‹ Fues classiques de la SuisseChapitre 2 sur 6 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La charmante collection de gravures sur la Suisse , que nous devons au burin des meilleurs artistes , demandait à être accompagnée d un texte explicatif. L éditeur ayant bien voulu me choisir pour ce travail, je me rends d'autant plus volontiers à son désir, qu'à la vue de ces gravures j'ai souvent senti se réveiller en moi les impressions tour-à-tour élevées ou mélancoliques que j'avais jadis éprouvées à l'aspect des sites qu'elles représentent; mais ces détails, je le suppose, importent peu à mon lecteur : il se peut même que les explications que je lui donnerai, ne rencontrent pas un meilleur accueil; aussi n'en serai -je point prodigue, et leur peu d'importance leur permettra de se blottir aisément derrière la réputation de l'artiste, ou de se parer de sa gloire. Au reste, quand l'imagination est vivement excitée, et le sentiment profondément ému, qu'est-il besoin du secours d'un cicérone?

De même que pour ses habitans, la Suisse conserve pour les étrangers un puissant intérêt; c'est un sentiment qu'elle a inspiré dans tous les temps. Le voyageur qui a pu admirer la grâce pittoresque de

ses vallées elles sublimes solitudes de ses montagnes, tient aux souvenirs qu il en a religieusement gardés , comme à ce qu'il a de plus cher; et si nous n avons pas été assez heureux pour jouir de cette nature romantique , et étudier les caractères variés de la population, nous trouvons encore un vif attrait aux esquisses que les peintres, les poètes et les voyageurs nous en ont données.

Quoique la Suisse ait une nature à elle, des mœurs, des lois qui lui sont propres, ce n'est pas à cela seul qu'il faut rapporter l'intérêt que cet étroit espace, d'à peine 900 milles carrés , offre au peintre , au naturaliste, à l'homme d'état, et en général à tout amateur de voyages; mais c'est plutôt à la magnificence tantôt gracieuse et tantôt sauvage de ses sites, au mélange singulier qu'on y rencontre des mœurs antiques et modernes, et à cet air de liberté que l'on respire dans les vingt-deux républiques.

Le Jura , dont la chaîne s'étend en forme de croissant depuis le lac de Genève jusqu'à celui de Constance , et en face , la masse gigantesque des Alpes l'entourent presque entièrement d'un rempart de montagnes. La nudité déserte des Cévennes , le peu de • sûreté des Apennins , le sombre aspect des Carpathes et l'inhospitalité des Pyrénées ne nous permettent pas de comparaison. Tout ce que les autres climats de l'Europe offrent d'intéressant à l'imagination du voyageur se trouve réuni dans les Alpes Suisses. Des villages , des chalets éparpillés sur leurs flancs jusqu'aux limites des neiges , au milieu d'une verdure riante et de sombres forêts , des chutes d'eau , des mers de glace étincelantes en font un immense jardin où la nature a prodigué toutes ses richesses.

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A leur pied, l'Italie et son voluptueux printempar, ses vignes, ses cyprès, ses figuiers; à leur sommet, le rude hiver du Groenland: mais un hiver paré dune guirlande de fleurs , et dont les glaces , vieilles comme le monde , couvrent un espace d a peu près 5o milles géographiques carrés, d'où s'échappent par torrent Jes plus grands fleuves qui vont baigner l'Europe.

L'accueil bienveillant du peuple , joint à la sûreté des routes et à la commodité des voyages , ne contribue pas peu à faire de la Suisse le séjour de prédilection des Européens et des Américains. Des routes praticables à pied ou en voiture traversent les plus hautes montagnes , et , dans les lieux les plus déserts et les plus arides , on trouve d'excellentes hôtelleries qui offrent aux gourmets toutes les friandises du monde qui s'étend à leurs pieds : les vins de France et ceux d'Italie. Sur le sommet des montagnes d'où la vue s'étend au loin s'élèvent des lieux de plaisance, tels que sur le Righi , à 5,55o pieds au dessus du niveau de la mer; sur le Weissenstein, dans le canton de Soleure , à 3,966 pieds; et même à la hauteur de 8,i4o pieds sur le Faulhorn dans l'Oberland Bernois. Nous ne parlerons pas de semblables établissemens qui sont encore en construction , ni de ceux en grand nombre où les malades trouvent sur de hautes montagnes des bains, des eaux minérales et du petit-lait.

