VUES CLASSIQUES
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Tout ce qae la Suisse ofTre de merveilles à Timaginàtion du poète , tout ce que ses destinées et ses mœurs offrent de curieux et d'intéressant semble, en quelque sorte, se résumer sur le sol d'un seul de ses cantons, à peine étendu de i5o milles carrés. Nulle part ailleurs on ne voit un tel labyrinthe de vallées : aussi le fameux Théodoric , roi des Goths, lui donnait-il déjà le nom de rets (retîa) tissu de montagnes.
C'est de la République des trois Ligues, ou du Canton confédéré des Grisons, que nous voulons parler. Elle possède , comme peu de pays de l'Europe , une histoire à elle , histoire qui embrasse un espace de près de 2,5oo ans, et dans laquelle les événemens , les révolutions, les actions d'éclat se pressent comme dans Jes seules annales des gouvernemens démocratiques.
Si l'on considère la vaste chaîne des Alpes , dont les montagnes , s'enlaçanC les unes dans les autres, la parcourent en tous sens , et si l'on prête attention à la variété de ses habitans> qui, d'une vallée à l'autre , n'ont plus rien de commun
entre eux , ni l'origine , ni le langage , ni les croyances religieuses, ni les mœurs, on conviendra avec nous que la Rhétie est en quelque sorte une Suisse. dans la Suisse même.
Des montagnes le plus souvent escarpées et sauvages s'élèvent du fond des vallées jusqu'aux cieux ; leurs plus hauts sommets dominent de 1 1 ,000 pieds le niveau de la mer. Dans les gorges et les ravins qui séparent ces pyramides colossales, ce ne sont que plaines de neige et déserts de glace. On y compte jusqu'à 241 glaciers. Le timide chamois ose seul se hasarder dans ces hautes régions. Les ours, les loups et les marmottes vivent dans les rochers voisins ; et l'aigle et le vautour planent au dessus de ces solitudes silencieuses.
Des plaines d'une sombre verdure s'étendent au-dessous de ces mers de glace; mais ce n'est qu'au cœur de l'été que l'on y mène paître les troupeaux. Les saules nains de la Laponie sont les seuls arbrisseaux qui y croissent. Ce n'est que beaucoup plus bas que l'on aperçoit les premières traces d'une végétation puissante ; mais ce ne sont encore que tes sapins et les cèdres de la Sibérie , les staphyliers et les uvulaires des climats du Nord.
Les vallées , au contraire , ne le cèdent pas en attraits aux contrées les plus pittoresques de la Suisse ; et souvent leur majesté sauvage rappelle les plus beaux sites du Tyrol. Mais on y rencontre moins souvent de ces vastes étendues de rochers où pas un brin d'herbe ne pousse. De larges crevasses et de profondes cavernes y attestent encore les ravages des torrens. Plusieurs se sont taris de temps immémorial , ou se sont creusé d'autres routes. Une foule de jeunes collines, formées des débris de rochers qu'ils ont entraînés dans leur course et qui sont aujourd'hui recouverts d'une terre fertile, s'élèvent, en forme de cônes, aux pieds des montagnes, et trahissent leur ancien passage.
Quelquefois la vallée est subitement interrompue par des collines escarpées qu'un petit bosquet , les ruines d'un vieux château et une croix plantée en. souvenir, ornent d'une
manière pittoresque* Ce sont les restes d'anciens éboule^ mens qui détachèrent de la crête dçs Alpes des masses de rochers , à une époque dont aucun mortel n'a conservé le souvenir.
Nulle part en Suisse , les paysages ne sont plus variés que dans les vallées de la Rhétie. Souvent même leur beauté est sans égale. Un seul jour suffît au voyageur pour passer de vignobles , de champs de blé , de vergers , de forêts de châ-' taigniers dans les plaines glacées du Spitzberg. Même en détournant la vue d'une contrée pleine de délices , son regard se perd dans une contrée pleine d'horreurs. Le beau et l'horrible s'y marient à chaque pas d'une manière fantastique.
Des déserts d'une lieue que traversentdes routes rocailleuses bordées de rochers , de forêts de sapins , de torrens , de collines et de précipices , succcèdent aux riantes vallées parsemées de cabanes , de villages et de troupeaux. Plus loin , ce sont de fertiles contrées qui sont déchirées par des torrens fougueux ; des églises , des métairies qui touchent aux nuages et semblent se détacher sur la voûte du ciel , des châteaux qui s'élèvent partout. Leurs murailles en ruines présentent l'aspect le plus romantique. On en compte cent quatre-vingts dont quelques-uns seulement sont encore habitables.
