CHAPITRE PREMIER
La police sanitaire maritime, depuis sa création jusqu’à nos jours, et chez tous les peuples qui furent les premiers trafiquants, a été tout d’abord dirigée contre la peste, unique épidémie alors redoutée. Cette police sanitaire visait les marchandises et les passagers auxquels elle imposait une quarantaine prolongée comme le nom l’indique. C’était la méthode passive, la seule applicable en un temps où l’on ignorait les causes des maladies pestilentielles et où par conséquent les craintes étaient plus grandes et plus vagues. Peu à peu la méthode offensive se fit jour sous forme de désinfections empiriques applicables aux marchandises et aux effets, mais elle ne songea pas à modifier la pratique respectée de la quarantaine des individus. Vers cette époque entrèrent en scène deux autres épidémies : la fièvre jaune, puis le choléra. Contre l’une et l'autre on adopta immédiatement les mesures utilisées contre la peste et on engloba les trois maladies pestilentielles dans une réglementation uniforme.
Bientôt les découvertes bactériologiques et les investigations épidémiologiques se précisèrent ; on arriva à connaître
LA PROPHYLAXIE
les modes exacts de propagation de chacune de ces trois maladies. Enfin s’ouvrit la période actuelle qui devait être non plus défensive, mais offensive, c’est-à-dire qui devait aller à l’attaque de l’épidémie avant qu’elle ait réalisé son invasion.
La première période avait pour arme unique le lazaret avec ses vastes dépendances pour renfermer les marchandises, ses hôtelleries pour recevoir les passagers pendant une durée de temps quelquefois très longue.
La seconde période a conservé le lazaret réservé aux individus, mais y a joint des procédés de désinfection qui, empiriques au début, se sont perfectionnés peu à peu jusqu’à devenir rigoureusement scientifiques. '
Nous voici au début de la troisième période : elle a été ouverte par la Conférence sanitaire internationale de 1903. Il faut préciser maintenant dans quel sens doit être orienté notre nouveau règlement sanitaire maritime et quel est l’outillage qui nous est devenu nécessaire. Telle est la question qui se pose aujourd’hui pour notre pays.
D’ores et déjà — après les chapitres précédents — nous pouvons prévoir quelle doit être dans ses grandes lignes l’orientation de notre police sanitaire maritime. Les divers modes de propagation des affections pestilentielles étant connus, il faut nous attaquer à chacun de ces modes. Ce sera la désinfection que nous appliquerons, mais une désinfection appropriée à chacune des épidémies ; c’est-à-dire que nos moyens d’action comme notre outillage seront variables.
La quarantaine des temps anciens ayant été abolie et reconnue inutile par la Conférence de 1903, une conclusion logique s’impose ; le grand lazaret — et nous ne parlons que de celui-là — doit disparaître de notre outillage et surtout, coûteux instrument, il ne doit plus surcharger nos comptabilités d’un poids excessif et presque toujours inutile.
Le mot d’ordre de notre nouveau règlement peut se formuler
ainsi : désinfection sous toutes ses formes, surveillance sanitaire des navires dans le port et des passagers partis en diverses directions. Par conséquent tout dans le service sanitaire maritime doit répondre à ces deux exigences ; outillage, bâtiments, personnel viseront les besoins nouveaux et tâcheront de s’y adapter.
Lorsqu’on étudie notre règlement actuel de police sanitaire maritime on constate qu’il se compose de deux parties ; l’une renferme les généralités administratives et l’autre contient l’énumération des mesures contre les maladies pestilentielles exotiques.
Or, si la seconde partie a subi avec le temps un certain nombre de changements amenés par les diverses conférences sanitaires internationales, la première, par contre, est restée immuable dans sa forme. Elle se montre dans le règlement de 1896 ce qu’elle était dans celui de 1876 ; son intangibilité doit-elle persister? Nous ne le croyons pas.
Cette partie qui renferme toutes les questions administratives relatives aux patentes de santé, aux interrogations, aux attributions du personnel, aux bâtiments, aux taxes sanitaires, aux amendes est demeurée là immuablement quarantenaire; elle n’a jamais varié et c’est elle qui — dans les discussions nombreuses de ces dernières années — a fait le poids mort que personne n’a pu soulever. Elle a toujours entraîné dans sa chute un édifice qu’on allégeait bien dans ses oeuvres vives, mais qui, par ses oeuvres mortes, restait profondément enraciné dans le sol quarantenaire.
Tout d’abord nous allons parcourir article par article notre règlement de 1896 que la conférence de 1903 a condamné à disparaître ; nous dirons tout ce qui doit y être, à notre sens, modifié, ajouté ou retranché. Nous ne nous bornerons pas à suivre les prescriptions de la conférence de Paris, nous envisagerons d’autres points sur lesquels elle a jeté les yeux, mais qu’elle n’a pu insérer dans son texte.
LA PROPHYLAXIE
Nous tiendrons compte des progrès modernes accomplis dans la navigation et nous n'aurons garde non plus d’oublier les améliorations qui se sont installées peu à peu, au grand bénéfice du service sanitaire, telle la régularité actuelle qui préside à la rédaction des registres de bord, celle des manifestes douaniers relatifs tant aux marcbandises qu’aux passagers et aussi le perfectionnement des modes d’information dont il est si facile de profiter aujourd’hui. Les éléments d’information rapide étaient plus sommaires autrefois et les règlements sanitaires avaient le droit strict de conserver une perpétuelle méfiance. Il n’en est plus de même de nos jours: la navigation est une industrie étroitement surveillée en tous pays, tenue à des règles fixes de police internationale et consulaire ; nous ne devons ni ignorer ces règles ni les négliger. Elles nous permettront ainsi d’élaguer des prescriptions surannées et partant d’alléger le texte.
Il importe aussi, pour guider notre conduite générale, de considérer ce qui est fait à l’étranger, notamment dans les pays qui ne sont pas comme le nôtre en perpétuel état de suggestion quarantenaire, qui n’ont pas comme nous un long passé de lazarets dont il leur est difficile de se détacher.
Nous consulterons le règlement sanitaire maritime des États-Unis qui ont une marine jeune et qui ont rejeté l’influence de la vieille Europe, puisqu’ils ont entièrement refait leur réglementation sanitaire quelques mois à peine avant la réunion de la Conférence de 1903. Ils ont tenu à montrer que s’ils venaient au rendez-vous commun, ils se sentaient assez forts pour agir seuls.
L’Allemagne nous servira aussi d’exemple. Sa marine marchande, née d'hier, est cependant presque arrivée à son apogée parce que là tout est neuf, aussi bien le matériel navigant que les lois qui le régissent.
Peut-être notre plan sera-t-il regardé comme un peu révolutionnaire, puisqu’il voudrait substituer à l’état de choses
ancien un organisme non pas refondu, mais entièrement nouveau dans ses principes comme dans ses applications. Il faudra pour le faire adopter lutter contre des résistances, abattre des préjugés. Sans nous en douter, Topinion est demeurée en France ultra-quarantenaire : nous nous effrayons du mot, mais nous sommes tellement habitués à la chose que nous semblons entretenir nos lazarets — tels qu’on les comprenait autréfois— avec la piété réservée aux souvenirs de famille.
Nous voudrions cependant à une police sanitaire maritime tracassière et qui fait par à-coups sentir de temps en temps une main lourde, substituer désormais une surveillance discrète, mais constante.
HYG. INTERNAT