Aucun pays de l'Europe ne possède , et à moins de frais, une meilleure police que la Suisse. Des viJUas isolées au milieu de leurs possessions, des villages, des hameaux , des auberges éloignées au plus d'une demi-lieue les unes des autres, des voisinages unis par des rapports journaliers , et dont tous les habitans, grands ou petits, se connaissent, se rencon-

fanent à chaque pas. Comment un homme dangereux parviendrait-il à s'y fixer? comment un inconnu pourrait-il seulement passer par là sans que la curiosité des hommes et des femmes prît aussitôt son signalement , lorsque Ton y donne déjà le nom A' Étranger au citoyen du même pays qui habite à une faible distance?

Sans doute les autres contrées de l'Europe ont aussi leurs charmes particuliers, leurs lacs, leurs chutes d'eau , leurs montagnes , leurs vallées ; mais nulle part au monde toutes ces beautés ne se trouvent agglomé-* rées sut un aussi petit espace , dans une variété aussi prodigieuse, et sous des formes aussi grandioses qu'en Suisse. Où voit-on , si ce n'est en Angleterre , des prairies d'une verdure aussi fraîche et aussi riante ? Où voit-on des ondes aussi limpides que celles de ses torrens lorsqu'ils se sont baignés dans les lacs ? Où voit-on enfin des lacs couronnés de villages , de villes, de magnifiques maisons de campagnes , d'habitations rustiques , et dans lesquels se réfléchit en tremblant l'image des Alpes , comme si elle sortait de cet abîme transparent pour s'élever jusqu'aux cieux.

Les montagnes du Thibet portent seules peut-être ce caractère de grandeur et de majesté qui émeut au premier aspect dans les Alpes helvétiques. Les Cordillières des Andes ne produisent même pas sur nous im effet aussi imposant. Quoique le Chimboraço de l'Amérique du Sud soit de 5,ooo pieds plus haut que le Mont-Blanc, il ne paraît s'élever que de 9 à 1 0,00a pieds au-dessus de la vallée de Quito, tandis que celuici réfléchit son sommet d'argent d'une hauteur de 43,766 pieds dans le lac de Genève, et s'élève encore de 1 1 à I a,ooo pieds au dessus de la vallée de Gha-

mouny ; le Finster-Aarhorn même domine de i i,4^4 pieds le lac de Thoune dans lequel il se réfléchit. Aussi M. Alexandre de Humbold , le prince des voyageurs natxiralistes, fait-il cette remarque : « Le Chimboraço et le Cotopaxi , vus des plaines de Licom et <de Mucalo , ne paraissent pas aussi élevés que le col du Géant ou le col du Cramont que de Saussure ^ mesurés. »,

Les moeurs des habitans de la Suisse sont aussi variées que la forme de leurs vallées et de leurs montagnes , et tout aussi dignes d'occuper l'attention d'un esprit méditatif. Nous ne parlerons pas de l'admirable diversité de leurs costumes. Les innombrables gravures que l'on en a publiées , les ont fait connaître par^tout. Nous ne nous occuperons pas non plus des exercices gymnastiques de ces vachers athlétiques, des vendanges sur les bords du Léman, des pratiques et des usages qui s'observent à la naissance , au mariage et à la mort; ni des ranz-des-vaches dont la mélodie à la fois grave et attendrissante ne conserve son caractère que dans le silence des hautes solitudes , leur véritable patrie, au bruit des échos qui les répètent, et des clochettes des troupeaux qui les accompagnent. Le bruissement des vents, le grondement et l'éclat du tonnerre, le murmure des eaux , chaque voix enfin de la nature n'est belle qu'au sein de la nature même.

