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III. Émigrants venant de contrées diverses

Mesures prises contre les émigrants venant de ou par la Russie. — Des stations de contrôle ont été installées à la frontière russo-allemande aux points suivants : Bajohren, Tilsit, Eydtkuhnen, Insterbourg, Prostken, Illowo, Ostrowo. Ces stations ont été établies en commun par la compagnie Hamburg-America Linie et le Norddeutscher Lloyd ; elles fonctionnent sous le contrôle du gouvernement prus- : sien. Là les émigrants sont baignés, désinfectés : leur séjour est obligatoirement de vingt-quatre heures, mais il se prolonge souvent au delà, suivant les nécessités du trafic com-

* Voir également B. Nocht, Vot'lesungen fiXr Schiffsürzte des Handelsmarine Leipzig, 19Û6.

mercial. Ils quittent ensuite ces diverses stations pour être diriges sur celle de Ruhleben, près de Berlin 5 ici nouveau contrôle des papiers pour constater si tous ont subi les mesures prescrites à la frontière ; ceux qui ont passé en fraude sont soumis au traitement commun, il en est de même pour les émigrants voyageant isolément dans le pays et qui sont dirigés par la police sur cette station de Rubleben. Enfin ils partent tous pour Hambourg où nous les retrouverons plus tard.

Mesures prises contre les émigrants venant de ou par l’Autriche-Hongrie. — Pour ces provenances, les stations de contrôle sont situées à Ratibor et à Myslowitz, en Silésie ; ces stations sont plus rudimentaires que les précédentes, elles sont simplement constituées par des locaux disposés dans les gares frontières et où les émigrants subissent la visite médicale : on considère en effet ces arrivages comme beaucoup moins dangereux que les précédents.

De la sorte, tous les émigrants des deux frontières russe ou autricbienne et ceux voyageant isolément sont visités soit en entrant sur le territoire allemand, soit à Rubleben et enfin ils arrivent à Hambourg.

Traitement des émigrants à Hambourg. — Les émigrants arrivant de Russie — considérés comme dangereux en tous temps — sont isolés dans des baraquements appartenant aux compagnies de navigation et sis à Veddel, faubourg de la ville ; ils sont placés sous la surveillance de la police qui entretient dans l’établissement un inspecteur sédentaire.

Les baraquements sont divisés en deux sections intitulées respectivement infectée et propre. Dès que les émigrants de Russie quittent le train ils sont placés dans la section infectée et ils y demeurent jusqu’à ce qu’ils aient été visités par le médecin du gouvernement qui, chaque jour, inspecte les émigrants mis à nu. Lorsque cette visite a été favorable et

que rémigrant a pris un bain, il est admis à passer dans la section propre.

Dans cette deuxième section les émigrants peuvent sortir et se promener, mais peu profitent de cette liberté ; ils continuent toutefois à être soumis chaque jour à la visite médicale.

En cas d’affection contagieuse reconnue sur l’un d’entre eux, le malade est transféré à l’hôpital du campement, les individus ayant été en contact avec lui sont également isolés, leurs effets sont désinfectés ainsi que tout le pavillon où logeait le contagieux.

Quant aux émigrants arrivant d’Autriche-Hongrie, ils peuvent habiter dans certains hôtels ; mais ils sont également soumis au contrôle sanitaire journalier.

Les émigrants de provenances diverses sont rangés dans l’une ou l’autre de ces deux catégories suivant l’état dans lequel ils se trouvent.

Les hôtels autorisés à loger des émigrants doivent au préalable obtenir une licence spéciale et se soumettre à certains règlements et à un contrôle permanent. Si un cas de maladie contagieuse éclate dans l’un de ces hôtels, les mêmes mesures que ci-dessus sont prises sans que le propriétaire puisse réclamer aucune indemnité : c’est un des risques de sa profession. De très fortes amendes sont infligées en cas de contravention.

Ces mesures sanitaires spéciales font que le nombre d’hôtels recevant des émigrants est très restreint et que presque tous ceux-ci habitent dans les baraquements.

Enfin, si les uns ou les autres de ces émigrants arrivent d’une provenance infectée, ils sont immédiatement isolés dans les baraquements où ils subissent les cinq jours de quarantaine préventive, qui leur sont imposés, avant l’embarquement, par le gouvernement des États-Unis ; cette mesure peut donc être accomplie sans faire courir aucun risque à la ville elle-même.

