoisel. i II devait plus tard raconter sa mort à cette dure bataille d'Otterbourne, où on l'entendit s'écrier en expirant : « H «est écrit qu'un Douglas sera victorieux après sa mort! » Le chroniqueur ajoute tristement : « De ce comte de «Douglas, n'y a plus : Dieu lui pardoint! » Mais il restait beaucoup d'autres membres de cette illustre famille, et Froissart lui-même se souvenait d'avoir rencontré jusqu'à cinq frères du nom de Douglas, à l'hôtel du roi d'Ecosse.
Parmi les seigneurs écossais alliés de près aux Douglas se trouvait un neveu du roi David, qui « avoit jusques à « onze beaux fils , tous bons hommes d'armes ('). » Il suc-
(•) C'était, dit ailleurs Froissart, « un grand bon homme à « uns rouges yeux rebraciés; ils sembloient fourrés de sendiiil, « et n'estoit pas aux armes trop vaillant homme. » ( hron. Il , 235. Robert Sluart ressemblait donc au sire de Jumont , « dont « les yeux sembloient estre fourrés de corail vermeil. « Chron.