CHAPITRE XI
La peste et la frontière terrestre. — La fièvre jaune et la frontière
terrestre. — Le choléra et la frontière terrestre. — Émigration.
Dans les pages qui précèdent, nous n’avons envisagé la prophylaxie que sur la frontière maritime ; nous devons maintenant étudier les mesures de protection à prendre sur notre frontière de terre.
Rappelons de nouveau la différence épidémiologique qui existe entre la peste et le choléra, et se traduit ainsi : en cas de peste c’est le navire lui-même qui est malade, en cas de choléra ce sont les habitants du navire qui sont atteints.
Lorsque l’on étudie la marche de l’une ou de l’autre de ces deux fléaux à travers une ville les mêmes réflexions naissent dans l’esprit : c’est pour ainsi dire la ville ellemême qui souffre de la peste, tandis que ce sont ses habitants qui sont malades du choléra. Les hommes qui sortent d’une ville infectée de peste n’emportent pas le mal avec eux; au contraire ceux qui s’enfuient d’un lieu contaminé de choléra transportent l’épidémie.
Voilà la différence sur laquelle nous baserons notre prophylaxie terrestre des maladies pestilentielles.
La peste et la frontière terrestre. — Supposons qu’une partie de l’Allemagne ou de l’Italie soit infectée de peste non loin de nos frontières; cette hypothèse est bien invraisem^
LA PROPHYLAXIE
blable, mais admettons qu’elle soit réalisée : deux alternatives se présentent.
1" Les communications existantes ont lieu seulement par route ou par chemin de fer — c’est-à-dire par la voie de terre. — Comme mesures il suffît de se rappeler ce que nous avons demandé au sujet de la prophylaxie maritime : isolement des malades découverts à la frontière, désinfection de leurs linges, surveillance sanitaire des personnes en état possible d’incubation.
Tout ce qui précède a trait à l’homme, source peu dangereuse, nous le savons, de propagation de l’épidémie. Que faire contre les rats véhicules de la peste? Il paraît assez diffîcile que les chemins de fer transportent ces animaux au loin; mais par contre l’épizootie pourra s’étendre de proche en proche et envahir notre frontière. Contre ce dernier danger nous avouons que la police sanitaire est peu puissante. On peut demander qu’une chasse vigoureuse soit faite aux rats dans la région frontière voisine du pays infecté; on peut instituer un service de surveillance de l’état sanitaire des rats dans cette même région. Nous ne nourrissons pas d’illusions sur l’effîcacité de ces mesures, les seules à préconiser cependant en l’état actuel de nos connaissances.
2° Des communications fluviales ou par canaux ont lieu entre notre frontière et le pays infecté. Dans ce cas l’application des mesures prescrites sur la voie de mer doit se faire intégralement, c’est-à-dire qu’aux règles édictées ci-dessus on ajoutera la sulfuration rigoureuse des embarcations fluviales arrivant de la région infectée.
La fièvre jaune et la frontière terrestre. — La police sanitaire de la fièvre jaune sur la frontière maritime se résume aujourd'hui en fort peu de choses; celle qui sera exercée, le cas échéant, sur les frontières de terre sera encore plus réduite. Les hommes sains passeront librement, les malades
seront simplement hospitalisés^ le linge et les effets des uns et des autres ne subira aucune désinfection. Si l’on craint un transport possible de moustiques par les wagons de chemin de fer, on sulfurera ces derniers, ou mieux on exigera que le matériel roulant soit changé dès que la ligne sera en dehors de la région infectée.
Nous ne parlerons pas d’un transport possible par la navigation fluviale, puisque ce genre de communication n’existe pas entre la France et l’Espagne, seul pays d’où nous puissions redouter l’arrivée directe de la fièvre jaune.
Le. choléra et la frontièbe terrestre. — Les épidémies de choléra suivent les grands courants humains et comme ceux-ci viennent plus fréquemment par voie de terre que par voie de mer, c’est la première route que notre défense sanitaire devra surtout surveiller, car notre frontière terrestre a plus de chance d’être envahie que notre littoral. La propagation de l’épidémie pourra s’effectuer par la voie ferrée, ou par la navigation fluviale, ou par les diverses routes pénétrant en France.
1“ Par la voie ferrée. — A diverses reprises déjà l’administration sanitaire française a dû pourvoir à la surveillance médicale des voies ferrées à leur point de pénétration dans notre pays. Nous n’avons donc pas à insister sur ce sujet : les gares où doivent être établies les postes sont connues et une partie du personnel a même déjà fonctionné, ainsi que le matériel de désinfection.