L’inspecteur américain, dont nous avons résumé le rapport, le terminait par ces mots : « Avec le système appliqué à Hambourg par la Compagnie Hambourg-American Line, les lois dé police sanitaire de 1 Lmpire allemand sont appliquées de la façon la plus parfaite : il serait impossible d’être à la fois plus simple et plus complet. »

C’est donc bien en vase clos que les émigrants traversent l’Allemagne et ils ne sauraient lui faire courir aucun danger puisque le système adopté est appliqué d’une façon permanente. Point n’est besoin, au moment de l’épidémie, de mettre en branle une organisation temporaire, où les attributions de chacun sont mal définies, où personne ne sait exactement ce qu’il doit faire et qui ne réussit, en fin de compte, qu’à coûter très cher sans avoir donné aucun résultat appréciable. A Hambourg, que les émigrants arrivent ou non d’un pays contaminé, peu importe, puisque le traitement qu’ils subissent à leur arrivée est celui auquel ils seraient soumis s’ils venaient d’une région infectée.

Le résultat d’une semblable tactique ne s’est point fait attendre; on a pu le saisir sur le vif au mois d’août 1905. Un émigrant vient de Russie, d’une ville infectée de choléra alors que l’existence de cette épidémie urbaine était ignoré ; cet individu à son arrivée à Hambourg est rangé dans la catégorie des infectés puis soumis à l’isolement et à la surveillance médicale. Il tombe malade, on le porte à l’hôpital; bientôt on s’aperçoit qu’il est atteint de choléra ; qu’importe! il a été isolé, surveillé depuis son passage à la frontière et on a pu de la sorte, tout au moins en ce qui concerne les émigrants, conjurer le danger d’une épidémie de choléra transportée à Hambourg.

Il n’en eût malheureusement pas été de même, en France, ainsi que nous l’avons vu, si le choléra y avait été importé.

Décrivons maintenant le système en vigueur en Hollande dans le port de Rotterdam. Les émigrants destinés à prendre

passage pour New-York sur les paquebots de la Compagnie hollandaise de Rotterdam, dont les départs ont lieu chaque samedi, arrivent dans cette ville par convois successifs, échelonnés sur tout le courant de la semaine et non pas tous en une seule fois dans la nuit du départ comme il est d'usage au Havre.

Ces passagers sont amenés par le train — non plus à la gare principale — mais à une gare établie sur les bords du fleuve et qui porte le nom de gare de la Meuse. Là ils sont reçus à l’arrivée du train par un employé de la compagnie maritime assisté de garçons interprètes qui vérifient leur identité, leur destination et les font passer directement du train dans un remorqueur de la compagnie qui les conduit immédiatement sur la rive gauche de la Meuse àFhôtel spécial que la compagnie a fait construire pour les émigrants. Parvenus à leur nouveau logis, les émigrants y sont reçus et installés par le directeur de cet établissement et ils y attendent le jour de leur départ pour F Amérique.

Cet hôtel est une construction à deux étages, bien aménagée et pouvant contenir environ un millier de voyageurs : Fair et la lumière, y sont largement distribués. Au rez-dechaussée sont installés les services généraux : bureaux et logement du directeur, logements des employés, salles à manger (les Israélites sont placés à part pour les repas), magasins de vivres, salles de bains et de douches. On y trouve également une grande salle-promenoir pour les émigrants, un bar bien approvisionné qui fournit non seulement des consommations, mais aussi une foule de menus objets de première nécessité. Aux étages supérieurs sont placés les dortoirs constitués par de grandes salles très élevées, bien aérées et éclairées et rappellant par la disposition des couchettes les entre-ponts des grands navires.

Dans cet hôtel les émigrants sont non seulement logés, mais encore nourris et soignés aux frais de la compagnie

jusqu’au jour de leur embarquement. Tls y sont installés en tenant compte autant que possible de leur nationalité, de leur religion et de leur état civil (célibataire ou marié, femmes voyageant seules).

Dès le lendemain de leur arrivée les émigrants — qui n’ont pas mis le pied en ville — sont soumis à la visite médicale. A côté de l’hôtel — mais séparé de lui — se trouvent une infirmerie et une salle d’isolement destinées à recevoir les passagers atteints d’affection légère ou ceux qui doivent être envoyés à l’hôpital de la ville quand ils sont plus gravement atteints ; plusieurs salles de bains et de douches sont annexées à l’infirmerie. Dans un autre bâtiment — également séparé de l’ensemble — on trouve les appareils de désinfection fonctionnant tous les jours et assurant la purification régulière des effets des émigrants au fur et à mesure qu’ils arrivent à l’hôtel. L’étuve est du système américain Kynioun Francis.

