CHAPITRE PREMIER
LES GRANDES ROUTES COMMERCIALES DU XX® SIÈCLE
Pénétration intérieure de l’Asie. — Pénétration intérieure de l’Afrique. — Percement de l’isthme de Panama. — Conclusions.
En étudiant les modifications successives qu’a subi le domaine des trois grandes maladies pestilentielles exotiques on se convainc que si la civilisation moderne, par l’hygiène qu’elle établit peu à peu, tend à diminuer les ravages des épidémies, cette même civilisation, grâce à la multiplication des moyens de transport, concourt à étendre de plus en plus le territoire des affections contagieuses. Ces dernières étaient autrefois cantonnées dans leurs foyers endémiques; maintenant, elles se répandent en tous sens et finissent par atteindre les continents les plus éloignés. ’
Voici d’abord le choléra : jusqu’au commencement du XIX® siècle il règne fréquemment aux Indes sans cependant sortir de cet empire. Mais les relations humaines s’étendent, les modes de transport maritime se multiplient, leur vitesse augmente, le pèlerinage musulman devient de plus en plus nombreux, la voie du golfe Persique s’ouvre au commerce.
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et bientôt, soit par la Mésopotamie, soit par l’Arabie, le choléra arrive jusqu’en Europe. Plus tard, des lignes rapides étant établies entre notre continent et les Amériques, celles-ci voient débarquer sur leurs côtes un mal qu’elles ignoraient jusqu’alors.
La fièvre jaune était connue autrefois sur les seuls bords du golfe du Mexique; son domaine s’est étendu peu à peu dès que l’Europe a commencé ses conquêtes coloniales dans l’Amérique Centrale. Le typhus amaryl monte à New-York, descend dans l’Amérique du Sud, traverse l’Océan, s’installe temporairement en Espagne et en Portugal, fait des tentatives du côté du littoral français qui est sauvé de la contagion par la nature seule de son climat; pendant ce même temps le fléau accroît singulièrement son domaine et prend pied sur la côte orientale d’Afrique, escale forcée des paquebots modernes entre l’Amérique et l’Europe.
C’est peut-être sur la peste que s’est exercée de la façon la plus remarquable cette double action en sens contraires de la civilisation moderne. Depuis l’antiquité les ravages de la peste, dans le bassin de la Méditerranée et en Europe même, ont été bien connus des épidémiologistes; petit à petit le territoire de la peste diminua, son aire se restreignit et le fait doit être uniquement attribué aux progrès de l’hygiène. La peste n’est qu’une maladie des animaux transmissible à l’homme; dès que cèlui-ci a su faire la police de ses villes et de ses demeures, séparer son existence de celle des animaux, étendre partout ses cultures en détruisant par ce fait toute la pullulation parasitaire proliférant librement sur des territoires vierges, le domaine de la peste est allé se rétrécissant tandis que certaines races animales se domestiquaient et que les autres, reconnues nuisibles, disparaissaient. Les progrès incessants de l’hygiène nous avaient peu à peu débarrassé de la peste qui n’existait plus,
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en Europe, qu" à F état de mauvais souvenir et de mal redouté. On parlait encore quelquefois d’épidémies écloses en Arabie, en Perse, dans l'intérieur de l'Asie, mais le fléau ne sortait jamais de ces pays où rien n’avait pénétré des progrès de l’hygiène européenne ; la sécurité était revenue et personne ne pensait plus à la peste, à tel point qu’elle avait presque disparu de nos réglementations sanitaires. En parler dans les Conférences internationales eût semblé commettre un archaïsme.
Cependant la navigation multipliait ses lignes, et augmentait la rapidité des traversées; le canal de Suez s’ouvrait à l’activité moderne et de toutes parts on préparait au principal des animaux propagateurs de la peste, au rat, des modes de transport nombreux et faciles. Aussi dès que l’épidémie, partant de l’intérieur de la Chine, eût gagné les ports du littoral on assista à l’expansion la plus formidable de la peste que l’histoire des épidémies ait encore enregistrée. Il est vrai d’ajouter que nulle part la maladie n’a fait de grands ravages, bridée qu’elle était dans son action par les progrès en matière d’hygiène. Toutefois elle a pu se promener librement à travers le monde et il n’est peut-être pas à l’heure actuelle de port — même de troisième importance — qui n’ait eu depuis 1896 quelques cas de peste.
