PRÈS DU MONT MALOYA
Lorsque le voyageur entre dans la province de Chiavenna^ —province autrefois soumise aux Ligues Grises et aujourd'hui incorporée au royaume Lombard - Vénitien sous le sceptre de F Autriche , — la nature , le climat , les différentes langues que parle le peuple , la culture de son esprit , ses mœurs, tout lui dit qu'il a mis le pied sur le sol de l'Italie. Des figuiers croissent partout ; la vigne entoure de ses ceps
— « — d'écoles supérieures où chacun eût pu recevoir à peu de frai3 une instruction convenable.
touffus les espaliers et les ormes y ou s^étend en berceaux eatre les mûriers et les amandiers; le citronnier et Toranger embaument l'air de leur doux parfum y et le laurier sauvage pousse sur les rochers. Le clocher d'un village élève curieu- ^ment la tête derrière une forêt de cMtaigniers; une blanche chapelle sort à demi des broussailles de la colline , et si l'on s'informe de la distance du village voisin: -^ « Un orettUy» vous répond la j^ine fille dans son langage harmonieux.
Mais une seule journée de voyage , en remontant les rives de la Maira , dans la direction de la gorge qui conduit à travers le Maloya dans la vallée de l'Ëngadine, suffit pour at-^ teindre aux limites du monde habité. Ici la nature est morte. Des masses de glace recouvrent son tombeau. Sur la droite s'élève, au-dessus des nuages, une pyramide argentée , haute de 1 1,2 lo pieds, c'est le Muretto. Sur la gauche, le Septimer déploie sa crête dentelée entre de vastes champs de neige , et l'on aperçoit au-dessus du Maloya , parmi les restes de glaciers détruits et les débris calcinés de rochers de serpeur tine, un sombre amas d'eau tranquille, de peu d'étendue: c'est le Laga di Lugni, l'urne du Dieu de l'Inn ou Oen. Non loin de là , le Rhin postérieur prend aussi sa source dans une contrée pleine d'horreur qui a été appelée du nom de Paradis ; mais ce ne peut être que le paradis perdu. On y voit également la Maîra sourdre des glaces voisines.
Après un cours de 70 milles , l'Inn se décharge dans le Danube^ près de Passau. Il s'échappe en bouillonnant des flancs de la montagne , comme un puissant torreqt nourri par cent glaciers dont il est le fils. Le Danube n'est auprès de lui jusqu'à leur confluent qu'une modeste rivière; et cependant, quoique l'Inn soit plus digne que lui de porter son nom jusqu'aux rivages de la mer Noire, il le lui enlève. C'est ainsi qu'un intrus se pare souvent aux yeux de la postérité de la gloire d'un homme illustre dont le nom nous est resté inconnu.
Un silence de mort régne sur les bords du lac de Lugni. Il n'est troublé que de loin en loin par le roulement des ava-
lanches et par le sifflement du vent dans les crevasses des rochers. Plus on s'élève sur ces vastes plaines de neige ^ plus on se sent pénétré de pensées graves et profondes ; à peine ose-t-on respirer dans cette immense solitude. La frayeur et la crainte d'un horrible bouleversement nous assiègent de toutes parts. La vie parait n'avoir jamais souri dans ces lieux. La mort seule y a fondé son empire. Debout sur les ruines du monde y le blanc linceul de la nature s'étend partout à nos pieds. Ici la tempête , en déchirant le sein des montagnes , a mis à nu le squelette et les noirs ossemens du globe. Leurs sommets immobiles , leurs pointes et leurs dents qui s'élèvent sous les formes les plus bizarres, semblent autant de gigantesques monumens tumulaires. La vie ne s'y montre nulle part ; tout y est cadavre , tout y est mort. Seulement on aperçoit un pâle nuage qui glisse sur le ciel et projette sur ces déserts de glace son ombre bleuâtre.
Quel autre spectacle au monde nous pénétrerait d'une plus sublime horreur? L'Océan qui lutte contre l'ouragan , nous offre encore l'image de la vie — de la vie , il est vrai, dans tout ce qu'elle a de plus terrible ; tandis que dans ces solitudes glacées qui s'étendent par-delà les nuages , sur ces ro* chers arides et sans verdure , où l'on n'entend que les battemens de son propre cœur, la nature morte s'offre à nous dans toute son horrible majesté. Mais surmonte-t-on cette première impression de terreur ; et tel qu'un de Saussure , un Hugi , parcourt-on le royaume des glaciers d'un regard observateur^ alors la magnificence de la création de Dieu se manifeste même au milieu de cette nature sauvage. Sous cette mort apparente , une autre vie se développe ; des plantes inconnues parsèment ces champs de neige ; les glaciers respi-^ rent ; les Jirners se meuvent ; on est entouré d'un nouveau monde de merveilles.
On appelle^r/ier^ ces masses de glace qui enveloppent les hauts sommets des Alpes. Leur épaisseur est souvent de plusieurs centaines de pieds. La neige qui les recouvre est grenue. Ses grains, de la grosseur d'un pois, n'adhèrent point
entre eux. Lorsque cette neige fond , Teau qui en découle , s'infiltrant dans les couches inférieures , augmente ainsi le volume de la glace. La ligne de cette espèce de glaciers com« inence à une hauteur absolue de 7 à 8,000 pieds.
Les glaciers différent des firners. Ils s'avancent souvent dans la vallée, à travers les crevasses des montagnes, jusqu'à une hauteur de 3, 2 00 pieds au-dessus du niveau de la mer. La neige qui les recouvre est plus fine et plus légère. Leur glace aussi est différente. C'est elle qui forme ces cristaux solides que l'on remarque principalement sur le bord des glaciers. Sont-ils détachés par la chute des blocs de glace supérieurs ou par l'action des rayons du soleil , ils retombent brisés en petits morceaux , comme un ouvrage en maçonnerie sous les coups du marteau. Les fentes et les crevasses qui sillonnent les glaciers brillent d'un beau bleu et d'un vert pâle. Plus la masse de glace est épaisse, plus la couleur bleue est foncée.
Les rayons du soleil ne parviennent à pénétrer que la surface des fimers et des glaciei*s , même au cœur de l'été. La chaleur naturelle du globe a une action beaucoup plus puissante sur la partie inférieure de ces immenses croûtes de glace. Des voûtes de diverses hauteurs s'y forment peu à peu en se prolongeant au loin jusqu'à ce qu'elles s'éboulent sous leur propre poids. C'est ce qu'annonce un horrible fracas qui retentit dans les montagnes comme un coup de tonnerre. Leurs débris , entraînés par leur chqte, se précipitent avec bruit dans la vallée. Ainsi se forment ces abîmes vastes et profonds où tant de chamois et tant de chasseurs audacieux, trompés par la neige qui les recouvre, ont trouvé leur tombeau.
En descendant de leurs hauteur$ inaccessibles , les fimers forment les glaciers des régions inférieures, qui finissent eux-mêmes par se perdre parmi les plantes et les fleurs. Autant les premiers gagnent chaque année en épaisseur , autant les derniers, en se fondant, perdent en profondeur.
On sait que les lacs et les fleuves rejettent les cadavres des pfialheureux quiont trouvé la mort dans leurs][eaux. Il en est de
niéme des gbcîers. Les hommes ou les aDÎmatix quUls ont engloutis reparaissent après quelques années à leur sur* face; mais ce ne sont plus que leurs squelettes, les glaces ont dévoré leur chair.
Un autre phénomène remarquable , c'est que les feuilles et les insectes qui y sont jetés par des tourbillons descendent peu à peu jusqu'au fond de la couche de neige qui les recou* vre , tandis que d'énormes blocs de pierre qui dérochent des sommets escarpés de la montagne s'arrêtent à la surface. Ils interceptent alors les rayons du soleil à la masse de neige qui est au-dessous d'eux , et qui résiste aux chaleurs de l'été, tandis que la neige environnante se fond. C'est ainsi que se forment ces immenses colonnes de cristal de 4o à 80 pieds de haut, que l'on aperçoit çà et là couronnées d'un rocher, et qui , par leur chute bruyante , contribuent aussi à jeter la consternation dans l'ame du spectateur.
Une foule d'autres phénomènes s'offrent encore à l'observation du voyageur dans ces hautes solitudes; au milieu de l'atmosphère pure et subtile qui l'entoure, ses forces l'abandonnent ; il sent le besoin de se reposer à chaque pas; la réverbération de la lumière sur le miroir de la glace l'aveugle; son teint se hàle en peu de temps; les sons arrivent à peine à son oreille ; la détonation même d'une arme à feu est aussi peu bruyante que le claquement du fouet.
Mais ce qu'il y a peut-être de plus énigmatique dans ce monde de merveilles , c'est le phénomène que l'on appelle guxen. Quelquefois les nuages s'abaissent subitement. Il se fait alors un bruit confus ; la tempête mugit affreusement. LesTents semblent se déchaîner de tous les points du globe; ik se précipitent en tourbillons sur un seul point. Le jour s'obscurcit. D'épaisses bouffées de neige vous fouettent le visage. Les vents balaient et les hauteurs et les abîmes. Cet ouragan dure quelques heures ; puis le calme renaît. Mais les lieux environnans n'en ont pas été troublés. La tranquillité la plus profonde n'a pas cessé d'y régner.
Ce phénomène, qui apparaît dans le voisinage des glaciers, est inconnu dans les vallées et les plaines de la basse Suisse ; mais il s'y en manifeste -un autre que Ton désigne sous le nom de wetterchiessen. C'est un bruit sourd qui ressemble, à s'y méprendre , au bruit lointain du canon. D'abord les coups se succèdent vivement, plusieurs par minute ; puis ils deviennent de plus en plus rares. Le wetterschiessen ne se fait entendre qu'au cœur de l'été ou en automne , par un ciel serein , et jamais en hiver ni par un temps orageux. Il commence ordinairement dans l'afprès-midi , et dure souvent jusqu'à minuit. Ce phénomène météorologique annonce toujours un temps pluvieux.
Ces déserts de neige ne sont point riches en plantes; cependant les cryptogames y vivent encore. Les lichens y tapissent les débris des montagnes primitives. On y trouve la lycanora (miniata), la spheria (confluens), et, aune hauteur de 10,000 pieds au-dessus du niveau de la mer , une espèce à^oxjtropis que l'on n'avait encore rencontrée qu'eq Norwège.
Il n'est pas rare de voir sur les fimers des espaces considérables de neige, briller d'une couleur rosée ou d'un jaune doré. On pensait communément que c'était la poussière de certains lichens qui leur donnait cette teinte éclatante , lorsque le célèbre Hugi de Soieure , hardi investigateur de ces régions de glace , découvrit qu'elle était produite par hipal^ mella nivalis. Cette petite plante gélatineuse pousse à une ligne et demie de profondeur entre la neige grenue des firners ; sa tige , qui s'élève en forme de fourchette à deux branches , est si délicate qu'on ne peut l'apercevoir qu'au microscope. Elle donne d'abord à la neige une couleur de carmin mat, qui se change en un rouge foncé lorsqu'elle est parvenue au dernier période de sa floraison. Mais cette teinte vive ne dure que quelques jours. La plante périt alors , et sa dissolution charge la neige d'une couleur noirâtre.
Il parait que les plantes qui colorent également d'un jaune doré la neige des (irners ne sont aussi qu'une variété de la
famille des Algues. Ce sont des espèces de plantes à follicule. Elles pénètrent quelquefois à uii demi-pouce de profondeur dans la neige, et s'en élèvent comme "de petites verges qu'on y aurait plantées. En vain Hugi cmploya-t-il tous les moj^ens pour les examiner de plus près. Au moindre contact , elles se résolvaient en eau. Leur couleur jaune se ternissait alors, et quelques heures après l'on n'apercevait plus qu'une fine poussière noire,
Se
A six lieues à peine au-delà du lac de Lugni , au pied du mont Albula , dans la haute Engadine , se trouve le hameau de Madulein. Il compte une centaine d'habitans. L'Inn , jeune encore , se serre étroitement contre ce modeste village. Un pont de bois conduit dans la plaine : c'est une vaste vallée où l'on n'aperçoit pas un arbre. Sur la gauche, à côté de pauvres chaumières, s'élèvent, sur les hauteurs d'une colline rocheuse, parmi d'épaisses broussailles, la tour carrée et les murs en ruines de l'ancien château de Gardovall ; il jette un morne regard sur la vallée. L'évêque Volkhard de Coire l'avait fait construire dans le milieu du treizième siècle. Les châtelains de la Maison de Dieu (ligue cadée) y administrèrent pendant des siècles la haute Engadine.
Une légende sur la destruction de ce château se conser^^e encore parmi le peuple. Ulric Campell , le premier des historiens des Ligues Grises qui ait écrit l'histoire de son pays, l'a déjà rapportée , il y a près de trois siècles. Mais elle mérite bien d'être racontée de nouveau , car elle ne le cède point en intérêt à l'histoire du vertueux Virginîus qui, pour soustraire l'honneur de sa fille aux violences du luxurieux décemvir , n'hésita pas à lui percer le sein.
famille des Algues. Ce sont des espèces de plantes à follicule. Elles pénètrent quelquefois à un demi-pouce de profondeur
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Camogasco est un hameau situé en face de Gardovall , à 4oo pas de Madulein, de l'autre côté de la montagne. La plus belle fille de la vallée y habitait. Elle était aimée de tout le village , car elle avait plus que de la beauté ; elle était bonne , elle était pieuse ^ et elle ne se doutait même pas de ses charmes. Elle vivait modeste et retirée dans la cabane de son père. Âdamo était un honnête paysan qui régnait sur son petit héritage. Fallait-il tendre la main à un ami dans le besoin , lui donner un conseil dans l'embarras y le secourir dans le danger, Adamo était toujours prêt. Il lui semblait tout naturel que les jeunes gens de l'Engadine attachassent sur sa fille 9 dans leur muette admiration , des regards pleins de tendresse, car il l'aimait aussi beaucoup,sa fille! A peine entrée dans l'âge de puberté, elle ne connaissait d'autre amour que l'amour de son père. — Mais un génie de l'enfer , le seir gneur suzerain du château de Gardovall, le juge-chàtelain de la Maison de Dieu , vint troubler la paix de l'humble chaumière. C'était un homme violent et dangereux que le seigneur de Gardovall. S'il commandait , il fallait obéir. D'un mot il pouvait perdre une famille , la ruiner, la condamner , la jeter dans les fers. Plus d'un mari avait été contraint , au sortir de l'autel, de conduire sa jeune épouse dans le lit du tyran.
L'amabilité de la jeune fille de Camogasco l'enflamma d'un amour violent. Jamais passion aussi forte n'avait bouleversé ses sens. Mais ce qu'il osait tenter autrefois, il ne l'osait plus alors. En présence de l'innoceiïce angélique de la jeune fille , il se sentait pénétré de respect ; cependant son naturel infernal ne tarda pas à reprendre le dessus. Ce qu'il n'avait point eu la force de faire par lui-même , il le fit exécuter par d'autres. Il envoya ses valets à Camogasco avec ordre d'amener à Gardovall la fille d' Adamo. Il voulait , disait-il , l'y traiter en reine.
Adamo reçut cette proposition avec horreur; mais il dissimula son indignation , et demanda un jour de délai. Il devait, leur répondit-il, préparer sa fille à un bonheur aussi
inespéré ; puis il la conduirait lui-même au ch&telain. Les Valets du seigneur de Gardovali. rapportèrent à leur maitre la réponse d'Adamo. Mais l'honnôte paysan fut occupé durant sa nuit de tout autre soin.
Au point du jour , Adamo , vêtu de ses habits de fête , traversa la vallée pour se rendre à Madulein ; sa fille, parée comme une fiancée, marchait en tremblant à ses côtés; une foule d'amis , également vêtus de leurs plus beaux habits , les suivaient deux à deux. C'est ainsi que la procession gravit la colline que dominait le château de Gardovali. Le châtelain, s'étant aperçu de loin de leur arrivée , s'empressa d'aller à leur rencontre. A peine daigna-t-il répondre aux salutations respectueuses des paysans. Il s'avança au devant de la jeune fille que son pore soutenait; elle était pâle comme la mort. Il la prit dans ses bras et posa ses lèvres sur ses joues. Alors Adamo furieux saisit son poignard, et le plongea dans la poitrine du tyran qui n'avait respecté ni les lois divines ni les droits sacrés de l'humanité. Ce fut le signal de l'attaque. Ses amis tirèrent Tépée et se précipitèrent dans le château ; ceux qui étaient embusqués dans les broussailles se joignirent à eux. Les valets et les mercenaires du seigneur furent tous massacrés, et la flamme s'éleva bientôt par-dessus les créneaux de Gardovali.
C'est de cette mémorable journée que date la délivrance du pays situé au-dessous des sources de l'Inn. En i494 ? ^' se racheta pour la somme de 900 florins des droits de suzeraineté qu'y exerçait la Maison de Dieu.
Parmi toutes les hautes vallées de la Suisse , je n'en connais pas de plus belle que la haute 'Engadine. La foule de villages agréables qui l'animent et dont plusieurs rappellent l'architecture des villes de l'Italie , les forêts de staphyliers et de mélèzes , les lacs gracieux dont elle est parsemée à une hauteur de 6,000 pieds au-dessus de la mer, les firners et les glaciers du Bemina, du Maloya, du Septimer, du Julier, de l'Albula , du Scaletta , et d'un grand nombre d'autres montagnes , en font un des pays les plus pittoresques
et les plus enchanteurs. L'Inn promène ses eaux transparentes à travers la vallée. Des fleurs éclatantes émaillent la tendre verdure des prairies. Les plantes qui fleurissent sous le ciel pur des Hautes- Alpes ou celui des tropiques , peuvent seules nous donner ané idée de la vivacité de leurs couleurs. La fleur du trèfle égale souvent en grandeur et en éclat la rose à demi éclose. Les cèdres des montagnes s'étendent jusqu'à la lisière des neiges.
