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II. Les Européens

Il est bien évident que les premiers sont dangereux d’une façon permanente, tandis que, pour les seconds, une surveillance mitigée est seule nécessaire.

Les émigrants orientaux arrivent tous à Marseille par la voie de mer et ils y séjournent un temps plus ou moins prolongé.

« Le passage^ et le séjour de ces émigrants dans notre <c grand port de la Méditerranée mérite les préoccupations cc des pouvoirs publics... On peut estimer à environ 10 000 le

^ Reynaud. L’hôtel des émigrants à Marseille. Revue d’hygiène et de police sanitaire. Mai 1904.

(c nombre de ces Levantins, Syriens, Arméniens, Grecs, etc., « qui arrivent chaque année de l’Asie Mineure pour aller « s’établir dans l’Amérique du Sud et dans les États-Unis où (c ils font le métier de colporteurs... ^ Ils font, pour 80 francs, « le voyage de Beyrouth à Marseille sur des paquebots fran- « çais, quelquefois sur des paquebots anglais, qui les trans- (c portent sur le pont ainsi qu’un bétail humain. Ils déhar- (c quent à Marseille sales, éreintés par le voyage, ahuris par « le hrouhaha de la grande ville... »

Jusqu’en 1904 ces émigrants « étaient accaparés dés leur (C débarquement par des pisteurs qui les drainaient vers des cc hôtelleries disséminées dans les différents quartiers les plus « populeux de la ville, où ils étaient entassés dans des cham- « brettes étroites, mal aérées, couchant pêle-mêle sur des « nattes, n’ayant à leur disposition ni appareils de balnéation, « ni appareils de désinfection ou de lessivage de linge... »

En 1904 « un notable négociant marseillais, M. L..., eut la « pensée de remédier à ce fâcheux état de choses en conscc truisant une hôtellerie spécialement réservée aux émigrants « syriens... dans un quartier neuf, aux rues larges, très ven- « tilé et où existent encore de vastes surfaces non bâties... »

Get hôtel des émigrants réunissait « un ensemble de con- K ditions capables de prévenir la plupart des dangers que « peut provoquer l’agglomération des émigrants syriens dans cc un quartier de Marseille. Rassemblement dans un établisc( sement voisin de leur lieu de débarquement, dans un cc quartier neuf et bien ventilé, facilité de surveillance, locaux cc propres, aérés, moyens de propreté corporelle, installacc tiens pour la désinfection des linges et des vêtements cc assistance médicale, isolement possible et prévu des « malades nécessitant la surveillance, tout se trouve réuni cc dans cette habitation collective... »

* Actuellement ce nombre est de 20 000.

Ce progrès — dû à la seule initiative privée — ne devait pas longtemps persister; la clientèle des émigrants arrivait nombreuse dans ce logis sain et peu coûteux, de telle sorte que les propriétaires des anciennes hôtelleries — sales et cependant d'un prix beaucoup plus élevé — voyaient rapidement diminuer le chiffre de leurs affaires. Ils se coalisèrent et, la politique aidant, rhôtellerie des émigrants dut fermer ses portes.

Actuellement Marseille n'a rien à envier au Havre au point de vue du logement des émigrants pendant leur séjour. Ceuxci habitent dans de vieilles maisons malpropres, ils y sont entassés et y vivent dans des conditions d'hygiène les plus déplorables. L'un d'entre nous a pu visiter récemment l'un de ces hôtels : alors que le propriétaire annonçait la présence de 60 individus, il put en compter 127 accumulés un peu partout ; il n'existait qu'un seul cabinet d'aisances au rez-dechaussée de cette maison; par bonheur la ma.jeure partie des carreaux étaient cassés‘, ce qui rendait l'atmosphère moins irrespirable.

Les taudis de Marseille — aussi bien que ceux du Havre — doivent disparaître, non plus devant l'initiative privée, mais sous l'action gouvernementale, si l'on veut effectivement protéger la santé publique.

Les émigrants syriens à destination de l'Amérique du Sud s'embarquent à Marseille même ; quant à ceux qui se rendent aux États-Unis ils prennent le train lorsqu'ils ont acquis leur billet et que le jour du départ du paquebot approche. Ils quittent, en général, Marseille le jeudi soir pour être au Havre dans la nuit du vendredi au samedi. Les uns s'arrêtent quelques heures à Paris, les autres font un trajet direct vers le port d'embarquement; mais dans l'un et l'autre cas ils ne sont soumis à aucune surveillance sanitaire.