Il n’est pas sans intérêt de rechercher quelles facilités offriront, au transport des épidémies, les grandes routes commerciales dont l’ouverture aura lieu, sans nul doute, dans le courant du siècle qui commence. Si — comme nous l’avons déjà montré — l’homme est le vrai propagateur du choléra, tandis que le navire véhicule et la peste et la fièvre jaune, l’action exercée sur les épidémies par les routes nouvelles différera suivant quelles seront maritimes ou terrestres ; les premières transporteront tout d’abord la peste et la fièvre jaune, puis éventuellement le choléra, les secondes serviront à étendre le domaine de cette dernière maladie.
D’où la nécessité d’étudier successivement les voies commerciales et ensuite les courants humains qui circuleront sur quelques-unes de ces voies (Voir la carte).
Pénétration intérieure de l’Asie. — Chine. — Par la voie fluviale du Yang-Tsé les navires de fort tonnage pénètrent aujourd’hui très profondément dans l’intérieur des provinces chinoises. Ils remontent au delà de Nanking jusqu’à Han- Kéou à plus de 1 200 kilomètres du littoral. Si la peste éclate dans ces territoires jusqu’alors fermés à l’activité de notre navigation elle y trouvera de nos jours un débouché rapide et d’autant plus rapide qu’à ces lignes maritimes se joindront bientôt des services annexes de batellerie fluviale qui pénétreront encore plus loin dans l’intérieur des terres.
De toutes parts, et notamment dans le sud de la Chine, des chemins de fer s’amorcent, qui relieront nos colonies à des régions encore fermées; ce seront toutes préparées les voies naturelles pour le transport du choléra.
Sibérie. — Le transsibérien vient d’entrer à peine en exploitation et l’on parle déjà de lui adjoindre une série d’embranchements à travers la Mandchourie ou la Mongolie. Du transsibérien partira une ligne qui, descendant à travers la Sibérie, viendra rejoindre le transcaspien; et le rail ininterrompu reliera ainsi la mer Noire au littoral chinois.
Lorsque ces chemins de fer seront en exploitation, que peu à peu la densité de la population se sera accrue autour de la voie et que le choléra sévira à Vladivostock — comme en 1902 — il ne s’arrêtera plus dans cette ville, faute de moyens de communication; rapidement au contraire il apparaîtra aux portes de l’Europe. En 1817, la première épidémie de choléra qui se dirigea vers notre continent ne dépassa pas le sud de la Russie; les suivantes, trouvant des modes de locomotion plus faciles, ont pu s’avancer plus loin.
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Le jour est proche où tout choléra de la Chine aura un retentissement immédiat sur nos régions.
Inde, Afghanistan et Perse. — Une lutte d’influence se livre actuellement, en ces pays, entre l’Angleterre et la Russie. La première veut pousser aussi loin que possible ses chemins de fer de l’Inde, tandis que la seconde prolonge aussi rapidement qu’elle le peut sa voie du transcaspien ; les deux locomotives se rencontreront — dans le Séïstan probablement — et ce jour-là une route directe reliera l’Inde à l’Europe par voie de terre. Le choléra qui, en 1902, remonta si péniblement jusque dans l’intérieur de l’Afghanistan rencontrera un auxiliaire, une nouvelle route lui aura été ouverte.
Mésopotamie. — Une autre voie rattachera bientôt Constantinople aux régions les plus profondes du golfe Persique ; chaque épidémie de choléra importée à Bassorah, au lieu d’être lentement véhiculée le long du Tigre et de l’Euphrate, d’être obligée de traverser une partie de désert, muraille si souvent efficace, s’avancera rapidement dans l’Asie Mineure, droit sur Constantinople.
Arabie. — La précédente ligne sera aussi reliée à un embranchement qui, par Damas et Médine, entrera à La Mecque; de Médine enfin est projeté encore un embranchement vers Bassorah. Lorsque ces lignes seront terminées, la ceinture de déserts — jusque-là préservatrice — qui entoure le Hedjaz sera supprimée et nous verrons le choléra être transporté en quelques jours jusque sur les bords de la Méditerranée, chaque fois que les pèlerins indiens l’auront importé à La Mecque pendant les fêtes musulmanes.