Tous ces détails peuvent plaire à la curiosité du voyageur; mais ce n'est pas là qu'il faut chercher le vrai caractère des montagnards de l'Helvétie. Les autres peuples ont aussi des habitudes à eux, des coutumes à eux, qui nous surprennent, qui nous frappent ; mais ce qui se voit rarement , et ce qui est bien digne de remarque, c'est que, sur un espace.

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d'une aussi faible étendue , il existe entre les difiëreus états d'une même société des'contrastes aussi tranchés qu'il en existait jadis entre les différentes nations.

En passant d'un canton 'dans un autre, le voyageur pourrait se croire dans, un autre pays : pratiques religieuses , lois , monnaies , mesures , poids , tout est changé. Bien plus, le langage, les costumes , les habitations , les travaux , le degré de civilisation, le caractère , la physionomie nationale , varient souvent d'une manière étonnante d'une vallée à une autre. Le voyar geur se torture l'esprit pour comprendre et retenir quelques mots allemands du . dialecte suisse , . et à peine a-t-il fait quelques lieues que les mots qu'il avait appris avec tant de peine lui deviennent inutiles; on ne les entend plus. De même qu'en gravissant les hautes montagnes, il passe successivement , et en peu de temps , par tous les différens climats de l'Europe, depuis la zone tempérée jusqu'à la zone glaciale; il parcourt aussi en quelques journées de voyage tous les degrés de la civilisation depuis le ton poli des grandes villes , jusqu'à la rude simplicité du nomade , heureux au milieu des privations et des dangers qui l'assiègent dans les hautes vallées qu'il habite.

Du reste , la population de la Suisse ne s'est formée que des débris de plusieurs nations , jetés au milieu de ses rochers par des désastres. Il est certain que le pays était déjà habité lorsque des Etrusques , échappés de l'Italie un demi-siècle avant notre ère , s'y réfugièrent. D'autres émigrés se joignirent à eux par la suite. Leurs descendans et leur langage se sont perpétiiés dans les vallées des Alpes Rhétiques. Ici , ce sont les Cimbres et les Teutons qui , après leur défaite par Marins, y trouvèrent un asile. Leur

parenté avec les peuples de la Scandinavie se prouve encore aujourd'hui par la parité des races , des noms, çt par d'anciennes légendes communes à la Suisse et à la Suède, Plus loin, ce sont les Huns qui s'y retirèrent après que leur armée eut été anéantie dans les plaines de Châlons. Quant aux Romains qui s'y établirent après la chute de leur empire, ils furent réduits en esclavage par les Allemands, les Bourguignons et les Goths, jusqu'à ce qu'ils subirent tous également le joug de fer des Francs.

Tous, ces débris de peuples naufragés , ayant chacun un langage, des mœurs , des caractères différens, vivaient isolés au milieu de ce labyrinthe de vallées , souvent sans rapports entre eux, presque sans se connaître. Les différens dialectes de l'ancienne Thuscia, la langue de la Gaule, celle de la Lombardie italienne , et celle des anciens Allemands s'y parlaient et s'y parlent encore aujourd'hui, quoique altérés par le temps. J'ai entendu moi-même , au milieu des paysages les plus romantiques , des expressions perdues depuis long-temps dans le langage ordinaire, et que l'on ne retrouve que dans le chant des Niebelungen dont l'origine remonte à plus de 5oo ans.

