CHAPITRE II
Les grandes incursions du choléra indien. — Théories anciennes sur la propagation du choléra. — Théories modernes sur la propagation du choléra. — Conclusions.
Les grandes incursions du choléra indien. — La première grande incursion du choléra indien débuta en 1817 ; au mois d’août de cette année, le choléra fit son apparition à Jessore, ville populeuse située sur le Delta du Gange, à loO kilomètres environ au nord-est de Calcutta, où l’épidémie parvint bientôt. Puis, en 1818, 1820 et 1821, le choléra se répandit dans toute la presqu’île indienne sur la côte de Coromandel et sur celle de Malabar, et enfin exerça d’énormes ravages à Bombay.
En même temps l’épidémie se propageait du côté de Ceylan, de Singapoure et du Siam (1818 et 1819), atteignait Bornéo, Canton et Shanghaï en 1820 et arrivait, en 1821, aux Philippines, aux Célèbes et aux Moluques.
Nous avons laissé le choléra à Bombay en 1821, pour le suivre dans sa marche progressive à l’est des Indes, mais nous allons le voir s’étendre aussi vite à l’ouest des Indes, c’est-à-dire dans la direction de l’Europe.
En 1821, l’épidémie traverse le golfe de Guzerate, surgit à l’entrée du golfe Persique dont le littoral intérieur est bientôt complètement infecté. En juin 1821, le choléra est à la fois à Bender-Bouchir et à Bassorah ; de la première de ces villes il remonte jusqu’à Chiraz et Ispahan, de la seconde il gagne Bagdad. Survient l’hiver etl’épidémie s’assoupit ; mais
au printemps de 1822 elle se réveille et le choléra se dirige alors vers le centre de la Perse qu’il envahit peu à peu ; en 1823, il renaît en divers endroits au nord de la Perse, il remonte les rivières de la Koura et de l’Araxe, s’étend sur les bords de la mer Caspienne qu’il traverse enfin pour contaminer Astrakan.
L’épidémie n’alla pas plus loin dans la direction de l’Europe qui fut, pour cette fois, préservée ; il avait fallu au choléra dix ans pour aller de Calcutta à Astrakan.
La marche de l’épidémie cholérique, de 1828 à 1836, est plus compliquée que ne le fut la précédente. Vers la fin de l’année 1828, le choléra éclate à Orenbourg, ville située sur la frontière de la Russie d’Europe et marché important en relations constantes avec les régions de la haute Asie. La rigueur du froid assoupit la maladie à Orenbourg pendant l’hiver; au mois d’août de l’année suivante — 1829, — le choléra renaît et se répand peu à peu dans les districts avoisinants.
Cette apparition du choléra sur la frontière de la Russie doit être rattachée à l’épidémie précédente de 1817-1823 ; en effet, le choléra, qui régnait en Chine en 1823, avait pénétré . dans l’intérieur de l’Asie, qu’il avait traversée, sans qu’on en fût informé, pendant les années 1824, 182S, 1826 et 1827, pour se retrouver à nouveau aux portes de l’Europe.
Pendant le même temps, une autre éclosion épidémique avait pris naissance aux Indes, en 1827 ; elle avait cheminé dans l’Afghanistan, en 1828 elle était en Perse, en 1829 elle avait franchi l’Araxe, était entrée en Géorgie et s’était propagée dans le Caucase jusqu’àTiflis. L’épidémie avait traversé — comme la précédente — la mer Caspienne pour venir infecter Astrakan en 1830. Le choléra continua sa course durant les années suivantes. Un premier courant l’emporta du Caucase à Constantinople où nous le trouvons en juin 1831. Un second courant fit parcourir à l’épidémie une route plus compliquée et dont voici les principales escales : Saint-
Pétersbourg (juillet 1831), Finlande (septembre 1831), Berlin, Francfort, le Sunderland en Angleterre (novembre 1831), Edimbourg et Londres (ja,nvier et février 1832), Calais et la France (mars 1832), Québec au Canada (juin 1832), Montréal, New-York et toute FAmérique du Nord ; Lisbonne (janvier 1833), TEspagne, Marseille (décembre 1834), Oran, Alger, Constantine (juillet 183S), Italie (1836 et 1837), Tyrol, Bavière, lUyrie, Bohême, Galicie et Russie du Sud (1836 et 1837). . ’
Entre temps — en 1831 — les pèlerins indiens avaient importé le choléra à La Mecque pendant le.pèlèrinage musulman, et l’épidémie avait atteint l’Égypte et la Tunisie.
En résumé, le choléra de 1828-1837 s’était précipité sur l’Europe par trois voies distinctes : parla Chine, par l’Afghanistan et la Perse, et par La Mecque et l’Égypte. En trois ans il avait franchi, par voie de terre, la distance qui sépare les Indes de la mer Caspienne et, en deux ans, il était venu des bords de cette même mer Caspienne jusqu’en France.
Une nouvelle recrudescence du choléra eut lieu à Calcutta en 1841, et l’épidémie, durant les années 1842 et 1843, se répandit dans les Indes; en même temps elle se propagea — à l’est — jusqu’aux Philippines et en Chine. Au nordouest, la même extension avait lieu dans la direction de l’Afghanistan qui était infecté en 1844 et à sa suite le Turkestan. De ces deux pays, le choléra gagna le nord de la Perse qu’il traversa en 1846 pour atteindre Bagdad en novembre. L’épidémie se dirigea en même temps vers la mer Caspienne atteinte au printemps de 1857 ; elle contourna cette mer, se dirigea d’un côté vers Tiflis, le Caucase et la mer Noire, et de l’autre vers Astrakan et le Volga.
Dès le mois d’octobre 1847, le premier courant avait infecté Constantinople ; le second courant arriva en juin 1848 à Saint-Pétersbourg, en juillet à Berlin, puis à Hambourg et en Angleterre et de là s’étendit jusque dans l’Amérique du
Nord : la contamination du nord de la France eut lieu en automne 1848 et c’est en mars 1849 que Paris fut touché.
En même temps le choléra — provenant des Indes — avait été importé à La Mecque en 1848, s’était propagé en Égypte et de là, en 1849, avait gagné Marseille et le sud de la France.
De 1830 à 1831, le choléra persista dans le centre de l’Europe sans exercer de grands ravages : mais au commencement de 1851 il se manifesta violemment en Silésie, sévit en Pologne et en Prusse en 1832, puis apparut en Danemark, Suède, Norvège, Angleterre et le nord de la France en 1833 ; en février 1834, il fut signalé à Paris, rayonna dans tout le pays et accompagna nos troupes en Turquie et en Crimée. La navigation le transporta non seulement dans l’Amérique du Nord, mais aussi dans l’Amérique du Sud qui suhitle choléra pour la première fois (1834) .
En résumé, l’épidémie de 1841-1834 est venue en Europe par deux voies : par l’Afghanistan, la Perse et la Caspienne ; par La Mecque, l’Égypte et la Aléditerranée. En quatre ans elle parvint des Indes aux rivages de la Caspienne et deux ans plus tard elle arrivait jusqu’en France.
En mars 1865, le choléra éclata de nouveau à La Mecque parmi les pèlerins musulmans, et, dès le mois de mai, il fut transporté à Suez, d’où il se répandit dans toute l’Égypte. A Alexandrie (juin), la population affolée s’enfuit en tous sens, prenant passage sur les navires en partance pour les divers points du hassin de la Méditerranée. Le choléra apparut aussitôt dans les différents ports où abordèrent ces navires, et, de là, se répandit — par la voie de terre — dans l’intérieur de l’Europe. Partie d’Alexandrie, l’épidémie s’étala rapidement en forme d’éventail sur tous les pays du sud de l’Europe ; elle fut en juillet à Marseille et en septembre à Paris.
La Russie avait été envahie, en 1865, par la voie d’O-
HYG. INTERNAT
dessa ; de cette année, jusque vers 1872, elle fut ravagée par l’épidémie dans ses diverses provinces. En 1871, deux courants s’élancent de Russie : le premier, se dirigeant vers le sud, atteint Constantinople ; le second, montant vers la Baltique, traverse le nord de l’Allemagne en 1872, arrive en août 1873 au Havre, en septembre à Paris et c’est là que l’épidémie prend fin. Entre temps, en 1870, la côte orientale d’Afrique avait été infectée.
En résumé, le choléra de 1863 a cheminé des Indes en Europe par une seule voie, celle de La Mecque et de l’Égypte.
En 1880, le choléra fut à nouveau transporté des Indes à la Mecque, dans le Hedjaz puis dans tout le Yémen. Pendant deux pèlerinages consécutifs, les hadjis promenèrent la contagion d’une province à l’autre de l’Arabie et enfin, au mois dejuin 1883, le choléra atteignit l’Égypte par Damiette.
Gomme en 1865 il se répandit sur plusieurs points de la Méditerranée : en avril 1884, il fit son apparition à Smyrne, en juin à Marseille et à Toulon, et en novembre à Paris. En même temps, il s’étendit en Espagne et en Italie. Durant l’année 1885, il reparut en Espagne.
Somme toute, le choléra de 1880-1885 a suivi une marche d’approche des Indes en Égypte exactement semblable à celle de 1863 ; mais ses ravages ultérieurs en Europe ont été plus limités, puisque seules, la France, l’Italie et l’Espagne furent atteintes dans le bassin de la Méditerranée.
En 1889, le choléra était importé directement des Indes à Bassorah, dans le fond du golfe Persique; il remonta le Chat-el-Arab et infecta toute la Mésopotamie jusqu’à Mossoul. Durant les années 1890 et 1891, l’épidémie se répandit d’un côté en SjT-ie et de l’autre en Perse ; dès le printemps de 1892, nous trouvons le choléra sur les bords de la mer Caspienne. De là, par les deux voies, déjà parcourues en 1830 et 1848, l’épidémie gagna Tifiis et le Caucase,
LE CHOLÉRA ET SON MODE DE PROPAGATION 3a
Astrakan et le Yolga. Puis TEurope fut atteinte presque entièrement dans Fannée 1892.
La caractéristique de cette invasion cholérique fut particulière : dans les épidémies de 1832 et 1848, le choléra avait mis deux ans pour parcourir la route Astrakan-Paris ; durant celle-ci, quelques mois lui suffirent pour effectuer le même trajet.
Nous arrivons maintenant à la plus récente manifestation du choléra. Vers la fin de l’année 1899 et au commencement de 1900, le choléra a repris aux Indes — sa patrie d’origine — une intensité nouvelle. Au milieu de 1900, le choléra existait à l’état épidémique à la fois à Bombay et à Calcutta. Il se dirigea ensuite vers le sud de la péninsule et, d’octohre 1900 à juillet 1904, une terrible épidémie ravagea la présidence de Madras, des bords du golfe du Bengale à ceux de l’océan Indien.
Une semblable manifestation cholérique devait avoir un retentissement immédiat sur les pays voisins, tant à l’est qu’à l’ouest des Indes, sur la route de Chine et sur celle de l’Europe. Nous sommes maintenant dans de meilleures conditions que jadis pour étudier la marche du choléra : les documents arrivent plus rapides, plus nombreux, plus précis et plus complets. Le choléra n’étant pas sorti depuis longtemps de son foyer originaire et le monde entier se trouvant, en 1899, indemne de toute atteinte de ce genre, on ne risque pas, dans une enquête, de rencontrer des rameaux d’une épidémie antécédente venant se placer au travers de l’itinéraire nouveau et rendre fort difficile sinon impossible la tâche de l’historien qui veut suivre le choléra pas à pas dans sa marche envahissante.
Des Indes anglaises le choléra passe aux Indes néerlandaises où il débute en juin 1901 pour ne prendre fin qu’à la même époque en 1903. Singapoure est contaminé de novembre 1901 à juillet 1902; puis, vers le milieu de Fan-
née 1902, on signale Tarrivée du choléra en Birmanie, aux îles Philippines, en Chine, à Formose, au Japon et en Cochinchine. Quelques mois plus tard, la Mandchourie, le gouvernement de l’Amour et la Corée deviennent le théâtre d’épidémies meurtrières. Le choléra ne s’arrête, dans sa course vers le nord, que parvenu aux confins du monde habité. (Voir carte II.)