Les habitans de la haute Engadine sont plus civilisés qu'on ne devrait s'y attendre d'après la rudesse d'un climat qui , pendant huit mois de l'année , les isole du monde , et d'après leur langage qui ne se comprend plus au delà de la vallée qu'ils habitent. C'est le latin que parlait le bas peuple au rapport de Tite-Live. Il s'est conservé parmi les descendais des Italiens du Latium et de l'Ombrie réfu- -giés dans ces montagnes , après s'être soustraits par la fuite aux cruautés des Gaulois ou des troupc^s d'Annibal. Les noms d'Ardez (Atdea) , de La vin (Lavinium) , de Zutz (Tutîum), de Scamfs (Scamptia)^ de Zemetz (Cernetium), de Fettan (f^octaneum) , rappellent encore \eut antique origine. — Queltpie peu répandue que soit cette langue , elle ne laisse pas que de leur ofTrir de grands avantages, en leur facilitant l'étudd des langues modernes qui ont de l'affinité avec le latin , et qui leur sont d'une grande utilité pendant les longs séjours qu'ils font à l'étranger. Ils s'y établissent ordinairement en qualité de pâtissiers, de merciers, de marchands de soieries, de banquiers, etc. ; mais, tout ingrat que soit le sol qui les a vus naître, ils n'aspirent qu'à y retourner pour jouir de la petite fortune qu'ils travaillent à amasser.
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Sur le versant oriental du Saiht-Gothard s'élèvent, k une hauteur de 5,ooo pieds , les dernières maisons de la vallée de Tawétscher. C'est là que se trouve situé le village de Selvà , et derrière lui le hameau plus petit encore de Chiamunt. On n'aperçoit sur la pente de la montagne, au milieu d'un terrain montueux , que de misérables chalets , des granges isolées , ou des échafaudages destinés au séchage des foins, en cas qu'une pluie ou une neige précoce viennent à mouiller la terre. Des montagnes dont les sommets majestueux et terribles s'élèvent à io,ooo pieds de hauteur bornent le tableau. Trois ruisseaux jaillissent de leurs flancs. Ce sont les trois sources du Rhin-antérieur. Le premier sort d'une vallée à moitié couverte de glaciers , qui se prolonge sur la gauche entre le mont Cornera et le mont Cavradi ; le second, sur la droite, s'échappe des firners du Crispait, et le troisième, au centre^ des dômes de glace du gigantesque Sixmadaun. Ces trois ruisseaux font leur jonction à ce point de la vallée de Tawétscher. Mais ce ne sont pas les seules sources du plus beau fleuve de l'Europe. Le Rhin-du-milieu, qui jaillit des glaciers du Cadelrhin , dans les monts Lukmainer, se joint plus tard au Rhin-antérieur, à sa sortie du Medelserthal, et le Rhin-postérieur se précipite des glaciers situés derrière le Muschelhorn , au bruit de treize chutes d'eau qui entourent son berceau. Toutes ces diverses branches du Rhin se réunissent derrière le romantique château de Reichenau , deux lieues au dessus de Coire.
La contrée de Selva conserve son caractère de morne grâvité, même par le plus beau dimanche d'été. Les nuages se glissent comme des ombres autour des montagnes et à travers les crevasses de leurs rochers; d'énormes blocs de granit,
arrachés par la violence des torrens ou des avalanches , sont éjpars dans les champs : ce sont autant de dangers que les habitans de la vallée ont courus. Les niasses de neige, qui tantôt descendent des montagnes comme une fine poussière dont l'atmosphère est entièrement obscurcie , et tantôt se précipitent pendant le dégel avec fureur, répandent presque chaque année la terreur dans ces contrées. Dans le premier cas, on leur donne le nom de fVindlàùineny et dans le second celui de Schiaglauinen ou Grundlauinen. Les restes de ces avalanches se voient presque pendant tout l'été dans les environs de Selva. Quelquefois elles forment au dessus du Rhin de hautes voûtes de glace qui servent de ponts aux habitansdes Alpes.
En 1808, une de ces avalanches se précipita des hauteurs du Ruenatsch sur le village de Selva ; 42 habitans et 287 pièces de bétail y périrent. Quinze ans plus tard, cette même contrée fut le théâtre d'un pareil sinistre ; 87 personnes en furent victimes. Mais les malheurs que Rueras éprouva sont encore plus terribles. En 1749? une avalanche descendit sur ce village des hauteurs du Malamusa, et l'engloutit presque entiè" rement. Les cabanes qui se trouvaient situées à quelque distance , furent jetées loin de leurs fondemens par la seule force de l'air; des forêts furent déracinées ou leurs troncs brisés comme des tiges mortes. De cent malheureux qui avaient été ensevelis soiis cette montagne de neige, à peine une soixantaine purent-ils en être retirés en vie.
Chaque année, les avalanches exercent de pareils ravages dans les montagnes ; mais on rapporte de curieux exemples de personnes qui ont échappé comme par miracle à leur fureur. Un de mes amis, le landammann Hitz, m'a raconté . l'anecdote suivante , lors d'une visite que je lui fis aux forges de Schmclzboden , dans la Ligue des Dix-Juridictions. Il habitait alors dans le fond d'une étroite vallée , resserrée entre de hautes montagnes. Un jardin s'étendait devant sa maison , et un large torrjent coulait derrière. Ce torrent était adossé à une muraille de rochers a pic, au haut de laquelle un chemin
taillé dans le roc sur une largeur de 5 pieds conduisait aU village voisin ; il était traversé par un petit ruisseau qui tombait en poussière dans la vallée. Quelques troncs d'arbres servaient de pont; vus d'en bas, on les eût pris pour un brin de paille.
La pauvre femme d'un commissionnaire, sa hotte sur le dos, passait par là au cœur de l'hiver. Tout-à-coup la malheureuse est assaillie par des tourbillons de neige; elle s'arrête, elle ne voit plus, à peine peut-elle respirer, elle sent le pont qui manque sous ses pas. L'ouragan étant passé , elle secoua la neige qui la couvrait, et se vit, non sans étonnement, auprès du jardin de Schmelzboden. Elle avait fait ce périlleux trajet sans en éprouver le moindre mal. Elle entra chez le landammann , toute dépitée d'avoir à recomm<9ncer une aussi longue route, et lui demanda un verre d'eau-de-vie pour se redonner des forces.
Telle est la puissance de l'habitude. L'habitant des Alpes ^ content d'avoir échappé au danger, n'hésite pas à rebâtir sa cabane au lieu même où elle a été détruite, de même que le Sicilien ne délaisse pas sa petite propriété quand bien même elle a été ravagée par les torrens de laves de l'Etna.
ibA (BaiûiPttifcua a>a vacdos^
En descendant des hauteurs de Selva vers le fond de la vallée, on arrive après quelques heures de mardie au village de Trons. Une chapelle consacrée à sainte Anne et ombragée par un platane séculaire, s'élève à son entrée. La vue dont on y jouit, rappelle les plus belles contrées de la Suisse. A droite et à gauche, des bosquets, des prairies, des villages, des ruines, des champs de millet isolés parmi des touffes de cerisiers, s'y élèvent par degrés de plateau en plateau. Le Rhin, jeune encore, caresse amoureusement le pied de la
taillé dans le roc sur une largeur de 5 pieds conduisait aU
Si
inontagne, qui lui envoie aussi le faible tribu de ses eaux. Les Alpes se perdent dans les nues. Leurs flancs sont parsemés de forêts qui laissent voir entre leurs sombres massifs la fftdche verdure des prairies ; et dans le lointain, sur l'arrièreplan de ce vaste tableau, les glaciers élèvent leurs cimes d'argent. — Cependant, au milieu de tant de merveilles, cette modeste chapelle et ce platane, dont le tronc est miné par les ans, sont encore ce qu'il y a de plus intéressant à voir pour le voyageur. C'est le Griitli des Grisons! C'est là que les confédérés de la Ligue Grise se jurèrent, il y a quatre siècles, une alliance étemelle. De saintes xnaximes de l'Évangile , gravées en lettres d'or sur le porche de la chapelle, rappellent cet événement mémorable. In libertatem s?ocati estis. — Ubi spiritus domini ^ ibi libertas. — In te speraverunt Patres. — Speraverunt et liberasti eos. — Peut - on annoncer la vérité dans un style plus simple et plus sublime?
On se fait communément de très-fausses idées sur l'origine de la liberté des Suisses. C'est à Guillaume Tell et aux confédérés du Grùtli que l'on en attribue généralement toute la gloire. Cependant les cantons d'Uri, de Schwitz et d'Unterwald possédaient des constitutions libérales bien avant Guillaume Tell. Aussi ne firent-ils que revendiquer les anciens privilèges dont voulaient les déposséder les Heichsvogts ou baillis que la confédération de l'emph-e leur avait imposés. En agissant ainsi , ils n'avaient nullement en vue le bien général de la Suisse , ils n'agissaient que pour eux et rien que pour eux. D'autres villes, d'autres villages se rachetèrent aussi peu a peu des droits de suzeraineté qu'y exerçaient leurs comtes et leurs barons ; mais la majeure partie de la population resta soumise à l'autorité de quelques villes et de quelques bourgs qui finirent même par absorber leurs anciens privilèges. Cet état de choses subsista jusqu'à la fin du siècle dernier. Le gouvernement dç l'Autriche ou de la Prusse eût même été préférable pour eux à la domination des villes souveraines de la Suisse : im gouvernement monar-
— 22 -^ chique est moins ennemi de la liberté du peuple que ne Test toute espèce d'aristocratie.
A l'exemple d'Uri, de Schwilz et d'Unterwald, les autres cantons démocratiques de la Suisse s'affranchirent aussi peii à peu du joug des comtes, des barons et des abbés, sans songer à d'autres intérêts qu'aux leurs propres. Il en fut de même dans les Ligues. .
L'état de guerre qui divisait sans cesse au i4' siècle les nobles et les communautés indépendantes, devait nécessairement amener un rapprochement dans l'intérêt des deux partis. C'est ce qui eut lieu. Depuis les montagnes de l'Engadine et du Dombeschg jusqu'à Coire, les seigneurs et les communes s'engagèrent réciproquement à rejeter leurs privilèges. C'est ainsi que se forma à la fin du 14" siècle la Ligue de la MaisoQ de Dieu de Coire.
Ce ne fut que plus tard qu'une pareille ligue s'établit entre les seigneurs et les communes de l'Oberland. Elle comprenait le pays situé depuis les trois sourdes du Rhin jusqu'à leur jonction près de Reichenau. De même que les comtes de Werdenberg, de Sax , les barons de Rhaezûns, etci, les Maisons de Dieu de Coire et de Disentis jouèrent un rôle tout aussi peu édifiant; mais le peuple n'endura pas long-temps leurs exactions. Déjà, dans la vallée de Schamser, les baillis des Werdenberg avaient été mis à mort , et leurs châteaux incendiés. Pendant la nuit, des montagnards résolus s'étaient rassemblés de tous côtés dans la forêt de Trons pour se consulter. Heureusement que l'abbé de Disentis, Pierre de Pultinga, dont la prudence égalait l'éloquence , vint au secours du peuple par ses sages conseils. De tous les points de la contrée on envoya des députés aux seigneurs, et au milieu du mois de mars de i4^4^ l'^bé de Disentis, les comtes de Werdenberg et de Sax , les barons de Rhaezûns se réunirent avec les représentans du peuple sous le platane de Trons et s'y jurèrent alliance et protection mutuelle.
Ainsi se constitua la Ligue Haute ou Ligue Grise. La Ligue des Dix-Juridictions, qui embrasse l'autre partie de la Haute-
^ :^s -^ Rhétie, sitaéeentre la Souabe et le Tyrol, ne s'établit que par la suite.
Parfaite égalité de droits pour tous les citoyens, telle est la base sur laquelle repose le droit public de chacun de ces petits états. Noble ou manant, pauvre ou riche, tout habitant est citoyen. L'inégalité des fortunes et des capacités ne produit qu'une inégalité dans Fétendue des propriétés ou dans la sphère d'activité, La fortune et le mérite sont des propriétés individuelles ; l'état est la propriété de tous.
Liberté donc pour chaque individu de faire de ses facultés et de ses propriétés tel usage qu'il lui conviendra, pourvu que ce ne soit pas au détriment de ses concitoyens. Le père de famrlle jouit sur son coin de terre d'une plus grande indépendance qu'un baron ; il n'a d'ordre- à recevoir que de celui qu'il s'est choisi pour chef ou pour juge, et qu'il a le droit de déposer à l'expiration de ses fonctions. Les seules lois qu'il ait à observer sont celles qu'il a votées ou qui ont recula sanction de la majorité de ses concitoyens. Il n'est pas jusqu'à la nomination du maître d'école et du pasteur luimême qui ne lui appartienne.
La police de la commune ne regarde que ses habitans. Ils élisent eux-mêmes leurs administrateurs et leur chef; aux premiers ils donnent le nom d'Économes, de Jurés ou G/rawi*, et au dernier celui de Maître du village , de Receveur, ou en langue romane, Cuvig. Le gouvernement ne pourrait aller contre les privilèges de la commune.
La communauté ou juridiction (gericht) ne se compose . souvent que des habitans d'un village, d'une vallée, ou même d'un seul voisinage (i); mais ordinairement c'est une agrégation des uns ou des autres. Ces petits états ont chacun leurs assemblées communales {landsgemeinde) et envoient en outre des représentans à la diète. Ils ont leur conseil sous la • présidence d'un Ammann ou Mastrolj et leur tribunal civil-
(i) Le voisinage {nachbarschaft) se compose d'un plus ou moins, grand nombre de foyers disséminés dans quelque valjée.
qui, dans b Ligue des Dix-Juridiçtionç, juge en dernier resr sort. Ces petites républiques ne reconnaissent aucun pouvoii* au dessus de l'assemblée générale du peuple. Chaque citoyen qui a atteint sa quatorzième ou sa seizième année y a voix délibérative. Ce droit est une conséquence naturelle du devoir qui lui est imposé de défendre sa patrie en cas de guerre. C'est là qu'il s'instruit dan^ les affaires publiques. Rien n'in- ,spire plus d'attachement à la patrie que de se familiariser avec ses intérêts, de vivre en quelque sorte de sa vie.
Quatre ou cinq de ces petites communautés , et souvent même un moindre nombre, composent ce qu'on appelle une haute juridiction (hochgericht) ^ sans doute à cause du droit que possèdent les juges de connaître non seulement des matières civile^ en première instance , comme dans la Ligue Cadée et la Ligue Crise , mais aussi des matières criminelles* Ces hautes juridictions forment: chacune des états à part, qui ne sont unis entre eux que par le pacte fédéral. Us sont indépendans les un$ des aptres ; ils pnt chacun leur constitution, leur législation, leur gouvernement à eux. Le landammann est le chef de la république, l'assemblée générale des citoyen^ des communautés en est le souverain. Le landammann {landvogt oapodesta) représpntp l'état à la diète. Les juges supérieurs sont sous ses ordres. Il est le conseiller, le médiateur dans les querelles domestiques, lorsque les parties veulent bien s'adresser à lui. Ce n'est donc pas un homme de peu d'importance que le landammann ; aussi l'honore-t-on, en le saluant, du titre significatif de f^otre Sagesse,
Les Ligues Grises se composent encore aujourd'hui de 26 états indépendansy mais ne possédant pas tous également le droit de voter dans les affaires du pays des Grisons ou de la confédération helvétique. Plusieurs n'ont qu'une voix, d'autres en ont trois ou quatre. Les rapports qui les unissent entre eux ne sont pas également étroits. Ils forment , comme nous l'avons vu, trois ligues particulières partagées inégalement en sept, huit ou onze états. Chaque ligue a de nouveaq son assemblée générale particulière ou diétîne, et ses droits
particuliers qui sont déterminés par la loi. I^ chef de la Ligue Cadée porte le nom de président; celui de la Ligue Haute le titre de sénéchal ; on le nomme landammann dans la Ligue des Dix-Juridictions. Autrefois chacune de ces ligues était non seulement indépendante des aptres états ou des cantons de la Suisse y mais elle possédait même en toute souveraineté le droit de paix et de guerre.
Ce ne fut^ qu'en 1471 que ces trois grandes Ligues de la Rhétie contractèrent entre elles, à Yazerol , une alliance plus étroite y tout en conservant cependant leurs institutions et leurs privilèges. Les trois chefs des ligues formèrent le gou^ vefnement fédéral ou ppuvoir exécutif , et les députés des hautes juridictions et des communautés constituèrent la diète cantonale. Le gouvernement n'était pas en permanence ; la diète tenait alternativement ses séances annuelles dans l'une des trois Ligues ; mais ni l'un ni l'autre n'avaient pouvoir suffisant pour régler les affaires dé l'état ou pour rendre des (ois. Leurs décisions devaient être soumises à la sanction du souverain, c'est-à-dire des citoyens des communautés et des hautes juridictions. La majorité des suffrages décidait de leur adoption ou de leur rejet.
On comprend que dans un tel labyrinthe de constitutions , la marche des affaires devait être pénihle et embarrassée. Dans son amour fiveugle de la liberté, le Grison n^ consultait que l'intérêt particulier de son village. Peu lui importait que la confédération fût forte et compacte. Les plus sages propositions de la diète dépendaient de Tignorance des assemblées populaires , ou plutôt de l'intérêt de leurs meneurs, car l'intrigue avait beau jeu dans cette confusion politique, surtout au temps des guerres sanglantes que §e livrèrent en Italie l'Autriche, l'Espagne, la France, Venise et le Pape. — Les gorges du pays des Grisons, la vénalité de ses fonctionnaires et la bravoure de ses mercenaires en faisaient un point important pour ces puissances rivales. Les emplois publics étant mis à l'enchère, l'acquéreur se dédommageait des sommes que sa pla€«i lui avait coûté par des extorsions et des bassesses de
toute espèce, ou bien encore il se vendait à la cour étrangère, qui offrait de lui payer le plus largement ses services.
L'histoire du pays des Grisons, depuis le commencement du 16" siècle jusqu'à la fin du 18*, n'est guère qu'une longue suite de guerres intestines, d'agitations, de conspirations, de bouleversemens. Les actions les plus brillantes et les crimes les plus atroces s'y heurtent à chaque page; aussi plusieurs des cantons de la Suisse répugnaient-ils à admettre dans leur confédération le Hochland rhétique. En 1 70 1 , ses vœux furent encore rejetés, et la Suisse ne cessa pas de le traiter en allié.