Cependant il est évident, pour toute personne qui a étudié cette question de prophylaxie internationale, que l’on retirera un plus grand bénéfice de la surveillance médicale au moment de l’arrivée, de l’isolement immédiat de tout suspect ou malade que de toute autre mesure de désinfection appliquée en masse à la totalité des bagages de tous les
L\ PROPHYLAXIE
voyageurs transitant à la frontière. Il suffirait, croyons-nous, de visiter avec soin toutes les personnes arrivant d’une provenance contaminée, de leur délivrer des passeports sanitaires pour le lieu où elles se rendent et de continuer la surveillance en cours de route par l’intermédiaire des agents du train, chose possible avec les wagons-couloirs en usage sur presque toutes les lignes et en tout cas sur toutes les lignes internationales,
Des précautions spéciales doivent être prises à l’égard des water-closets placés dans les gares et de ceux qui se trouvent dans les wagons; les caisses à eau des wagons restaurants devront être vidées et désinfectées ou mieux additionnées d’acide citrique pour détruire le bacille virgule.
En tous cas, on ne doit faire ni plus ni moins à la frontière de terre qu’on ne fait à la frontière de mer. Si, par exemple, un voyageur arrive par mer au Havre, de Hambourg atteint de quelques cas de choléra, il ne faut pas se croire obligé de lui appliquer des rigueurs spéciales, particulièrement sévères parce qu’il a suivi la voie de mer. Ce passager a mis quarante-huit heures pour effectuer la traversée alors que, par chemin de fer, il eût fait le même trajet en douze heures : voilà la seule différence qui distingue le voyageur par mer de celui qui transite en chemin de fer. Par conséquent, dans les cas auxquels nous faisons allusion, l’identité des mesurés sur ces deux routes doit être parfaite.
2° Par la navigation fluviale. — Nous prendrons comme exemple la contamination d’une région de l’Allemagne par' le choléra et nous allons examiner comment on pourrait instituer la défense sanitaire de notre pays. Le cas sera d’autant plus frappant qu’il a été réalisé l’an dernier et que nous n’avons pas encore la certitude de n’être point obligés avant longtemps de mettre à exécution tout ou partie des niesures dont nous allons parler,
Carte V. ■— Fleuves, rivières et canaux de la région occidentale de l’Aile magne. Région non infectée en 1903 et dont la contamination est nécessaire pour que le choléra puisse se propager en France par la navigation intérieure.
Si Fon étudie rensemble de la navigation intérieure de l’Allemagne, on remarque que son réseau est formé de deux systèmes bien distincts. (Voir la carte III.)
Le premier comprend toutes les voies navigables depuis la Yistule jusqu’à l’Elbe et se compose de la Vistule, du canal de Bromberg, de la Netze, de la Warthe, de l’Oder, du canal Finow, du canal de l’Oder à la Sprée, du canal Frédéric-Guillaume, de la Sprée, du Havel, du grand canal du Havellandet enfin de l’Elbe. Tout ce système a été infecté — à peu près en entier — durant l’année 1903, inais il est complètement séparé du reste des voies navigables allemandes.
Le second système est relié à la navigation fluviale française et belge. Il comprend : la Weser, le Rhin, la Meuse, la Moselle et se rattache au Danube par le Mein et le canal du Mein au Danube ou canal Louis. (Voir la carte IV.)
Par conséquent, pour que l’épidémie pénétrât en France par les voies navigables allemandes, il faudrait tout d’abord que le second système de ces voies soit infecté.
Or la chose nous paraît assez difficile à réaliser tout au moins dans les conditions identiques à celles qui se sont présentées dans la Prusse orientale, en 1905. En effet que s’est-il passé dans ce territoire? Un grand nombre de radeaux, de trains de bois, de chalands sont arrivés de Russie infectés : ils ont donc contaminé toute la région et toute la navigation au milieu desquelles ils ont passé ; puis la batellerie allemande infectée à leur contact, a propagé le choléra dans les rivières et canaux qui lui étaient ouverts, sans que l’épidémie allât au delà de ceux-ci.
Pour que des faits analogues se produisissent en France, il faudrait que de semblables conditions soient réalisées, à savoir ; l’arrivée subite d’un grand nombre de chalands infectés. Bien faible est une telle menace. On ne peut pas cependant écarter délibérément cette éventualité, négliger de l’en-
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visager dans notre plan de défense et attendre pour aviser que leur présence soit devenue un fait accompli. Des postes de surveillance doivent être établis et prêts à fonctionner en chacun des points de pénétration sur notre territoire des voies navigables arrivant d’Allemagne ou reliées à celles-ci, c’està-dire tout aussi bien à la frontière belge qu’à la frontière allemande. Voici, en allant du nord au sud, quels sont les points d’entrée en France des voies de navigation intérieure reliées au second système allemand :