Ce qui nous a frappé quand nous avons visité cet hôtel, c’est la propreté qui y règne, la profusion d’air et de lumière, et la bonne organisation de tous les services. On remarque également, un fait très important au point de vue sanitaire : la situation éloignée de cet établissement, sur la rive gauche de la Meuse, dans un quartier qui ne comprend que des docks, des quais ou des bureaux et par conséquent peu ou pas de population fix e au milieu de laquelle puisse se répandre une maladie infectieuse quelconque importée par les émigrants.

Nous voyons donc qu’à Rotterdam aussi bien qu’à Hambourg on a su résoudre le problème qui se trouve encore posé dans les ports français. Nous aurions pu décrire d’autres installations du même genre existant — avec quelques variantes — dans d’autres ports. Nous nous contenterons de citer ces deux-là, notre but n’étant pas de montrer des modèles, mais d’indiquer qu’en imposant aux compagnies de navigation françaises la construction de semblables campements, on ne

les met nullement en état d'infériorité vis-à-vis de leurs concurrents étrangers et qu’on ne cherche pas à leur créer des charges nouvelles les plaçant en situation défavorable au point de vue commercial. Il ne s’agirait, somme toute, que de modifier la loi de 1860 sur l’émigration en supprimant le versement de l’indemnité journalière de 2 fr. 80 et en le remplaçant par l’obligation de nourrir, de loger et de traiter l’émigrant dans un local spécialement organisé dans ce but. Étant donnée l’importance de plus en plus grande de l’émigration, le vote de nouvelles lois américaines venant bientôt augmenter le chiffre des arrivants, puisque l’industrie des États- Unis a le besoin pressant d’une main-d’œuvre de plus en plus nombreuse, les compagnies de navigation auraient tôt fait d’amortir les frais d’un premier établissement et la marche ultérieure de ces campements constituerait pour elles une réelle économie. Nous ne pensons pas qu’il existe dans nos ports des municipalités assez peu soucieuses de la santé publique, non seulement de leurs administrés, mais aussi de la France entière, pour défendre le système actuel sous le vain prétexte de nuire aux intérêts de quelques commerçants ou logeurs qui verraient tarir une source de bénéfices. Cet argument semblera d’autant moins valable que la plupart des logeurs sont étrangers et que les maisons où ils placent les émigrants sont des immeubles bien plutôt destinés à la pioche du démolisseur qu’à un usage quelconque. En leur supprimant cette ultime clientèle on amènerait de suite l’assainissement de certains quartiers de nos ports où ces maisons deviendraient rapidement inhabitées.

Le vrai commerce de nos ports — le seul intéressant — ne sera d ailleurs point lese : les émigrants dans un campement ou dans un hôtel borgne consomment la même quantité de nourriture qu’il faudra toujours se procurer sur place ; cette louche industrie du logement aura seule à souffrir du nouvel état de choses et on ne pourra que s’en féhciter.

Conclusions. — Nous résumons maintenant les points principaux de la question de Fémigration, ceux sur lesquels doit porter l’attention du législateur soucieux de la santé publique :

1° Le mouvement de Fémigration, qui airi'ene chaque année plus d’un million d’hommes aux seuls États-Unis, constitue un danger pour la santé publique des pays traversés.

2° Il serait à souhaiter que la question de Fémigration fût soumise à une conférence sanitaire internationale au même titre que le pèlerinage musulman avec lequel elle peut être mise en parallèle au point de vue sanitaire.

3° Cette conférence aurait à régler la question de Fémigration sur deux points : a) transit des émigrants à travers les pays d’Europe ; ô) transport des émigrants par mer.

4“ La surveillance sanitaire des émigrants doit être, dans les ports, réservée au service sanitaire maritime.

Une telle réglementation est nécessaire non pas seulement au point de vue sanitaire, mais aussi au point de vue purement humain ; l’industrie de Fémigration montre,, quand les gouvernements n’imposent pas énergiquement leur volonté, une tendance certaine à constituer une nouvelle traite des blancs.

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