Mais ce que les Suisses ont de commun avec tous les peuples montagnards , ce sont ces sons gutturaux qui paraissent être le résultat de l'influence du climat sur les organes de la voix. C'est un fait remarquable, et cependant sans solution, que les changemens subis par les voyelles , en passant de l'ouest à l'est de la Suisse par les différens cantons des Alpes , depuis le Valais jusqu'au lac de Constance. A l'ouest, le i et le Il déplacent le a et le o ; dans les cantons de Zurich et d'Appenzell , le a domine ; et enfin , le va et le oa

deviennent d'un usage plus fréquent sur les frontières de la Souabe et de la Bavière.

Les habitans des plaines qui avaient été si souvent en contact avec des armées étrangères , et dont les besoins s'étaient accrus avec la richesse et l'étendue de leur commerce, ne pouvaient conserver le caractère de leurs anciennes mœurs ; mais il nen était pas de même dans le haut pays, dans ces vallées longtemps inconnues au reste du monde, oii les anciennes routes romaines étaient même ensevelies sous des fo-» rets de sapins , et où l'on vient seulement d'ouvrir de nouveaux chemins au transport des marchandises. La curiosité du voyageur n'osait que rarement s'y aventurer , et si , à de rares intervalles , des armées étrangères se jetèrent parmi ces montagnes et ces torrens , ce fut toujours sans succès.

Il n'y a donc rien de surprenant que les mœurs et les usages de l'antiquité s'y soient conservés fidèlement , même au milieu des guerres intestines que fomentaient sans cesse les <îomtes , les barons et les abbés. La culture des terres , l'éducation des bestiaux , et , en un mot , la vie simple que ces montagnards mènent, n'est pas faite pour les altérer. Ils sont fier de leurs droits héréditaires , et conservent avec un respect religieux les institutions , les usages et les lois que leur ont légués leurs ancêtres. Dans le changement même de la couleur ou de la coupe de l'habit, ils voient une atteinte portée à la décence et à la modestie, et les moqueries de la foule ne sont pas épargnées au novateur.

Cependant il n'était pas possible qu'un pays, situé au milieu de l'Europe, dans le voisinage des nations les plus actives , restât tout-à-fait inaccessible à l'in^^

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fluence étrangère ; les événemens extérieurs devaient insensiblement réagir sur ses mœurs mêmes. C'est ainsi que, sans s être associées aux destinées deâ autres peuples , et souvent à leur propre insu , ces petites peuplades suivirent, à de certains égards, le progrès de la civilisation européenne.

Dans les premiers siècles du christianisme, de pieux apôtres de l'Évangile , préférant la retraite , la pauvreté , le travail et la prière à toutes les vanités du monde, vinrent aussi s'établir parmi ces montagnes et ces rochers pour y jeter les premières semences de leur divine religion. La postérité les a mis au rang des saints. Mais leurs successeurs, plus soigneux de leur bien-être temporel que des intérêts de leur haut mi-^ nistère , convertirent ici comme dans le reste de l'Europe les modestes cabanes de bois de ces pieux anachorètes en des palais somptueux , entourés de vastes domaines et richement dotés de droits seigneuriaux. Les abbayes de Saint-Gall , d'Einsiedeln, de Disentîs, de Mûri , et une foule d'autres couvens en sont encore la preuve. Au retour des croisades , pendant lesquelles Zurich , Baie et d'autres villes , au moyen de leur commerce à travers les Alpes, avaient jeté les premiers fondemens de leur industrie et de leur puissance , la chevalerie du moyen âge eut aussi ses beaux jours en Suisse, Il existe encore des familles, telles que les Hertenstein, les Bonstetten, dont les aïeux se distinguèrent dans les tournois de F Allemagne et de la France, à une époque à laquelle re-i montent à peine quelques familles nobles de l'Allemagne. Mais les progrès de la civilisation et la richesse toujours croissante des villes minèrent peu à peu l'ancienne domination de la noblesse, et elle croula. Des

milliers de forteresses et de châteaux, suspendus aux rochers et au bord des précipices , sont autant de monumens qui attestent encore la puissance , aujourd'hui évanouie , de la chevalerie de THelvétie et de la Rhétie.

