‹ Frontières et prophylaxieChapitre 5 sur 45 · AU SUJET DU TRANSPORT DE LA FIÈVRE JAUNE · texte numérisé non relu

AU SUJET DU TRANSPORT DE LA FIÈVRE JAUNE

La fièvre jaune sur les anciens voiliers et les vapeurs

LA FIÈVRIÏ JAUNE ET SON MODE DE PROPAGATION 2b

se reproduire entre l’Amérique et l’Europe ; parfois ils peuvent persister dans certaines parties du navire — cuisines, boulangeries, cabines situées à proximité des machines : — la connaissance de ces cas particuliers permet d’aboutir si l’on veut à la destruction de ces insectes.

L’histoire de la fièvre jaune nous a montré que cette affection a presque complètement disparu de notre continent depuis 1870. L’enquête sur les progrès de l’hygiène navale nous indique que depuis cette même époque les améliorations apportées à bord des navires ont rendu sinon impossibles, tout au moins difficiles, la conservation et surtout la multiplication des moustiques sur les bâtiments modernes.

Toutes les améliorations hygiéniques, sans avoir été réalisées dans ce but, ont concouru, à des titres divers à la disparition de ces dangereux insectes. Mieux avertis maintenant, nous n’aurons aucune difficulté insurmontable pour éliminer de nos navires les rares échantillons de stegomya qui pourraient s’y égarer et pour supprimer les dernières chances de propagation de la fièvre jaune dans notre pays.

Le navire étant le lien qui unit les pays contaminés aux régions indemnes, il convient d’étudier comment la fièvre jaune se comporte à bord, pendant la traversée, et surtout de comparer son évolution sur les anciens voiliers avec celle qu’elle affecte sur les vapeurs modernes. (Voir tableau 1.)

Observ. I. — Voilier Hariett parti de La Havane le 11 juin 1862. Quatrajours après le départ un cas de fièvre jaune se déclare à bord; c’est, sans aucun doute, un cas contracté à terre pendant l’escale. Dix-neuf jours après le premier cas, il s’en produit 4 autres, en pleine mer. Douze jours après ces seconds cas il s’en manifeste encore 2 nouveaux.

Nous savons aujourd’hui que la fièvre jaune n’est pas contagieuse d’homme' à homme, quelle ne se transmet pas par les vomissements, ni par les effets, qu’en un mot, seul

le stegomya fasciata peut la transporter d’un individu à Tautre; aussi ne sommes-nous pas étonnés de voir le premier cas demeurer unique dans l’observation I ou plutôt nous attendons qu’une vingtaine de jours se soient écoulés pour être pleinement rassurés. En effet le voilier a pu emporter avec lui les moustiques nécessaires capables de s être infectés sur le premier malade : l’hypotbëse est si plausible que sur VHariett, au bout de dix-neuf jours, il se produit quatre nouveaux cas en pleine mer et qui, ceux-là, ont été certainement contractés à bord par l’intermédiaire de moustiques contaminés sur le malade initial. Puis, douze jours après, nouvelle série de malades due elle aussi à un second groupe de moustiques infectés. En résumé ce voilier a eu, pendant sa traversée, trois séries de cas, séries qui paraissent indépendantes au premier abord et que nous rattachons étroitement aujourd’hui les unes aux autres, puisque nous savons qu’elles ont été reliées entre elles parle moustique propagateur. Elles n’ont été espacées de la sorte que parce qu’il fallait laisser au microbe le temps indispensable pour évoluer dans le corps du stegomya.

Passons à l’observation de la Caravane :

Observ. II. — La frégate la Caravane quitte La Havane le 18 mars 1856 ayant à son bord 240 personnes. Le lendemain du départ 5 cas de fièvre jaune éclatent à bord; puis, dix jours après, s’ouvre une série de 45 cas, qui se termine le 7 juin; enfin treize jours plus tard commence une nouvelle invasion composée de 4 cas, dont 3 se sont déclarés alors que le navire était déjà ancré dans la rade de Brest.

Ici encore la frégate a embarqué à la fois des malades en incubation et des moustiques infectés. Ces derniers, enfermés dans une batterie ont piqué et contaminé tous les hommes habitant le même logement. Sur ces hommes de nouveaux moustiques se sont contagionnés et ont causé, treize jours plus tard, les dernières atteintes.

Nous arrivons maintenant à l’ère des vapeurs. Au début.

îistance des stegomya dans les locaux à température élevée.

ainsi que nous Tavons dit, leur mise en service était très redoutée. Ils allaient diminuer des deux tiers la durée de la traversée des Antilles en f rance ; on craignait donc qu’ils ne devinssent la cause de contaminations rapides et fréquentes de notre pays par la fièvre jaune.