Le serment des fédérés sous le platane de Trons et sa rénovation en 1778 sont représentés sur le porche de la chapelle Sainte-Anne. Ces deux tableaux caractérisent on ne. peut mieux Tépoque. Autre temps , autres mœurs. A côté du mâle courage et de la simplicité des ancêtres, l'afféterie et la sotte gallomauie de leurs descendans se montrent dans toute leur petitesse.
Dans le premier de ces tableaux, l'abbé de Disentis, revêtude l'habit de son ordre, lève la main au ciel et prononce le serment d'alliance, ainsi que le comte de Sax. Celui-ci, dont les cheveux sont taillés en rond et dont la barbe blanche des-^. cend jusqu'à la ceinture, s'appuie sur un bâton noueux. Sa pose respire la noblesse et la vigueur ; sa fidèle épée de ba^* taille est suspendue à son côté , son havresac garni de vivres est à sa droite. Le seigneur de Rhaezùns se tient près de l'abbé dans un costume aussi simple que le comte. Des hommes en armes se présentent sur le second plan du tableau. C'était alors l'usage que les députés portassent leurs vivres, avec eux. On voit près de la chapelle, dans la plaine de Ta-, vanosa, la source sur les bords de laquelle ils avaient coutume de se reposer pour prendre leur repas ; et le rocher qui s'élève près de là porte encore les longs clous qu'ils y avaient fichés pour suspendre leurs ha vresacs.
Le second tableau nous représente des merveilleux du siè-. clc dernier, frisés et poudrés, tous en habits de gala, portant manchettes,, vçstea brodées, breloques, culottes, bas de soie,
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el une badine à la main ; mais ces messieurs ne portaient point de ïiavi*esacs. Ils mangèrent à Trons , chez monsieur l'abbé , rionQ iinp iwïllfl ri>ttemt«lniiéiw<to rflfM:i jacmoiries de toutes les
el une badine à la main ; mais ces messieurs ne portaient point de han^sacs. Ils mangèrent à Trons , chez monsieur l'abbé ,
A^w%a i«n^ «oIIa rtrfi|lMH«MMMlABnÉh*40A-UiaûmeS dc tQUtââ.lfiô
formes gigantesques de ces montagnes, avec leurs échappées^ de lumière, avec leurs abimes : ce sont autant de témoigna-r ges de notre humilité en face de la majesté suprême.
 la place qu'occupe aujourd'hui Tabbaye des bénédictins de Disentis, on ne voyait, il y a des siècles, que la modeste cellule d'un ermite. Une caverne était auprès : cella ubi spelunca est , disent les anciennes chroniques. Grâce à l'habileté des moines à exploiter l'ignorance et la crédulité du peuple, l'ermitage fit place à un riche palais , et le pieux ermite à un abbé revêtu du titre de prince. Mais par suite des dissensions qui ensanglantèrent le pays des Grisons , et auxquelles elle prit une part active , cette abbaye vit sa prospérité décliner de jour en jour. Elle vendit la plupart de ses privilèges aux communes, et avec eux son influence disparut.
Le bâtiment actuel est moderne, L'ancienne abbaye fut livrée aux flammes en 1799 par les armées françaises. On sait que la Suisse avait succombé alors. L'incapacité de ses petits gouvernemens aristocratiques , jointe à leur rivalité , à leur désunion, avait paralysé le courage de ses braves habitans.
Le pays des Grisons était aussi en proie, à cette époque, à de fîmestes dissensions. Deux partis le divisaient. Ij'un d'eux ne voulait consentir à sa réunion à la république helvétique que sous la réserve qu'aucun soldat français ne mettrait le pied sur le sol des trois Ligues ; l'autre s'y opposait formelle-, ment, sous quelque condition que ce fôt. Tous ses voeux se tournaient vers l'Autriche. Ce dernier parti l'emporta , et le 19 octobre 1798, un corps d'Autrichiens, sous les ordres du général Auflenberg, pénétra dans les Ligues par la gorge de Luziensteig, sans en avoir prévenu ni les hautes juridictions , ni les communautés , et même contre leur volonté.
Quatre mois après, les hostilités ayant recommencé entre la France et l'Autriche, et le général Auffenberg ayant été rejeté hors du pays des Grisons, les troupes françaises occupèrent alors le Hochland rhétique depuis le pied du Saint- Gothard et du Crispait jusqu'aux [frontières de l'Allemagne.
Les habitans de ces hautes vallées virent avec un profond
sentiment d'indignation des soldats ennemis assis à leurs foyers. Il leur parut facile d'en délivrer le sol de leur patrie. L'enthousiasme de la liberté ne consulte pas les dangers. A peine put-on contenir leur ardeur jusqu'au jour de l'attaque que les Autrichiens devaient diriger contre les Français : ellef eut lieu le i" mai 1799. Ce fut le régiment du colonel Saint-^ Julien qui l'exécuta dans les environs de Lùziensteig ; mais il essuya un échec.
Cependant la landstourme s'était déjà levée dans le Lukmaîner, le Sixmadaun et le Crispait. L'insurrection partit du village de Ciamut, le dernier de la vallée de Tawetscher, visà-vis d'Uri , et se propagea avec une rapidité effrayante dans toute la contrée environnante. Les insurgés, croix et bannières en tète, entraînaient avec eux tout individu propre à porter les armes. Arrivés à Sedrun, chef-lieu du Hochthal, ils y trouvèrent un officier français avec quelques hommes de sa compagnie , qui prenait tranquillement son repas ; ils le sommèrent de se rendre ; la résistance était impossible ; elle ne fut pas tentée. Les soldats ayant déposé les armes/urent dirigés surDisentis. Lorsque la landstourme eut atteint ce village, le capitaine français qui s'y trouvait était en état de défense. Les pourparlers ne furent pas longs ; quelques coup» de feu et les rugissemens efTrayans de la foule y mirent bientôt fin. Il y eut de part et d'autre quelques hommes tués ou blessés. En même temps le tocsin appelait de tous côtés aux armes la population des montagnes : le faible détachement français allait être accablé sous le nombre ; sa position devenant de plus en plus désespérée , il se rendit.
Le lendemain , au moment du départ pour Coire, on fit sortir les prisonniers de l'Hôtel-de-Ville , où ils avaient été renfermés pendant la nuit ; mais aussitôt un cri de mort se fit entendre. La foule, déjà ivre d'eau-de-vie, demandait leurs tètes. Ni parole donnée, ni humanité, rien ne pouvait contenir sa rage. Déjà les robustes et sanguinaires mmitagnards du Lukmainer brandissaient leurs épées et leurs massues; les habitans de lai vallée de Tawetscher imitaient leur exemple,,
~ 30 k)r^uc de vénérables ecclésiastiques s'élancèi^nt au milieu de ces forcenés pour leur rappeler les saints devoirs de l'humanité. Le supérieur de raW)aye , vieillard aux cheveux blancs, Ëasile Yoith, accompagné du père Dominique et du curé de Sedrun , Vigile Wenzein, se jeta k leurs genoux, en les suppliant de faire grâce à ces malheureux. Quelques-uns de ces furieux se sentirent émus ; mais d'autres ne répondirent à leurs prières que par d'affreuses menaces.
Cependant la landstourme se remit en marche ; mais à peine sortis du village, quelques prisonniers. ayant été soupçonnés de vouloir s'échapper, un cri terrible se fit entendre ; tous furent égorgés jusqu'au dernier. Après cette œuvre de sang , ces forcenés dépouillèrent leurs cadavres et poursuivirent leur route dans la direction du village de Tavanosa. Arrivés au pontdeDanis, ils aperçurent les traces d'un combat récent ; c'était la landstourme descendue de la vallée de Brigelser et des environs du Glennerstrom, qui avait surpris en cet endroit une compagnie de grenadiers français. Mais cette faible poignée de braves , s'étant ouvert un passage à la baïonnette , effectua sa retraite sur Coire en disputant pied à pied le terrain à cette horde sauvage. Les làndstourmes de l'Oberland se grossissant comme les avalanches dans leur marche , s'acharnèrent à leur poursuite , mais leurs espérances furent cruellement déçues. Quelques compagnies d'infanterie et quelques escadrons de cavalerie, sortis de Coire, eurent bon marché de ces bandes indisciplinées. Ce ne fut pas un combat , mais une horrible boucherie. Plusieurs semaines aprës ce massacre, on retrouvait encore des cadavres dans les montagnes et les forêts environnantes.
Tant de victimes paraissaient encore à l'armée française de trop faibles représailles pour les malheureuJlL égorgés près de Disentis. Des soldats avides de vengeance se répandirent dans les montagnes de l'Oberland ; Disentis reçut garnison. Le village et l'abbaye furent livrés au pillage , et le couvent ré-* duit en cendres.
Un jour que l'on ^ep^ochait au général Suchêt les cruautés
que SCS troupes avaient commises,il montra pour toute réponse
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que ses troupes avaient commises, il montra pour toute réponse «Ane-gnaiide quantité d'uniformes français percés de trous et
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Au6si loDg-temps que le canton deâ trois Ligdes eut deâ t*apports plus étroits avec les puissances étrangères qu'avec la confédération , le pays fut en proie aux factions. Les guerres civiles et étrangères le déchirèrent. I^ vénalité y fut toute puissante. Mais aujourd'hui il s'est éclairé sur ses véritable^ intérêts ; ses écoles , ses bibliothèques , ses routes , ses établissemens de bienfaisance le prouvent ; l'industrie et les arts y sont en progrès; sa constitution aussi s'est un peu simplifiée.
Il est vrai que l'ancientie confédération des vingt sept communautés libres avec leurs droits de souveraineté existe toujours. Chaque juridiction supérieure possède encore sa constitution particulière qu'elle seule a le droit de modifier ; sa représentation à la diète et ses assemblées populaires qui décident en dernier ressort des lois et des traités qui leur sont soumis par les fonctionnaires supérieurs du canton. Mais ces lois et ces traités doivent être discutés devant un grand conseil, composé des députés de toutes les hautes juridictions, avant de passer aux communautés. L'administration et la police du pays ressortissent également à ce conseil ; il juge les differcînds qui peuvent survenir entre les communautés dans leurs rapports politiques , et surveille la gestion des finances de l'état; tandis qu'un petit conseil, composé d'un membre de chacune des trois Ligues , exerce le gouvernement comme pouvoir exécutif, gère la fortune publique, surveille l'administration de la justice , les affaires de l'église, l'instruction publique, la police, le commerce, etc. Une cour d'appel pour les criminels d'état et un tribunal cri-^ minel pour les vagabonds et les filous ont dégagé le cours de la justice d'une foule d'entraves. Les anciennes factions ont disparu , et en un mot la vie publique et la vie privée s'y ennoblissent de jour en jour.
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Une ville d'une médiocre étendue renferme souvent une population plus nombreuse que ce petit état , le plus célèbre cependant des cantons primitifs de la Suisse. Dans ses vingt à trente villages, à peine compte-t-on i3,ooo habitans, répandus sur une surface de plus de 20 milles carrés. Mais les rochers, les glaciers et les firners qui le couvrent, en rendent . la majeure partie stérile.
. Depuis les sources de la Reuss , au point le plus élevé du Saint-Gothard, s'étend le long de cette rivière une vallée resserrée de dix lieues d'étendue. Cette vallée embrasse encore, l'espace de quelques lieues, le lac des Quatre-Cantons qui forme comme une large baie enceinte d'une muraille de rochers et de montagnes boisées, du haut desquelles deux ruisseaux se précipitent h l'est dans la Reuss. C'est le Schacchenbach et le Kerstelenbachou Maderanerbach qui s'échap-
- peut à grand bruit des vallées accessoires dont ils portent le nom. La vallée principale s'étend vers le lac sur un terrain uni et marécageux , d'une demi-lieue d'étendue ; mais en remontant la Reuss, elle se rétrécit peu à peu, et après quatre heures de marche , la pyramide du Bristenstok , haute de 8,000 pieds, semble l'interrompre brusquement. Cependant 4a nouvelle route du Saint-Gothard serpente sur la droite à
' travers les ravins de la montagne ; et sur la gauche les mon-
34 — lagnes, en seî séparant, ouvrent un passage dans la vallée de Madcrancr.
Nous n'essaierons pas de peindre les beautés de ce petit pays. Les innombrables gravures que l'on en a publiées , les ont fait assez connaître. Qui n'a pas admiré le Grùtli où le premier serment des confédérés d'Uri se fit entendre, le plateau de Tell , où ce libérateur de la Suisse échappa a la vengeance de GessIeV , et au milieu du làc , à travers les arbres (|ui l'ombragent , la chapelle élevée à sa mémoire ; les ruines de Twing-Uri, près du confluent de la Reuss et du Kerstelenbach , a l'ombre du Bristenstok et du Wîndgelle? — A chaque pas la scène change. La gravité des Hautes-Âlpes est adoucie par la grâce des paysages de la vallée. L'idylle s'y marie à l'épopée. Tantôt c'est un village perdu dans des touffes de verdure, une croix entourée de lierre près d'une chapelle isolée , et tantôt un troupeau paissant en liberlîé dans un vert enclos , une cabane en ruines sur un rocher couvert de mousse , une forêt d'arbres fruitiers que traverse la route ,1e murmure dés sources et des ruisseaux qui se mêle aux mugissemens et aux bêlemens des troupeaux, aux hennissemens des sommiers qui gravissent les flancs du Saînt-Gotliard, et aux accords mélodieux des cloches qui s'entendent dans te lointain.
Sans doute la vallée principale pourrait être cultivée avec plus de soin. Rtais la routine a encore beaucoup d'empire sur seshabitans, et l'éducation des bestiaux , dont ils s'occupent principalement, les force de laisser en pâturages la plus glande partie de leurs terres. Cependant sur cent habitons , à peine en compte-t-oh un qui possède du bétail. Les brebis, et les chèvres surtout, dont Tentretien est moins 'cOfûteux, y sont en plus grande quantité. Dès que le printemps renàft, les troupeaux quitteïit leurs étables. A mesure que Fhiver se retire , ils montent peu h peu des pentes inférieures dcfs niofttàgnes jusqu^à leurs plus hauts sommets; mais à l'approche de l'automme , ils redescendent graduellement jusque dans la vallée , qui dans l'intervalle a rempli les granges do foîn.
la vallée , qui dans l'intervalle a renipu le» ^ic.*ag^^. ..
3fc —
.^•*v iv.uvui'sees à leur choc: leurs toits de
Si , comme nous l'avons dit , le pays était mieux cultivé , le sort de ses habitans s'améliorerait sensiblement. Le dimat et le sol sont également favorables ; mais de vastes étendues de terrain sont encore en friche. On s'en sert comme de biens communaux. Chaque citoyen a le droit de conduire ses troupeaux dans ces maigres pâturages. Le riche propriétaire trouve naturellement 11 cet état de choses le plus d'avantages ; le pauvre, au contraii-e, connne il arrive partout dans ce meilleur des mondes possibles, n'a point à se féliciter de son lot ; de misère en misère il finit toujours par devenir la plaie des riches. Tel est le résultat d'une cupidité fort mal entendue. Il est de fait qu'une partie considérable de la population manque de tout, tandis que plus de 60,000 florins sortent chaque année du payspour acheter des produits que les terres mieux cultivées ne refuseraient pas. Ce n'est que depuis 1834 que l'on a songé à introduire quelques améfioràtions dans le canton afin d'arrêter le progrès du paupérisme.
La vallée de la Reuss et ses vallées accessoires surpassent même en fertilité les contrées voisines des cantons de Schwitz et d'Unterwald. La chaleur de l'été , réfléchie par les montagnes gigantesques qui les bordent , fait fondre de bonne heure les neiges. Le printemps y est plus précoce. Les plantes s^ développent avec plus d'énergie, et y parviennent plus tôt à leur maturité. Mais cette vive chaleur n'est pas toujours sans danger. Elle est sans doute produite par le simoon de l'Afrique , qui , après avoir franchi la Méditerranée, reçoit en Italie le nom de sitocco et en Suisse celui de Jben (favonius). Ce vent parcourt les couches supérieures de l'atmosphère dans des directions obliques du sud au nord , et s'abat ensuite sur les vallées delà Suisse. Mais alors, resserré qu'il est entre de hautes murailles de montagnes, sa force et sa rapidité se doublent ; sa durée se prcîlonge quelquefois des temaines entières. Les neiges se fondedt alors sur les montagnes inférieui^s; les avalanches se succèdent rapidement; les cabanes sont renversées à leur choc; leurs toits de
bardeaux sont entraînés malgré les quartiers de roche dont
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i>ni'<l«»niiy cr\nt ffmfi'aJDfff "^i^flTf Icft quaitiers de roche dont
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teresse, habitée jadis par les seigneurs de Bùrglen. Leurs noms sont oubliés , le nom de Tell a survécu. Les Grecs et les Romains élevaient des statues h la mémoire de leurs grands hommes; les Suisses bâtissaient des chapelles en Thonneur des libérateurs de leur patrie. Chaque année , il s'y fait encore des processions solennelles auxquelles assistent les habitans d'Uri et de Schwitz.
t)n sait peu de chose sur la vie et sur la mort de Guillaume Tell ; mais au moins en connait-on les plus beaux traits. Ce iiit luiqui le premier mit la main à l'œuvre pour délivrer son pays de l'oppression de ses gouverneurs , et quarante-sept ans après ce noble dévouement, en i354, il périt dans un Age très avancé en voulant sauver un enfant qui se noyait dans les flots du Schaechenbach. Il n'eut pu marquer ni sa vie ni sa mort par des vertus plus éclatantes.
On se plaît dans cette chapelle. Les nobles souvenirs qu'elle réveille en nous, le paysage enchanteur qui se développe devant nos yeux , tout y inspire le respect , l'humilité ; tout y attache. La vallée qui s'incline sur une distance de six lieues, est bornée à gauche par les sommets du Rossstoecke et duKinzig, à droite par les cimes dentelées du Klaridea, duTîsmar, du. Schneehorn, du Ruchi et du Windgclle; le Schaechenbach mugit dans le fond. Ce torrent, dans les dégels subits, se jette hors de ses bords et entraîne des blocs de rochers dans sa course.