L'état du ciel et la température même contribuent aussi à augmenter cette prodigieuse variété de merveilles. En quelques heures le pays peut changer complètement d'aspect. Lé ciel est-il serein , nous admirons la magnificence des montagnes , leurs villages , leurs fermes , leurs églises , leurs ruines qui nous semblent suspendus dans les airs ; l'œil s'égare agréablement dans ce monde de collines , jusqu'aux sommets argentés des Hautes-Alpes ; mais tout à coup la scène change :. cet immense paysage se rétrécit , le ciel se trouble, les nuages s'obscurcissent , les montagnes semblent se rapprocher, un voile de vapeur s'étend dé rocher en rocher au-dessus de la vallée, comme un sombre pavillon. Un petit monde repose à son ombre. La vallée ressemble à une salle
pleine de merveilles , basse et longue. Les sommets glacés des montagnes ont disparu. Tout est plus étroit, plus familier, pour ainsi dire.
Pour caractériser en peu de mots les paysages du Canton des trois Ligues, nous pourrions dire que ce n'est que là (]ue la nature se montre dans toute sa sauvage magnificence ; son sourire même a quelque chose de majestueux qui, à la première vue, nous saisit.
La Rhétie, în'ons-nous dit , est une Suisse dans la Suisse même. La Suisse est une agrégation de vingt-deux républiques, et la Rliétie une confédération de vingt-six états libres. Ses diverses populations se touchent souvent sans se connaître , séparées qu'elles sont par des montagnes infranchissables. Les unes parlent l'italien , d'autres l'allemand , d'autres encore l'ancienne langue de l'Italie {ladinum) , ou bien enfin la langue romane, qui doit s'être conservée dans ces déserts depuis la migration des Étrusques, lors des cruautés exercées en Italie par les Gaulois. Ses sons durs et rauques ont de l'analogie avec la langue des Basques. Au milieu des contrées habitées par cette peuplade de fugitifs , on trouve une haute vallée peuplée par une colonie allemande dont l'idiome remonte au temps des Minnesaengers. Chacune de ces langues se subdivise , selon les vallées , en dialectes particuliers qui souvent différent beaucoup entre eux. Cependant la langue allemande se répand de plus en plus ; on s'en sert déjà dans plusieurs villages où une foule de noms romans se sont conservés.
Les détails rapides qui précèdent suffiront pour faire comprendre au poète et au savant que le pays des Grisons est peut-être de tous les cantons de la Suisse celui qui mérite le plus notre intérêt. Il offre à l'homme d'état une foule de législations et de constitutions républicaines à étudier ; au philologue et à l'antiquaire , les débris sans mélange de nations aujourd'hui éteintes et de langues mortes ; au géognoste et au minéralogiste , toutes les richesses de ses montagnes et de ses mines, dont la plupart n'ont pas encore été exploitées.
Aucun canton , si ce n'est oelaî de Berne , ne possède des sources minérales en aussi grande abondance et de propriétés si diverses. Les Hautes-Alpes offrent au botaniste un vaste ch^mp à explorer^ et l'arboriste, en pénétrant dans des forêts €{u'ii ne connaît que de nom^ se voit entouré d'arbrisseaux qui fleurissent sous les pôles.
Cependant aucune contrée de la Suisse n'est moins connue et n'a été moins visitée que le pays des Grisons, quoique depuis des siècles il soit traversé par des routes qui ouvrent aux peuples du Nord des communications avec l'Italie. Les deux colonnes qui dominent la route à travers le mont Julier, et dont on ignore l'origine, nous prouvent même que ces rapports existaient déjà dans des temps inconnus à l'histoire. Un peuple bon et hospitalier, qui ne le cède à aucun autre de la confédération ni pour la loyauté , ni pour la bravoure ^ ni pour l'amour de la liberté, habite ces hautes vallées. Mais la plupart des voyageurs, tout entiers à leurs affaires, traversent le pays en poste ; et ceux qui visitent la Suisse pour leur agrément ou leur instruction , ne désirent voir que les lieux vantés par d'autres voyageurs, et les voir en moins de temps possible. Ils craindraient d'ailleurs de devoir renoncer aux commodités de la vie que l'industrie des aubergistes leur y prépare, même dans les lieux les plus reculés. Le pays des Grisons est actuellement coupé par plusieurs routes qui sont de vrais chefs-d'œuvre de l'art. L'une d'elles, en partant des plaines de Mayenfeld et de Coire , traverse le romantique Dombeschg , la Via Mala dont l'aspect est si beau et si teirible , et se prolonge à travers une suite de hautes vallées jusque dans le voisinage des glaciers d'où s'échappe le Rhin postérieur : là elle se partage en deux bran* ches dont l'une conduit à Chiavenna à travers le célèbre Splugen , et l'autre au Lac-Majeur à travers le mont Bernardin. Une source d'eau minérale jaillit au point le plus élevé de cette dernière route à une hauteur de 6,58o pieds. On trouve maintenant de nombreuses auberges sur tous les lieux qu'elle parcourt. Le mont Jupiter, dans la haute Engadinc ,
est même traversé par une route spacieuse , d'uœ p^te douce et facile.
Chacun de ces travaux étonne le voyageur par la hardiesse de son exécution et par sa sûreté. En ouvrant des débouchés à l'industrie et de nouveaux accès à la civilisation , ils pro^ mettent un heureux avenir à des populations qui ont vécu jusqu'ici séparées du reste du monde , et n'ont point eu part aux bienfaits que la liberté prodiguait aux autres nations.