C’est cependant le contraire qui se produisit et le tableau I en fournit la démonstration frappante. En effet, que se passa-t-il sur La Plata ou sur la Ville de Paris ? Exactement la même chose que sur YHariett et sur la Caravane ; une ou plusieurs personnes, embarquées pendant la période d’incubation, sont atteintes quelques jours après le départ. Mais /les deux vapeurs, au lieu de séjourner sous les tropiques comme les voiliers, se hâtent rapidement dans leur marche vers le nord-est; ils avaient peut-être des moustiques à bord, mais ceux-ci n’ont pas eu le temps de manifester leur présence; le froid les a annihilés et réduits à l’impuissance avant qu’ils aient pu devenir dangereux.

Il ne faudrait pas croire cependant, que les vapeurs ne sauraient en quelques cas — très rares d’ailleurs — servir de véhicules à des moustiques : les faits de la Ville de Paris (1881) et de la Navarre (1899) nous indiquent dans quelles conditions et en quels endroits ces moustiques peuvent être conservés à bord, dans la machine ou dans ses annexes.

Sur le tableau II nous constatons que la Ville de Paris^ partie de Fort-de-France le 20 mai 1881, eut cinq malades atteints de fièvre jaune douze jours après son départ de l’escale contaminée. Il n’est pas impossible d’admettre que l’incubation puisse être de semblable durée, mais il paraît difficile de croire qu’elle ait été aussi prolongée chez cinq personnes à la fois. Nous trouvons plus logique de dire que des moustiques infectés ont pu survivre et surtout demeurer actifs dans un local surchauffé tel que la machine ou les logements qui lui sont annexés. Sur les cinq personnes atteintes, quatre appartenaient au service des machines et le cinquième fut un enfant

qui a fort bien pu se glisser dans la cabine d'un mécanicien à un moment donné.

Sur la Navarre, en 1899, les faits ont été identiques : quatre cas se sont produits huit jours après le départ, dans le personnel de la machine, et sur des hommes qui n'étaient pas descendus à terre.

Si nous avons pu établir par les exemples cités plus haut, une différence absolue entre les voiliers et les vapeurs au point de vue de la persistance de la fièvre jaune pendant la traversée, nous trouvons cependant un point où toute différence s’efface entre les uns et les autres : c'est la cessation des accidents au moment de l’arrivée sur les côtes de • France, c'est-à-dire la disparition du moustique dès que le navire approche de notre pays. C’est là, en ce qui concerne la police sanitaire maritime, une constatation des plus rassurantes.

Conclusions. — Les récentes acquisitions scientifiques nous permettent de déterminer exactement dans quelle mesure doit s'exercer désormais notre police sanitaire maritime en matière de fièvre jaune; ces points principaux peuvent se formuler ainsi :

I. Le stegomya fasciata tl existant pas en France, la fièvre jaune ne saurait s'y propager par la voie terrestre, en admettant qii iine région du sud de l’Europe soit infectée.

II. Le stegomya fasciata ne pouvant s’acclimater en France, nous ri avons pas à redouter le transport par navires d’échantillons non infectés de cet insecte.

III. Le stegomya fasciata infecté peut arriver jusqu'en France — à certaines époques de l’année — à bord de navires provenant de pays lointains contaminés. Comme il a toujours manifesté sa présence à bord de ces navires pjendant le cours de la traversée et qu’il s'est infecté sur des malades durant le voyage, il nous suffira de détruire le stegomya dans les

dioers locaux du navire au moment de l'arrivée. Quant aux malades eux-mèmes, ils ne sauraient être soumis, au moment du débarquement en France à aucune mesure restrictive.

IV. Le rôle des .effets, de la plupart des marchandises et des hommes étant reconnu sensiblement de nulle valeur dans le transport de la fièvre jaune, il est inutile de pjrendre à leur égard dans l'immense majorité des cas aucune mesure spéciale, même à bord des navires ayant eu des cas de fièvre jaune pendant la traversée ou enprésentant encore au moment de l’arrivée^.

V. Les seules mesures prophylactiques que nos règlements devront édicter viseront la protection des équipages français et des passagers pendant le séjour dans les escales infectées ou durant le voyage de retour depuis le départ de ces escales jusqu'à l’arrivée sur les côtes de France.

VI. Un règlement spécial devra être adopté pour les colonies françaises dont la situation, au point de vue de la fèvre jaune, diffère complètement de celle de la Métropole.

' Il n’est pas impossible que, dans des cas exceptionnels, des stegomya puissent se cacher dans certaines marchandises (feuillages, bois humides, fruits, sucre, etc.)

Page 1