Les artistes représentent ordinairement Guillaume Tell comme un homnie vigoureux et bien fait, et en cela ils n'ont vraisemblablement pas tort. La vallée de Schaechen est habitée par la plus belle race d'hommes du canton d'Uri, tandis que dans celle de la Reuss on ne rencontre le plus souvent que des hommes frêles et chéttfs , soit que \ejben , la misère, ou bien encore un genre de vie moins sobre, les épuisent.
Tell a souvent été mal compris. Ce n'est point le fondateur de la liberté de son pays ; mais la restaurateur de cette liberté. Les montagnards de Ta Suisse olnient libres bien des
hièclcs. avant lui; mais iis gémissaient sous des gouverneurs tyranniques,
.Les premiers habitaos de cesvalléeS) inconnyesau monde, vivaient disséminés dans ces vastes solitudes. La diasse et l'éducation des bestiaux faisaient leurs saules occupations. Leur indépendance notait gênée en rien. L'habitude des dangers les rendait forts et intrépides. Les familles établies dans les vallées des cantons d'Uri , de Schwitz et d'Unterwald ne foraiçrent pendant long-temps qu'une même communauté j qui se rassemblait de temps à autre pour délibérer pn commun. Elles descendaient sans doute d'une même souche , peut-être ( et cela est vraisemblable) des Cimbres et des Teutons. Ce ne fut que l'accroissement de la population qui multiplia leurs rapports sociaux , tout en mettant des bornes aux caprices individuels , sans toutefois porter préjudice à leur liberté. Qui d'entre eux aurait voulu de plein gré renoncer à ses droits , faire le sacrifice de sa propre dignité?
Les fermes devinrent des villages , m^is les forêts et les pâturages n'en restèrent pas moins des biens communaux dont chaque citoyen avait la jouissance. C'est ainsi que se formèrent les circonscriptions politiques, appelées Genossamen dans le canton d'Uri , et Urtinen dans celui d'Unter- Avald ; elles embrassaient plusieurs villages. Les babitans de Sohwitz partagèrentaussi leur territoire en quatre parts, dont chacune était un F'iertel ou quartier.
Par suite de l'accroissement de la population , l'assemblée générale de tous les citoyens en état de porter les armes dut être dissoute et l'institution abolie. Uri, Schwitz et Unterwald se séparèrent. Chacun d'eux forma dès lors un état indépendant. Unterwald se divisa aussi plus tard, pour là même raison , en Bas-Unterwald et Haut-Unterv^ald. Cependant les rapports de famille , qui existaient entre les trois cantons, ne furent point brisés; ils demeurèrent unis à la vie et à la mort pour la défense de leurs droits.
Le canton d'Uri resta long-trmps rtrangcr aux affaires ex-
térîeures. Sa jeunesse belliqueuse se distingua, il est vrai, sur lés champs de bataille pour défendre les intérêts d^s confédérés ; mais elle n'avait que lambition de son devoir. S^s habitans ne désiraient aucune extension de territoire. Leur amour de la justice se révoltait a l'idée de soumettre d'autres peuples : ce ne fut que plus tard qu'ils se laissèrent séduire par l'exemple de leurs alliés; il ne leur parut plus indigne alors d'un peuple libre de coipmander à des esclaves. La vallée de Livener l'ut soumise , et leurs landvogts se joignirent à ceux de leurs alliés pour prendre possession du Tessin , du Rheinthal , de la Thurgovie, du comté de Fargans iBt des bailliages supérieurs. Dés lors la pureté de Icprs jnœurs disparut. Les assemblées populaires mirent les chargies de landvogts à Tenchère. La vénalité et la paresse ^ vices fmtrefois inconnus dans le canton, s'y naturalisèrent de plus en plus. Des familles s'assurèrent, au moyen de leuj's riclicsses mal acquises, les premières charges de l'état, traitèrent au nom du peuple avec les autres confédérés , avec les anibasst^deurs étrangers, firent un honteux trafic des soldats du pjiys, afin de pourvoir leurs fils pu leurs parons de coraman- 4^mens , ef leur ouyrir U carrière de la fortune et des honmurs ; et ne rougirent pas de recevoir de l'argent des puissances étrangères en récompense de leurs services. Jusqu'à Ja révolution française , les membres du gouvernement d'Uri, de même que ceux des autres cantons catholiques, reçiu^ent de la coufir dç France une pension annuelle qui pouvait s'élever à 600,000 flQrins. Plusieuis d'entre eux en touchaient -ynede 100 louis. Aussi les diètes et les dictines obéîssaiiont- ,oUes <)u moindre signe des Tuileries.
Ces (|uelques détails suffiront pour faire connaître cette petite république, et les cantons, ses alliés. Jean Mùller ,1e célèbre historien de la confédération, a retracé la plus Jviljante période de leur histoire, les combats qu'ils soutinrent pour leur liberté , la pureté pastorale de leurs mœurs , les vertus de leurs chefs. L'intérêt qu'il a su nous inspirqr nous i^ste fidèlement. Noire imagination nous représente la Suisse
— ^0 — couronnée d'une éclatante auréole; mais ce n'est pas la Suisse de ces derniers siècles.
Il eût été dangereux peut-être pour un Suisse , en présence des hommes du pouvoir , de peindre avec fidélité les jours de décadence de sa patrie; et la tâche eut été difficile , pour ne pas dire impossible, à un étranger. L'orgueil national tenait dans un profond secret les documens originaux , crainte de détruire l'opinion favorable de l'Europe. Mais ce silence, loin de remédier an mal, ne faisait que l'entretenir, le fortifier, l'éterniser. Tel était l'état de la Suisse, lorsqu'après rinvasion des Français en 1 798, le voile fut déchiré, et ses vices furent mis au grand jour. Il s'est fait depuis d'importantes améliorations dans la plupart des cantons ; mais dans ceux des Alpes , et particulièrement dans les cantons catholiques , on reste inactif, le mal se perpétue. La cause en est dans l'ambition de leurs chefs temporels et spirituels, qui ne cherchent qu'à entretenir l'ignorance parmi le peuple dans des vues d'intérêt personnel. Aussi celui-ci ne voit-il rien au delà des institutions dont il a hérité de ses pères. L'habitude n'est pas seulement une seconde nature pour les individus , mais pour les peuples eux-mêmes. Toute innovation dans la vie publiciuc leur répugne. Ils reportent incessamment les yeux vers les anciens temps comme vers leur véritable patrie.
L'habitant du canton d'Uri est généralement fort et ro- J)uste, franc et intelligent dans les affaires de la vie commune, religieux, et aimant par-dessus tout sa liberté. L'habitude et la pauvreté le rendent sobre et continent, simple dans ses f^oûts. Dans son amour de l'indépendance , ses sauvages vallées lui paraissent seules habitables. Il veut être libre dans sa maison , dans sa communauté , dans son pays. Le père de famille est seul maître chez lui ; il administre son bien comme jl Tentend. La communauté régit ses propres domaines, nomme aux emplois publics , élit ses instituteurs , ses pasteurs, dont les fonctions sont annuelles. Les Ge/^0J^^2/»c^^ choisissc;nt leurs rcprésentansau conseil et dans les tribunaux. L'assemblée du peuple nomme chaque année les employés snpé-
rieurs , les secrétaires , les officiers de justice , les percepteilrs des impôts , et décide des projets de lois , des traités et des autres afTaires importantes de l'état. Mais il n'est pas question de la division des pouvoirs. Les hauts fonctionnaires sont tout à la fois administrateurs , législateurs et juges. Des impositions dans l'intérêt général sont regardées comme des charges onéreuses qui pèsent sur le bien-être individuef. Aussi n'en vote-t-on que dans les cas les plus urgens. Le canton d'Uri manque encore d'une foule d'institutions que l'on devrait rencontrer dans tout état indépendant quelque peu civilisé. Gomme il ne possède pas de maison de correction convenable , Je criminel est banni du territoire ; ou , ce qui arrive rarement cependant , le bourreau l'envoie en droite ligne dans une prison d'où il n'est pas facile de s'échapper.... rétemité. L'instruction publique y est aussi dans le plus triste état; les communautés craignent les dépenses; les parens regardent comme superflu de donner à leurs enfans plus d'instruction qu'ils n'en ont reçu eux-mêmes. Ils trouvent plus lucratif de les occuper dans leur ménage; de leur côté, les garçons et les filles préfèrent la maison paternelle ou le grand air aux bancs de l'école. Les instituteurs , pauvres et sans instruction pour la plupart, ne sont que faiblement rétribués. C'est ainsi que l'ignorance, la superstition et les préjugés se transmettent de père en fils. Un jeune homme plein de talent, s'étant rendu à l'institution de M. de Fellenberg à Hofwyl , afin d'acquérir des connaissances dont il pût faire part à ses concitoyens , dut, à son retour , se faufiler en quelque sorte dans sa patrie pour échapper aux persécutions dont il (Hait menacé. Il s'était formé dans un établissement protestant!
Les familles riches , qui ont assez de raison pour envoyer leurs enfans dans les écoles des pays étrangers , trouvent leur compte dans ces dispositions fanatiques de la foule. Le clergé iaussi voit dans cette innocence , dans cette ignorance enfantine la plus sûre garantie contre les dangers qui pourraient surgir, si le peuple était éclairé. Lcschels spirituels et tempo-
- 4â — rfils soot donc , tant par leurs connaissances que par leurs richesses , les \(^^^é|||p^a96 dv pays. Aussi les appeU^]^^{y;i 4e
La route du Saiat^Gothard était autrefois la route la plus célèbre et la plus commode qui joignit le nord avec Tltalie et la Méditerranée. Chaque année , plus de 16,000 voyageurs de toutes les classes la parcouraient en tous sens; 9,000 chevaux la traversaient, portant plu3 de 20,000 ballots de mar* chandises, etc. ; le canton d'Uri percevait annuellement une somme moyenne de 20,000 florins. Mais lorsque Napoléon eut fait construire (de 1802 à 1806) la magnifique route du Simplon , que François II eut ouvert la route de Bormio à travers le Stelvio pour joindre le Tyrol et la Lombardie , et qu'enfin le pays des Grisons et la Sardaigne en eurent établi une moins longue par le mont Bernardin pour joindre TÂllemagne à la Méditerranée , l'ancienne route du Saint-*Gothard fut abandonnée. Une foule d'ouvriers, d'aubergistes, de bateliers, de muletiers , de manouvriers et d'agriculteurs se trouvèrent subitement réduits à la dernière misère. Le commerce seul les faisait vivre. Il ne leur restait d'autre ressource que d'imiter leurs voisins, et de se joindre aux habitans du Tessin pour rendre la route du Saint-Gothard praticable aux voitures. C'est ce qu'ils firent. Sa largeur actuelle est partout de 20 pieds, et sa pente de 5 pieds sur 100. Onze ponts, dont sept grands et quatre petits , sont jetés par-dessus des précipices. Auparavant la route était tout au plus large de 10 à i4 pieds. Les marchandises , renfermées dans des ballots ou des tonneaux , étaient suspendues aux deux côtés du bat des chevaux. Un cheval ne pouvait porter au delà de 3 quintaux ; les muletiers en conduisaient ordinairement de 6 à la.
Le premier des ponts construits sur cette nouvelle route s'élève sur deux arches au pied du Windgelle. Il traverse la Reuss , au point où le Kerstelenbach de la vallée de Maderancr se précipite du Saint-Gothard dans cette rivière. Le regard , en plongeant h travers ces hautes arches de pieri'e , se perd dans une magnifique vallée ; quelques maisons de bois du hameau d'Amslœg s'élèvent dans le voisinage ; on voit à droite le Windgelle , haut de près de g, 000 pieds , et sur la gauche , la nouvelle roule du Saint-Gothard.
Avant 1821 , il n'y avait encore qu^un pont de bois. En 1799, ce pont avait été témoin d'un engagement sanglant entre les Français et les Autrichiens. Quelques jours après te combat, j'y remarquai encore des traces de sang. Le général Loison, avec qui je faisais route, me donna quelques détails qui méritent bien d'être rapportés.
Après la victoire remportée à Zurich par Masséna sur le général russe Korsakow , les généraux liCcourbe et Gudin avaient reçu l'ordre d'occuper les hauteurs duSaint-Gothard. Gudin franchit avec sa division le Grimsel et le mont Furca, et Loison prit par le Mayenthal , vallée située au pied des glaciers , d'où il débusqua facilement les Autrichiens retranchés dans une vieille redoute. Il fît sa jonction avec Lecourbe près de Wasen, pauvre village situé sur la route du Saint-Gothard. Cependant, tandis qulls gravissaient la montagne, des ordonnances de l'avant-garde vinrent leur annoncer qu'une armée ennemie descendait à leur rencontre de la vallée dlJrseren. Non seulement la route , mais encore les rochers presque inaccessibles qui bordent l'autre côté de la Reuss étaient couverts de leurs nombreux bataillons. Les deux généraux se prirent à rire à une nouvelle aussi peu vraisemblable; mais de nouveaux courriers ne tardèrent pas à les tirer de leur sécurité: ils étaient en présence de l'armée russe , sous la conduite de Suwarow. Le combat s'engagea bientôt. Pendant que les Français se repliaient lentement sur Wasen , d'autres ordonnances, accourues d'Amstœg, leur apprirent que Rosenberg, a la tête d'une forte division d'Autrichiens , passait du pays des Grisons dans la vallée de Maderaner, et menaçait de les prendre à dos. Il n'y avait pas de temps à perdre. Tandis que Loison arrêtait , autant que ses faibles forces le lui permettaient , la marche de Suwarow sur Wasen, en se repliant dans le Mayenthal , a travers les ravins escarpés qui en défendent l'entrée , I^ccourbe se porta avec sa division sur Amstœg. Le village et ses ponts étaient déjà occupés par tes Autrichiens. Sa retraite sur Seedorf était coui^ée. Le danger devenait de plus en plus imminent. Suwarow allait paraître sur ses der-
riéres. Lecourbc commande à ses grenadiers de s'emparer des ponts à la baïonnette; mais le canon et une vive fusillade les déciment , ils sont repoussés. Une seconde , une troisième charge ont. tout aussi peu de succès que la première. Les soldats balancent, hésitent. Alors Lecourbe, après une explosion de jurons énergiques , se saisit d'un fusil , et s'élance seul à la charge. A cette vue , ses grenadiers, poussant un cri terif'ible de mécontentement , se pmécipitent après lui , envahissent le pont et en chassent l'ennemi.
Mais le général pensa payer cher son exploit. Ses grenadiers irrités , l'ayant atteint à temps, l'avaient repoussé vivement à coups de crosses de fusil et à coups de poing. Lecourbc lui-mépe plaisantait sur les meurtrissures que lui avait values cette journée. Il en porta plusieurs semaines les marques sur le corps ; mais il atteignit Amstœg , et toujours le dernier dans la retraite , il rentra heureusement dans les retranchemens de Seedorf , sur le bord du lac des Quatre-Cantons.
On regardait autrefois la route du Saint-Gothard comme un monument gigantesque de ce que peut la volonté de l'homme aux prises avec les difficultés de la nature ; notre admiration s'est un peu refroidie aujourd'hui. La route actuelle. diffère autant de l'ancienne que le 19* siècle diffère du i3'ou du i4^; mais la route du Simplon est encore de 5 pieds plus large. Le fameux Umerloch (trou d'Uri ) , qui a été beaucoup élargi , ne surpasse ni en longueur ni en largeur les différentes galeries souterraines du Simplon ; et plusieurs des ponts de cette dernière route peuvent rivaliser avec les siens pour la sûreté et la hardiesse. Le voyageur qui a parcouru la route du Bernardin avec son Verlornen loch,(tTOu perdu) y avec sa ifia mala , et la route de Bormio à travers le Stelvio , n'y trouve pas moins à admirer que dans celle du Saint-Gothard; cette dernière, il est vrai , a l'avantage de ses sites , ses paysages gracieux , ses solitudes effrayantes. Le petit hameau de Wasen qui là domine, produit un effet agréable avec ses cabanes brunes et son église sur la colline parmi des bosquets et des cerisiers sauvages. Les glaciers brillent au dessus des Alpes ; les chutes
— 4é — d'eau ondoient dans les airs. — Une demi-lieue plus haut, le village de Gestinen ou Geschenen s'étend déjà sur les limites des rochers où toute végétation est morte ; et sur la droite des débris, entraînés 4qs montagnes de glace, remplissent une vallée inhospitalière. Quelquefois on entend des sons confus sortiï* de Tabime, ou le bruit mourant d'un ruisseau qui se précipite de hauteurs inaccessibles , et ^ disperse en vapeurs dans sa chute. Les.Schoellenen , dans leur horrible nudité , nous entourent de leurs noires masses perpendiculaires, hautes de loo à looo pieds; on dirait une monstrueuse chaudière sur le bord de laquelle serpente la route par-dessus des pentes escarpées et sous des rochers qui s'avati** ce&t sur nos tètes* Souvent il nous semble que la route n^a plus d'issue , mais on la revoit bientôt se prolonger dans un désert plus aifreuxoncore. La Reuss , naguère profondément encaissée à nos pieds, s'élève devant nous; là elle se précipite entre des rochers par les ouvertures de la montagne , elle tombe en tournoyant, et, après s'être brisée avec firacas dans «ne sombre crevasse , elle s'élève en poussière comme «n spectre derrière l'arche du Pont-du-Diable : on dirait que le tonnerre y gronde éternellement, les vents s'y déchainent , les nuages s'y poussent , s'y entrechoquent La itmte se perd. On ne voit plus qu'une noire caverne. A sa sortie de la vallée de la Terreur, le voyageur s'attend à un spectacle encore phis terrible ; mais quelle n'est pas sa surprise , lorsqu'après une centaine de pas, au sortir des ténèbres de l'Urnerloch, une Vallée spacieuse entourée de vertes montagnes s'étend rêveuse devant lui ! Les rives de la Reuss sont bordées d'aunes et de prairies; son eau limpide coule lentement. A gauche se replie autour de la montagne le village d'Andermatt , à l'orhbi'e d'un petit bois; k droite s-étend un autre village , et un peu pltis loin on aperçoit sur une coltine les ruines romantiques 'Àii chftteau d^Hospental. C^est la vallée d'Urseren , élevée de 4,5oo pieds au-dessus du niveau de la mer.