Aveclaccroissementdela population dans le haut pays , des villages et des bourgs considérables remplacèrent les métairies et les hameaux. Les vallées où ne vivaient primitivement qu'un petit nombre de familles isolées, se peuplèrent rapidement de leurs nom^ breux descendans qui défrichèrent les landes et firent reculer les limites des forêts. Aussi voit-on souvent en Suisse les habitans d'un même village appartenir presque tous à une même famille et porter le même nom. Pour les distinguer les uns des autres , on a coutume de les désigner par un surnom tiré du lieu qu'ils habitent , de leurs occupations , de leurs qualités ou de leurs défauts physiques, ou souvent encore de choses bizarres.

La liberté seule pouvait rendre supportable une vie pleine de privations, de fatigues et de dangers, au milieu de rochers inhospitaliers. Un peuple peut bien endurer les intempéries des saisons, mais il ne se plie pas aussi facilement aux caprices des hommes. Tels furent les montagnards de la Suisse. Aussi les chaînes xde la servitude du moyen âge ne tardèrent pas à être brisées. Des villages s'élevèrent peu à peu sous la protection des villes et des abbayes qui les avaient acquis par achat ou par héritage, ou qui s'en étaient emparées par la force, et se formèrent en communautés particulières avec des droits à eux. Il s'établit alors une rivalité d'industrie entre plusieurs de ces villages et de petites villes. Le bieiirétre , la richesse, une

meilleure éducation delà jeunesse, se joignirent enfin aux tristes destinées du pays pour niveler toutes les classes, et appeler tous les citoyens indistinctement à la jouissance des mêmes droits. Les descendans des anciens serfs jouissent aujourd'hui d'une haute considération et se distinguent souvent dans les premières dignités de l'état ou de l'église , à la tête des armées , ou par de grandes entreprises industrielles.

Mais , en même temps, il n'est pas rare de voir les noms de grands seigneurs d'autrefois , de comtes , de barons portés par des descendans qui , se doutant à peine de leur brillante origine, cultivent à la sueur de leur front le champ dont ils ont hérité de leurs pères. C'est ainsi qu'anciennement les comtes de Rore étendaient au loin leur domination sur les bords de l'Aar et de la Reuss. Au milieu du neuvième siècle, le comte Landolin s'asseyait encore , selon l'usage des Francs, au pied de sa tour de Rore près d'Aarau pour juger, le peuple.jMais dans les siècles suivans, cette maison puissante s'affaiblit dans les guerres etles discordes , et elle périt. Son nom se perdit alors dans la foule des noms obsciu^s. Cependant il existe encore dans le canton de Soleure un ancien fidéi-commis qui doit durer aussi long-temps qu'il existera un Rodolphe de Rore. Il est difficile de remontera l'origine de ce legs par lequel l'orgueil déchu semble vouloir s'éterniser. Mais il ne manque pas parmi les paysans d'usufruitiers qui portent ce noble nom. Non seulement leurs fils , mais leurs filles mêmes , sont baptisés du nom de Rodolphe de Rore pour recevoir annuellement une des nombreuses parcelles de cet héritage. On rencontre parmi les paysans des trois ligues une foule d'anciennes familles ainsi déchues de leur haute noblesse,

