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CHAPITRE II

Le pèlerinage musulman. — L’émigration. — Conclusions.

Des voies que nous venons de signaler les unes serviront au transport des marchandises et au transit régulier d’un nombre relativement restreint de voyageurs; les autres seront parcourues, continuellement ou à certaines époques de Tannée, par de grands courants humains dont les principaux sont le pèlerinage musulman et Vémigration.

Le pèlerinage musulman. — Toutes les conférences sanitaires internationales ont traité cette question du pèlerinage musulman. Des réglementations internationales ont été édictées, elles sont plus ou moins bien appliquées par le Conseil supérieur de santé de Constantinople, mais chaque année marque un nouveau progrès ; il semble donc qu’on arriverait vite à un résultat certain dans la prophylaxie du pèlerinage, si chaque année les difficultés n’allaient en croissant. Depuis 1868 — date à laquelle remontent les premières statistiques sérieuses du pèlerinage — jusqu’à 1906 on a enregistré un nombre de plus en plus élevé de pèlerins débarqués à DjeddahT II est vrai qu’on a pu constater en même temps une certaine diminution dans le nombre des arrivants par voie de terre ; le voyage affectué à travers le désert est long, coûteux et souvent dangereux ; c’est pourquoi tous ceux qui

» PoBEL. Choléra et peste dans le Pèlerinage musulman. Paris, 1904.

peuvent descendre à une côte quelconque s’embarquent pour se rendre à Djeddah.

Les nouveaux chemins de fer de l’Asie centrale tendent à fournir aux pèlerins musulmans des modes rapides de locomotion et quelques compagnies escomptent ce trafic comme une de leurs plus grosses sources de revenus futurs. Déjà le transcaspien a fait subir de notables modifications à la composition du pèlerinage car c’est grâce à lui que S 000 Boukhariotes environ viennent aujourd’hui débarquer chaque année sur la terre sacrée du Hedjaz.

Les nouvelles voies ferrées amèneront à Djeddah des Chinois de l’intérieur, des Thibétains, des Afghans encore rares ; tandis que sur la côte opposée de la mer. Rouge viendront par le chemin de fer du Cap des noirs de la côte orientale et même de l’intérieur de l’Afrique. S’il est relativement facile de surveiller tous ces gens lorsqu’ils voyagent par mer, si la durée même de leur traversée présente, au point de vue sanitaire, de grands avantages, comment méconnaître que la préservation sera plus difficile à réaliser lorsque La Mecque sera dégagée de la ceinture préservatrice d’océans et de déserts qui nous garantit le salut jusqu’à un certain point à l’heure actuelle?

Une nouvelle organisation de la prophylaxie sanitaire dans le pèlerinage musulman s’imposera donc quelque jour. Elle prendra d’ailleurs une telle extension qu’elle amènera l’adoption de la seule mesure vraiment efficace contre ce danger : l’assainissement des quatre villes du Hedjaz ; La Mecque, Médine, Djeddah et Yambo.

L’émigration. — L’émigration doit être considérée sous deux grands aspects différents : l’émigration blanche et l’émigration de couleur. La première est constante avec quelques variations causées par l’état économique de l’Europe, et elle s’exerce dans un sens presque toujours uniforme. La seconde

— bien quelle affecte quelquefois Tallure de la première — est en général plus variable : elle s’effectue dans des sens divers, à des époques indéterminées ; chaque fois que des grands travaux nécessitent l’apport d’une main-d’œuvre à bon marché, c’est presque toujours à la race jaune que l’on fait appel. Ainsi fut tentée il y a quelques années l’importation à Madagascar des Chinois pour établir la route Tamatave-Tananarive-Majunga; les mines du Transvaal ont recruté successivement leurs ouvriers parmi les Cafres de la côte d’Afrique et parmi les Chinois. Le percement de l’isthme de Suez, la reconstruction de San-Francisco, l’aménagement d’un port devenu nécessaire aux îles Hawaï seront dans un avenir prochain, les causes d’un déplacement énorme de populations colorées et notamment de jaunes.

L’émigration blanche déverse le trop-plein de l’Europe et des pays méditerranéens dans un courant constant qui se dirige vers l’Amérique du Nord, Centrale et du Sud. Les conditions de l’existence humaine devenant de plus en plus difficiles dans les pays surpeuplés, surtout quand ceux-ci viennent de subir une crise économique grave — mauvaise récolte, guerre, révolution — les gens les plus pauvres de ces régions sont poussés naturellement vers les contrées encore incultes que l’Amérique offre de toutes parts à l’activité humaine.