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Le chef-lieu du canton d'Uri est situé dans la plaine k une demi-lieue du lac , au pied du Bannbei^. C'est un beau bourg de quelques centaines de maisons. Des rues spacieufi^es et propres , plusieurs bâtiméns dans le goût italien , des plsâitâtions et des jardins agréables, des églises , des chapelles y des couvens , des ehvirons charmans en font la plus jolie petite ville des trois cantons primitifs. Â peu près au milieu du bourg , s'élève une vieille tour dont les flancs sont couverts de peintures; c'est vraisemblablement un monument du 1 1* siècle. On voyait encore prés de là en iSôy le tilleul sous lequel on prétendait que le fils de Guillaume Tell avait été placé , la pomme sur la télé. Unie fontaine de pierre le remplace ; on l'appelle la Fontaine de Tell. Le sombre Baunberg domine la ville sur la gauche ; ses forêts de sapins la protègent contre la chute des avalanches et des rochers.
Si Altdorf est sorti plus beau de ses cendres après avoir été détruit presque entièrement par les flammes y au printemps de 1799 , il n'en est pas sorti plus riche. Son ancien bien-être n'est pas revenu ; ses pertes furent évaluées à 3 millions de francs. A cela vinrent se joindre, pour empirer l'état du pays y la suppression des pensions françaises et la défense du service militaire à l'étranger, les ravages qu'exercèrent tour à tour dans la vallée les Français , les Russes et les Autrichiens , et enfin , au retour de la paix , la construction de nouvelles routes à travers les Alpes , qui ruinèrent le commerce de transit avec l'Italie, une de ses principales branches de revenus.
Le peu d'industrie de la plupart de ses habitans , et l'horreur qu'avaient du travail un grand nombre de familles habituées à vivre des aumônes du riche ou du produit
de légers services qu'elles étaient à même de rendre lors du transit des marchandises , n'étaient pas non plus propres à lui rendre sa prospérité.
Les villages voisins ne voyaient pas sans un sentiment de jalousie l'ancien bien-être d'Alldorf ; aussi restèrent-ils spectateurs impassibles de l'horrible incendie qui le consumait , laissant aux soldats français le soin de s'en rendis maîtres. Ces dispositions malveillantes ne firent que s'accroître avec la misère. Nulle part ailleurs la lutte entre les prolétaires et les propriétaires ne serait plus terrible , et la moindre dissension politique suffirait pour la faire naître.
Oh ! que l'homme est petit au sein de cette nature éternellement grande et belle ! qu'il est à plaindre , bon Dieu ! lorsqu'il s'affranchit des lois de la raison ! Interrogeons l'histoire. Les maux qui minent la société ont-ils une autre source que l'abrutissement dans lequel quelques ambitieux ont intérêt à tenir les honmies ? L'animal dont on a dompté le naturel sauvage, tourne aussi la dent contre son maître , lorsqu'il est irrité.
<GaStS(D9 IDIS 3(&ail[riNI2.
Au nord du lac romantique des Qùatre-Cantons , à l'endroit où il se replie autour du Grùtli , ce lieu sacré pour tous les Suisses ) on aperçoit ai^ milieu des montagnes une suite de paysages ravissans qui s'étendent au loin en se réfléchissant dans le miroir du lac. La prairie parsemée de hameaux j de vergers et de chapelles s'élève en amphithéâtre jusque sur le penchant du Haggen : cette dernière montagne borne le tableau. A gauche et à droite se dressent le Rigli etleFrohnalp, et au centre s'étend parmi des bosquets et des arbres fruitiers la ville de Schwitz au pied du Haggen qui la domine de ses deux pitons d'inégale hauteur. On donne à ces cônes le nom de Mjten, La pointe la plus haute s'élève à 5870 pieds audessus du niveau de la mer ; elle est surmontée d'une croix de bois , qui parait y avoir été plantée comme un symbole de la piété du pays , quoiqu'on l'aperçoive à peine du fond de la vallée.
Schwitz , dont les jolies maisons blanches oiTrent un aspect si agréable , s'honore d'avoir donné son nom non seulement
à la petite république, dont il est le ehef-lieu, mais encore aux cantons confédérés qui se joignirent aux cantons primitifs, après leurs premiers combats pour la défense de leui*s <lroits.
* Au milieu de ce peuple de patres , on rencontre des familles riches qui ont reçu une bonne éducation , qui possé* dent de petites bibliothèques etd^s collections d^objets d'art : on y trouve même un théâtre. L'église paroissiale est entourée d'habitations , de couvens , de maisons de plaisance <^omme une mère de ses enfans. C'est de 1 778 à 1 774 qu'elle fut bâtie sur l'emplacement de l'ancienne chapelle, trop étroite alors pour contenir tous les fidèles; mais cette dernière église n'était pas la plus ancienne du pays. La première était probablement située dans la vallée d'Ibergau milieu des rochers et des forêts où quelque missionnaire avait anciennement fixé sa demeure. Je dis probablement , car comment affirmer quand on parle par ouï-dire. Ce que l'on sait de plus positif k ce sujet , c'est que les quelques familles de pâtres qui vivaient alors dispersées dans les vallées d'Unterwald et de Schwitz se rendaient alternativement le dimanche à la petite église d'Iberg ou à celle d'Ennetmoos dans le canton dTJnterwald , pour y entendre le service divin. La première jouît encore aujourd'hui du droit de préséance dans les processions annuelles.
Le canton de Schwitz compte environ 38, 000 âmes , sur une étendue d'à peine 22 milles carrés. Il s'étend au pied des Hautes- Alpes , entre les lacs des Quatre-Cantons , de Zurich et de Zug. Nous ne parlerons pas de la beauté de ses sites ; ils ont été vantés , chantés , reproduits partout. L'idylle s'y marie étroitement à l'épopée. Les contrastes y sont moins saisissans, moins abrupts que dans les vallées de la Rhétie. On n'aperçoit pas de ces crêtes dentelées qui se perdent dans les airs sous des masses de glaces étemelles. Le beau et le gracieux s'y unissent par de douces transitions : on dirait l'œuvre de l'art. De bruyantes cascades et des bosquets d^arbres fruitiers , des champs émaîllés de fleurs et des rochers ,
des pâturages et des cabanes entourées de jardins , tel est le xanton de Schwitz. Le peuple qui l'habite est honnête, robuste et enjoué. Je préfère vous parler de lui.
Ses pâturages, ses métairies, ses troupeaux, voilà ses ressources. Il ne connaît ni l'excès des richesses ni l'excès de la pauvreté ; j'excepte toutefois le pèlerinage d'Einsiedeln , où l'on voit l'un et l'autre extrême. En général, chaque habitant possède de quoi fournir à ses besoins ; lorsqu'on sait se contenter du nécessaire ^ tout ce qui est de plus est du superflu. Les cabanes et les étables sont construites de troncs d'«nbr68 coupés dans la forêt voisine ; cet usage est généralemeiA réfuuidu dans les montagnes de la Suisse ; elles sont lambrissées à Fintérieur, souvent avec goût presque toujours avec propreté. Leurs toits en bardeaux sont chargés de grosses pierres, afin qu'ils puissent résister à la tempête. Il ne parait que rarement sur leur table du pain , de la viande ou du vin. Ils se contentent de moût, de lait et d'eau pour boisson ; leur nourriture consiste en pommes de terre , en fruits secs , en fromage et autres alimens que leurs jardins , leurs champs ou leurs troupeaux leur fournissent; et ils s'en trouvent bien. Les économies qu'ils font leur servent à acheter au marché voisin les vétemens et les ustensiles de ménage dont ils ont besoin , lorsqu'ils ne peuvent les préparer eux-mêmes pendant les jours d'hiver. Les villes de Lucerne, de Zug et de Zurich fournissent aux riches ce que les paysans aisés regardent comme superflu dans la simplicité de leur genre de vie.
A part le petit nombre d'artistes et d'ouvriers qui sont absolument indispensables , on en rencontre aussi peu dans le canton de Schwitz que dans les autres pays de pâtres de la Suisse. L'état de cordonnier y est même un état de luxe. Le p&tre ne porto pour chaussure que des sabots qu'il a faits luimême; ils sont retenus sur le cou-de-pied par une courroie ; ses jambes sont couvertes de demi-bas , ses pieds sont nus. En été , une chemise de chanvre avec un capuchon qui retombe sur ses épaules comme c^lui d'un capucin, le recouvre jusqu'aux hanches. Il ne porte que des culottes.
Le canton de Schwicz ne possède pas de grandes fabriques. Gersau seul a des filatures de soie : mais ce petit bourg n'a été réuni au canton que depuis une trentaine d'années.
Gersau, pour le dire en passant, formait autrefois avec ses i5o maisons un état indépendant; mais, moins heureux que la république de Saint-Màrin en Italie , celle d'Andorre dans les Pyrénées et quelques autres d'une aussi pauvre étendue , il ne passa pas inaperçu au milieu des tempêtes politiques. Comme nous l'avons dît, Napoléon l'incorpora au canton de Schwitz. Ses quelques centaines d'habitans en sont encore a regretter l'indépendance de leur petit état ; et quoiqu'ils ne puissent plus tenir d'assemblée populaire , ils permettent à des bateleurs de célébrer chaque année; pendant l'espace de trois jours , l'anniversaire de la diète. La police ne met aucun obstacle à leurs divertissemens. Cette fètc que l'on appelle Gauner Kilbi remonte à une haute antiquité. Il est à regretter qu'il ne se soit pas encore trouvé un Hogarth suisse pour peindre cette assemblée de mendians , de vagabonds , de gens sans aveu au milieu de leurs réjouissances de toute espèce. Les environs seuls de Gersau mériteraient déjà d'être représentés sur la toile. Ce petit bourg est resserré «ntre les bords du lac et les rochers du Righi dans une position pittoresque , sinon commode.
Comment ne pas aimer l'habitant du canton de Schwitz? Grossier mais bon , dévot mais enjoué , ignorant mais plein de dignité et de bienveillance , il est lier de son indépendance, il est brave jusqu'à la témérité pour la défense des droits qu'il tient de ses pères , dur même jusqu'à la cruauté. Il ressemble à ses torrens que l'on ne peut dompter ni utiliser. L'orage les gonfle-t-il, ils se précipitent bruyans comme le tonnerre , entraînant dans leur course arbres , rochers , tout ce qu'ils rencontrent , et détruisant pour un siècle , par le limon et le gravier quUls déposent sur leurs bords, les espérances du laboureur.
A peine peut-on se persuader , en vivant au milieu de ces l>onnesgens, qu'ils aient été capables de ces grands soulève-
mens dont leur histoire fait mention à chaque page. Mais \cs menacer dans leur constitution , c'était les menacer dans leur vie. Se mouvoir librement dans l'étroit espace de leur pauvi'e patrie^ tel est le besoin le plus impérieux de leur existence.
Aussi l'égalité civile et politique existe-t-elle entre tous les membres de cette petite république. La saine raison leur dit que dans l'état , de même que- dans la famille , il ne doit y avoir ni plus pour l'un, nr moins pour l'autre. L'inégalité des dons de la nature et de la fortune ne peut constituer aucune inégalité dans les droits que l'homme a en tant qu^'hpmme et citoyen. Aussi ne veulent-ils se soumettre à aucune loi qu'ils n'aient votée, obéir à aucun magistrat qu'ils n'aient nomme, payer aucun impôt qu'ils n'aient librement consenti k prélever sur leur superflu, d'ordinaire peu considérable. Ils ne souffrent l'intervention d'aucun étranger dans leurs affaires publiques. Le droit de bourgeoisie est une faveur qu'ils n'accordent h personne : ce n'est même qu'à regret (ju'ils perniettent aux habitans des autres cantons de s'établir dans leur petit état. Quant aux prêtres qui ne sont pas natifs du canton et qui n'y ont pas reçu leur instruction , une loi de 1675 défend de les pourvoir de cures, parce que , dit-elle, il pourrait se gfeeer de faux prêtres dans le pays.
Ces institutionsexistentdepuis des siècles. Cette petite république n'a jamais connu d'autreliberté; elle n'en a^niême jamais désiré d'autre; ses vœux ne vont pas au-delà de ses besoinsmatériels. Elle ne veut pas de cette liberté plus noble , de la liberté de conscience sans laquelle dans une monarchie même il n'y a qu'esclavage pour un peuple civilisé. Mais le clergé, toujours soigneux de ses intérêts temporels , veille scrupuleusement à ce que cet état de choses se maintienne. Dans le* canton de Schwitz^ de même que dans les autres cantons catholiques des Alpes , la constitution politique est un mélange bizarre de démocratie , de hiérarchie et d'oligarchie.
Les usages et les coutumes qui se sont peu à peu nationalisés finissent toujours par avoir force de lois. C'est une
étude, pleine d'intérêt que de comparer l'ancien état de Schwitz k son état actuel. Nous en dirons quelques mots.
Comme nous l'avons yu , le citoyen de Schwitz, ou landmann y était roi dans son petit'pays. Tout étranger qui venait à s'y fixer ne perdait jamais sa qualité d'étranger ou de JïeisasSy et, comme tel, il ne jouissait d'aucun droit civil. Il lui était défendu de [H*éter de l'argent à un landmann (loi de 1702), soit dans la crainte qu'il ne profitât de sa qualité de créancier pour le tenir dans sa dépendance ^ ou bien encore afin de favoriser les riches landmanns dans le placement de leurs capitaux à de forts intérêts , à 6 ou 8 0/0. Les Beisass devaient avoir un citoyen pour répondant ou vider le pays (loi de i638); s'ils se mariaient , ils devaient en outre déposer un cautionnement de 3oo florins , faire don à l'arsenal d'un fusil en bon état avec sa bufïleterie, et payer lo florins au trésor. La chasse et la pêche au filet leur étaient interdites. Ils n'osaient conduire plus de quatre bœufs dans les pâturages de la commune , et ne pouvaient acquérir de terres que jusqu'à concurrence de i ,000 florins. Toutes les affaires du pays se réglaient sans leur participation.
Mais il était tout aussi sévèrement défendu aux citoyens de la petite république (déjà depuis i5o3) de faire des emprunts» d'hypothéquer ou d'affermer leurs terres à des étrangers. On avait également mis de sages bornes à l'avidité des couvens. Toute vente , toute donation qui leur était faite , était nulle et punissable aux yeux de la loi ; on se montrait anciennement bien moins indulgent envers les monastères et le clergé séculier. Les serviteurs et les pensionnaires des princes étrangers n'étaient pas aussi bien vus alors quede nos jours : celui d'entre eux qui se parait des ordres qu'il en avait reçus, ou qui étalait aux yeux toute autre marque de leur libéralité, était passible d'une amende de 5 livres (loi de 1 5i6). Quant à ce qui concernait les affaires de la religion, la loi de i53i nous prouve à quel point l'état avait à cœur d'entretenir la ferveur parmi ses habitans. Aussitôt que la cloche se faisait entendre à midi , chaque citoyen devait, en quelque lieu qu'il se trou-
^ 55 — tât, se mettre à geooux et réciter, les bras étendus , cinq poÂerSj un ave et le symbole. ^^OeWï qui /arait. par le nom de Dieu ou par les saints sacremens devait, aussitôt le blasphème sorti de sa bouche , baiser la terre, sans quoi il encourait une sévère punition (i 7o5).
Parmi les autres lois du pays de Schwitz, nous citerons encore les suivantes. Au i5* siècle^ le prévenu convaincu, par le témoignage de douze citoyens respectables , d'avoir dérobé la valeur de 4 pfenoîngs 5 scbcliings , était pendu; mais le dénonciateur subissait la peine à sa place s'il l'accusait d'un vol plus considérable que celui qu'il avait réellement corn* mis. — Il était permis de cueillir du fruit sur tout cerisier qui n'était pas enclos; mais, dans I0 cas contraire , il y avait vol (loi de i5So). — La blessure faite en duel était punie du double de la peine portée contre les blessures ordinaires : si la mort s'en suivait, on la consiidérait comme un simple meurtre. — Les jeux étaient autorisés jusqu'à la valeur de 5 plennings; mais ils étaient prohibés les jours de féte^ les. samedis, les vigiles, et même avant la sainte messe ou après V angélus (}oi de i5 18). La femme d'un landmann, qui mettait au monde deux jumeaux mâles, avait droit à une récompense de 70 mesures de bon vin étranger que Monsieur le Landsekelmeister devait lui livrer sans délai (loi de 1 784). La décence était strictement maintenue dans le conseil. Les indiscrétions commises hors de l'assemblée étaient sévèrement punies* Un conseiller qui insultait un confrère, soit dans la salle des délibérations , soit même devant la chambre du conseil, ne pouvait siéger, ni lui ni son agresseur, aussi loi^-temps <{ue l'injure n'avait pas été légalement réparée (1676). Cet usage est encore aujourd'hui en pleine vigueur. On regarde comme indigne de tout emploi honorable la personne qui ne demande pas aux tribunaux la réparation d'une insuite dont elle a été l'objet.
On voit que la législation de ce peuple de pasteurs est on ne peut plus simple et imparfaite. Elle laisse ouvertes à leurs goovemans et à leurs juges toutes les portes de l'arbitraire;
aussi en ont-ils souvent abusé. Cependant le peuple se croît libre. Ignorant d'un meilleur état, ou incapable de se le pro-. curer, il s'abandonne avec la conBance d'un enfant à la direction de ses (c Seigneurs temporels et spirituels. » Heureux lorsqu'il n'est pas leur jouet. Cet état de choses, il est vrai, s'est un peu modifié dans ces derniers temps.