Pénétration intérieure de l’Afrique. — U Afrique -— pays fermé jusqu’alors —^ ne saurait échapper à tous ces boulever-
sements et les deux amorces du rail commencées, d’un côté en Égypte et de l’autre au Cap se rejoindront au centre du continent noir. A cette artère principale aboutiront — ou aboutissent déjà — d’autres voies dont les têtes de lignes sont ou seront : Souakim, Massaouah, Djibouti, Monbassa, Dar-ès-Salam, Beïra, Lourenço-Marquez, Durban, East-London, etc. Jusqu’à présent les épidémies de choléra d’Égypte ont toutes remonté vers le nord ; nul doute que dans un avenir prochain elles ne s’étendent dans les deux sens et qu’elles ne se propagent également vers le sud.
Bien que moins avancés — au point de vue de l’exécution — les projets de chemin de fer de la région occidentale de l’Afrique sont déjà.tracés et, si leur action future peut paraître moindre au point de vue du choléra, elle se manifestera peutêtre par le transport de la fièvre jaune dans nos colonies méditerranéennes.
Percement de l’isthme de Panama. — L’ouverture du canal de Suez a permis aux épidémies de se répandre avec une plus grande rapidité dans le monde entier. En ce qui concerne la peste, son action a été des plus visibles puisqu’elle a permis aux navires arrivant des Indes de transporter directement dans les ports européens le germe de la contagion. Les craintes de cet ordre que le canal inspirait ont paru tellement justifiées à tous les gouvernements que, dès l’origine, ils ont projeté d’organiser à son entrée un service sanitaire international; d’abord contestée l’utilité de ce service a été plus tard pleinement reconnue et maintenant la surveillance fonctionne de façon normale.
Les Américains ont fort bien compris le rôle que jouerait en ce sens le futur canal de Panama, car avant de commencer, ou plutôt de continuer tout travail, ils procèdent aujourd’hui à l’assainissement de l’isthme et ils y ont installé un service d’hygiène qui — à l’heure de l’ouverture du
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canal — se transformera de lui-même en service sanitaire maritime.
Mais la voie du canal de Panama ne sera pas comme les précédentes une route où seuls les hommes seront à redouter: si le choléra constitue Tunique danger des chemins de fer, comme nous venons de Tindiquer, la peste et surtout la fièvre jaune auront dans la nouvelle voie maritime un mode puissant d’expansion.
Jusqu’à présent la fièvre jaune, en quittant le golfe du. Mexique, s’est toujours dirigée vers TEurope ou vers la côte occidentale d’Afrique; demain des lignes de navigation nouvelle se créeront, et des relations suivies s’établiront entre le Centre-Amérique et le Japon. Au milieu de l’océan Pacifique se trouve un groupe d’îles — les îles Hawaï — qui sera le relais futur de la fièvre jaune entre l’Amérique et TAsie et peut-être TOcéanie. En effet les îles Hawaï sont à dix-huit jours de Panama et à quatorze jours de Yokohama : si le typhus amaryl s’implante sur leur sol, il aura vite fait de gagner le Japon et de là le continent asiatique. En outre ces îles Hawaï sont situées sur les routes San-Francisco-Sydney et A'okohama-Valparaiso, de telle sorte qu’en ajoutant celle de Panama-Yokohama, elles deviendront l’escale obligée d’un trafic maritime des plus importants.
Conclusions. — Le tableau que nous vénons d’esquisser ne doit pas être accusé de dépeindre l’avenir sous des couleurs trop sombres car il porte en lui-même un correctif. La science qui multiplie nos modes de relations nous enseigne à lutter avantageusement contre les dangers qui résultent de ces relations trop proches. Nous ne sommes plus comme jadis à la merci des épidémies, puisque nous pouvons empêcher leur extension.
Poursuivons l’assainissement de nos ports coloniaux et
métropolitains sans nous désintéresser de la surveillance des épidémies dans les pays non encore civilisés. Il faut savoir qu’un médecin sanitaire résidant à Han-Kéou par exemple nous sera désormais plus utile qu’un médecin sanitaire de Smyrne ou de Beyrouth. Enfin pour que les règles de Fhygiène soient observées a bord des navires qui nous relient avec les foyers d’épidémie un code d’hygiène navale doit être imposé à tous.