telles que les d'Arx , les Prévost , les de Praepositis. Les détails dans lesquels nous sommes entré, peu<* vent expliquer en partie le manque d'unité dans le langage, les mœurs, les costumes, les habitations , etc., des peuples de la Suisse. Comme nous l'avons dit plus haut ; c'est dans les vallées reculées des hantes montagnes que la langue primitive s'est conservée la plus pure; c'est là qu'au milieu des précipices et des torrens , dans le voisinage de glaciers infranchissables , à l'ombre de rochers et de forêts de sapins , on retrouve l'homme simple et bon, ignorant et grossier, l'homme enfin d'il y a des siècles. Les améliorations que l'on a introduites dans leconomie domestique , les commodités de la vie dont jouissent les habitans de contrées plus douces , lui sont inconnues. Les ustensiles mêmes de son ménage, ses instrumens aratoires sont aussi lourds et aussi grossiers que le premier jour de leur invention. Mais les contrées qui s'élèvent par degré, de colline en colline, de montagne en montagne depuis le Jura jusqu'aux Alpes, forment un contraste frappant avec les hautes vallées. Elles sont cultivées avec le plus grand soin, et des routes ouvertes dans l'intérêt du commerce et de la civilisation les sillonnent en tout sens. L'industrie y rivalise avec l'industrie britannique ; les arts et les sciences y sont cultivées avec autant de succès qu'en Allemagne ^et en France ; la rudesse des anciennes mœurs y est tempérée par la grâce des mœurs mîodernes : cependant la rouille respectable des anciens temps ne laisse pas que de percer à travers le vernis brillant des temps modernes.

Pour compléter cette esquisse rapide de la Suisse, flous jetterons un coup d'œil sur sa constitution politi*^

que. Deux millionsd'habitans y vivent partagés en vingt-* deux états indépendans d une inégale étendue, qui n'ont été réuiîîs jusqu à ce jour que par un contrat même équivoque. 11 n'y à point de gouvernement central ; mais, sous le nom de P^orort, un directoire, alternant entre Zurich, Berne et Lucerne , est chargé de la correspondance diplomatique avec l'étranger et avec lea hauts fonctionnaires des cantons. Le Vorort ne doit qu'exécuter les décisions de ces derniers. Les états confédérés rie reconnaissent aucun pouvoir législatif au-dessus des intérêts et des droits souverains des états particuliers. Chaque canton envoie des députés avec des instructions écrites à l'assemblée générale delà confédération , appelée Tagsatzung; le moindre des cantons y a sa voix comme le plus important. Tout s'y passe en négociations. L'adoption d'une nouvelle loi est un nouveau contrat entre souverains, et la minorité doit s'y soumettre. Ce n'est que le plus petit nombre de ces petites républiques qui appçlle de ses vœux une confédération solide et compacte entre tous les états delà Suisse. Abandonner la moindre partie de leur souveraineté paraît aux autres un trop grand sacrifice ; de là incertitude et impuissance , jalousie et hostilité.

Avant la funeste année de 1 798, les cantons confédérés ressemblaient plus ou moins à des aristocraties de villes impériales. Des familles patriciennes, s'y étant emparées peu à peu de la puissance souveraine, tenaient sous le joug les citoyens des villes et les habitans des campagnes. Mais les armées révolutionnaires de la France s'étarit jetées cette année-là sur la Suisse , les différens gouvernemens firent alors cesser d'eux-mêmes la servitude qui pesait sur le peuple ,

pour résister aux conquérans avec énergie ; ils le rétablirent dans tous ses droits afin qu'il combattit courageusement pour leur défense. Mais le pays encore mal organisé devint la proie de l'ennemi qui, sans ' respect pour l'histoire , sans égard pour les mœurs et les besoins des petits états , n'en forma qu'un seul tout , la république Helvétique.

Cet état, qui répugnait au peuple, dégénéra en anarchie et en discordes civiles. Mais, en reconnaissant, par l'acte de médiation de i8o3, l'indépendance et la souveraineté des cantons dans de sages limites. Napoléon Bonaparte rappela sans peine l'ordre et la tranquillité dans le pays. La Suisse goûta alors pendant onze ans les douceurs de la paix et de la liberté civile. L'esprit de la nation et son bien-être se développèrent en ce peu de temps plus qu'ils ne l'avaient fait auparavant en un siècle.