L’épidémie ne s’est pas propagée seulement à l’est, dans la direction de la Chine; elle a pris aussi, quoique plus tardivement, la direction de l’ouest, s’avançant vers l’Europe, avec plus de lenteur peut-être, mais d’une façon toute aussi sûre.
Trois routes étaient ouvertes, qui lui étaient également familières : la route terrestre à travers l’Afghanistan, la voie maritime du golfe Persique et enfin la voie — encore maritime — de la mer Rouge.
Lequel de ces chemins le choléra allait-il suivre ?
Dès le début de l’épidémie actuelle, à la fin de 1899, le choléra fait une première tentative dans la direction du golfe Persique ; il gagné Kuratchee, Mascate, Bender-Abbas, Bender-Bouchir et enfin Bassorah, où il arrive en octobre, sans pouvoir s’étendre au delà.
L’année suivante — 1900 — nouvelle incursion du côté de l’Afghanistan, incursion sans résultat comme la précédente. Le choléra s’éteint rapidement à Bombay — octobre 1900. — Tout danger de ces deux côtés semblait conjuré.
Mais l’épidémie continuait, sévère, dans la présidence de Madras — au sud des Indes ; — par conséquent la voie de propagation tendait vers la mer Rouge. Aux pèlerins musulmans était réservé le privilège de véhiculer le fléau une fois encore.
L’année 1901 s’écoule presque en entier sans que l’épidémie prenne la route de l’ouest ; mais durant les mois de décembre 1901 et janvier 1902 les Indiens musulmans
commencent leur exode. Au moment des fêtes religieuses, mars 1902, le choléra éclate à La Mecque, Médine, Yambo et Djeddah.
Le foyer intermédiaire entre l’Inde et l’Europe est ainsi créé dès le début de l’année 1902 sur le territoire du Hedjaz, et c’est de ce point que le choléra va rayonner désormais.
Au sud-est de La Mecque, les Yémenis regagnant leurs villages par caravanes contaminent la province entière de mai à septembre ; tour à tour Taïf, Lith, Confoudah, Abou- Arich, Loheya, Salif, Hoddeïdah et Moka paient leur tribut au fléau qui ne s’arrête que devant le désert.
Au nord-est de la ville sainte, les caravanes remontant en Mésopotamie infectent les oasis du Djebel-Chamar, depuis El Ala jusqu’à Haïl ; de ce côté encore le désert oppose au choléra son infranchissable barrière.
La route terrestre étant ainsi fermée à toute expansion du choléra en dehors de l’Arabie, celui-ci prend la voie maritime.
Tout d’abord un certain nombre de pèlerins rentrent dans le golfe Persique et alors nous assistons à la contamination de la côte est du golfe d’Oman : Gwadar, Djask, Bender- Abbas et Minab sont infectés. Le choléra ne va pas plus loin par voie de mer et, dans l’intérieur des terres, ses ravages sont à nouveau limités par les étendues de sables et de montagnes entourant les villes citées plus haut.
Mais les fractions du pèlerinage musulman dont nous venons de parler sont les moins considérables ; la plus importante d’entre elles — au point de vue du nombre et du danger possible de contamination de l’Europe — est formée du groupe de pèlerins qui reviennent dans le bassin de la Méditerranée, 23 000 environ, groupe qui doit forcément séjourner au lazaret de El Tor, à l’extrémité de la presqu’île du Sinaï.
Les plus grandes précautions furent prises dans cette sta-
tion sanitaire et, malgré cela, le choléra fit son apparition en Égypte le 19 juillet 1902 non loin d'Assiout, dans un village appelé Moucha où revenaient de pèlerinage une douzaine de hadjis demeurés indemnes en apparence pendant toute la durée de leur voyage et delà quarantaine subséquente. Bientôt rÉgypte fut entièrement envahie et plus de 33 000 de ses habitants tombèrent victimes de Tépidémie qui se termina en décembre.
D’Égypte le choléra passa par voie de terre à Gaza, en Palestine, où il apparut le 14 octobre 1902; il s’étendit peu à peu dans le sud de la Palestine, infectant Jérusalem, Jaffa, Saint-Jean d’Acre, etc. ; en décembre il était à Damas où il prit ses quartiers d’hiver pour renaître— avec une force nouvelle — au printemps de 1903.
A ce moment, le choléra, parti de Damas, remonta au nord, contamina Tripoli de . Syrie, Hama, Alexandrette, Alep, et — non content d’exercer ses ravages sur la côte — pénétra dans l’intérieur du pays.
En quittant Damas, après avoir traversé une petite étendue de désert, il rencontra l'Euphrate qu’il suivit à la dérive, contaminant tour à tour les villages riverains depuis Anah.
Il atteignit ainsi Bagdad où il manifesta sa présence en janvier 1904 ; quelques jours plus tard, par le Tigre et le Chatel-Arab, il se dirigea vers le sud jusqu’à Bassorah. Il hiverna dans ces deux grandes villes et, au printemps de 1904, nous le voyons s’étendre à nouveau en deux sens opposés.
Dans le sud-est — en partant de Bassorah — le choléra infecta par la voie maritime El Katif, Bahrein, Mascàte et Bender-Bouchir ; de ce point, et par terre, il monta jusqu’à Chiraz qu’il ne dépassa guère.
A partir de Bagdad, et dès le début du printemps de 1904, les villes environnantes — Kerbella, Nedjef, etc., — furent contaminées. Les caravanes quittant la Mésopotamie infec-
tèrent peu à peu la Perse jusqu’à Téhéran en passant par les différentes routes de Kermanchah, Souleïmanié etHanéguine.
De la capitale persane aux bords de la Caspienne la maladie fut rapidement transportée par les nombreux voyageurs sillonnant cette route ; de la côte jusqu’à Bakou, l’étape fut non moins vite franchie et le choléra éclata dans cette dernière ville fin juillet 1905, un mois après son apparition à Téhéran.
Des bords de la mer Caspienne l’épidémie projeta des rameaux en divers sens : on la signala presque en même temps dans les régions de la Transcaspie du côté de Merw et dans la province de Tauris où, en octobre, le pays fut ravagé. Enfin, en janvier 1905, nous trouvons le choléra, peu meurtrier pendant son hivernage mais vivant néanmoins, à Bakou à Érivan, à Tiflis dans le Caucase et, au nord de la mer Caspienne, à Astrakan, Nikolajewsk, Saratow et dans les districts environnant ces villes. Le silence se fit alors sur l’épidémie dont l’hiver avait causé, non pas l’arrêt, mais le ralentissement.
En avril 1905, le bruit court que le choléra se trouve à la fois à Tzaritzin sur le Volga et à Koursk, sur un affluent du Dniéper; quelques jours après c’est à Tver, ville située au-dessus de Moscou et baignée par un des affluents du Volga, que l’on signale des cas de choléra.
A ce moment le gouvernement russe fait démentir les rumeurs et affirme que, depuis le mois de janvier, aucun cas — même suspect — n’a été constaté dans l’Empire. Mais presque en même temps, 8 juin, c’est à Vilna, non loin de la frontière allemande, que la présence du choléra se ma^ nifeste à nouveau.
Il est difficile — étant donné le manque presque absolu de renseignements et l’état de troubles permanents qui régna en Russie pendant Tannée 1905 — de retracer la marche de cette épidémie sinon d’une manière approximative. On est
cependant en droit d’admettre que le choléra s’est propagé à la fois le long du Volga et du Dniéper dans deux sens différents ; en effet tous les cas indiqués ont eu lieu seulement en des villes situées au bord de ces deux fleuves ou sur l’un de leurs proches affluents.
Mais ces deux rivières — qui se jettent l’une dans la mer Caspienne et l’autre dans la mer Noire — ont un cours qui tend peu à peu à les réunir et leurs sources, situées sur les hauteurs du Valdaï, sont presque voisines, dans une région proche de la frontière russo-allemande.
Il est donc probable que la batellerie circulant sur ces deux cours d’eau a servi de véhicule au choléra et que c’est par elle qu’il a pu gagner jusqu’aux confins de l’Allemagne et s’étendre sur le territoire de cet empire.
Gomment s’est effectué ce passage de Russie en Allemagne? Il existe en Volkynie, province du centre russe, une industrie forestière qui amène chaque année des trains de bois et des radeaux jusqu’à l’embouchure de la Vistule. Cette navigation spéciale emprunte l’itinéraire suivant : une partie du Dniéper, le canal du Bug au Dniéper, le Bug et enfin la Vistule. Les radeaux passent donc aussi d’un bassin tributaire de la mer Noire dans un autre, tributaire celui-là de la mer Baltique.
Or, le IS août 1903, le premier cas de choléra était signalé en Allemagne, à Kulm, ville située sur les bords de la Vistule : ce cas s’était produit parmi les passagers d’un radeau venant de Russie et vers l’époque où le trafic dontnoûs avons parlé atteint les voies navigables allemandes.
On peut reconstituer ainsi dans ses grandes lignes la marche constamment envahissante de l’épidémie depuis la mer Noire jusqu’à la Baltique. On peut encore tirer argument de ce fait : le premier cas de choléra a été constaté à Hambourg sur un émigrant russe arrivant directement des régions infectées.
Marche du cholérj
Le 16 août, le choléra est donc à Kulm, puis jusqu’au 2o
11 semble disparaître; mais à cette date il se manifeste à Bromberg, ville située au confluent de la Vistule, de la Brake et du canal de Bromberg, réunissant la Vistule et la Netze. (Voir carte III.)
Prenons maintenant Brombergcomme centre et descendons d’abord la Vistule ; nous rencontrerons, sur ses rives toute une série de villes ou de villages ayant été contaminés entre la fin du mois d’août et la première moitié de celui de septembre.
Remontons ensuite la Vistule : nous voyons le choléra arriver le 14 septembre à Varsovie, et ensuite se répandre dans la région avoisinante.
Remontons la Brake et nous constatons que des cas ont été signalés à Fordon le 26 août.
Suivons encore le canal de Bromberg, pour gagner la Netze. Ici les villes ou villages situés sur le canal ou sur la Netze ont été plus ou moins infectés de fin août au commencement de septembre.
Le 26 août, le choléra est à Zantoch au confluent de la Netze et de la Warthe; le 6 septembre il est à Birnbaum, le
12 à Obornick et le 16 à Posen : il a donc remonté la Warthe.
Poussons plus avant et arrivons au confluent de la Warthe
et de l’Oder ; là se passent des faits entièrement analogues à ceux que nous avons constatés au confluent de la Vistule et du Bug. Le choléra d’un côté remonte l’Oder : il est à Fürstenberg le 9 septembre, à Breslau le 14, à Ko sel le 19; de l’autre il descend l’Oder et nous le trouvons à Stettin le 16 septembre.
Avançons toujours dans l’ouest en nous engageant à Fürstenberg, dans le canal Frédéric-Guillaume, qui unit l’Oder à la Sprée. Le 22 septembre, nous arrivons à Berlin en même temps que le choléra, amené par un chaland-charbonnier dans la capitale de l’Allemagne depuis Bromberg, en
suivant le canal de Bromberg, la Netze, la Warthe, l’Oder, le canal Frédéric-Guillaume et la Sprée.
De Berlin, — et par tout le système de canaux et de rivières encadrant cette ville — le choléra gagne peu à peu la région voisine et nous trouvons tout à la fois des cas à Steinfurth (26 septembre) à Weseram (27 septembre) et enfin l’épidémie paraît s’arrêter à Stolpe et à Oranienburg vers le 20 octobre 1905.
Nous venons de suivre le choléra, pas à pas, dans sa dernière incursion, depuis les Indes jusqu’au centre de l’Allemagne. En résumé l’épidémie quittant les Indes en décembre 1901 a atteint le Hedjaz en mars 1902, contaminé l’Egypte au mois de juillet de la même année, longé la côte méditerranéenne pour se trouver à Damas en janvier 1903. Parvenue au début de 1904 à Bagdad, elle a atteint et ravagé la Perse ; arrivée en juillet sur les bords de la mer Caspienne, elle a gagné d’un côté le Caucase etde l’autre le Volga qu’elle a remonté jusqu’à Saratow pour se répandre ensuite dans la Russie et se montrer, en août 1903, en Prusse et en Autriche.