Les réformes que depuis i83o la plupart des cantons ont introduites dans leurs constitutions n'ont pas été sans quelque influence sur le canton de Schwitz lui-même. Ce fut comme un rayon de lumière qui pénétra dans les ténèbres dont il était enveloppé depuis des siècles. Sur les 38,ooo âmes qui composaient la population de ce petit état, il n'y en avait proprement que 12 à 16,000, c'est-à-dire les landmanns du seul district de Schwitz qui jouissent jusqu'à la fin du dernier siècle de tous les droits civils et politiques. Les autres habitans du canton n'étaient que les sujets de ce district ; aussi s'appclait-il « le pays anciennement affranchi. » Ce ne fut qu'en 1798, lors de l'invasion des Français, que les districts extérieurs furent déclarés libres. On comptait même dans le district de Schwitz jusqu'à 3,ooo habitans désignés sous le nom d^Insass ou rvom^taux habitans qui n'avaient point part aux libertés des anciens landmanns. Ils étaient soumis à une foule, d'obligations gênantes ou onéreuses. Mais au jour du danger (18 avril 1798) l'assemblée souveraine les affranchit. Cette mesure, que le peuple avait prise dans toute la sincérité de son .cœur, fut mal vue par les seigneurs du pays. Leurs familles perdaient par là une foule de petits emplois. Cependant il leur fut impossible d'y rien changer; mais en 181 5, à la chute de Napoléon, l'aristocratie de Schwitz, de même que celle des autres cantons,, chercha à ressaisir ses privilèges d'autrefois. On fit revivre peu à peu les anciennes prétentions de Schwitz sur les districts extérieurs. Ce fut en vain que ceux-ci réclamèrent une constitution ; on la leur promettait sans cesse, et par d'habiles menées on différait toujours l'exécution de cette promesse. Tel était l'état des clioscs au commencement de i83o. Ou,
sait les heureux changemens qui furent alors introduits <lâns la plupart des gouvernemens de la Suisse; mais comme les seigneurs de Schwitz se refusaient opiniâtrement à satisfaire aux vœux . des six districts extérieurs , ces derniers , après bien des tentatives infructueuses de conciliation , se séparèrent du district de Schwitz et se constituèrent en communauté particulière. Cependant cette séparation ne fut pas de longue durée. Lorsque le parti aristocratique tenta, en i833, de reconquérir ses privilèges, même au prix de la guerre civile, et lorsque 600 hommes mal armés, sortis du bourg de Schwitz, menacèrent d'une invasion les districts extérieurs, la diète générale fit entrer un corps de troupes de lOjOoo hommes dans le pays et parvint ainsi à rétablir l'ordre et la paix sans effusion de sang. La séparation cessa alors ; l'ancien district de Schwitz et ses districts extérieurs ne forment plus qu'une même république soumise à la constitution qu'ils se sont eux-mêmes donnée.
Celte constitution, quoique conforme à leurs besoins, renferme cependant des principes entièrement opposés à leur ancien droit public. On peut présumer que ces principes influeront tôt ou tard sur le caractère et les mœurs des habîtans, et que cette influence réagira par la suite sur les autres cantons des Alpes.
Cependant les citoyens d'une monarchie bien constituée ne pourraient se défendre de sourire h la lecture de ces principes, car ils sont depuis long-temps en possession des libertés qu'ils consacrent. Ils s'étonneraient qu'il eût été nécessaire de les proclamer solennellement et de les implanter dans la constitution d'un pays que l'on regardait communément comme le berceau de la liberté ! Il serait donc inutile d'en parler s'ils ne . servaient à nous faire apprécier le degré de liberté dont jouissaient les républiques suisses avant la réforme, et a nous montrer quelle créance nous devons ajouter aux pompeux éloges que leurs admirateurs ignorans leur prodiguaient.
La souveraineté du peuple s'y exerce, comme clic s'y est
68 — toujours 0ai6r€é6 depub 5oo âoft, par l'assemblée générdè da peuple j mais ce ne sont plaa quelques classée pcivàégiée» qui la constituent , tous les citoyens sont ^aux en draîts. Chacun d'eux peut s'établir dans tdle communauté qui lui convient, et e'j livrer librement à sa pro£ession. Il exerce ses droit» politiques au lieu de son domicile; la justice ne peut lui être refusée. La liberté de la presse lui est garantie (Schwitz et Einsiedeln possèdent déjà des presses en acti^ vite). Le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire sont divisés i aucun citoyen ne peut être distrait de ses juges natureb. Les couvons scHit placés sous la surveillance immédiate du gouvernement; le produit de leurs terres et l'éducatioai des bestiaux sont les seules brandies de leurs revenus. Tout autre commerce leur est interdit ; ils ne peuvent sous aucun prétexte agrandir leurs propriétés^ et doivent contribuer aux charges de l'état à l'égal des autres citoyens.
Qu'y a-t-il , nous demandera-t-on y de si extraordinaire dans un tel état de choses? Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il en ait coûté tant de sang et tant d^efTorts pour obtenir dans une prétendue république des libertés dont les^ sujets des princes justes jouissent depuis long-temps.
Pauvre Goldau! ses cabanes si pittoresques , ses prairies y ses bosquets d'arbres fruitiers, tout a di^ru!
Goldau s'étendait nonchalamment, pour ainsi dire, dans la belle vallée située entre le RufHberg et k Righi, entre le lac de Zug et celui de Lowerz. L'Aa s'écoulait en murmurant parmi.ses huttes aujourdliui détruites. A la fin du siècle der-* nier on recueillait encore des paillettes d'or dans le sable de son lit. Un pont de bois spacieux et couvert conduisait dans l'intérieur du village. Le voyageur admirait son église avec
son petit porche et sa tour qui s'élevait en pointe; elle était entourée de cabanes irustiques^ qui, quoique de la jdus grande simplicité comme dans tous les pays de pasteurs , étaient cependant commodes. Le rez-de-chaussée, qui sert de cave et de décharge, est construit en pierres; le reste du bâtiment, haut d'un ou de deux étages^ est en bois; de nombreuses fenêtres garnies de petites vitres rondes donnent le jour aux chambres et aux cabinets. Des boiseries y entretiennent la chaleur en hiver et la fraîcheur en été , mieux que ne le ferait le mur le plus épais. Un avant-toit y garantit du soleil. La chambre où se tient la famille est ordinairement la plus vaste de la maison , mais elle est obstruée par un poêle en maçonnerie d'une excessive dimension. La mère de famille s'en sert pour cuire son pain et sécher ses fruits. Quant au maître du logis et à sesvalets, ils trouvent à ce poêle-^nonstre un autre genre d'avantage ; ils s'étendent nonchalamment dessus pour se garantir des rigueurs de l'hiver. Un petit vase d'eau bénite placé auprès de la porte , un crucifix , une image de h Sainte- Vierge dans un coin de la chambre , une lourde table de bois , quelques bancs et quelques armoires en forment ordinairement tout l'ameublement*
Les maisons et les fermes de Roetten et de Busingen, qui ont péri avec Goldau, appartenaient , ainsi que ce dernier bourg, à la paroisse de Ârth sur le lac de Zug. La vallée qui s'étend jusqu'à Lowerz (joli bourg qui se mire dans son propre lac au pied du Righi) dépendait anciennement du canton de Schwitz. Dans le lo' siècle, elle était tributaire de la Maison-de-Dieu de Murbach en Alsace et des comtes de Lenzburg en Ârgovie, sous la protection de l'empereur et de l'empire. Le roi Albert, qui ne trouvait rien de trop chétif quand il s'agissait d'enrichir sa famille , confisqua plus tard les droits et les revenus de cette pauvre vallée. Ces revenus consistaient en quelques faibles impositions en argent , en amendes prononcées par la justice, en quelques mesures de grains, en poissons , en brebis, en fromages , en beurre, etc. En i353 elle se racheta (le la suzeraineté de l'Autriche pour
la somme de 200 marcs d'argent au poids de Zurich. Je raconterais volontiers rhistoîre des dix siècles d'exidience qu'ont comptés le pauvre petit village de Gersau et ses fermes voisines ; mais elle est aussi simple, aussi uniforme que Tétaient les* mœurs de ses bons habitans.
Les mêmes terres sur lesquelles vivaient , il y a trente gé-. nératîons/les Bùrgî, les Eikorn, les Biser, les Amen, les Ospenthal étaient encore possédées en 1806 par les descendans de ces différentes familles. Leurs mœurs aussi étaient les mêmes. Du séret assaisonné de sel et de cumin, des fruits secs , des légumes et du laitage ; voilà quelle était leur nourriture journalière. Ni pain , ni viande ne paraissaient sur leur table. On rapporte que Melchior Bùrgi, à Goldau, devant rendre compte de sa gestion à l'expiration de sa charge, en 1690, pria h dîner les conseillers du village : on mangea en abondance du séret grillé sur la braise ; le pain même ne; fut pas épargné, et la dépense totale s'éleva à un florin.
Leur habillement était aussi modeste que leur nourriture était frugale. L'habit du pauvre ne différait en rien de celui du riche. Leurs habits de fête étaient d'une extrême simplicité; c'étaient eux-mêmes qui d'ordinaire en avaient tissé^ l'étoffe. Dans le siècle dernier, on admirait à la ferme -de Harmettlen, près de Goldau, les deux plus belles filles de la contrée : elles en étaient aussi les plus riches; mais elles n'avaient pour toutes deux qu'un seul habit de fête. Une des sœurs allait-elle a l'église de Arth, l'autre attendait qu'elle, en revînt pour se parer du même vêtement et s'y rendre à son tour. — La nuit, on dormait sans chemise; c'était autrefois l'usage, même dans les cours, ainsi que le prouvent d'anciennes gravures. Bien des habitans de la Suisse sont restes fidèles à cette coutume. Peu de contrées de l'Europe nous offrent des exemples d'un genre de vie aussi simple; aucune assurément ne peut lui être comparée pour la loyauté et la bonne foi. .
Bridel nous en a donné, en 1793, un trop bel exemple pour ne pas être rapporté. — Deux voisitis étaient en contestation
^ 61 — au sujet d'un morceau de terre ; chacun d'eux faisait valoir ses droits. L'affaire allait être portée devant le tribunal de Schwitz. Franz alla trouver son voisin et lui proposa de faire route ensemble ; mais Gaspard s'excusa : il avait à rentrer son foin avant que le temps ne se mit à la pluie. « Tu peux y ajouta«-t-ily aller seul à Schwitz et exposer au juge tes droits et les miens. — Soit! répondit Franz, je soignerai tes affaires comme les miennes. » Il partit. Â son retour , son premier soin fut de se rendre chez son voisin. « Je te félicite, Gaspard, lui dit-ily tu as gagné, le préest à toi. »
Toutes les fois que je me promenais dans les charmans environs de Goldau, et cela m'arrivait souvent dans le temps que j'étais employé dans les cantons primitifs, j'avais plaisir à m'égarer parmi les rochers dispersés autour de ce village. Personne ne mettait en doute que la contrée n'eût été le théâtre de quelque éboulement, peut-être du Gnyppen, à une époque dont on n'a pas conservé le souvenir. Il y eut encore d'autres éboulemens plus récens ; certaine légende parle d'un village qui n'existe plus. Les noms d'AUmenbrechen, de Hublisbrechen, etc. , que porte encore le terrain sous lequel il est enfoui , témoignent assez de ce malheureux événement. — En 17 12, une avalanche de pierres fit courir les plus grands dangers à la contrée qui avoisine Ârth, et en juillet 1795, cette même contrée fut témoin d'un pareil éboulement.
Aucun canton des Hautes- Alpes n'est à l'abri de semblables catastrophes. Qui pourrait les énumérer toutes? On n'a conservé qqe le souvenir des plus terribles; tel est l'éboulement du sommet du Conto qui , en 1618 , ensevelit sous ses débris le riche bourg de Plurs avec ses 243o habitans. Au sud-ouest du Righi , non loin du village de Weggis, sur le lac de Lucerne,- oU; aperçoit encore les traces d'un violent éboulement qui, en 1795,- entraîna dans le lac près de 80 arpens de terre et 3i maisons; mais son* action fut si lente que les habitans purent sauver à peu près tout ce qu'ils possédaient.
— tt ^
Par une belle journée du mois d'août 1806, on jeune homme de mes amb» Rodolphe Jeûner de Berne , vînt me voir, et m'engagea i feire l'ascension du Righi avec quelques persomes de sa connaissance. Je m'excusai, et bien m'en prit. Si j'avais accepté son invitation, je serais vraisemblablement couché à côté de lui sous les débris du Cnyppen.
n se mit en marche avec ses compagnons, après un violent orage. Le a septembre, ils passèrent au bourg deÂrth et prirent par la charmante vallée qui conduisait à.Schwitz. Le ciel était couvert, l'air tranquille. Quelques-uns d'entre eux, restés à quelques centaines de pas en arrière, virent le reste de leur société entrer dans le village de Goldau ; mais bientôt un autre spectacle attira leur attention. Des blocs de ro* chers, dont plusieurs étaient couronnés de sapins, se précipitaient avec fracas du sommet de la montagne. Leur éloignement les mettait k l'abri de tout danger ; ce spectacle magnifique les remplit d'admiration et d/étonnement. Ils tressaillaient de joie , ils battaient des mains ; mais tout-à-coup la montagne se mit elle-même en mouvement; ses flancs, sur une étendue de plusieurs lieues, s'élevaient et s'abaissaient comme des vagues avec leurs forêts , leurs ch&lets , leurs troupeaux , leurs villages ; puis elle s'abtma avec d'horribles stfflemens. Ce fut l'affaire d'un moment. Le bruit se perdit peu h peu dans le lointain, et au bout de quelques minutes seulement l'épaisse poussière dont l'air était entièrement obscurci , s'abattit.
Les spectateurs de ce terrible événement se regardèrent alors p&les, muets. Ils étaient entourés de débris de rochers ; et plus loin, devant eux, quelle horrible dévastation I Goldau n'existait plus! leurs amis, leurs compagnons de voyage n'existaient plus! Tout avait disparu : tout était enseveli sous
— 6â — le T0€4 La vallée naguère si belle , si florissante^ n'était phia qu'an affreux désmt. Il était alors cinq heures après midi. Tous tes eavirons de Goldau , à près â?Wï mM» de dis-
— «3 — le ro€i La vtllée naguère si belle , si flonssante^ n'était phi9 qu'on affreux désert. It était alors cinq heures après midi.
Toi» les environs de Goldau , & près d'un mille de distance, étaient couverts d'énormes rochers dont quelques-uns n'avaient pas moins de loo pieds de haut. Le sommet du Gnjppen, miné par les eaux , s'était éboulé. La chute avait été û violente que des i^ochers avaient été lancés sur le Righi, de l'autre cdté de la vallée; des oiseaux avaient été tués dans les airs. Les eaux du lac de Lowerz , gonflées par les débris de la montagne, avaient envahi l'île romantique de Schwanauy et s'étaient élevées jusqu'au sommet d'une chapelle isolée, k une hauteur de 60 à 70 pieds au^essus de leur niveau ordinaire. Les villages de Lowerz et de Seewen furent entièrement dévastés. Goldau, Busingen, Roetten, environ 5oo personnes^ 1 1 1 habitations avec leurs troupeaux, leurs étables disparurent de la surface de la terre.
Les habitans qui se trouvaient heureusement sur les hauteurs pendant cet horrible bouleversement, prétendent avoir entendu un cri déchirant sortir du village dans cet aflreux moment. Un des témoins de cette scène- de deuil rapporta qu'il avait distinctement entendu ce cri partir d'une maison près de Goldau : « Fuyez! fuyez! la montagne tom^. La voici! n Quelques jours auparavant des paysans étant occupés sur la montagne , de nouvelles crevasses qu'ils n'avaient pas encore remarquées, quelques chutes de pierres , et la terre qui tremblait sourdement 90US leurs pas , leur donnèrent à priser que le diable et ses acolytes étaient pour quelque chose là -dessous. Aussi l'un d'eux n'eut-il rien de plus pressé que d'aller trouver le curé pour le prier de bénir son champ. «
On frémit à la pensée que des malheureux ont pu être ensevelis vivans sous les débris de la montagne. Trois bûcherons en redescendant dans la vallée, peu de temps après cet horrible bouleversement, entendirent un murmure souterrain à l'endroit où s'élevait jadis une misérable cabane. Aussitôt ils se mirent à Touvrage , et quelles ne furent pas leur
-^ M — surprise et leur joie en retirant* sain et sauf de dessous les déeon>bres un jeune enfant de quatoi*ze ans, Meinrad Appert.
Lorsque la montagne s'ébranla ; et que les rochers et les forêts .se précipitèrent péle-méle dans la vallée/ Lienhand Wiget| qui recueillait avec sa famille les fruits de son jardin^ s'aperçut aussitôt des dangers qu'il courait. Tous s'enfuirent en poussant des cris de- détresse. Francisca Ulrich^ jeune fille de !23 ans, saisit l'enfant qui était le plus près d'elle, et s'élança dans la maison. A peine l'y eut-elle déposé, qu'elle se disposait a sauver encore son jeune frère qui dormait dans son berceau. Mais tout-à*coup la chambre s'obscurcit, la maison fut enlevée, emportée, entraînée, à ce que crut Francisca, dans un profond abime. Lorsque le mouvement cessa, elle était renversée, les pieds en haut , la tétc en bas. Le sang lui coulait sur le visage* Elle n'éprouvait aucune douleur, mais il lui semblait avoir assisté au dernier jour de la création, elle se croyait seule restée au monde.
Quelque. temps après elle entendit dans les ténèbres les plaintes d'un enfant; c'était la voix de la petite Marianne. Sans espoir elle-même, elle essaya de la consoler. La pauvre enfant se plaignait tantôt de la faim, tantôt des douleurs qu'elle ressentait. Mais au bout de quelques heures elle s'endormit en pleurant. Francisca se mit à prier. Elle entendit alors le son des. cloches ; elle reconnut la cloche du soir de Steinerberg, et bientôt après celle de Steinen qui sonnait V angélus.^ Ce fut pour elle un trait de lumière. Le monde entier n'avait donc pas péri! Sa nuit fut longue, bien longue; mais à la fm le son de la cloche du matin de Steinerberg lui rendit quelque espoir. La petite Mari^^ne recommença aussi ses plaintes. Pendant qu'elle cherchait à la consoler, un cri se fit entendre au-dessus d'elles : c'était la voix de Wiget. Elles appelèrent toutes deux au secours. Wiget était en effet au dessus des débris de rochers qui les recouvraient, déplorant la perte de sa famille. A ces cris il tressaillit de joie et d'horreur. Aussitôt, avec le secours de quelques hommes, il travailla à déblayer les décombres, et il les délivra enfin.