Ces émigrations présentent au point de vue sanitaire de graves dangers non seulement pour les pays vers lesquelles elles se dirigent, mais aussi pour ceux qu’elles traversent. Étant formées d’individus pauvres venant de régions peu civilisées, elles peuvent entraîner avec elles les maladies pestilentielles exotiques et surtout le choléra, des affections contagieuses de natures diverses, moins extensives que les précédentes, mais capable cependant d un retentissement proche ou lointain sur les races déjà plus cultivées et qui avaient su s’en délivrer.

Les États-Unis d’Amérique du Nord ont constaté ce danger et cherché à s’y soustraire ; ils ont créé une législation sanitaire spéciale pour empêcher l’importation de maladies infectieuses aiguës ou chroniques par l’intermédiaire des émigrants ^ Les Américains s’efforcent de rendre cette défense plus efficace en alliant dans le même hut tous les gouvernements de l’Amérique du Nord. Ayant pris possession à la lois de Cuba et des terrains où sera construit le canal du Panama ils veillent dès maintenant à ce que leurs réglementations soient observées en Amérique Centrale.

Ils sont allés encore plus loin dans cette voie ; constatant que la plupart des pays européens n’avaient qu’une législation rudimentaire en manière de transport des émigrants, ils en ont créé une de toutes pièces et ils l’imposent aujourd’hui à tous les navires — à quelque pavillon qu’ils appartiennent — amenant des émigrants dans leurs ports. Ils entretiennent des médecins dans les divers ports d’embarquement et exigent que des visites médicales spéciales soient faites dès avant le départ, de telle sorte que la surveillance exercée sur les côtes d’Amérique ne représente plus, en quelque sorte, qu’une contre-visite et le dernier contrôle dés mesures prises avant l’embarquement.

Les gouvernements de l’Amérique du Sud se montrent plus larges au point de vue sanitaire dans l’acceptation des émigrants : ils prennent tous ceux qui arrivent à peu d’exceptions près. Leurs territoires sont en effet encore inhabités, ils ont besoin de bras nombreux et leur service sanitaire ne se montre pas très rigoureux au sujet de la qualité des nouveaux arrivants. Il n’est pas douteux que cet état de choses se modifiera, comme il s’est modifié aux États-Unis.

Reste la question de surveillance pendant le voyage ; elle n’a pas encore été posée par les Américains du Sud, mais le

* ViGXÉ. Le service de l’immigration aux États-Unis. Caducée, 1903 p 133 et 163.

gouvernement italien — qui fournit le plus grand appoint d’hommes émigrant dans ce pays — a établi toute une réglementation destinée à suppléer rinsuffisance des lois européennes.

En dehors de l’arrivée des émigrants dans les pays d’immigration, en dehors de leur voyage qui intéresse surtout les puissances fournissant le plus grand nombre de départs, nous devons envisager le transit de ces hommes à travers l’Europe depuis leur point de départ jusqu’au port d’embarquement : Hambourg, Brême, Rotterdam, Anvers, Le Havre, Cherbourg, Saint-Nazaire, Bordeaux, Marseille, Gênes, Naples, Trieste.

Si ces émigrants peuvent constituer un danger sanitaire pour les pays vers lesquels ils se dirigent, ils ne sont pas moins redoutables pour les contrées qu’ils traversent pendant leur voyage. Cette constatation n’est pas sans intérêt pour nous puisque — dans le cours de 1905 — plus de 60 000 émigrants ont traversé notre pays, pour s’embarquer dans le seul port du Havre, à destination de New-York.

Nous sommes amenés à faire ici forcément une étude à peu près complète de l’organisation de l’émigration en France. Notre législation paraît en quelque sorte s’être désintéressée de ce problème ; il y a en effet fort peu d’émigrants français, et il a paru inutile, jusqu’à présent, de les défendre contre les compagnies de navigation, qui ont quelquefois une tendance à transporter les gens au delà des mers dans de déplorables conditions. Si notre code est resté muet à cet égard, celui de certaines nations étrangères n’a pas gardé le même silence : les États-Unis ont imposé à nos compagnies, pour le transport des émigrants, des conditions qu’elles sont obligées de subir ; de même les Italiens n’autorisent le transport des émigrants nationaux que sur des navires remplissant des conditions toutes spéciales et embarquant même un commissaire royal chargé, durant la traversée, de veiller à ce que ses compatriotes soient traités suivant les prescriptions