Le choléra a donc suivi, dans son incursion dernière, une route mixte comprise entre celle de l’épidémie de 1865 et celles des épidémies de 1823, 1830, 1846 et 1892. Au lieu d’être importé directement en Europe, comme en 1865, lors de sa manifestation en Égypte, il a bifurqué et infecté successivement la Syrie, la Mésopotamie et la Perse. Le danger, pour l’Europe, a été reculé, mais non conjuré; le choléra a passé l’hiver 1904-1905 sur les bords du Volga, puis, dès le printemps de 1905, nous l’avons vu reprendre sa marche én avant sur une de ses routes habituelles.
En résumé les divers itinéraires du choléra que nous avons successivement indiqués se concentrent vers trois routes ; la première est celle de l’Afghanistan et de la Perse aboutissant à la mer Caspienne : la seconde est celle du golfe Persique, du
et Proj)liylaxie.
exil. ^ÏLt
Chat-el-Arab et de la Perse débouchant encore à la Caspienne ; la troisième enfin est la voie de La Mecque et de rÉgypte qui conduit à la Méditerranée.
Le choléra a emprunté tour à tour ces différents chemins, il les a même combinés entre eux mais il les a toujours fidèlement suivis. Or — et c’est là une conclusion qui frappe tout d’abord — on constate que dans chacune de ses incursions le choléra a emprunté tour à tour la voie maritime et la voie terrestre ; il semblerait même qu’il ait une certaine prédilection pour cette dernière.
La prophylaxie que nous aurons à lui opposer aux frontières de^notre pays devra donc être établie aussi bien dans les ports que dans les gares frontières ; elle devra être la même sur l’un et l’autre de ces points.
Théories anciennes sur la propagation du choléra. — Nous n’avons pas l’intention de suivre ici tous les auteurs anciens dans l’énoncé des théories qu’ils ont établies au sujet des modes de propagation du choléra. Nous nous bornerons simplement à reproduire les principaux points qui ont été reconnus et admis lors de la Conférence sanitaire internationale de 4865; il sera possible dès lors de déterminer quelles étaient les hypothèses admises comme justifiées à cette époque et nous verrons ensuite quels progrès la science microbiologique récente a permis de réaliser en la matière. Résumons pour commencer les notions sur lesquelles on était tombé d’accord à cette Conférence b
« Le choléra asiatique a son origine dans l’Inde où il existe à l’état endémique; il ne s’est jamais développé spontanément et n’a jamais été observé à l’état endémique en Europe, dans les provinces caucasiennes, la Turquie d’Asie, tout le nord de l’Afrique et les deux Amériques ; il est toujours
* A. Fauvel. Le choléra, Paris 1868.
arrivé du dehors dans ces pays. L’acclimatement du choléra en Europe peut être regardé comme problématique. Il ne paraît pas y avoir de foyer originel du choléra au Hedjaz et il semble qu’il y a toujours été importé du dehors.
« Le choléra est propagé par l’homme avec une vitesse d’autant plus grande que les migrations humaines se sont activées et sont devenues plus rapides. La transmission du choléra asiatique est une .vérité incontestable prouvée par des faits qui n’admettent aucune autre interprétation. Aucune démonstration n’a été faite jusqu’ici que le choléra puisse se propager au loin par l’atmosphère seule, dans quelque condition que ce soit. Une loi sans exception se dégage, que jamais une épidémie de choléra ne s’est propagée d’un point à un autre dans un temps plus court que le temps nécessaire à l’homme pour s’y transporter lui-même.
« L’homme atteint de choléra est, par lui-même, le principal agent propagateur de cette maladie, et un seul cholérique peut donner lieu au développement d’une épidémie. Des faits tendent à prouver qu’un seul individu venant d’un lieu contaminé, et souffrant de diarrhée, peut suffire à donner lieu au développement d’une épidémie cholérique, c’est-à-dire que la diarrhée appelée prémonitoire est capable de transmettre le choléra.
« Presque toujours la période d’incubation, c’est-à-dire le temps écoulé entre le moment où un individu a pu contracter l’infection cholérique et le début de la diarrhée prémonitoire ou du choléra confirmé, ne dépasse pas quelques journées. Tous les faits cités d’une incubation plus longue se rapportent à des cas qui ne sont pas concluants parce qu’il est possible d’admettre, ou bien que la diarrhée prémonitoire a été comprise dans la période d’incubation, ou bien que la contamination s’est produite après le départ du lieu infecté.
(c Le choléra peut être transporté par les effets à usage pro-
venant d'une région infectée et spécialement par ceux qui ont servi aux cholériques; il résulte de certains faits que la maladie peut être emportée au loin par ces mêmes effets renfermés à habri du contact de Tair libre.
« Il sera sage de considérer comme suspecte, à moins de conditions particulières et déterminées, toute marchandise provenant d’un foyer cholérique.
«Les communications maritimes sont, p,ar leur nature, les plus dangereuses ; ce sont elles qui propagent le plus souvent au loin le choléra. Ensuite viennent les convois des chemins de fer qui, dans un temps très court, peuvent porter la maladie à une grande distance.
« Les grands déserts sont une barrière très efficace contre la propagation du choléra; il est sans exemple que cette maladie ait été importée en Égypte ou en Syrie, à travers le désert, par les caravanes parties de La Mecque.
« L’intensité des épidémies de choléra à bord des navires encombrés d’hommes est, en général, proportionnée à l’encombrement ; elle est d’autant plus violente, toutes choses égales d’ailleurs, que ces hommes ne sortent pas d’un foyer cholérique où ils ont séjourné. Sur les navires encombrés, la marche des épidémies de choléra est d’ordinaire rapide ; le danger d’importation par les navires et la menace de donner lieu à une épidémie grave ne sont pas entièrement subordonnés à l’intensité, ni même à l'existence des accidents cholériques constatés à bord pendant la traversée.
« L’expérience ayant démontré que les déjections des cholériques renferment le principe générateur du choléra, il est légitime d’admettre que les égouts, les lieux d’aisances, et les eaux contaminées d'une ville puissent devenir les agents de propagation de la maladie.
« Aujourd’hui (1866), on ne peut émettre que des hypothèses sur la nature du principe générateur du choléra ; on sait seulement qu’il est originaire de certaines contrées de
l'Inde et qu’il s'y maintient en permanence; que ce principe se régénère dans l’homme, et l’accompagne dans ses périgrinations; qu’il peut être aussi propagé au loin, de pays en pays, par des régénérations successives, sans jamais alors se reproduire spontanément en dehors de l’homme.
« L'air ambiant est le véhicule principal de l’agent générateur du choléra; mais la transmission de la maladie par l’atmosphère reste, dans l'immense majorité des cas, limitée à une distance très rapprochée du foyer d’émission.
« L’eau et certains aliments peuvent également servir de véhicule à l’introduction dans l’organisme du principe générateur du choléra. Les voies par lesquelles l’agent toxique pénètre dans l’économie sont principalement les voies respiratoires et très probablement aussi les voies digestives. Quant à la pénétration par la peau, rien ne tend à l’établir.
c< La matière des déjections cholériques étant incontestablement le principal réceptacle de l’agent morbifique, il s’ensuit que tout ce qui est contaminé par ces déjections devient aussi un réceptacle d’où le principe générateur-du choléra peut se dégager, sous l’influence de conditions favorables : il s’ensuit encore que la genèse du germe cholérique a lieu probablement dans les voies digestives, à l’exclusion, peutêtre, de tout autre appareil de l’organisme.
« Les faits démontrent qu’à l’air libre le principe générateur du choléra perd rapidement son activité morbifique ; telle est la règle; mais dans certaines conditions particulières de confinement cette activité peut se conserver pendant un temps indéterminé. L’observation établit que la durée delà diarrhée cholérique, dite prémonitoire — qu’il ne faut pas confondre avec toutes les diarrhées existant en temps de choléra — ne dépasse pas quelques jours.
« Les faits cités comme exceptionnels ne prouvent pas que les cas de diarrhée qui se prolongent au delà appartiennent au choléra et soient susceptibles de transmettre la maladie.
quand Findividu atteint a été soustrait à toute cause de contamination »,
Théories modernes sur la propagation du choléra. — Telle était l’opinion généralement admise, en 1863, sur la propagation du choléra : nous venons de citer les termes mêmes dans lesquels la Conférence sanitaire internationale avait résumé les éléments de sa conviction. Lorsque Koch découvrit, en 1883, un microbe spécifique dans les selles cholériques il n’y eut pour ainsi dire qu’à substituer au terme de principe générateur du choléra employé parla Conférence le mot de vibrion et à peu près toute la théorie moderne du choléra se trouva constituée.
Mais là encore — comme dans la fièvre jaune — une exagération se produisit rapidement ; on voulut voir le microbe partout et on s’efforça de tout désinfecter. Travail à peu près impossible lorsqu’on se trouve en face des paquebots modernes ! On ne tint presque plus compte de la durée de vitalité du microbe; or cette durée si elle est beaucoup moins longue qu’on ne le pensait à la surface des objetsetdes linges, est par contre beaucoup plus prolongée qu’on ne l’estimait jadis, lorsque le microbe se trouve dans l’intestin. La contamination des eaux par les matières fécales infectées devint aux yeux de quelques-uns presque le mode unique de dissémination du choléra au milieu d’une ville, alors que ce mode est un parmi plusieurs autres. C’est ainsi que la Conférence de Dresde (1892) bien qu’ayant à sa disposition des notions plus précises que la Conférence de 1865, ne marqua pas cependant un progrès sensible dans l’édiction des mesures de prophylaxie.
Bientôtlaconnaissance se perfectionna des mœurs du vibrion de Koch, de sa vitalité aussi bien que de son pouvoir pathogène; aujourd’hui nous pouvons tracer de lui un portrait qui nous permettra de déterminer de façon plus précise les points
principaux d’un règlement sanitaire en accord avec les données scientifiques.
Nous allons passer en revue ces connaissances récentes en utilisant, autant que possible, des documents tirés de l’épidémie récente; ils sont en effet nombreux, plus précis que les anciens et surtout mieux dégagés de causes d’erreurs. Dans toute question relative au transport des épidémies il importe de tenir compte des modifications apportées- par le temps non seulement aux modes de locomotion, mais aussi aux moyens de transport eux-mêmes, qui s’améliorent de jour en jour. Nous pouvons rappeler à cet égard que l’épidémie de choléra de 1823 ne dépassa point la nier Caspienne, parce qu’elle manqua de moyens de locomotion, que celles de 1832 et de 1848 ont mis deux ans pour faire un trajet parcouru en quelques mois par l’épidémie de 1892. Cette dernière a rencontré en effet des chemins de fer que les précédentes n’avaient point eus à leur disposition. Actuellement la Chine est reliée à l’Europe par la voie ferrée; demain les Indes ou le golfe Persique le seront aussi ; nous verrons alors une marche nouvelle - et plus rapide du choléra se dessiner le cas échéant. L’épidémie’ que nous venons d’étudier est partie en décembre 1901 des Indes anglaises pour arriver en novembre 1904 sur les bords du Volga; dans quelques années, trois semaines suffiront peut-être aune explosion de choléra pour effectuer le même trajet,, cette fois derrière une locomotive. C’est ainsi que l’Amérique, épargnée auparavant, a vu le choléra parvenir jusque sur ses rives lointaines, depuis qu’on a organisé entre elles et l’Europe de nombreux services maritimes.
Nous avons pu, dans le chapitre précédent, établir la différence qui existe au point de vue du transport de la fièvre jaune entre l’ancien vaisseau à voiles et le navire moderne ; de même — dans la question du choléra — nous devrons envisager les améliorations nombreuses apportées dans la
navigation durant ces dernières années et aussi dans tous les moyens de transport en général.