Marianne avait la cuisse brisée, et Francisca le corps couvert de meurtrissures et de sang ; mais on parvint à les guérir
Marianne avait la cuisse brisée , et Francisca le corps couvert de meurtrissures et de sang; mais on parvint à les guérir toutes deux.
Le voyageur remarquera encore dans des siècles les restes de l'éboulement du Gnyppen et du Rùfiberg. La route de Arth à Schwitz serpente aujourd'hui sur un gravier stérile , parmi des blocs de rochers et des flaques d'eau. Çà et là croissent quelques maigres buissons sur des rochers arides. Une chapelle, une auberge, et une grange que l'on appelle du nom de Goldau , nous indiquent la place qu'occupait ce joli bourg.
En 1689, Sébastien Zay, homme pieux, fit bâtir une chapelle dans un enfoncement du Righi , à 4»3oo pieds au-dessus du niveau de la mer , afin que les pâtres qui mènent paître leurs troupeaux sur ces hauteurs, pussent s'acquitter des devoirs de leur religion. Il y joignit un petit couvent dont les capucins devaient officier été comme hiver. Lorsque le pape eut accordé, en 1696, de riches indulgences à cette petite église, le pèlerinage de Notre-Dame à la Neige acquit une juste célébrité , et les pères capucins ne négligèrent rien pour l'entretenir : exhortations paternelles, histoires édifiantes, bonne hospitalité , tout fut mis en œuvre; aussi les dons et les aumônes pleuvaient-ils abondamment dans leur escarcelle. Bientôt on y établit des auberges ;^ mais le riche pèlerin ne s'arrêtait pas à d'aussi chétives enseignes : la cuisine et les celliers des révérends pères ne laissaient rien à désirer.
Cependant, à l'exception des pèlerins qui venaient implo-
rt^ l'intercession de la merveilleuse image, et des paires qui vivaient dispersés le long de la montagne dans une centaine de chalets, peu de voyageurs connaissaient le Righi au commencement du siècle dernier. Le naturaliste Jean -Jacques Scheucbzer lui-même, lors de son voyage dans les Alpes en 1 706, passa avec indifTérence dev^pt cette montagne pour visiter le mont Pilate, qui est situé en face.
Ce ne fut que vers le milieu du siècle dernier que le Righi^ ainsi appelé {Regina montiurrij la reine des montagnes) à cause de la magnificence de ses points de vue , vit affluer sur ses hauteurs les amis de la nature , les curieux , les naturalistes et les malades auxquels leurs médecins avaient prescrit Tair des Alpes ou l'usage du petit-lait. Dès lors le nombre des auberges s'accrut de jour en jour. Dans ces vingt dernières années, on en a même bâti sur le Stafiel, à un quart de lieue du sommet de la montagne , et sur le Kulm lui-même (eulmeriy son^net), 38 pieds seulement au-dessous de la pointe la plus élevée du Righi. Des chemins larges et commodes ont remplacé les sentiers escarpés et dangereux qui y conduisaient ; les femmes mêmes peuvent en faire l'ascension sans fatigue conune sans danger.
Les amateurs de voyages, les personnes qui cherchent des distractions ou qui veulent rétablir leur santé ^ les savans^ les amis de la nature et de ses phénomènes s'y donnent rendez-*vous, pendant les beaux jours de l'été, de toutes les parties du globe. L'Anglais y rencontre l'Italien; le Français, le Russe; le Suisse, l'Américain; l'Espagnol, le Polonais; l'Allemand , le Hongrois. Quelquefois les auberges ne suffisent plus à PafHuence des voyageurs. Dans les beaux jours, lesprinr dpaux chemins de la montagne scmt animés par de.joyeuses caravanes. Les Alpes ressemblent alors à un vaste jardin public dans le voisinage de quelque grande ville. Des groupes do promeneurs élégans se rencontrent à chaque pas , les uns nonchalamment couchés sur la pelouse, d'autres qui gravissent la montagne, d'autres encore qui du haut d'un rocher passent en revue les paysages; ici des voyageurs qui prennent
^ 87 congé àe leurs connaissances, plus loin de nouveaux débar^ quésy bkarrement accoutrés, suivis de leurs guides et de leurs effets. Tout ce brillant étalage de luxe excita , il y a quelques années y la cupidité d'un Français nommé , je crois , Lufitte. Il fit donc des démarches auprès du gouvernement de Schwitz pour obtenir la permission de transporter sur le Righi , pendant la belle saison, son pharaon, sa roulette, sa rouge et noire ; mais il n V eut qu'une voix dans toute la confédération pour repousser un pareil sacrilège.
Le Righi ne doit sa réputation qu'à Bon heureuse position. Il ne compte pas de rival en Europe. Isolé des autres montagnes qui l'entourent, il s'élève sur un circuit de lo lieues , entre des paysages raTissans et trois beaux laos, à une assec grande hauteur pour qu'il y tombe de la neige même ^i été, mais une neige qui ne tient pas. Il s'étend sur le premier plan dé la vaste chaîne des glaciers. Au sud et k l'est, depuis le Mont-Blanc jusqu'au Tyrol, les Alpes avec leurs milliers de sommets, de pointes, de dei^ts et de tours couyertes de gbces; il l'ouest et au nord, jusqu'au Jura, qui borne l'horizon, plusieurs cantons de la Suisse avec leurs montagnes , leurs collines, leurs vallées, leurs villages, leurs villes, leurs forêts, leurs plaines, leurs lacs, leurs torrens : tel est le spec-^ tacle magnifique dont on y jouit. La vue embrasse d'un seul coup d'œil un espace de 5oo milles carrésl
Aussi à une telle hauteur l'ame s'a^andit , l'ame s'élève ; il semble qu'elle se détache du monde , qu'dle sort de l'ornière de la Tie commune. Qu'aperçoit-on là*bas sur le lac ? quel est ce brin de paille qui semble se mouvoir ? C'est un bateau qui navigue. Quelles sont ces buttes entassées péle-mèie comme des décombres? Ce sont des yillages, des villes habités par de petits êtres microscc^iques qui s'ap^pellent les rois de la création, qui se tourmentent, qui s'é^ puisent, dès leurs premiers pas dans ce monde , à la pour* suite de projets Êintastiques, qui virent d'espérances déçues. Pauvres petites créatures! Mais, de fait , il y a du fond en elles. Voyez avec quel art admirable elles se nichent entre
iies morceaux de bois et Je petites pierres, avec quel art elles amoncèlent quelques grains de sable pour transmettre leur mémoire à la postérité la plus reculée ; voyez avec quelle audace elles se confient à une coquille de noix pour franchir rimmense océan! Mais voyez aussi avec quelle rare méchanceté ces malignes petites créatures se pourchassent, se font la guerre, s'entre-détruisent ! A cet égard elles sont uniques en leur espèce. Hélas! nous-mêmes, qui sur ces hauteurs nous dégageons du monde , qui nous élançons vers l'infini , nousmêmes que sommes-nous? quel n'est pas notre liéaht! Mais notre ame ?... Notre ame est belle et grande ; le monde est son domaine ; elle lui arrache un à un tous ses secrets. Les milliers de soleils qui scintillent sur la voûte du ciel se réfléchissent aussi dans la goutte de rosée ; mais la goutte de rosée a-t-elle une ame pour les comprendre?
On a si souvent représenté les beautés du Righi qu'il nous semble inutile tl'entrer dans de nouveaux détails à ce sujet. Rien de plus fastidieux que (jles descriptions, le phis souvent pâles et sans vie auprès des paysages qu'elles veulent peindre. Je préfère vous parler des impressions d'horreur ou de ravissement qui saisissent tour-à-tour le voyageur au milieu de ces hautes régions, impressions dont les vallées et les plaines ne pourraient nous donner aucune idée.
La direction du vent n'est peut-être pas plus importante sur mer que ne l'est l'état du ciel pour le voyageur qui gravit les montagnes. Nulle part les transitions du chaud aii froid, du jour à l'obscurité , de là pluie au beau temps ne sont plus imprévues et plus^subites.
Il serait difficile de trouver un endroit plus avantageux et plus commode pour des observations atmosphériques que la maison bâtie sur le Kulm du Righi. Il est vrai que la société des. naturalistes suisses y a placé un thermomètre et un baromètre; mai3 outre que ces deux bstrumens sont insuffisant, les observations qui y sont faites ne sont pas suivies. Ce magnifique observatoire devrait servir de demeure , au moins pendant un an^ à un habile naturaliste qui aurait à sa dispo-
sition tous les iiistrumens nécessaires et serait chargé de constater jour par jour, heure par heure, les variations de l'atmosphère.
Quel immense horizon on y découvre! le baromètre se maintient ordinairement à une hauteur de 23 pouces. Quant au thermomètre, il n'est pas rare de lui voir parcourir par bonds irréguliers une distance de 20 à 3o degrés de Réaumur dans un même jour (i).
Un spectacla qui n'offre pas toujours le plus grand attrait aux hôtes du Righi , c'est de voir les nuages s'étendre à leurs pieds aussi loin que la vue peut porter , tandis qu'un autre^ voile de vapeurs s'étend au-dessus de leurs tètes. En temps, d'orage, ces deux masses de nuages, chargés sans doute d'électricités opposées, s'envoient l'une à l'autre des éclairs , et le spectateur étonné voit la foudre monter vers le ciel.
C'est ordinairement après le lever du soleil que le voile de vapeurs qui repose sur la vallée, se déchire. Il se fait alors dans les nuages un mouvement général : les uns s'enflent lentement comme des ballons, et s'élèvent dans les airs; d'autres semblent exhaler une fumée qui^ par un temps calme, se dirige lentement vers l'orient. Le linceul qui recouvrait la nature se change alors en un tissu de mailles , à travers lequel on aperçoit çà et là un petit village, une prairie, une forêt, un torrent dont les eaux scintillent comme un filet d'argent, une ville enfin, qui paraissent et disparaissent tour-à-tour.
Se prépare^t-il un orage, le spectacle devient de plus en plus intéressant. Sous le ciel le plus pur, on voit se former de blanches vapeurs qui se changent bientôt en nuages. Des brouillards s'élèvent des ravins comme autant de spectres, et
(1) Dans les derniers jours du mois d'août 1827, le baromètre s'éleva à 22«, 9', 21" et 220, 10', 39*' 5 — le 12 juin 1832 , à 22^ 9', 40'* (en même temps, il marquait au Bain froid ^ lieu situé à une demilieue au-dessous du Kulm, 230, 9', 8") 5 — le 21 juin 1834, la hauteur du baromètre était de 23«>, 3'.
se glissent dans des directions différentes le long des flanc» des montagnes. Les uns s'abaissent , d'autres montent; le» uns s'attirent, d'autres se repoussent. Ils semblent animés ; on dirait qu'ils se concertent dan» leurs mduvemens rapides pour bouleverser lanature. Tavldt il se délache du Righi^ et tantôt du mont Pilate , quelques petits nuages sombres qui se dirigent vers le nord y ou bien îl en arrive du nord , du Jura, du Schwarzwald, qui s'en vont en courriers dans la direction des Hautes-Alpes. Qui pourrait expliquer leurs mouvemens?
Un jour que j'observais quelques nuages qui arrivaient de différentes contrées , j'ea remarquai un petit qui faisait Toile^ pour le Righi ; mais, quand il se trouva dans le Toisinage di» lac de Lucerne,. il s'arrêta , jusqu'à ce qu'ua autre nuage , sorti d'un ravin de la montagne, vint à sa rencontre. Tous deux s'observèrent, s'af^rodbérent, et changèrent de formes. Tantôt ils s'étendaient en longues lignes horizontales, et tantôt l'un d'eux semblait saluw du bras son vis-à-vis de la façon la plus aimable , mais ou ne lui rendait pas son salut. C'étaient sans doute leurs forces électriques qui réglaient ainsi^ leurs mouvemens , jusqu'à ce qu'elles éclatassent en traits de< feu.
Lorsque je fis l'ascension du Rigbi, le>a3 juin 1834) }'^' prouvai un orage tout à la fois affreux et magnifique. Il me surprit sur les bords du lac des Quatre-Cantons , prés de> Waggis. Il s'annonça dans l'après^Hiidi. Depetits nuages traos* parens voltigeaient autour de la cime du mont Pilate. Le ciel, qui avait été serein jusqu'alors, se troubla peu à peu vers le sud-ouest. Lorsque je fus dans le voisinage des Alpes qui entourent le Bain froid, le Righi était encore éclairé des rayons du soleil et couronné d'un ciel bleu; mais tout-à<coup la longue chaîne des Alpes , avec, seç firners argentés, le mont Pilate lui-même, disparurent. Il s'éleva derrière moi , du miroir brillant du lacdes Quatre -Cantons, comme une sombre muraille dont la partie supérieure brillait d'un éclat sulfureux. Je m'arrêtai, impatient de savoir le mot de cette énigme. L'explication ne se fit pas attendre. Des torrens
de pluie^ qui formaient au-devant de moi comme un sombre mur et colpraient d'une couleur bleu&tre les hautes montagnes d'Unterwald et d'Uri, m'en dirent assez.
Le ciel s'assombrit de plus en plus. Le soleil di^rut. Je liÂtai le pas. Une masse de nuages grisàH*es se précipitèrent du fond de la yallée sur le lac , arec la rapidité d'une avalanche. Un coup de vent glacial les précédait. Bientôt je fus enveloppé d'une atmoéjphére de vapeurs. Une lourde pluie tomba ; les éclairs brillèreni , tous les rodiers en étaient éclairés , les échos se renvoyaient les coups de tonnerre.
Je me réfugiai dans un cbalel. Le pâtre qui l'habitait était un homme fort et rebelle ^ bien qu'il tooch&t à ses 70 ans , s'il ne les comptait pas déjà. Â chaque nouvelle exj^osion, il se signait en récitant ses prières à voix basse ; mais dans l'intervalle, il causait avec le plus grand abandon. A la (in, le ciel s'obscurcit tellement que l'on avait peine à se distinguer. Le vieillard secoua alors la tète. Peut-être n'avait-ii jamais été témoin lui-même d'une pareille scène. Mais, un quart d'heure après, l'orage avait passé. Je Continuai ma route, et, après quelques minutes de mard^ ,. j'arrivai à l'auberge du Bain froid.
Ce bain a pris son nom. d'une source qui jaillit d'une des crevasses de la montagne entre des blocs de brèches adossés les uns contre les autres. Sa température est peu varisîbte; clic s'élève ordinairement à 5 degrés de Réaumur ( i ) . âes environs présentent unaspck^t vraiment romantique : c'est une étroite enceinte circulaire formée par des débris de rochers surmontés de petits sapins qui ne laissent entre eux que d'étroites issues. Ijd petite place intérieure forme en même temps la cour d'une petite chapelle, dans laquelle on voit suspendus de grossiers ex-voto, ainsi que la légende qui nous roconte comme quoi
(i) Le 4 juin 1812, Wahlenberg trouva la température de cette source à 6» 3' de Celsius 3 le 6, è^^*», 4', et le 11 septembre, à 6" G\ — M. Raemtz , professeur de physique à Malle , la trouva . le 12 jnii\ 4S32, à 6** 3r de Cchius, et le 11 juiltel à 6" 20*.
trois jeunes sœurs de la plus grande beauté échappèrent aux poursuites d'un certain bailli , en se réfugiant dans ce désert , guidées par des anges. C'est pour cette raison quç la source porte le nom de Source des Sœurs. Ce ne fut que vers le milieu du seizième siècle que les pâtres et les habi^ tans voisins du Righi en reconnurent tes propriétés médi* cinalcs.
Il est naturel que l'auberge du Bain froid, qui est située à une demi-lieue au-dessous dusommet de la montagne^ n'offre pas une vue aussi étendue que celle dont on jouit sur le Kulm; cependant , de la proéminence appelée Kaentzli, on découvre déjà le lac des Quatre-Cantons^ qui se développe entre des sites agréables.
Rien de plus merveilleux que la réfraction des rayons du soleil couchant sur le Vinznauer Fliie par un temps serein. Le Vinznauer Flue est une muraille de rochers escarpés, bleuâtres, de la nature de la brèche, qui resplendit de lumière lorsque le soleil commence à disparaître sous l'horizon. L'é-^ clat qu'elle projette augmente sensiblement alors : il passe du rouge pâle au rouge foncé, jusqu'à ce que la muraille ne ressemble plus qu'à un immense brasier dont les rayons de feu se réfléchissent sur les nuages qui la couronnent. On s'attend à voir des flammes s'échapper de ce rocher ardent.
Mais bientôt on aperçoit çà et là une lumière bleuâtre qui s'élève lentement de l'abime en larges bander. La muraille naguère unie semble se gonfler, elle s'arrondit en partie, elle prend la forme de tours ; on dirait une vieille forteresse^ Mais cette nouvelle illusion ne dure pas long-temps. Les courans rouges et bleus changent de couleurs. Le rouge devient de plus en plus pâle , jusqu'à ce qu'il prenne une teinte bleuâtre qui se change elle-même en un vert sombre.
Un beau lever ou un beau coucher du soleil , vus du Kulm, laissent en nous des impressions ineffaçables. On a assisté à îa naissance d'un monde et à sa mort. C'est une merveilleuse féerie qui nous fascine , qui nous subjugue. Aucun peintre , quelque habile qu'il fût , ne pourrait rendre les rayons da
-w 73 — lumière qui s'échappent de dix ou douze lacs que Ton aperçoit au loin dans la verdure ; aucun ne pourrait rendre le rose tendre des glaciers ^ dans la succession de ses nuances.