Cependant ce bien-être s'évanouit de nouveau, lors qu'en 1 8 1 4 les rois de l'Europe entrèrent en vainqueurs dans la France, et qu'à la faveur de cette invasion qui avait jeté la consternation parmi le peuple , les anciennes familles patriciennes de la Suisse cherchèrent à ressaisir les privilèges dont elles avaient été dépossédées. L'acte de médiation fut déchiré , et elles conclurent entre elles un nouveau pacte fédéral qui , sous une apparence libérale, ne tendait à rien moins qu'à soumettre le peuple à leurs caprices. Mais leurs vues ambitieuses et despotiques se décelèrent de jour en jour; le peuple s'éclaira sur ses véritables intérêts, et , au commencement de l'année de i83o, les cantons revendiquèrent la restitution des droits civils dont on les avait injustement dépouillés. C'est ainsi que la majeure partie de la population de la Suisse recouvra

sa liberté, sans recourir à la chance des armes. Il n y eut que la ville de Bâle qui soutint une lutte sanglante avec son canton, et celle de Neufchâtel qui parvint à repousser les tentatives des libéraux contre Tordre établi. Les dissensions qui s'étaient élevées entre l'ancien pays de Schwytz et les districts qui y ont été incorporés , venaient se joindre aux troubles de Bâle pour menacer la Suisse d une conflagration générale , lorsque la diète de i833, forte du concours du peuple et d'une armée de 20,000 hommes , parvint à rétablir la paix par des voies de douceur et de conciliation.

Cependant les cantons situés dans les hautes Alpes, tels que Appenzell, les Grisons, le Valais, Uri, Unterwald , Glaris , Zug , restèrent inaccessibles à la réforme. D'après leurs anciennes constitutions démocratiques, l'exercice du pouvoir s'y partage entre le clergé et quelques familles puissantes ; mais le peuple, dans ses assemblées générales , peut exercer son droit de souveraineté. Quant au canton de Neufchâtel, dont le roi de Prusse est le souverain héréditaire, il a conservé son gouvernement purement aristocratique. Les cantons qui favorisèrent la réforme sont , sans contredit, les plus éclairés, les plus industrieux et les plus peuplés de tous les états de la confédération. Leurs nouvelles institutions diffèrent peu entre elles : parfaite égalité de droits pour tous les citoyens , nomination des législateurs et des juges par le peuple , division des pouvoirs , affranchissement du commerce et de l'industrie, liberté de conscience, liberté de la presse, publicité des débats judiciaires et parlementaires , défense faite aux citoyens de prendre du service dans les armées étrangères, et aux fonction-

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naires {>ublics de recevoir des décoration* ou de* pensions de Tétranger , tels sont les principes généraux sur lesquels leur droit public se fonde.

Ces améliorations doivent nécessairement avoir une heureuse influence sur l'acte fédéral qui est encore si défectueux; mais , comme on le conçoit sans peine, cet effet ne se fera sentir qu a la longue. Le mal vient avec la rapidité de la foudre; le bien, au contraire, est lent et progressif dans sa marche.

Tel est Fétat actuel de la Suisse. Les nombreuses constitutions qui la régissent , et Tinfluence de tant de législations diverses sur le bien-être , la culture intellectuelle , et le caractère du peuple, sont dignes au plus haut point de Tétude du savant, de l'homme d'état, et de celui qui est appelé à régner un jour.

Cette confédération d'états libres et indépendans au centre des plus grandes monarchies, ce rempart de rochers qui depuis des siècles a été une barrière entre deux nations jalouses de leur puissance , cette patrie de tant de grands hommes que l'Europe honore, de Zwingle, de Le Fort, de Haller^ dUEuler, de Gessner, de Jean Midler^ de Saussure ^ de Rous^ seau, de Pestalozzi^ — qui pourrait les nommer tous ? ce refuge enfin des proscrits de tous les pays, où des princes , des savans , des prêtres, des laïcs, des gentilshommes , des républicains , ont également trouvé asile et protection ; quel nom lui donner ? oii trouver un pays aussi favorisé du ciel? — Tout en brisant les plus anciens trônes du monde , Napoléon lui-même fut assez prudent pour la respecter.

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