Il nous paraît, à la lecture de leurs écrits, qu’il s’est établi dans l’esprit des auteurs ayant traité du choléra une confusion regrettable au point de vue des modes d’extension de la maladie. Cependant, il y a longtemps déjà, Littré s’exprimait ainsi C.. « Le choléra a plusieurs moyens pour marcher d’un lieu vers un autre ; la contagion soit directe, soit à distance, le transport par les hommes ou par les objets qui leur ont appartenu, et enfin la production du mal sans contact, par la seule influence de la cause généralement répandue dans le pays. Tous ces modes de propagation se confondent et se combinent entre eux dans des proportions fort inégales, et c’est en les prenant tous en considération que l’on peut se faire une idée de la marche de la maladie... » Littré avait donc pressenti qu’il fallait en quelque sorte distinguer dans l’extension du choléra un certain nombre de temps bien différents les uns des autres. L’opinion généralement admise est que le choléra se propage par l’intermédiaire des relations humaines. Le fait est indiscutable, mais il est nécessaire d’étudier en détail ses modes de réalisation. L’extension du choléra de Bombay à Marseille, c’est-à-dire d’un continent à un autre, la propagation de Hambourg au Havre, d’un pays à un autre et enfin l’expan- , sion dans une ville donnée ne se manifestent pas d’une façon identique. Cependant il ne s’agirait, pour les auteurs en général, que d’un seul et unique phénomène. On étudie la marche du chol-éra dans une ville, puis on généralise une simplé" observation. On admet que ce qui se passe dans une cité doit se produire de ville à ville et se répéter de pays à pays, si lointains soient-ils l’un de l’autre.
Étrangers à une telle déduction, étudions sans parti pris
* Littré. Traité du choléra orientai.
HYG. INTERNAT
t’extension du choléra d’un continent à l’autre, de pays à pays, de ville à ville et, dans une ville infectée, la transmission d’individu à individu. Nous verrons alors que des modes d’envahissement de plus en plus nombreux entrent en jeu, au fur et à mesure que le cercle d’investigations se rétrécit autour de l’épidémie.
A qui veut saisir nettement la marche du choléra et élever contre elle des barrières logiques, l’étude attentive des épidémies apporte la conviction que cette marche affecte trois aspects différents : le transport, la propagation et la dissémination.
Le transport du choléra — à notre point de vue — est son extension au loin d’un pays contaminé jusqu’à une région saine, que ce transport ait lieu de Bombay à Marseille par navire, ou de Vladivostok à Saint-Pétersbourg, par voie ferrée ; à la condition toutefois que ce transport s’effectue directement, à une longue distance et sans station de relais.
La propagation du choléra sera son extension de ville en ville, de village en village, à courte distance dans un territoire qui vient d’être infecté.
Et la dissémination consistera dans les modes divers que l’épidémie utilise pour se répandre, dans une même ville, de maison à maison, de famille à famille, d’individu à individu.
Dans l’étude de l’extension du choléra nous rencontrerons des facteurs étiologiques identiques, mais ceux-ci n’interviennent pas — dans chacun des cas — avec la même intensité. Les variations des forces causales nous permettront d’attribuer à chacune sa valeur propre et de déterminer de façon précise les méthodes prophylactiques.
Nous allons donc considérer l’extension cholérique successivement de pays à pays — nous pourrions presque dire d’un continent à l’autre — de province à province, de ville à ville, de maison à maison et d’individu à individu.
D’apres les données admises par les conférences sanitaires internationales et d’après celles auxquelles fait crédit la science actuelle, le choléra peut se transporter — de Bombay à Marseille, par exemple — de cinq manières différentes, à savoir :
1° Par l’intermédiaire des marchandises ;
2° Par l’intermédiaire des effets et bagages ;
3“ Par l’intermédiaire de l’eau potable embarquée dans les pays infectés ;
4° Par l’intermédiaire des malades atteints de choléra.
0 ° Par l’intermédiaire d’individus sains.
Examinons tour à tour ces cinq modes de transport afin de nous rendre compte de la valeur particulière de chacun d’eux; nous utiliserons pour cette enquête des documents provenant surtout de l’épidémie dernière.
Le choléra en marche, dans ces dernières années, ne le cédait en rien comme violence à ses prédécesseurs ; il est cependant passé à peu près inaperçu. L’explosion, sur tous les points du globe, de manifestations récentes et multiples de la peste, a laissé dans l’ombre cette épidémie de choléra à laquelle peu ont pris garde. Elle a régné cependant depuis près de quatre ans et, sans vouloir citer ici de nombreuses statistiques, nous rappellerons qu’elle a causé plus de 200 000 décès dans la présidence de Madras aux Indes, environ 123 000 aux îles Philippines, plus de 33 000 en Egypte et au moins 23 000 en Mésopotamie. Nous ne mentionnons ici ni les chiffres relatifs aux Indes Néerlandaises, ni ceux concernant la Chine, la Corée, la Mandchourie ou la Perse, mais on peut affirmer que le nombre total des victimes de cette épidémie est déjà supérieur à un million et demi.
Une pareille manifestation cholérique ne peut manquer de retentir sur les conditions sanitaires de la navigation entre les pays infectés et l’Europe, et c’est ce retentissement
dont il faut maintenant rechercher les effets suivant les cinq modes énoncés plus haut.
1° Les marchandises — provenant des pays infectés — ontelles joué un rôle dans le transport de l'épidémie ? Il est à peine utile, croyons-nous, de poser cette question; il suffit de se rappeler la marche de l’épidémie, telle que nous l’avons indiquée, pour s’apercevoir de suite que les marchandises n’ont eu aucun rôle dans le transport de l’épidémie. La marche de l’extension cholérique eût été tout autre si les cargaisons des navires étaient intervenues dans le transport. Que l’on songe aux millions de tonnes d’objets divers, de colis les plus disparates qui, provenant des pays infectés, ont été depuis quatre ans amenés sur les quais des divers ports européens, américains ou australiens, sans avoir été préalablement désinfectés. La conviction s’impose : si le choléra se transporte de la sorte, c’est un fait d’une rareté telle qu’on doit le négliger dans la pratique. Les mesures que l’on dresserait contre ce danger, absolument hypothétique d’ailleurs, seraient plus à redouter que le danger lui-même.
2“ Les effets, bagages—provenant des pays infectés — ontils joué un rôle dans le transport de l’épidémie? Ce que nous venons de dire au sujet des marchandises s’applique également aux effets et bagages des équipages et des passagers. Si le choléra s’était servi de leur intermédiaire pour se transporter, sa distribution géographique sur la carte du monde aurait été toute différente. A une progression mathématique que nous constatons dans l’itinéraire de l’épidémie actuelle, se serait substituée une marche fantaisiste qui aurait eu pour seule règle une superposition exacte aux lignes de navigation les plus diverses qui sillonnent notre globe. On pourra nous objecter que, en temps d’épidémie, ces effets et bagages sont désinfectés à l’arrivée. A cela nous répondrons — et en complète connaissance de cause — qu’il ne faut pas s’illusionner sur la valeur de ces purifications. Aujourd’hui les
équipages de la moitié au moins des cargo-boats et même des paquebots sont formés d’indigènes représentant toutes les races de la terre ; ces hommes ont dans leurs sacs un monceau de loques innommables qu’ils soustraient avec le plus grand soin aux recherches du service sanitaire. Ils y parviennent grâce à l’inertie presque constante de leurs capitaines, et il est impossible aux autorités sanitaires de pouvoir vider —- pendant la durée d’une escale et même à l’arrivée — tous les recoins d’un navire.
D’ailleurs si ces effets et bagages avaient été capables de jouer un rôle dans le transport de l’épidémie, ils n’auraient pas attendu régulièrement leur débarquement en Europe pour faire sentir leur puissance : leur nocivité se serait manifestée d’abord en cours de route et précisément nous verrons plus loin qu’aucun accident qui leur soit imputable n’a été constaté.
V eau potable — embarquée dans lespays infectés — a-t-elle joué un rôle dans le transport de Vépidémie? La seule règle que les capitaines — des cargo-boats notamment — adoptent en matière d’approvisionnement d’eau potable est la suivante ; ils se préoccupent du prix et non de la nature de cette eau. Nous pourrions citer des navires d’importantes compagnies qui, mouillant dans des rivières plus ou moins infectées, y font parfois le plein de leurs caisses à eau pour réalier une minime économie. Certains pays européens
— dont la France — exigent bien que les caisses à eau soient vidées à leur arrivée : la mesure est sage, certes, mais comme il n’est jamais procédé à une désinfection quelconque de ces récipients avant leur nouveau remplissage, l’eau introduite ne peut que s’infecter facilement. Cette eau
— soupçonnée — a été consommée durant tout le voyage ; si donc elle avait été cholérigène, l’équipage ouïes passagers en auraient ressenti les effets durant la traversée. Un peu plus loin, en examinant les dernières épidémies à bord des
navires, nous nous convaincrons que l’on doit — tout au moins dans la pratique — éliminer encore cette source de danger.
4“ Les malades — provenant des pays infectés — ont-ils joué un rôle dans le transport de l'épidémie ? Voici une épidémie de choléra qui dure, meurtrière, depuis plus de cinq ans dans les pays d’Extrême-Orient. Pendant ce laps de temps près de 4 000 navires montés par plus de 200 000 hommes d’équipage et portant un nombre encore plus élevé de passagers, ont continué leur trafic entre ces pays et l’Europe ; cette épidémie a eu un retentissement certain sur ces navires, retentissement qu’il importe de connaître si l’on veut évaluer le rôle joué par les navires dans le transport du choléra et surtout les modalités suivant lesquelles s’effectue ce • transport.
Une semblable recherche eût été difficile autrefois. Il eût fallu, pour l’entreprendre, se contenter de racontars de passagers, d’on-dit plus ou moins vagues. Aujourd’hui nous sommes heureusement documentés dé façon plus sérieuse et les pièces que nous apportons au jugement de cette cause ont la sécheresse mais aussi la rigueur d’un procès-verbal. L’administration sanitaire, maritime et quarantenaire d’Égypte a organisé, à Suez, un service fonctionnant avec une parfaite régularité, et chaque bateau infecté qui se présente à l’entrée du canal fait l’objet d’un rapport complet, inséré dans le recueil hebdomadaire publié par cette administration. Nous n’avons qu’à consulter cette collection pour y constater le retentissement de l’épidémie actuelle sur tous les équipages et passagers ayant transité, pendant sa durée, entre l’Extrême-Orient et l’Europe. Il sera facile de saisir par la lecture des documents publiés, le rôle joué par les malades à bord des navires dans le transport du choléra.
Nous transcrivons ici l’observation de chacun des navires ayant eu du choléra à bord pendant leur traversée de mai
1900 à décembre 1904, c’est-à-dire durant toute l’épidémie des Indes et d’Extrême-Orient *.
Obs. I. — Aglaïa : 44 hommes d’équipage, 3 passagers ; parti de Bombay le l®"" septembre 1900; arrivé à Aden le 10, à Suez le 17.
Un cas suspect le 3 septembre.
Obs. il — Inchkeith : 26 hommes d’équipage ; parti de Calcutta le 7 octobre 1900; arrivé à Suez le 8 novembre.
Un cas de choléra sur un chauffeur le 21 octobre ; décès le 22.
Obs. III. — Inchmoor : 25 hommes d’équipage ; séjour à Probolingo (Java) où régnait le choléra du 29 juillet au 19 août 1901.
Trois cas le 10 août ; un cas le 12 ; un cas le 15 ; un malade décédé à l’hôpital ; les quatre autres, guéris, sont réembarqués le 19.
Parti de Probolingo le 19; arrivé à Colombo le 2 septembre; à Suez le 21.
Un cas de choléra le 17 septembre, guéri le 21.
Obs. IV. — Queen Alexandra : 34 hommes d’équipage; parti de Calcutta le 22 novembre 1901 ; arrivé à Suez le 14 décembre.
Un cas de choléra le 26 novembre ; décès le 28 ; deux cas sur des chauffeurs le 27 et le 28 novembre suivis de guérison.
Obs. V. — Statesman : 63 hommes d’équipage, 83 passagers; parti de Calcutta le 4 mai 1902; arrivé à Colombo le 12, à Suez le 25.
Un cas de choléra sur un matelot indien le 5 mai, décès le 9 ; un second cas le 8 mai, décès le 9.
Obs. VI. — Monténégro : 62 hommes d’équipage, 313 soldats passagers; parti de Sanghaï le 14 mai 1902; arrivé à Singapoure le 24, à Penang le 26, à Colombo le 15 juin, à Aden le 27, à Suez le 2 juillet.
Deux cas de choléra du 24 au 26 mai entre Singapoure et Penang, un cas au lazaret de Penang.
Obs. vu. — Soembing : 65 hommes d’équipage, 89 passagers ; parti de Batavia le 18 juin 1902 ; arrivé à Padang le 20, à Perim le 4 juillet, à Suez le 9.
Un cas de choléra le 19 juin, décès le même jour.