Pour que ce transit s'effectuât dans les conditions dési-

‘ Chaxteuesse et Bobel. L’émigration et la santé publique. Hygiène générale et appliquée. Août 1906.

râbles il faudrait que tous ces émigrants, débarqués d’abord au Frioul quelle que fût la nature de la patente du navire, aient leurs effets désinfectés et ne quittent le lazaret que pour être expédiés sur un campement placé en dehors de la ville, et qu’ils soient ensuite envoyés directement au Havre sans arrêt en cours de voyage.

Les émigrants européens, moins dangereux que les précédents, devraient être visités à la frontière puis expédiés, toujours directement, sur le port d’embarquement. Afin de mieux faire saisir le mécanisme de la manoeuvre que nous proposons, nous continuerons à prendre le Havre comme exemple, puisqu’aussi bien c’est de ce port que part la grande majorité des émigrants.

Voici ces derniers arrivés au Havre sans avoir pris contact avec le pays. Là, deux cas peuvent se présenter : premier cas, les émigrants sont embarqués et partent de suite; deuxième cas, sur le navire en partance, la place est insuffisante pour tous, alors un certain nombre de voyageurs doit rester en ville jusqu’au plus prochain départ. Ce fait se produit assez souvent et, en certaines saisons, on peut voir un millier de ces émigrants vaguer dans les rues de la ville pendant huit et même quelquefois quinze jours.

• Tous ceux qui ne peuvent partir devraient être placés dans un campement où se ferait une première sélection : les hommes visités et reconnus suffisamment propres seraient autorisés à habiter en ville, dans certains hôtels soumis à une surveillance spéciale, et ils seraient eux-mêmes assujettis à la visite médicale quotidienne; les hommes dont l’état général, ou la provenance orientale, etc., feraient naître le moindre soupçon d’une maladie contagieuse seraient maintenus enfermés dans le campement jusqu’au départ.

Enfin, on placerait dans ce même campement les émigrants qui, après la visite médicale, seraient ajournés pour le départ à cause d’une affection quelconque qu’il faut guérir avant

1 embarquement, sous peine de voir l’individu, porteur de cette tare, refusé à l’entrée aux États-Unis.

L oiganisation de ces campements ne saurait d’ailleurs soulever de difficultés budgétaires pour les compagnies de navigation intéressées dans le trafic des émigrants. En effet nous lisons dans la loi sur l’Émigration du 18 juillet 1860:

Art. 7. Si le navire ne quitte pas le port au jour fixé par le contrat, 1 agence, responsable, est tenue de payer à chaque émigrant, par chaque jour de retard, pour les dépenses à terre une indemnité dont le taux est fixé par un décret.

Cette indemnité primitivement taxée à 1 fr. 50 s’est élevée peu à peu et actuellement elle est fixée à 2 fr. 50 par jourpar un décret du 14 mars 1874.

Si l’on songe que durant l’année 1905 plus de 4 000 émigrants ont séjourné au Havre pendant une moyenne de dix jours — ce qui représente 40 000 indemnités de 2 fr. 50 — on voit qu’il serait facile, en modifiant la loi, d’arriver à un résultat plus satisfaisant au point de vue sanitaire et plus économique pour les compagnies de navigation.

Où ce système de préservation revêtirait toute son importance c’est dans le cas d’une épidémie de choléra régnant sur un point quelconque de l’Europe. Dans cette éventualité les émigrants, provenant de pays infectés, subiraient. dans le campement les cinq jours de quarantaine préventive exigés par les Américains, alors que maintenant, bien que suspects aux yeux de l’Amérique, ces émigrants errent sur les places du Havre et sont hébergés dans les hôtels les moins propres des quartiers les plus malsains de la ville.

Lorsque nous avons retracé l’histoire du choléra en Allemagne en 1905^ nous avons cité un fait de transport de l’épidémie à longue distance que nous rappellerons brièvement ici : un émigrant arrivé de Russie depuis plusieurs jours

* A. Ch.4xtemesse et F. Bobel. La récente épidémie de choléra en Allemagne et ses enseignements. Hygiène générale et appliquée, février 1906.

tomba malade dans le campement et mourut du choléra. Reportons cet exemple au Havre : ce même émigrant, attendant son départ, est placé dans un des hôtels afïectés à ce genre de logement. Là il tombe malade, personne ne s’occupe de lui ; il contamine ses voisins, il infecte la maison, puis le quartier et l’on est étonné de voir tout à coup une épidémie de choléra éclater en ville. Voilà cependant ce qui se fût produit si l’émigrant russe dont il est question, au lieu d’aller s’embarquer à Hambourg, avait eu la fantaisie de venir prendre le bateau au Havre !

