SCÈNE X
GÉRONTE
— Eli ! — parbleu, c’est la bile ! — Je vais faire quérir un médecin habile!
— Nous allons te saigner ! — Nous allons te purgerl
F H ON Tl N, t'arrêtant.
— Ce n’est pas mon système; — et, j’aime mieux manger!...
GÉRONTE
— C’est imprudent, pourtant I — et, plus je vois ta mine!..
FRONT IN, gravement.
— J’ai des opinions. Monsieur, en médecine; —
Oui !... Je suis tout à fait, — j'ai d’excellents motifs, —
Pour les fortifiants, — contre les purgatifs... -
GÉRONTE, avec conviction.
— Moi, pour les purgatifs !...
— Chacun a sa méthode ;
— D’ailleurs, la médecine, elle aussi, suit la mode! —
GÉRONTE
— La vieille avait du bon !...
FRONT1N
— Je ne dis pas non ; — mais,
Je préfère, entre nous, celle que je connais!...
— Et puis, — je ne veux pas vous en faire un grand crime,
— Mais, vous m’avez soumis, bien longtemps, au régime!..
— Vous me nourrissez mal!...
GÉRONTE
— Tu crois?..
FR0NT1N
— C’est trop certain ! — Ma maladie, à moi... Je le sens, c’est la faim !
GÉRONTE, bon mouvement.
— Ah! — ce pauvre garçon!...
FRONT1N, continuant tranquillement.
— J’ai le ver solitaire !
GÉRONTE, épouvanté.
— Toi? — Grand Dieu !...
FRONTIN, de même.
— Des gros pois... puis, des pommes de terre...
— Des ragoûts aux navets... et, puis, des haricots...
— Des farineux ! — toujours ! — des restes de fricots !...
C’est fort maigre! — et sans vin! — J’ai des vents qui font rage !
En homme bien appris, — par respect pour votre Age, —
Je les contiens, parfois; — mais, j’en souffre beaucoup!...
GÉRONTE; avec bonhomie.
— Oh! — ne le gène plus! — Entre nous!...
FRONTI N, à |>art.
— Le grand coup !
(Haut.)
Pour que je vive bien ; — pour que ma maladie Se guérisse... il faudrait, à mon âme affadie,
Du bon filet de bœuf... des bouillons succulents!...
Du gibier, — du poulet ! — des vins rouges et blancs! —
— De frais poissons, avec la sauce aux échalottes...
Des entremets sucrés, — des huîtres, — des charlottes !...
— 11 me faudrait enfin, — ô maître, — vos repas !. .
(Grimace (le Géronte.)
Sans cela, — je le sens, — je ne guérirai pas! ..
. GÉRONTE, avec empressement.
— Frontin, tu dîneras, dès ce soir, à ma table !...
F RON Tl N.
— N’en doutez pas, Monsieur; — un peu de confortable,
Et mon pauvre estomac, bientôt, se guérira!
GÉRONTE, à part.
— En se fortifiant, il me fortifiera !
FRONTIN, à part.
— Quelle soit bonne, au moins, puisqu’elle sera courte!
GÉRONTE, jouissant du plaisir qu’il va donner à Frontin.
— Tu vas te régaler! — nous avons une tourte 1...
FRONTIN, avec extase.
— Nous avons une tourte ! ! !
GÉRONTE, de même.
— Hein? — Gourmand?...
(Voyant Lubin qui s'efforce de faire du feu.)
— Mais, morbleu !
Cet animal n’a pas encore fait de feu!...
— Finiras-tu, bêta!...
(Lubin tout troublé, redouble de zèle, sans mieux réussir.) FRONTIN, à part, en joueur heureux.
— Suivons! suivons la veine!
(Haut.)
— Ce n’est pas tout, Monsieur 1— Vous comprendrez ma peine...
(Géronte vient s'asseoir près de rrontiu qui se lève.— Géronte le prie de se rasseoir. — Fronlin continue négligemment.)