Obs. VIII. — Garbieh : 36 hommes d’équipage, 44 passagers ; parti de Hoddeïdah le 14 janvier 1903 ; arrivé à Aden le 18,. à Yambo le 22, à Massaouah le 25, à Djeddah le 28, à Suez le 4 février.
Un cas sur une passagère, provenant de Hoddeïdah, quelques heures avant l’arrivée à Suez, décès le 4 février.
’ Bulletin quarantenaire d’Égypte, numéros du 20 septembre et 13 novembre 1900; 26 septembre et 19 décembre 1901 ; 29 mai, 3 et 18 juillet 1902; 12 février, 23 avril et 3 décembre 1903 ; 17 mars, 3 novembre et 1 ” décembre 1904.
Obs. IX. — Ernest Simons : 201 hommes d’équipage, 206 passagers; parti de Yokohama le 13 mars 1903; arrivé à Shanghaï le 20, à Hong- Kong le 24, à Singapoure le 30, à Bombay le 9 avril, à Aden le 14, à Suez, le 18.
Un décès par choléra le 11 avril.
Obs. X. — Wakasa Maru : 110 hommes d’équipage, 71 passagers ; parti de Yokohama le 25 octobre 1903 ; arrivé à Hong-Kong le 30, à Suez le l®"* décembre.
Un cas de choléra pendant l’escale de Hong-Kong le 30 octobre; trois autres cas le 3 novembre entre Hong-Kong et Singapoure.
Obs. XI. — Clan Stuart : 52 hommes d’équipage, 2 passagers ; parti de Calcutta le 21 février 1904; arrivé à Colombo le 2 mars, à Suez le 15.
Un cas suivi de décès le 27 février; un autre à la même date, débarqué le 2 mars à Colombo.
Obs. XII. — Coülsdon : 42 hommes d’équipage ; parti de Samarang le 26 septembre 1904 ; arrivé à Suez le 30 octobre.
Un cas sur un Chinois le 1®’’ octobre, décès le 5. Lors de l’arrivée à Suez deux autres Chinois sont atteints depuis un jour ou deux; décès les 4 et 7 novembre.
Obs. XIIL. — Tomdge : 27 hommes d’équipage; parti de Bassein (Birmanie) le 27 octobre 1904; arrivé à Colombo le 3 novembre, à Suez le 29.
Lors de l’arrivée à Colombo le 3 novembre, il existe trois cas de choléra à bord.;,le lendemain 4 nouveaux cas sont constatés; les malades sont,débarqués et le navire demeure indemne ultérieurement.
Reprenons en détail les observations que nous venons de signaler et voyons quels enseignements en découlent.
Tout d’abord on constate que pendant un laps de temps déplus de quatre années durant lesquelles le choléra ravageait rExtrême-Orient, treize navires seulement sur près de quatre mille rentrant en Europe ont ressenti Faction de Fépidémie, que 29 hommes sur 200 000 matelots et 300 000 passagers ont été atteints — à .bord —. par la maladie, et qu’enfîn trois de ces cas de choléra, en tout, sont arrivés jusqu’à l’entrée du canal de Suez.
Considérons maintenant ces cas au point.de vue de l’époque
à laquelle ils ont éclaté à bord des navires : dans les observations I, IV, V, VI, VII, IX, X et XIII nous voyons nettement que le choléra s’est manifesté sur les navires dans le délai normal de l’incubation, que la contagion avait donc été contractée à terre et qu’aucun de ces cas n’a provoqué une éclosion cholérique parmi les autres hommes de l’équipage, même les indigènes. Il est toutefois à remarquer que quelquesuns de ces cholériques ont pu être débarqués dès les premiers jours de leur maladie, ce qui a diminué les chances d’infection dans leur entourage; nous chercherons plus loin à expliquer pourquoi cette contagion ne s’est pas produite et se produirait même difficilement sur les navires.
Les navires II, III et VIII se présentent sous un tout autre aspect que les précédents. A bord de VInchkeith (II) le choléra s’est déclaré quinze jours après le départ du port infecté; sur Vinchmoor (III) l’unique cas a eu lieu après vingt-neuf jours de traversée ; enfin le choléra n’est apparu sur le Garbieh (VIII) qu’environ vingt jours après le départ de Hoddeïdah, la seule escale infectée de la région à cette époque.
Quant à l’observation XII, elle partiéipe à la fois des deux groupes précédents ; il y eut un premier cas contracté dans un port infecté ; puis, lorsque le Goulsdon, se présenta à Suez, après un mois de voyage environ, deux nouveaux cas récents furent diagnostiqués.
Il y a donc parmi ces treize navires deux séries bien distinctes de faits : dans la première, nous rangerons les cas embarqués durant la période d’incubation, qui ont éclaté rapidement à bord, qui ont été impuissants à créer la contagion autour d’eu:^, qui tous ont pris fin, par guérison ou décès, bien avant l’arrivée à Suez et qui ne jouent aucun rôle utile dans le transport lointain d’une épidémie de choléra.
Dans la seconde série s’inscrivent un certain nombre de
cas qui se sont manifestés subitement à bord, sans qu’on puisse les rattacher à une cause déterminée et qui se sont produits respectivement quinze, vingt, vingt-neuf et trente jours après le départ d’une escale infectée. Ces cas — quelle que soit leur cause occasionnelle — nous paraissent éminemment dangereux et les seuls à redouter dans la question du transport lointain d’une épidémie cholérique.
5“ Les individus sains —provenant de pays infectés — ontils joué un rôle dans le transport de l’épidémie? Étudions l’observation III ; voici un navire qui a eu des cas dans un port infecté entre le 29 juillet et le 19 août: après évacuation de ses malades sur un hôpital il part le 19 août et subitement le 17 septembre — c’est-à-dire trente jours plus tard — un nouveau cas de choléra se montre à bord sans que rien ait pu faire prévoir un accident aussi tardif. Supposons que ce navire, au lieu de provenir de Java, ait eu Bombay comme tête de ligne ; lors de son arrivée à Suez aucun fait n’ayant éveillé les soupçons de l’autorité sanitaire, il eût transité librement dans le canal. Bien mieux : il eût pu poursuivre,sa route jusqu’à Marseille et y obtenir régulièrement la libre pratique. Tout ceci se serait passé dans un laps de temps de vingt jours au maximum, et le trentième jour — c’est-à-dire dix jours après l’arrivée en France, — le cas d’incubation prolongée se serait produit soudainement et aurait pu devenir la cause initiale d’une épidémie cholérique inexpliquée et inexplicable.
C’est là un exemple — très rare il est vrai — mais cependant des plus nets, du transport possible d’une épidémie de choléra à grande distance et il faut bien avouer ici que la police sanitaire maritime est désarmée devant l’éventualité de semblables faits et que — bien plus — il est impossible actuellement de lui fournir des armes pour lutter contre eux. Nous ajouterons enfin que cette cause de danger, exceptionnelle autrefois, a maintenant une tendance à se multiplier;
la plupart des grands paquebots, et même des gros cargoboats modernes ont à l'heure actuelle un équipage presque entièrement indigène et ce sont de préférence de tels hommes qui sont atteints à bord des navires ; par conséquent leur nombre de plus en plus grand ne peut qu’accroître les chances de ce mode de transport des épidémies de choléra.
La rareté, en cours de navigation, des éclosions cholériques sur les passagers embarqués dans un lieu infecté a d’ailleurs été observée il y a longtemps déjà, sans qu’on ait pu l’expliquer; la Conférence sanitaire internationale de 1865 avait signalé cette éventualité dans les textes précédemment cités. Fauvel affirme tout d’abord que les navires —même encombrés — ne sont pas atteints du choléra tous de la même façon et il sépare ces navires en deux groupes nettement définis.
« Sous ce rapport, dit-iP, il faut établir une distinction entre les bâtiments venant d’un foyer cholérique, c’est-à-dire qui ont embarqué des individus ayant séjourné plus ou moins longtemps dans une localité où règne le choléra, et les navires ayant un équipage et des passagers exempts de toute influence cholérique et qui viennent se mettre en rapport avec une localité ou avec des individus atteints de choléra. Sur les premiers — ceux qui partent d’un lieu infecté' — en dépit d’un encombrement des plus fâcheux, si le choléra éclate à bord, il n’y fait ordinairement qu’un petit nombre de victimes et cela pendant les premiers jours de la traversée ; et, si celle-ci se prolonge, il s’y éteint pour ne plus reparaître. Le plus souvent même le choléra proprement dit ne s’y montre pas... C’est donc un fait général que les navires provenant d’une localité infectée et transportant des individus ayant séjourné dans cette localité ne sont souvent le théâtre d’au-
* A. Fauvel. Loc. cit.
cune manifestation cholérique et que, si la maladie éclate, elle n'y prend d’ordinaire que peu d’extension, même en cas d’encombrement... »
Quelques chiffres analogues aux nôtres sont ensuite rapportés ; ils se résument ainsi : sur trente-trois vapeurs et cent douze voiliers arrivés en 186S aux Dardanelles — durant l’espace d’un mois et demi et provenant d’Alexandrie infectée
— il n’y eut pendant le voyage que cinq décès par choléra et seize malades; ces navires portaient — matelots et passagers
— 5 326 hommes. Fauvel remarque encore que les cas de choléra arrivés aux Dardanelles se trouvaient sans exception sur des vapeurs, l’épidémie s’étant éteinte sur les voiliers dont le voyage était plus long.
Gontrairemnnt à cette première constatation la Conférence de 1865 ajoute que, si un bâtiment vierge de choléra vient se mettre au contact d’un pays infecté, l’épidémie fait de grands ravages à bord ; c’est ici la seconde catégorie de navires indiquée par Fauvel dans la citation reproduite plus haut. Nous n’avons pas dans ce chapitre à nous occuper de ces derniers navires, car il ne s’agit pas ici de transport du choléra mais de dissémination. Une ville infectée de choléra dissémine ses germes sur les bâtiments mouillés dans son port, ceux-ci faisant partie intégrante de la ville au même titre que les autres habitations.
Ce que nous devons retenir c’est la confirmation donnée par Fauvel aux observations que nous avons recueillies ; il nous dit que le choléra se manifeste rarement sur les passagers d’un navire quittant un pays infecté et que, s’il se manifeste, il s’éteint rapidement: nos exemples et les siens concordent en tous points.
Mais alors, se demande Fauvel, comment le choléra se propage-t-il par la voie maritime ?
« La grande majorité des navires partis d’Alexandrie n’ont pas eu de choléra à bord pendant leur traversée. N’en ont-ils
LE CHOLÉRA ET SON MODE DE PROPAGATION 6l
pas moins propagé la maladie, même en l’absence de tout accident cholérique constaté à bord? Comment dans ces derniers cas l’ont-ils propagée? Nous ne saurions le dire avec précision, mais il est certain qu’ils l’ont propagée par la raison décisive que le choléra ne s’est manifesté que là où ils ont abordé. »
Fauvel étudie ensuite le transport du choléra d’Europe à la Guadeloupe ; il examine le cas de chacun des navires incriminés de ce transport, montre qu’aucun de ceux-là ne peut être accusé en particulier et termine en disant : « Reste la dernrère supposition dans laquelle la maladie aurait été importée, après une longue traversée, par un navire venant d’un lieu infecté, mais n’ayant pas eu d’accident cholérique à bord. Quelle que soit l’exactitude de cette version, dit-il, sur laquelle la Commission n’est pas en mesure de se prononcer, il n’en résulte pas moins, et c'est là un fait capital, que le choléra n’a éclaté à la Guadeloupe qu’après l’arrivée d’une provenance d’un pays infecté. »
Et la Commission de la Conférence de 1865 conclut ; « ... Le danger d’importation par les navires et celui de donner lieu à une épidémie grave ne sont pas entièrement subordonnés à l’intensité, ni même à l’existence des accidents cholériques abord des navires pendant la traversée. »
Ainsi donc la Conférence de 1865 n’a pas craint de mettre au jour une sorte de paradoxe sanitaire, à savoir qu’un navire peut apporter le choléra, sans l’avoir, ou plutôt sans paraître l’avoir. A notre tour nous allons exposer des faits qui montrent combien était juste l’opinion soutenue à Constantinople, il y a quarante ans.
