CHAPITRE HT
Historique. — Théories anciennes sur la propagation de la peste.
Théories modernes. — La peste et le navire. — Conclusions.
Historique. — Écrire Thistoire de la peste — même brièvement — depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, sortirait du cadre de ce travail. Nous retracerons simplement la marche de la peste dans ses grandes lignes afin de montrer quelle évolution elle a subi depuis les épidémies les plus anciennes jusqu’à celle qui, partant de Chine en 1894, a envahi successivement tous les continents du monde.
La peste a régné de tout temps, au dire des historiographes \ et il semble impossible d’assigner une époque déterminée à son apparition. Moïse, Homère, les historiens latins, Thucydide, Lucrèce, Pline, Diodore de Sicile, Galien nous signalent l’existence de la peste en Orient.
Plus tard Grégoire de Tours, Procope, Évagrius, Agathias et beaucoup d’autres nous donnent encore des descriptions de ce qu’ils appellent toujours la peste d’Orient.
Jusque vers 1800 l’aire de la peste était très étendue^ : elle embrassait l’Europe, le nord de l’Afrique, l’Asie Mineure, la Syrie, la Mésopotamie, le Turkestan, la Perse, le sud et l’extrême-orient de l’Asie jusque sur les rives chinoises du Pacifique. Mais jamais elle n’avait traversé l’Atlantique et c’était une maladie essentiellement propre au vieux monde.
* Clot-Bey. La peste observée en Égypte. Paris, 1840.
- Faüvel. Travaux du comité consultatif d’hygiène. 1881.
<c Elle paraît avoir oscillé, comme autour de son centre de gravité, sur les bords de la Méditerranée orientale, de la mer Rouge, du golfe Persique et de la Caspienne »
Puis peu à peu, au début du xix® siècle, les limites de la peste se réduisirent singulièrement, se concentrant dans l’Assyr, le Kurdistan, la Perse, le Turkestan, sur les montagnes nord-occidentales de l’Himalaya et dans les contrées montueuses du Yun-Nam.
On constatait toujours dans les régions que nous venons de citer quelques épidémies de cette nature, mais le danger semblait définitivement éloigné, si bien que, depùis 1860 environ, la plupart des gouvernements européens avaient presque cessé — dans leurs règlements sanitaires — d’envisager l’éventualité d’une invasion de la peste.
Mais brusquement — au début de 1894 — la peste fit son apparition sur les côtes de Chine, où elle était arrivée du Yun-Nam. pour se répandre, chose inouïe, dans un nombre considérable de ports situés dans toutes les parties du monde.
En 1896, elle gagne les Indes qu’elle ravage depuis cette époque, puis elle se dirige par étapes successives vers l’Europe infectant la mer Rouge, l’Égypte, de nombreux ports de la Méditerranée. Elle marche aussi vers le sud atteignant Madagascar, Maurice, la Réunion, le Cap et même l’Australie. Du bassin de la Méditerranée elle gagne l’Amérique du Sud, qu’elle contourne peu à peu, contaminant tout aussi bien la rive du Pacifique que celle de l’Atlantique : chacun des ports infectés en infecte d’autres l’année suivante.
Nous savons que ses ravages —^excepté aux Indes et en Égypte — n'ont pas en général été considérables ; mais nul ne peut prévoir combien de temps durera cette actuelle invasion de la maladie, ni affirmer qu’rlle ne s’installera pas à l’état endémique dans quelques-uns des centres contaminés. Les services sanitaires maritimes resteront encore
pendant de longues années sous la menace d'une infection, d’autant plus redoutable qu’elle se produit toujours à l’impror viste. Il importe donc d’établir d’une façon très précise le bilan de nos connaissances actuelles sur la propagation de la peste, afin d’instituer à cet égard une réglementation qui garantisse le maximum de sécurité à nos frontières et le minimum de restrictions au commerce international, lequel a déjà eu trop à souffrir de la présente épidémie et des craintes excessives qu’elle avait au début suscitées.
Théories anciennes sur la propagation de la peste. — Nous ne pouvons avoir recours ici —comme pour le choléra — à des textes précis élaborés par une conférence internationale ; la crainte de la peste ayant disparu depuis de longues années, c’était surtout à lutter contre le choléra que s’efforçaient les gouvernements européens.
Cependant,.à l’époque où la peste apparaissait encore fréquemment en Égypte, l’Académie de médecine s’était émue de sa menace et, en 1840, elle avait nommé une commission chargée de présenter un rapport sur la peste ^ : c’est à ce travail que nous empruntons les renseignements suivants. Ils sont relatifs au mode de propagation de la maladie et mettent en lumière l’opinion que les savants de cette époque professaient sur son étiologie. Ils se résument en cinq propositions ;
I. Un examen attentif et sévère des faits contenus dans la science établit, d’une part, que, dans les foyers épidémiques, le contact immédiat de milliers de pestiférés est resté sans d.anger pour ceux qui s’y sont exposés à l’air libre ou dans des endroits bien ventilés; et, d’une autre part, qu’aucune observation rigoureuse ne démontre la transmissibilité de la peste par le seul contact des malades.