édictées par Fltalie. Voici que nous assistons à cette anomalie : le. transport des émigrants, à bord des navires français a été réglementé par des puissances étrangères de la façon la plus sévère; si les conditions exigées par ces puissances ne sont pas strictement remplies, nos compagnies françaises sont frappées d’amendes très élevées. Bien mieux — à s’en tenir au sens strict des textes — les émigrants étrangers ont droit, à bord des navires français, à un traitement de faveur auquel ne peuvent prétendre nos nationaux ; et si les nôtres sont admis à en jouir, ce n’est pas par l’application d’un règlement français, mais en vertu d’une loi étrangère. N’eût-il pas été plus logique, pour le service français de l’émigration, d’adopter, en ce qui regarde le transport des émigrants en général, une réglementation semblable à celle que nous venons de signaler. Les intérêts de personne n’eussent été lésés, puisque nos compagnies sont obligées déjà de se soumettre aux mesures que nous demandons. On eût appliqué, à bord des navires français, une réglementation nationale, plutôt que de laisser l’étranger y dicter ses lois. C’est pour échapper à des conséquences inévitables que les Allemands promulguèrent leur loi sur l’émigration de 1897 et les Belges celle du 2 décembre 1905.

Nous ne signalons ces faits qu’en passant, car ce qui nous intéresse ici est seulement de savoir dans quelles conditions les émigrants étrangers traversent le territoire français.

Les lois et décrets qui règlent l’émigration en France datent de 1860 et de 1861, d’une époque où les chemins de fer existaient à peine, et où la navigation se faisait encore presque entièrement à la voile. Les émigrants arrivaient par petits groupes, après un long voyage par terre, ils provenaient à peu près tous des contrées les plus saines de l’Europe, des centres oùvriers notamment et ils allaient créer aux États- Unis cette formidable industrie, au développement de laquelle nous avons assisté. Arrivés dans nos ports, ils s’em-

barquaient — au nombre de 50 ou 60 au plus — sur des voiliers. Ils ne pouvaient donc, ni pendant leur transit sur notre territoire, ni pendant leur voyage en mer, constituer une source de danger sanitaire.

Mais, depuis 1861, laface des choses a changé ; aux ouvriers d’industrie, qui seuls émigraient autrefois, sont venus se joindre les populations agricoles; l’extension des chemins de fer, de la navigation à vapeur a permis à un flot d’individus des pays les plus lointains de se déverser rapidement sur les ports européens et de s’embarquer au nombre de 1000, de 1500 et quelquefois de 2000 sur un seul navire pour aller cultiver les immensités de l’ouest américain.

Nous nous trouvons donc, en 1906, devant une situation qui n’est plus celle de 1861 ; ces émigrants, inoffensifs autrefois, constituent un danger sanitaire de jour en jour plus redoutable, non seulement pour les pays où ils se rendent, mais aussi pour tous ceux qu’ils traversent. Les Américains l’ont si bien compris qu’ils ont créé une organisation entièrement médicale à l’arrivée des émigrants et c’est presque un vrai conseil de révision qu’ils leur font subir avant d’entrer en Amérique. Ils ont même placé, à poste fixe, des médecins dans certains ports d’embarquement. Enfin les Allemands, les Hollandais, les Belges et les Italiens — c’est-à-dire tous les pays traversés par des émigrants — ont institué une législation spéciale en ces dernières années : seule la France en est restée à sa loi archaïque. Pour elle est réputé émigrant : tout passager qui n’est pas nourri à la table du capitaine et qui paie, pour le prix de son passage — nourriture comprise —^ une somme de moins de 40 francs par semaine, pour les navires à voiles, .et de moins de 80 francs par semaine pour les vapeurs. Notre législation est maintenant aussi imparfaite que notre définition ; si l’on admet celle-ci à la lettre, il n’y a plus d’émigrants sur la ligne des États-Unis, car tous paient près de 200 francs pour six jours

de traversée et le fait de ne pas manger à la table du capitaine s’applique aux passagers de seconde classe, aussi bien qu’aux émigrants.

Pour saisir la différence, qui sépare l’émigration de 1862 et celle de 1904, par exemple, il faut jeter un coup d’œil sur Je tableau comparatif du nombre et des éléments constitutifs de l’une et de l’autre.

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