En 1902, 4 772 pèlerins indiens arrivent au lazaret de Camaran, provenant des Indes anglaises alors infectées de choléra. La mortalité de ces pèlerins pendant le voyage s’élève à 4,61 p. 1000, leur mortalité au lazaret pendant la quarantaine est de 1,80 p. 1000: durant le voyage et durant
robservation, aucun cas — même suspect — n’est constaté parmi eux S
Cette même année une épidémie de choléra ravageait les Indes Néerlandaises qui envoyaient 7586 pèlerins à La Mecque ; la moyenne de la mortalité de ces Javanais en cours de route a été de 3,93 p. 1000 ; au lazaret même elle fut de 1,13 p. 1000.
Tous ces chiffres étant égaux à la moyenne des années précédentes, on ne peut suspecter, ni du côté indien, ni du côté javanais, l’existence du choléra soit à bord, soit au lazaret, pour la bonne raison que, lorsque le choléra s’est manifesté à Camaran, il y a toujours donné lieu à une mortalité moyenne de 27,20 p. 1000 des arrivages infectés.
Et cependant malgré que tous les pèlerins soient demeurés indemnes jusqu’à leur arrivée au Hedjaz, le choléra n’en éclata pas moins à La Mecque, en 1902, sans qu’on put déterminer son mode de transport depuis les Indes jusqu’à la ville sainte de l’Islam.
Toujours en 1902, les pèlerins qui, après avoir quitté La Mecque infectée, rentraient dans le bassin de la Méditerranée, furent envoyés au lazaret de El Tor. Ils y furent soumis à une longue observation, à des désinfections rigoureuses puisqu une partie des objets suspects fut détruite par le feu ; enfin après le départ du lazaret, on ne constata plus aucun cas de choléra parmi les pèlerins, ni à bord des navires qui les ramenèrent vers la Méditerranée, ni dans les lazarets qui les reçurent une seconde fois. Et cependant — quarante jours environ après que les hadjis eurent quitté La Mecque — l’épidémie éclata en Égypte, dans une bourgade où-venaient de rentrer une douzaine de pèlerins. La Commission chargée de faire une enquête à ce sujet en Égypte ne put que terminer son rapport par ces mots :
* F. Borel. Statistiques du lazaret de Camaran. Revue d'hygiène et de police sanitaire, 1904.
a La filiation scientifique, le mécanisme intime et positif de l’infection de Moucha sont inconnus ; il y a des coïncidences, des probabilités, mais non l’évidence. La porte reste donc ouverte à toutes les hypothèses. »
En résumé — en 1863 comme de nos jours — on arrive à cette conclusion paradoxale, mais cependant exacte : le choléra se transporte à longue distance par l’intermédiaire des hommes embarqués sur lés navires, bien que ces hommes demeurent indemnes dans la majeure partie des cas, ou que le choléra évident ait disparu de ces navires aussitôt après le départ du point infecté.
Mais ce qui se passe sur la voie maritime peut aussi bien se produire sur la voie terrestre, et c’était là — lors de la récente manifestation cholérique d’Allemagne — un des dangers qui avait le plus frappé le gouvernement de ce pays ; à savoir l’extension possible de l’épidémie par l’intermédiaire d’hommes sains en apparence.
Deux cas des plus nets de ce transport du choléra se sont d’ailleurs produits en 1905, en Allemagne.
Vers le 23 août arrivait à Hambourg un émigrant provenant deLomja, ville située dans une des provinces russes alors infectées. Cet émigrant tomba malade de pneumonie, mais bientôt une atteinte de choléra se manifesta chez lui ; le second malade fut son voisin de lit à l’hôpital, et quant au troisième cas il fut signalé sur une femme habitant un café voisin du campement des émigrants.
Plus tard — le 14 octobre — on constatait un cas de choléra à Strasbourg sur un jeune soldat arrivé depuis quelque temps de Thorn, ville située dans la Prusse orientale, c’està-dire dans la région infectée.
Ces deux cas, de Hambourg et de Strasbourg, représentent donc très nettement des exemples de transport de choléra à longue distance par la voie terrestre.
Devons-nous — comme Fauvel et la Conférence de 1863
6i LES MALADIES PESTILENTIELLES EXOTIQUES
— avouer que nous sommes à court d’explication? Non, certes, car maintenant nous possédons la clef du problème.
Il est reconnu, à l’heure actuelle, que des microbes pathogènes, peuvent exister dans l’organisme humain sans y manifester leur présence par les phénomènes pathologiques qui leur sont propres : c’est le fait que l’on a dénommé microbisme latent.
L’hypothèse du transport possible du choléra par microbisme latent avait été signalée par l’un d’entre nous — dès 1902 et 1903 — au Conseil supérieur de santé de Constantinople à propos du pèlerinage musulman. Ce conseil ne semble pas, à ce moment s’être ému de ce problème, ni avoir provoqué des recherches en ce sens, recherches faciles à poursuivre au lazaret de Camaran et qui eussent éclairé d’un jour singulièrement nouveau la question de la propagation du choléra.
Le Conseil sanitaire maritime et quarantenaire d’Égypte, au contraire, s’y est intéressé vivement et, lors du pèlerinage de 1904-1905, il a entrepris une série d’expériences ayant pour hut de rechercher la présence du vibrion cholérique dans l’intestin d’individus revenant du Hedjaz, bien que le choléra n’eût point fait son apparition cette année-là parmi les pèlerins musulmans.
M. le D" Gotschlich ^ fut envoyé au lazaret de El Tor pour rechercher systématiquement les vibrions dans tous les cadavres sans exception. La preuve devait être fondée sur la réaction agglutinative obtenue par le sérum spécifique. C’est ainsi que l’on découvrit dans l’intestin de plusieurs pèlerins russes et turcs un vibrion qui était agglutiné à 1 /2000 par le sérum spécifique; le microbe du choléra de 1902 était agglutiné par ce même sérum à 1/4000. Or le choléra régnait
* Bulletin quarantenaire d’Égypte, n“s 258. 271, 275, 276 et 277, 1905.
LE CHOLÉRA ET SON MODE DE PROPAGATION 6n
dans certaines parties de la Russie et de la Turquie au moment du départ de ces pèlerins.
Les expériences ont été poursuivies en dehors du lazaret de El Tor et les cultures envoyés à Berlin à l'Institut royal des maladies infectieuses. M. Gaffky, dans un rapport du 3 mai 1903, dit : « En supposant que la technique des expériences d’agglutination au lazaret de El Tor soit sans objection, il faut considérer les vibrions trouvés comme de vrais vibrions du choléra... Les pèlerins dans les intestins desquels ont été trouvés ces vibrions sont évidemment porteurs de bacilles. Tous les savants au courant de Fépidémiologie du choléra savent que, parmi les personnes qui ont été en contact avec la matière infectieuse du choléra, il y en a beaucoup qui peuvent être dans ce cas. Nous savons que les malades atteints même légèrement de choléra peuvent héberger, jusqu’à quarante-huit jours après leur guérison, les vibrions du choléra dans leurs fèces. L’expérience prouvera si ce temps ne peut pas être beaucoup plus long dans certains cas exceptionnels... »
M. Kôhler, président du Bureau sanitaire impérial allemand, tout en ratifiant le 8 juin 1903 les conclusions du précédent rapport, voulut pousser les recherches plus loin ; il lui sembla nécessaire de compléter les expériences d’agglutination dans tous les cas douteux par l’épreuve de Pfeiffer, ^elle qu’elle est prescrite dans l’Instruction allemande pour la constatation bactériologique du choléra. Le professeur Kôhler ajoutait que, si le nouveau résultat était également positif, il serait démontré que les microbes du choléra peuvent pulluler pendant très longtemps dans l’intestin de personnes saines et être propagés de cette façon.
Les professeurs Kolle et Meinicke furent chargés de compléter les expériences précédentes : en transmettant leur rapport, dont nous donnerons plus loin les conclusions, le professeur Gaffky s’exprimait ainsi (30 juin 1903) ;
HYG. 1STERX.4T.
« Après les recherches très minutieuses de MM. les professeurs KoUe et Meinicke, je partage Fopinion des experts bactériologues d’Égypte qui disent qu’il s’agit sans aucun doute, dans tous les cas, de véritables vibrions du choléra. Le résultat de l’examen bactériologique ne peut même pas être ébranlé par ce fait que, pendant le pèlerinage, aucun cas n’a été constaté qui ressemblât au choléra au point de vue clinique ou anatomo-pathologique.
« Nous savions déjà que les personnes ayant été exposées à l’infection peuvent héberger les germes spécifiques du choléra dans leur intestin sans montrer cliniquement les moindres symptômes de la maladie. Nous savions aussi, par des observations antérieures, que des porteurs de bacilles cholériques peuvent — sans altération visible de leur santé — héberger dans leur intestin pendant sept à huit semaines des vibrions capables de se reproduire. Les observations de El Tor nous apprennent que ce temps peut être, selon les circonstances, encore plus long et que même plusieurs porteurs de choléra n’occasionnent pas toujours la maladie dans leur entourage.
« Pour le moment il nous est impossible de trancher la question de savoir si les vibrions du choléra perdent peu à peu leur virulence pour d’autres personnes par leur séjour prolongé dans l’intestin d’un homme; la dégénérescence de certaines des six colonies examinées semblerait prouver le fait. Dans le cas présent, il est probable que, si les pèlerins russes et turcs, hébergeant en eux le germe de la maladie, n’ont pas provoqué le choléra dans leur entourage, c’est que leurs vibrions étaient très rares ou que ces hommes ont manqué de l’occasion favorable pour les faire passer sur des individus accessibles à la maladie... »
Nous ne nous étendrons pas sur la nature des dernières expériences faites par MM. les professeurs Kolle et Meinicke : nous citerons seulement les conclusions de leur rapport daté
du 30 juin 1903 et portant sur six cultures provenant de six pèlerins différents décédés au lazaret de El Tor ;
« 1“ Les six cultures isolées à El Tor dans les cadavres des pèlerins doivent être considérées, dans Fétat actuel dé la science, comme de vraies cultures du choléra; elles sont tout à fait typiques au point de vue de leurs caractères biologiques (milieux de cultures, expérimentation sur les animaux); en outre, toutes les réactions dhmmunité, même Fimmunisation directe, ont donné un résultat positif.
« 2° L’utilité pratique et l’exactitude de l’épreuve d’agglutination ont été entièrement confirmées, ainsi que la doctrine de la spécificité absolue du vibrion du choléra. Sans l’emploi des réactions d’immunité, et tout spécialement de l’épreuve d’agglutination, il eût été impossible d’identifier les cultures soit à El Tor, soit plus tard.
« 3“ Les individus qui hébergeaient ces vibrions du choléra et qui moururent de maladies intercurrentes sont donc des porteurs de choléra. Par des recherches faites lors de la dernière épidémie de choléra en Allemagne (1892)^ on savait que les vibrions cholériques peuvent persister dans les selles des personnes atteintes de cette maladie jusqu’à deux mois après leur guérison. Il n’y a aucune raison pour ne pas admettre que, suivant les circonstances, ils peuvent se maintenir encore plus longtemps dans l’intestin.
« 4" Plusieurs raisons nous font supposer que les pèlerins ont rapporté de leur patrie le germe du choléra, notamment le fait démontré par le professeur Gotschlich que tous les porteurs de choléra provenaient de la Turquie d’Asie ou de la Russie où le choléra régnait au moment du départ des pèlerins pour La Mecque (décembre 1904, janvier l9üo). Parmi les porteurs de choléra, il n’y avait aucun pèlerin africain.
« 5“ Il est impossible d’expliquer d’une manière sûre pourquoi une épidémie n’a pas éclaté parmi les pèlerins, bien que
l’agent infectieux se soit trouvé chez quelques-uns d’entre eux. Le fait que les six cultures ont été obtenues par le procédé de l’eau peptonée, laisse supposer que les vibrions étaient peu nombreux chez les pèlerins en question. Peut-être aussi les pèlerins turcs se sont-ils tenus à l’écart des autres pèlerins? On ne sait pas non plus combien d’entre eux possédaient l'immunité contre le choléra. Enlîn il ne faut pas rejeter la supposition que les cultures n’offraient qu’un faible pouvoir pathogèue à l’égard des hommes. On ne peut conclure de la virulence des vibrions envers les cobayes à celle qu’ils possèdent vis-à-vis de l’homme. »
En résumé, tout individu provenant d’une localité infectée peut être porteur, dans son intestin, du vibrion cholérique à l’état latent. Deux cas se présentent alors :
1° Des individus — comme dans les exemples précédents observés au lazaret de El Tor -— conservent pendant un temps très long ces vibrions dans leur intestin, sans créer autour d’eux une contagion quelconque.