Qu’on ne s’imagine point que nous cherchons à pousser au noir les omhres de ce tableau, car voici un fait encore plus précis : un cas de choléra a lieu à Strasbourg; aussitôt le consul des États-Unis au Havre en est informé, alors que le service de l’émigration, tout aussi bien que la direction de la santé de cette ville ignoraient l’événement. Le consul informe les compagnies de navigation que tous les émigrants arrivant d’Alsace-Lorraine seraient désormais retenus au Havre pendant cinq jours. Qu’ont fait les compagnies devant cet ultimatum? Elles ont gardé ces émigrants au Havre sans que personne s’en inquiétât. La même mesure était également appliquée aux individus provenant de Russie et pour ces derniers elle fut maintenue jusqu’en juin 1906, c’est-à-dire pendant plus d’un an. De telle sorte que pendant ce même laps de temps il est demeuré en permanence dans la ville un certain nombre d’individus provenant d’un pays infecté de choléra qui se promenaient, errant en toute liberté.

Le cas de choléra à Strasbourg a été heureusement unique mais s’il avait été suivi d’autres il y aurait eu de grandes chances pour que la maladie fût importée au Havre.

Ce sont là des exemples frappants et qui montrent que nous devons en toute hâte renforcer notre législation en matière d’émigration si nous ne voulons pas courir les plus grands risques.

A des besoins nouveaux doivent forcément correspondre des lois nou\elles j ce sont elles que la Conférence de Paris nous autorise à édicter, lorsqu’elle dit :

Art. 41. Les gouvernements se réservent le droit de prendre des mesures particulières à l’égard de certaines catégories d’individus, notamment des bohémiens, des vagabonds, des émigrants et des personnes voyageant ou passant la frontière par groupes.

Si donc nous nous sommes bornés jusqu’ici à n’exercer, en France, qu’une surveillance de police contre les émigrants nous devons, devant le nombre toujours croissant de ces voyageurs, prendre à leur égard des mesures spéciales de surveillance sanitaire ; cette dernière surveillance complétera la première mais ne saurait se confondre avec elle. Nous demandons que la loi de 1861 soit révisée et que, divisée en deux parties distinctes, l’une de ces parties soit réservée à la question sanitaire. Il sera logique que l’application des mesures édictées soit confiée à la direction de l’hygiène et de l’assistance publiques.

Il demeure entendu que ces nouvelles dispositions doivent être applicables d’une façon permanente, afin que nous ne soyions jamais surpris par l’arrivée subite d’une contagion.

Étudions maintenant comment ont résolu le problème deux gouvernements qui possèdent des législations plus modernes que les nôtres en matière d’émigration : l’Allemagne et la Hollande.

De tous côtés convergent, chaque année, vers Hambourg et Brême des milliers et des milliers d’émigrants : Russes Polonais, Israélites, Galiciens, Roumains, Hongrois, etc., viennent s’embarquer dans ces ports à destination des États-Unis.

Or, et les faits qui se sont produits en Russie en 1905 le prouvent abondamment, on ne sait pas toujours si le choléra existe ou n’existe pas en un endroit, ou bien encore la maladie peut y être introduite avant qu’on ait éu le temps de se prémunir, d’où la grave menace de transport du choléra par

rintermédiaire à-’uriporteur de bacilles provenant d’une région infectée et insoupçonnée.

Les Allemands ont compris tout le danger résultant pour eux d’une nécessité commerciale née d’hier; aussi ils ont organisé la traversée de leur pays par les émigrants d’une façon spéciale et leur réglementation, comme la police sanitaire maritime, s’applique d’une manière permanente. La masse des émigrants transite pour ainsi dire, en vase clos à travers le territoire allemand, en réduisant au strict minimum son contact avec le pays.

Pour mieux faire comprendre le mécanisme de cette organisation nous donnerons ci-dessous le résumé d’un travail très documenté écrit en 1903 par un inspecteur consulaire des États-Unis, M. Herbert H. D. Peirce, secrétaire d’État américain, venu en Europe pour étudier spécialement le service des émigrants dans les principaux ports de notre continenth

Les émigrants qui arrivent à Hambourg peuvent se classer — d’après leur provenance — en trois catégories :

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