Les habitans du canton des Grisons vivent pour la plupart dans le besoin au milieu de toutes les richesses de leur pays, qu'ils ne connaissent pas ; mais ils ont l'habitude des privations, et ils vivent contens. Ignorans et superstitieux, ils marchent sur les traces de leurs pères. Toute innovation leur répugne. Les arts les plus communs leur suffisent. Des mar-. chauds ambulans , venant de Suisse , d'Italie ou d'Allema*^ gne , leur fournissent les objets indispensables à leur ménage et à leur famille. Le goût de la propreté , que l'on remarque dans la plupart des contrées de la Suisse, n'est pas non plus une de leurs qualités dominantes. Le peu de soin qu'ils prennent de leurs personnes , la malpropreté de leurs habita^ lions à l'extérieur et à l'intérieur , et en un mot ce manque d'ordre et de goût ne provient pas toujours du besoin et de la misère , mais de cette indifférence nonchalante pour tout ce qui est bien et tout ce qui est beau , indifférence qui prend ordinairement sa source dans ce grossier contentement de soi-même qui fait que l'on se soucie peu de plaire aux autres.
Cependant les nouveaux rapports qui s'établissent entre ce pays et l'étranger, joints à l'exemple donné par quelques familles qui ont reçu une meilleure éducation , y ont déjà opéré des changemens importans. Son incorporation à la confédération a aussi porté d'heureux fruits. Une foule d'améliorations s'y sont introduites : la capitale s'est embellie , des établissemens et des sociétés scientifiques s'y sont for-, mes ; on a converti en larges chaussées les mauvais cheminsk
qui traversaient les montagnes ; les justes réclamations de l'opinion publique ont été écoutées; l'éducation de la jeunesse, qui avait été complètement négligée dans plusieurs contrées, et qui était en général dans le plus mauvais état , a reçu une meilleure direction ; le cercle étroit des idées du peuple s'est agrandi par l'influence des écrits périodiques. Mais toutes ces améliorations ne se sont opérées que parmi la population allemande. Les habitans d'origine romane ou latine et les allemands des vallées reculées resteront longtemps encore plongés dans leur ancien état d'ignorance et de privations.
Ce manque de culture intellectuelle est d'autant plus remarquable que le peuple n'est point dépourvu d'esprit naturel , et qu'il n'y a peut-être pas dans tout le pays une seule vallée, je dirais même un seul village de quelque étendue où ne vive une famille qui n'ait reçu une bonne éducation , qui ne joigne aux mœurs de la ville et au ton poli du grand monde des connaissances variées , qui ne possède des livres, et en un mot tout ce qui peut rendre la vie agréable. Ces familles ne jouissent d'aucun privilège. Souvent même elles n'ont qu'une médiocre fortune. Et cependant leur exempte n'engage que rarement leurs riches voisins à les imiter. 11 est vrai de dire qu'elles ne le désireraient pas toujours.
Elles descendent pour la plupart de militaires qui avaient anciennement pris du service dans les armées de la France , du Piémont ou de l'Espagne , etc. , et qui avaient ainsi acquis les connaissances qui manquaient à leurs concitoyens. De retour dans leur patrie, ils étaient revêtus de charges publiques, dans l'exercice desquelles ils trouvaient de faciles et nombreuses occasions d'augmenter leur fortune, surtout dans les pays soumis de la Valteline , de Clèves et de Worms. Ils faisaient élever leurs enfans par des précepteurs du pays même ou de l'étranger; ils les envoyaient aussi aux universin tés, et les faisaient voyager. C'est ainsi qu'ils s'assuraient en quelque sorte de père en fils une immense influence dans le pays ; aussi se gardaient-ils bien de favoriser l'établissement
— « — d'écoles supérieures où chacun eût pu recevoir à peu de frai^ une instruction convenable.
Mais, depuis la réunion de ce canton à la Suisse, cet ét^t de choses a changé. Les pays qui lui étaient soumis en ont été distraits ; le service dans les armées étrangères est défendu par la loi. La ville de Coire possède aujourd'hui une école cantonnale supérieure pour l'éducation de la jeunesse. Cependant le pays des Grisons n'a jamais manqué d'hommes habiles dans les affaires, de savans ni d'écrivains distingués. Aucun des anciens cantons démocratiques n'en a même autant produit. Il s'honore d'avoir donné le jour à Sprecher, à Guler, à Juvalta, à Campell, et plus récemment aux deux Salis-Marschlin et à Tscharner. Leur poète Ilans Gaudenz Salis Seewis s'est acquis une réputation européenne. Il mourut à l'âge de 7 1 ans , le 2g janvier 1 8347 à Malans , dans la Ligue des dix juridictions.
C'est ainsi que ce pays, dont la nature est si riche en contrastes , présente aussi les oppositions les plus tranchées dans la culture intellectuelle de ses habitans. La civilisation y fleu-^ rit à côté de l'ignorance la plus barbare.