2“ Des individus — suivant l’hypothèse émise au sujet des pèlerins indiens qui ont traversé sans incident le lazaret de Camaran et n’ont rendu visible qu’à La Mecque le choléra qu ils portaient en eux — arrivent d’un centre infecté et créent autour d’eux une nouvelle épidémie parce que leur vibrion rencontre tout à coup les conditions favorables à son développement, soit sur les porteurs de bacilles eux-mêmes, soit dans l’entourage immédiat de ces porteurs.
Mais si ces hommes — en état de microbisme latent — voyagent pendant qu’ils charrient cette culture intestinale, le cas initial pourra se produire très loin du foyer primitivement infecté et causer de la sorte une nouvelle épidémie fort distante de la première; ainsi se présente résolu le problème du transport du choléra.
Il reste cependant un autre point à éclaircir: pourquoi les matières fécales des hommes en état de parasitisme latent
deviennent-elles subitement dangereuses au moment du débarquement, alors que pendant tout le cours de la traversée elles n’ont amené aucune atteinte dans un milieu môme encombré? La réponse est facile : sur le navire — et depuis la plus haute antiquité — a existé et existe le tout à la mer ; les matières fécales ne séjournent jamais à bord : à peine émises, elles sont rejetées dans l’océan ; elles ne peuvent donc nuire.
Nous croyons pouvoir conclure de tout ce qui précède que le choléra se transporte à longue distance de la manière suivante ;
Un navire emporte avec lui un certain nombre de personnes qui viennent de subir l’influence d'un milieu infecté ; presque tous ces individus sont porteurs, dans leur intestin, du vibrion cholérique qui persiste chez un ou plusieurs d’entre eux et devient au moment de l’arrivée en un pays indemne et où n’existe plus le tout à la mer — dangereux pour l’entourage nouveau.
Les mêmes faits peuvent se produire au moyen des chemins de fer ; mais les unités arrivant isolément seront toujours moins dangereuses. C’est d’ailleurs pour cela que le transport en grand nombre d’individus — tels les émigrants par exemple — doit être à redouter. Il est vrai que les chemins de fer à longue portée n’existent pas encore, que les rares voies déjà établies (Transsibérien) ont un trafic limité. Dès que les voies ferrées du golfe Persique ou de La Mecque seront installées et utilisées par les pèlerins de retour, il faudra s’attendre à constater des modifications dans, l’itinéraire actuel du choléra.
L’épidémie est transportée—^^par la voie maritime ou ferrée — jusque dans une localité indemne; comment va-t-elle se propager, c’est-à-dire s’étendre d’une ville à une autre? Dans quelles limites et sur quelle distance peut avoir lieu cette propagation^^. Le problème ainsi énoncé est assez difficile à
résoudre, car les limites de la propag^ation seront en rapport avec les moyens de locomotion existant dans chaque pays. Il est clair que le rayon de propagation du choléra ne sera pas égal en Europe et en Arabie ; sur notre continent on parcourt en douze heures les 8o0 kilomètres qui séparent Marseille de Paris; en Arabie il faut six ou sept jours au moins pour franchir les 240 kilomètres existant entre Médine etYambo.
Ceci dit, étudions, dans les modes de propagation du choléra, le rôle joué par les divers intermédiaires déjà énumérés à propos du transport.
1“ et 2“ Les marchandises, les effets et les bagages. — Il est évident que ces objets peuvent avoir une influence dans la propagation du choléra, bien que leur action — et surtout celle des marchandises négligeable dans la pratique— soit des plus limitées.
Les effets et les linges, d’une contamination plus facile que celle des marchandises, ne nous ont point paru apte au transport du choléra. En revanche, nous leur accordons un rôle possible dans sa propagation. Une conclusion très nette s’impose en conséquence ; l’action nocive des effets et des linges cesse à un moment donné, puisqu’ils propagent le choléra, mais ne le transportent pas; il n’y a en réalité — entre ces deux ordres de faits — qu’une question de longueur de temps.
Les expériences de laboratoire prouvent que le vibrion cholérique est un des microbes les plus fragiles : la dessiccation même assez lente, le détruit en trois ou quatre jours. Il s’ensuit qu’après un long trajet, comme celui des Indes à Marseille, ces microbes ne sauraient conserver leur vitalité et redevenir subitement dangereux au moment de l’arrivée.. Au contraire, si ces mêmes germes sont transportés sur des linges de Marseille au Havre, ou même de Constantinople à Paris, ils pourront conserver leur pouvoir contagieux, malgré le temps passé à faire le voyage.
Le choléra peut doue se propager par les effets et linges infectés, mais l’étendue de sa migration est forcément limitée à la distance qu’on peut parcourir pendant le temps où le microbe incriminé demeuré vivant à la surface des objets.
3® Veaupotable. — Il nous paraîtinutile de nous étendre sur la propagation du choléra par l’intermédiaire de l’eau potable transportée. Si, dans les pays lointains, les indigènes ont conservé — et pour cause — l’habitude de voyager avec la provision d’eau nécessaire à leur déplacement, il n’en est pas de même en Europe. Tout au plus pourrait-on entrevoir la possibilité d’une semblable infection par l’intermédiaire des wagons-restaurants.
Les individus malades. —Un individu malade se déplaçant rarement — surtout pour un voyage de plusieurs heures — on peut admettre que la propagation du choléra ne se fait pas de la sorte, bien qu’ici les conditions de contagion soient particulièrement à redouter.
O® Les individus sains tout au moins en apparence. — Les individus sains peuvent se divisef en deux groupes :
D’un côté ceux qui se trouvent en état de microbisme latent; de l’autre ceux qui sont dans la période d’incubation de durée normale.
Les premiers, capables de transporter le choléra, peuvent, à plus forte raison, le propager; l’action qui se fait sentir sur une grande étendue, s’exerce a fortiori sur un espace plus limité.
Le second groupe comprend les individus qui ne peuvent transporter le choléra à longue distance, mais qui jouent un rôle puissant dans sa propagation ; ce sont les personnes en état d’incubation amenées par les navires ou la voie ferrée.
Citons quelques exemples de cette propagation, tout au moins par des navires, bien qu’elle soit aussi fréquente et aussi dangereuse par chemin de fer, mais parce que sur ce
dernier élément de contagion il est plus difficile de relever des faits typiques ^
Obs. XIV. — Ismdilia : parti d’Alexandrie le 11 septembre 1902 ; arrivé à Glazomènes (lazaret de Smyrne) le 16.
Un chauffeur a des vomissements et de la diarrhée ; il est isolé comme suspect de choléra.
Obs. XV. — Fayoum : parti d’Alexandrie le 22 septembre 1902; arrivé à Port-Saïd le 23.
Un cas se déclare à bord pendant la traversée.
Obs. XVI. —Royal : parti d’Alexandrie le 11 janvier 1903; arrivé à Malte le 15.
Un décès par choléra se produit en cours de route, deux cas existent à l’arrivée, quatre autres cas se manifestent au lazaret.
Dans ces trois observations toutes les personnes devenues malades ultérieurement avaient quitté Alexandrie en très bonne santé. Sur ces neuf cas, quatre se sont produits en cours de route et ont par conséquent, pu être décelés par les autorités sanitaires, mais les cinq autres auraient pu devenir la cause de contaminations consécutives.
La récente épidémie d’Allemagne — en 190S — est intéressante à étudier au point de vue de sa propagation. En effet, en faisant Thistorique de cette épidémie, nous avons suivi ce choléra dans sa voie continue de fleuves et de canaux, depuis la Russie jusqu’au centre de l’Allemagne. Dans cette épidémie, la voie fluviale a représenté le véhicule certain du choléra; c’est par elle qu’il s’est propagé. Doit-on admettre que l’eau des fleuves ait été contaminée et que c’est par sa consommation que bateliers et riverains ont été infectés? Nous ne le pensons pas. Un simple regard jeté sur la carte montre que le choléra a marché d’une façon aussi rapide et aussi régulière en remontant les fleuves qu’en les descendant (voir carte III).
Ce sont bien plutôt les radeaux, les chalands, en un mot
^ BulleLin yuarmiténaire d’Égypte, 1902-03.
toute la batellerie se mouvant sur les voies fluviales et les canaux qui ont été les instruments de la propagation. Pour s’en convaincre il suffit de parcourir les extraits des divers rapports adressés au Gouvernement français par ses consuls en Allemagne. Nous en citerons quelques passages :
Dantzig, 25 août..... C’est sur un bateau de navigation fluviale que se sont manifestés les premiers cas à Kulm.
Dantzig, 28 août. Les premiers malades constatés à Einlage
furent des sujets russes conducteurs de trains de bois.
Dantzig, 31 août.Tous les casse sont produits parmi les bateliers
et conducteurs de trains de bois ou parmi les personnes ayant été à leur contact immédiat.
Breslau, 15 septembre.11 a été constaté un premier cas sur Ten-
fant d’un batelier.
Dantzig, 15 septembre.Un nouveau cas a été signalé sur l’enfant
d’un batelier.
Dantzig, 19 septembre. A Dirschau, on a reconnu le microbe du
choléra dans les selles de trois personnes appartenant à la famille d’un batelier.
Dantzig, 23 septembre.La grande majorité des cas continue à
être fournie par le personnel de la batellerie fluviale.
Dantzig,2i septembre.....Le premier cas aétéconstaté sur un batelier.
Cette nomenclature est instructive au plus haut degré ; elle montre que la batellerie s’est infectée en un point central — qui fut Bromberg presque toujours — et que de ce point elle propagea le choléra dans toute l’Allemagne, sans qu’il fût possible d’entraver sa marche.
Mais comment cette batellerie a-t-elle propagé le choléra? C’est ce qu’il faut déterminer. Dans un des rapports du consul de France à Dantzig nous lisons ;
«... La navigation fluviale représente im grand danger pour la santé publique dans l’Allemagne du Nord. Les bateaux, et surtout ceux provenant de Russie, ont des installations rudimentaires, très insalubres pour les équipages et pour les
familles des bateliers. Hommes, femmes et enfants sont entassés dans d’étroites cabines; tout ce personnel est très mal nourri, mal vêtu et d’une malpropreté inévitable, étant donné le salaire dérisoire des bateliers... La batellerie allemande a été améliorée, mais il n’en est pas de même pour celles des Russes et des Autrichiens... »
Ces bateliers, entassés sur leurs chalands ou dans les étroites cahutes qu’ils élèvent sur les trains de bois, y vivent de longues journées ; c’est leur maison; ils y mangent et y font tout... le baquet à ordures est voisin de la cuisine, car l’espace habitable est parcimonieusement mesuré. Quoi d’étonnant si le choléra se répand parmi eux et reste profondément attaché à un de ces bateaux lorsqu’il y a été apporté une première fois'? Sur les trains de bois il n’y a même pas de baquet à ordures et chacun va s’exonérer sur une partie de la grande surface flottante : le radeau emporte ainsi avec lui, et sur de vastes distances, des matières fécales contaminées, offrant, à tous les modes de dissémination, la facilité d’entrer enjeu. Tsukuki avait déjà signalé le même danger pour la batellerie qui sillonne les fleuves chinois.
C’est donc par les individus en état d’incubation ou de microbisme latent et plus encore par les radeaux considérés comme habitations flottantes insalubres que le choléra s’est propagé en Allemagne : les bateliers nomades sont, en presque tous les pays, demeurés inconnus des lois sanitaires ; ils ne sont soumis à aucune surveillance, ils construisent leurs habitations suivant leur gré, et comme la place dont ils disposent est très limitée il en résulte qu’ils accumulent à leur bord toutes les conditions d’insalubrité. On s’explique qu’au jour d’une épidémie, ces habitations flottantes deviennent un puissant moyen de propagation. Il n’est donc pas nécessaire d’aller chercher, pour saisir la cause de l’extension du choléra en Allemagne, l’hypothèse de centaines de millions de mètres cubes d’eau infectée, de la pollution de
toutes les voies navigables : le fait que le choléra a remonté les fleuves aussi bien qu’il les a descendus démontre l’inanité de cette supposition. Combien il est plus simple de dire qu’une seule matière fécale existant à proximité d’une cuisine ou d’un réservoir d’eau, à bord d’un de ces chalands, a joué un rôle plus actif que toute autre cause d’infection.
Nous conclurons donc que la 'propagation du choléra — d’une ville à une autre — peut s’effectuer, comme le transport, par l’intermédiaire d’individus en état de microbisme latent ; mais qu’à ce mode il faut ajouter d’autres procédés d’extension ; les effets et bagages infectés de déjections cholériques, l’apport par les bateaux de rivières de selles contaminées, et l’arrivée d’individus en état d’incubation. Quel , que soit le mode suivant lequel le vibrion cholérique s’introduit dans une ville indemne, on doit se souvenir que la résistance de ce vibrion à la dessiccation ne dépasse pas trois à quatre jours et que d’ordinaire les phénomènes d’incubation ne s’étendent pas d’ordinaire au delà de quatre à cinq jours ; c’est pourquoi, dans la pratique, le choléra ne peut se propager, d’un seul bond, dans un rayon plus étendu que celui qui peut être parcouru par l’homme dans ce même laps de temps de cinq jours, en tenant compte, bien entendu de la rapidité des moyens de locomotion en usage dans chaque pays.
Permettons-nous une hypothèse : le choléra soit par transport à longue distance, soit par propagation de proche en proche, est parvenu jusque sur le territoire français et notre frontière a été envahie : comment la dissémination de l’épidémie va-t-elle s’opérer? Comment va-t-elle s’étendre dans uii village de maisons en maisons ?
N’ayant dans cet ouvrage qu’un objectif, la défense de nos frontières terrestres ou maritimes nous ne ferons qu’indiquer en quelques mots suivant quels modes cette dissémination pourra s’effectuer, car ici il ne s’agira plus de prophylaxie internationale, mais de police sanitaire nationale.
Bien qu’arrivé à ce point le problème de Tétiologie cholérique paraisse se restreindre et le cercle d’investigations se resserrer, c’est au contraire le moment où tous les modes d’extension les plus divers, déjà cités, vont entrer en action et déterminer ces soudaines explosions auxquelles on a pu assister à plusieurs reprises dans notre pays même.
1° et 2“ Les effets et les Linges joueront un rôle puissant de dissémination, parce qu’ils auront été récemment souillés par les déjections cholériques n’ayant pas eu le temps nécessaire pour se déssécher, c’est-à-dire pour que leurs microbes aient perdu tout pouvoir infectieux.
3° U eau potable pourra devenir le véhicule de la contagion si des déjections contaminées, récemment émises, ont pu se frayer un chemin jusqu’à la nappe d’eau souterraine ou jusqu’aux puits et citernes.
4“ Les aliments de toutes sortes pourront être contaminés et recéler le microbe cholérique que des mouches ou d'autres insectes y auront ensemencé, après l’avoir pris sur des matières fécales.
5“ Les malades infecteront leur entourage par leurs déjections renfermant d’énormes quantités de vibrions cholériques.
6° Les hommes sains eux-mêmes pourront devenir une cause de contagion pour leurs voisins puisque leurs matières fécales contiendront — dans un grand nombre de cas — le bacille virgule resté sans prolifération chez eux, mais capable de devenir pathogène chez un autre.
Quel que soit l’intermédiaire envisagé dans ces différents cas, une source unique de l’infection apparaît chez tous: les matières fécales, les vomissements, en un mot les déjections, et tout aussi bien celles des hommes sains que celles des malades. C’était d’ailleurs le principe admis par la Conférence de 1863 lorsqu’elle disait : «La matière des déjections cholériques étant incontestablement le principal récep-
tacle de l’agent morbifique, il s’ensuit que tout ce qui est contaminé par ces déjections devient aussi un réceptacle d’où le principe générateur du choléra peut se dégager sous l’influence de conditions favorables. Il s’ensuit encore que la genèse du germe cholérique a lieu probablement dans les voies digestives à l’exclusion, peut-être, de tout autre appareil de l’organisme ».
La science moderne a depuis complété quelques-unes de ces données ; nous pouvons dire maintenant : les déjections de beaucoup de personnes — en temps de choléra — sont le réceptacle du vibrion cholérique : tout ce qui est contaminé par ces déjections devient, à son tour, un foyer dangereux, tant que la dessiccation, la désinfection, ou l’altération spontanée ne l’ont pas détruit. La multiplication du microbe du choléra a lieu dans les voies digestives à l’exclusion de tout autre appareil de l’organisme, mais cette multiplication peut, dans quelques cas, ne pas y manifester sa présence par des troubles pathologiques.
La prophylaxie applicable au choléra se restreint et s’amplifie donc tout à la fois : elle se restreint, puisque nous savons que la lutte ne doit viser que les seules déjections fraîches partout où elle se rencontrent; elle s’amplifie puisque nous apprenons que cette lutte doit porter sur toutes les déjections aussi bien sur celles des malades que sur celles des hommes sains en apparence.
Ce phénomène du microbisme latent domine pour une part les préoccupations de la policé sanitaire maritime internationale, parce qu’il donne la clef du transport d une épidémie — invisible et insoupçonnée — d’un lieu dans un autre fort éloigné du premier. Il est difficile de déterminer pendant combien de temps dure la période véritablement dangereuse de cet hôte dissimulé ; les données sur ce sujet ne sont pas encore nombreuses, on peut cependant entrevoir déjà quelques conclusions pratiques.
Kolle et Meinicke ont montré récemment, ainsi que nous Favons dit, que le vibrion existait encore vivant dans Fintestin d’individus ayant quitté depuis cinq mois environ toute région infectée. Mais ces individus n’ont créé autour d’eux aucune épidémie, car leur microbe, bien que vivant, paraissait avoir perdu sa puissance d’infection. D’autre parties pèlerins retournant par voie de terre de La Mecque en Mésopotamie et en Syrie — voyage dont la durée est de soixante jours environ — n’ont jamais transporté le choléra avec eux jusque dans les pays situés au delà du désert.
Par contre les pèlerins venant des Indes à La Mecque contaminent fréquemment la ville sainte environ trente jours après leur départ des pays infectés. De même, en 1902, les pèlerins rentrés en Égypte avaient quitté le Hedjaz ravagé par l’épidémie depuis une trentaine de jours et ils purent néanmoins créer un nouveau foyer autour d’eux, à Moucha. On peut donc admettre que la durée véritablement active du microbisme latent ne s’étend guère au delà de quarantecinq jours. Il faut cependant ajouter que cette sorte de désinfection spontanée de l’intestin se produira seulement dans des conditions analogues à celles où se trouvent les pèlerins à la mer ou pendant la traversée'd’un désert. C’est en effet dans ces deux seules conditions que les individus indemnes, accompagnant ceux qui sont en état de microbisme latent, se trouvent préservés des dangers résultant des matières fécales, lesquelles sont, dans ces deux cas rapidement mises hors de contact, projetées à la mer, ou abandonnées dans le désert derrière la caravane.
Il ne faudrait pas se bâter de conclure que tous les pays situés à quarante jours de distance d’une région contaminée de choléra soient sous la menace d’une épidémie. Des faits s’élèvent contre une telle conclusion ; Marseille est à seize ou dix-sept jours de Bombay et, malgré cela, cette ville n’a jamais été infectée par le choléra arrivant directement
des Indes. Pour que le vibrion cholérique, conservé longtemps dans un intestin humain, récupère sa virulence première, il lui faut sans doute rencontrer, réunies, certaines conditions de saleté, d’encombrement qu’on ne trouve guère qu’au Hedjaz, lors du pèlerinage, et aussi en Égypte, tout au moins dans le milieu auquel appartiennent les pèlerins de ce pays. C’est pour cela que La Mecque a toujours été la station de relais du choléra entre l’Europe et les Indes; c’est là seulement qu’il peut puiser les forces nécessaires pour effectuer la seconde partie de son voyage. Quand l’épidémie emprunte la voie du golfe Persique, c’est encore au milieu de l’intense saleté qui règne à Bassorah qu’elle peut se régénérer. Cependant nous devons prendre garde à ne pas créer dans nos ports les conditions nécessaires pour que de pareils accidents puissent se produire : or d’un côté l’émigration toujours grandissante, et de Tautre le nombre des équipages indigènes augmentant de jour en jour, tendent à créer dans quelques-unes de nos villes maritimes des collectivités dangereuses qu’il importe de surveiller étroitement au point de vue sanitaire et auxquelles nous devons fournir des installations hygiéniques irréprochables.
Nous admettrons donc que le microbisme latent pourra être encore actif au bout de quarante jours environ, à la condition que les porteurs de bacilles trouvent à leur arrivée un milieu préparé pour la réviviscence de leur microbe.
Les règlements sanitaires actuels — internationaux ou nationaux —■ prennent seulement en considération ce que nous avons appelé la propagation du choléra. Leur lutte contre le danger se circonscrit en quelque sorte autour du malade, autour de l’individu en état d’incubation et autour de leurs effets; la plupart de ces règlements ont renoncé, ajuste titre, à prendre des mesures quelconques contre les marchandises que l’expérience a démontrées être inoffem
Malgré les précautions prises, l’épidémie actuelle a continué sa marche avec une régularité mathématique : de 1900 à 1905, chaque année a marqué pour elle un progrès nouveau.
Il faut ajouter toutefois que, plus l’épidémie s’est approchée des pays civilisés, moins ses ravages ont été grands.
Si sa marche est continue et si cette épidémie paraît moins active que jadis, on doit en conclure logiquement que la lutte engagée contre elle donne des résultats tout au moins partiels.
Pour remporter une victoire complète, il faut donc augmenter notre défense et lutter tout à la fois contre le transport, la propagation et la dissémination de l’épidémie.
Conclusions. — Le choléra parvient jusqu’à l’Europe par trois routes différentes qu’il a parcourues à des époques différentes.
Par l’Afghanistan, chemin qu’il n’a suivi qu’une fois et encore concurremment avec d’autres. Dans cette première voie la propagation s’opère lentement par terre, étant donné le peu d’activité des communications.
Par le golfe Persique le choléra s’est frayé un second trajet avec transport direct des Indes à Bassorah ou propagation lente de port à port dans le golfe, le tout suivi d’une propagation par voie de terre à travers la Mésopotamie et la Perse.
Par la mer Rouge, le Hedjaz et l’Égypte enfin la maladie s’est ouvert une troisième route où le transport maritime entre seul enjeu.
Mais— que le choléra suive l’un ou l’autre de ces chemins— il se transmet exclusivement par l’intermédiaire des hommes provenant des pays infectés ou plutôt de leurs déjections. L’homme voyageant aussi bien par voie de terre que par voie de mer, le choléra suit l’une de ces voies selon les circonstances. Toutefois les observations que nous avons
recueillies — corroborées par les opinions antérieures de la Conférence de 1863 — prouvent que « le choléra s’éteint rapidement à bord des navires comme s’il lui manquait, dans les conditions ordinaires de l’habitation nautique, un milieu favorable à sa réviviscence... »
Les yeux fixés sur ces principes, nous allons déterminer les points généraux sur lesquels doit reposer l’édiction d’une police sanitaire anticholérique, en attendant que nous ayons dans la sérothérapie préventive un moyen de lutte plus puissant ;
ï. Le. choléra se transmettant par les hommes, la surveillance sanitaire doit donc porter sur eux à l'exclusion de mesures contre les marchandises et les navires eux-mêmes.
II. Le choléra, parvenant jusqii à nos frontières aussi bien par la voie de terre que par celle de mer, les mesures prophylactiques seront donc identiques sur ces deux voies. Nous ne serons pas autorisés à être beaucoup plus rigoureux pour les passagers arrivant par navires de pays infectés que pour les voyageurs arrivant par chemin de fer.
III. Les déjections fraîches des hommes étant les plus dangereuses lorsqu’il s’agit de choléra, les mesures de désinfection partielle à édicter porteront donc seulement sur les locaux — des chemins de fer et des navires — pouvant recéler ces matières fécales, ou sur les linges, effets et locaux ayant été en contact avec des malades.
HYG. ÏNTERNAT.