Souvent , lorsque le ciel est couvert de légers nuages, et que le soleil se réfléchit sur le miroir de quelque lac lointain, il se forme des gloires étincelantes , jaunes et bleues^ dans les nuages qui passent au-dessus de ce lac.
Mais un des phénomènes les plus beaux et les plus surprenans est celui que l'on désigne sous le nom à^ apothéose ou de glorification. Bouguer etLaCondamine sont les premiers , que je sache , qui l'aient observé sur le mont Pambamarca de l'Amérique du Sud , au commencement du siècle dernier, et qui nous en aient donné la description. On l'a aussi remarqué depuis sur le mont Etna et sur d'autres montagnes.
En Suisse , on lui donne simplement le nom de mbelbildy ou tableau nébuleux. Ce phénomène se fait voir de temps en temps sur le Righi, sur le Weissenstein près de Soleure, et sur quelques autres hauteurs. On ne l'aperçoit que lorsqu'on est placé sur un rocher escarpé au-dessus d'un abime et qu'un brouillard épais vient à s'en élever, de sorte que notre ombre se projette sur lui.
Il apparaît alors autour de notre ombre un arc-en-cîel , quelquefois deux ; mais ce second , qui se confond presque dans le premier qu'il circonscrit , est plus mince que lui et ses couleurs sont plus paies. L'arc-en-ciel intérieur, depuis le pourpre foncé de. son bord interne jusqu'au rouge ardent de son bord externe, rayonne de couleurs si vives que souvent l'œil ne peut en soutenir l'éclat.
Change-t-on de position , l'ombre rayonnante nous suit. Nous marchons au centre d'un cercle lumineux. Plus le brouillard est proche, plus les contours de l'ombre sont éclatans. Tous les spectateurs se voient les uns à côté des autres dans leurs différentes positions. Mais le nuage est-il éloigné , chaque spectateur n'aperçoit plus que son ombre , et jamais celle de son voisin. Lui donnc-t-il la main , il ne voit que le
^ 74 — îTîOUvemcnt de son propre bras. Chacun devient ainsi te centre d*un arc-ea-ciel.
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fnouvemcnt de son nroore bras. Chacun devient ainsi le
néantîse. Moyennant paiement , ils sont toujours pi'éls à se mettre en route pour le salut de votre ame. On rencontre sur presque tous les grands chemins de pareilles processions , composées pour la plupart de gens mal vêtus, d'un aspect repoussant, auxquels on peut appliquer h bon droit le dicton des Arabes, au sujet des pèlerins de la Mecque.
Meinrad , comte du Sulgau , est vraisemblablement le premier qui fit b&tir^ vers l'an 86i , un petit ermitage dans cette contrée , appelée alors la Farêt ténébreuse y afin d'y terminer ses jours loin des vanités du monde. D'après une légende qui se conserve parmi les moines , ce pieux anachorète fut tué par deux brigands. Mais leur crime ne resta pas long-temps impuni. Des corbeaux s'étant mis à leur poursuite, ils furent découverts et mis à mort.
Le corbeau joue un rôle important dans la mythologie des peuples du Nord. On le retrouve encore dans les superstitions du moyen âge ; on le regardait alors comme l'instrument d'une puissance supérieure , et il parait même que c'est son intervention dans les destinées humaines qui avait donné lieu à cette croyance.
Un fait non moins remarquable et plus authentique que 1» découverte des meurtriers de Meinrad , arriva il y a une vingtaine d'années , dans les environs de Burgsdorf. Les enfans de M. Rodolphe Mayer (i) revenaient par un mauvais temps d'hiver de cette dernière ville à Âarau , quand tout-àcoup le torrent de l'Emma , 'débordant de son lit , renversa leur voiture. Leurs cris et ceux du conducteur se perdant dans le mugissement de la tempête , ils allaient infailliblement périr, lorsque l'attention des habilans d'une maison voisine fut attirée par les croassemens de quelques corbeaux qui battaient leurs fenêtres de leurs ailes. Ils sortirent ; les corbeaux s'éloignèrent aussitôt, et bientôt ils les aperçurent au loin qui voltigeaient au-dessus de la tétc des jeunes enfans.
(I) L'auteur du Grand Allas de la Suisse.
La cellule de Meinrad était tombée en ruines depuis nom^ bre d'années lorsque , d'après la légende, Eberhard de Strasbourg s'établit , en 928 , dans cette même vallée , et y éleva une chapelle auprès de l'ermitage. Plus tard , les disciples de saint Benoit, s'y étant retirés , y fondèrent un petit cloître où ils vécurent dans la plus grande piété et la plus honorable pauvreté.
Il faudrait être par trop incrédule pour nier que la cellule de Meinrad et l'image de la sainte Vierge aient fait des miracles ; mais les plus grands , selon nous , ont été faits au profit des moines. Leur abbé fut honoré du titre de prince du Saint-Empire, et revêtu dé charges héréditaires à la cour. Ses possessions , ses domaines , ses droits , ses revenus pouvaient faire envie à plus d'un prince de l'Allemagne. Riches parures en perles , ostensoirs d'or massif ornés de pierreries , chapelets à grains d'ambre — quels bijoux enfin ne voyait-on pas I dans le trésor de la Mère de Dieu? Aussi , par reconnaissance,
! on ne tarda pas à convertir la modeste cellule en bois du
I premier ermite en une chapelle revêtue de marbre noir, au
! milieu d'un temple vaste et somptueux.
j Ce couvent, ou plutôt ce palais^ comptait dans le siècle der-
; nier soixante conventuels et autant de frères, déductioa
! faite des profès et d'une centaine d'employés , de valets ou.
autres serviteurs.
! On sait qu'en 1 798, ce couvent fut dévasté par les soldats.
français et la cellule de Meinrad détruite. Quoique l'image miraculeuse de la Vierge ait été impuissante dans cette circonstance, les moines ne lui en gardèrent pas rancune. Leur conduite fut pleine de générosité. Ils l'enlevèrent religieusement et lui firent faire avec eux le voyage du Tyrol. Mais , ô prodige! elle faisait en même temps la route de Paris: le vainqueur l'y conduisait en triomphe.
Pendant que l'on disputait sur l'authenticité de l'une ou de l'autre , et que les habitans des environs du couvent, pauvres gens sans industrie , mouraient de faim , le curé et la municipalité du bourg d'Einsicdcln rcqurvent,cn 1799, le gouver-
nement suisse de leur permettre cVélever un autel à la Mère
ncment suisse de leur permettre d'élever un autel à la Mère de Dieu sous la protection de sa véritable image , et de rétablir les pèlerinages pour parer h la misère qui faisait émigrer la population. Mais le commissaire du gouvernement , qui, comme protestant , n'entendait rien aux choses saintes , leur rappela que la Mère deDieu était pourlors à Paris et non dans les montagnes du Tyrol. L'alibi étant patent , son argumentation lui paraissait sans réplique. Quelle ne fut donc pas sa surprise lorsque, dans une espèce de sacristie, on étala à ses yeux près d'une douzaine de madones noires toutes fort bien vêtues , toutes sur le même modèle , qui reposaient l'une à côté de Tautre dans une même caisse! Elles servaient dans les jours de fête à présenter la mère de Dieu sous différens costumes à l'adoration des fidèles. Toute objection devenait intempestive. L'autel fut donc élevé sur l'emplacement de la sainte chapelle , et quelques mois après les pèlerinages recommencèrent avec une nouvelle ardeur. La chapelle de marbre fut aussi relevée par la suite.
Aujourd'hui l'abbaye n'étale plus , il est vrai , son faste d'autrefois ; elle ne possède plus à la cour de charges héréditaires, elle n'a plus le droit de haute et basse justice; mais nonobstant , elle occupe encore par ses richesses le premier rang parmi les couvens de la Suisse. Outre cette abbaye , la petite république compte encore cinq couvens, trente cures , à part une foule de chapelles , pour une population de 38,ooo âmes!
Les peuples qui ne jouissent pas des bienfaits de la civilisation ont cela de commun avec la brute, qu'ils ne respectent que la force physique : la justice n'a rien de saint pour
eux. Il est un âge dans la vie des peuples, comme dans celle des individus, où le droit du plus fort est le droit commun ; c'est ce qu'on appelle Fàge de barbarie. Les grands états regardent alors les états plus faibles comme prédestinés à devenir leur proie.
Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours , Thistoire nous montre le pays de Schwitz en lutte avec ses puî&sans voisins pour la défense de ses droits et de son indépendance. Déjà au i3* siècle, il fit construire le long de sa frontière occidentale un mur qui devait le proléger contre les envahissemens des belliqueux seigneurs de son voisinage. Cette barrière s'étendait depuis Arth jusqu'à Scbornen. Quelques tours isolées, d'après le système de fortiiication d'alors , couvraient ce rempart. L'une d'elles a donné son nom au villa^ge de Rothenthurm. Celle qui s'élevai( auprès de Arth^ a disparu depuis long-temps , ainsi que le mur. Mais entre le Weryberg et TEiglerûue on voit encore debout la tour quadrangulaire de Schornen , antique monument d'un siècle où r^nait le droit du plus fort.
Sur la côte orientale du lac d'Égeri, qui fait partie du canton de Zug , s'élèvent les hauteurs du Morgarten, appartenant à celui de Schwitz. C'est là , sur le penchant de la montagne , auprès du Haselmatt- Kûfe , ravin creusé par les orages, que le i6 novembre i3i5 , les habitans de Schwitz se couvrirent de gloire dans un combat sanglant qu'ils soutinrent contre les troupes du duc Léopold d'Autriche pour la défense de leur indépendance.
C'est aussi en cet endroit , mais sur le versant oriental des hauteurs de Schornen , dans la vallée de Rothenthurm , que le 17 juin 1798, ces braves montagnards repoussèrent les troupes françaises jusqu'au lac d'Égeri.
AÎoys Reding , leur chef , ne s'attendait guère à triompher des vainqueurs de l'Italie. Lorsqu'il s'arracha aux embrassepaens de sa famille pour voler au combat , sa seule pensée était de mourir pour la défense de sa patrie. Il me le dit luipième. Si la France a fini par dicter des lois à la petite répii-
blique , qui pourrait s'en étonner ? Le nombre de ses sotdalsdépassait le nombre de ses habitans. Mais la viétoire de ses pâtres vivra éterneHement dans la mémoire de leurs descendans. Ils apprendront par leur exemple que c'est mourir de la plus belle mort que de mourir pour sa patrie et la justice. Lorsque Reding prit congé de sa famille , sans espoir peutêtre de la revoir jamais, il|tomba aux genoux de son père en lui demandant sa bénédiction. Ce vieillard vénérable, le regard élevé vers le ciel , posa humain sur la tête de son fils , fit une prière à voix basse pour sa conservation et le salut de sa patrie , et le bénit.
Non loin de Morgarten et de Bothenthurm s'élève sur la hauteur entre les deux cliamps de bataille la chapelle de Schomen. C'est un bâtiment moderne, destiné à consacrer le souvenir des deux combats dont ces lieux ont été le théâtre. Les fresques qui en décorent le porche représentent le combat livré au treizième siècle sur le lac Égeri. On y découvre en partie ce lac entre les 'montagnes de Zug , les chalets de Schomen , dispersés entre des bosquets, et sa vieille tour carrée qui se dresse sur ^la hauteur.
C'est un des lieux les plus saints de la Suisse , c'en est aussi un des plus beaux. Du haut du Morgarten ^ le regard sa perd dans une contrée délicieuse. Parmi les vertes [»*airies< qui eûceignent le lac pai^ble d'Égeri , on aperçoit des troupeaux, des cabanes rustiques, des chapelles, des villages. Les montagnes qui s'étendent depuis le Schomen jusqu'au Rohen , et depuis le Kossberg et le Kaiser-Stock jusqu'au Kamistfaal , entourent ce paysage comme un rempart. Les héros du Morgarten et du Schomen y reposent dans une paî\ profonde.
(fiiisrtDsr iD'irsi^isiiriiiLiE).
ILS mSIbAIDVIDiilL»
Sur les limites des cantons de Berne , d'Ùriet d'Unterwald, le Tîtiîs s'élève majestueusement du sein des Hautes - Alpes avec ses glaciers et ses firners à une hauteur de 10,700 pieds. On l'aperçoit encore au-delà de Strasbourg à une distance de 3o à 40 lieues. Sa forme particulière permet de le distinguer facilement. Il élève peu à peu de l'ouest à l'est son dos courbé sous des masses de glace, et s'interrompt brusquement comme une muraille de rochers noirs et escarpés. Ses pieds reposent dans la haute vallée de l'abbaye d'£ngelberg. Sa crête dentelée est recouverte d'une couche de glace qui peut avoir une hauteur perpendiculaire de :ioo pieds.
En cet endroit, une petite chaîne de montagnes boisées et sauvages , mais riches en pâturages, coupe le pays d'Unterwald sur une longueur de 4 ^ ^ lieues, jusqu'au lac de Luceme. Elle le partage en deux parties inégales, en Haut et en Bas Unterwald {Ob Kemwald et Nidem Kernwald j ou bien encore Obwalden et Nidwalden). Le mont Kernwald, dont l'ombre se projetait jadis sur toute la partie de rObwalden , ne conserve plus que quelques restes de son ancienne grandeur.
Les deux Unterwald sont deux longues vallées traversées chacune par un torrent qui se précipite en bouillonnant du
haut des montagnes , et se décharge dans le lac des Quatre- Cantons. Des ruisseaux plus petits s'échappent de quelques vallées secondaires et vont grossir chacun de ces torrens principaux.
* Le Haut et le Bas Unterwald ne sont considérés dans la confédération que comme un seul et même canton : aussi n'ont-ils qu'un seul représentant à la diète et une seule voix. Cependant chacun d'eux a sa constitution particulière, ses lois et ses mœurs qui lui sont propres. L'Obwalden et le Nidwalden forment deux républiques entièrement indépendantes l'une de l'autre. Leur population totale s'élève de 20 à 24, 000 âmes , sur une étendue de 10 à 12 milles carrés.
L'Obwalden occupe la plus grande partie du canton ; c'en est aussi la plus belle et la plus riche en souvenirs historiques. Deux lacs bordés de rives gracieuses donnent à cette contrée un air de gaîté que n'a pas le Nidwalden; ses paysages sont plus variés. Un troisième lac qui s'étendait dans le voisinage du château de Rudenz , famille autrefois célèbre , a disparu aujourd'hui; ses eaux se sont peu à peu écoulées. On ne voit plus à sa place qu'un marécage couvert de roseaux, auprès du village de Giswyl ; les ruines du château de Rudenz reposent sur la colline.
Le lac de Lungem, au pied du Brùnig, a aussi décru de plus de moitié. Un rocher qui lui sert de digue, empêche que ses eaux ne s'écoulent plus rapidement dans la vallée de Giswyl qu'il domine d'environ 700 pieds. Déjà en 1788, les habitans de cette contrée travaillèrent à forer ce rocher, afin de conquérir par la retraite des eaux du lac quelques centaines d'arpens de terre. Ils étaient déjà parvenus à une profondeur de 188 brasses, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils suivaient une fausse direction.Leur pauvreté jointe à leur inhabileté leur fit alors abandonner l'entreprise. Ce n'est que depuis peu qu'ils ont repris leurs travaux , et bientôt on verra s'élever des cabanes rustiques là où n'habitent encore que des poissons.
Deux lieues plus loin, en redescendant la vallée, s'étend le lac de Sarnen entre des montagnes et des côtes riantes. Parmi
^ 82 — les villages qui le couronnent , Sachseln est le plus célèbre. C'est dans sa magnifique église que reposent les restes de Nicolas von der Flue , dont le nom est resté cher à tous les Suisses. C'est lui qui, à la diète de Stans, par la seule puissance de sa parole , réconcilia , il y a 4oo ans , leurs ancêtres desunis. Le bienheureux frère Colas , comme on l'appelle ordinairement, passa dans un désert du haut Melchtahl la plus grande partie d'une vie qu'il avait consacrée à Dieu. Un chemin difficile y conduit en quelques heures depuis Sachseln.
Sa modeste cellule , entourée de quelques maisons ou chapelles , se voit encore dans la Kluster, au dessus d'un abîme profond du sauvage Ranfl-Tobel. C'est là que mourut ce saint homme. Des siècles se sont écoulés depuis , mais elle est restée un lieu de pieux pèlerinages.
Le nom seul du Melchthal rappelle aussi un des premiers fondateurs de la confédération suisse , Arnold Anderhalden, qui dut prendre la fuite pour échapper aux cruautés du bailli Landenberg. Mais à peine arrivé à Uri , il apprit que le tyran avait fait crever les yeux à son père et confisqué ses biens. Arnold fut un des trois conjurés du Grùtli, qui délivrèrent leur patrie du joug de ses oppresseurs.
Le Melchthal est un ravin profond qui s'étend à travers les montagnes sur une longueur de trois lieues. Il décrit différens détours dans une direction sud-est jusqu'au Jochberg. Un petit lac repose au pied de cette montagne ; ses eaux y qui sont entretenues par la fonte des neiges environnantes, se perdent dans des cavernes et des gouffres souterrains, et ne reparaissent qu'une lieue plus bas ; elles s'échappent de terre avec impétuosité , et forment le Melchbach. Ce torrent, après avoir parcouru les différentes sinuosités de la vallée, se jette dans le lac de Sarnen. De distance en distance, une planche sert de pont sur son lit profondément encaissé dans le roc. Les paysages lès plus variés se prolongent le long de ses rives. Tantôt ce sont de vastes plaines qui s'étendent silencieusement entre de douces pentes de montagnes , parsemées de granges et de chalets; des enclos faits de perches ou de bûches, de
les villages qui le couronnent , Sachseln est le plus célèbre. C'est dans sa magnifique église que reposent les restes de
petits ruisseaux ou le lit d'un torrent à sec servent de délimitation entre les propriétés. Les plaines fournissent aux troupeaux une nourriture saine et abondante pour l'hiver ; en été, on les conduit dans les pâturages des Hautes- Alpes. Tantôt ce sont des masses de rochers grisâtres qui resserrent la vallée et s'élèvent à perte de vue dans les airs. Le Melcfabach se fraie en écumant un passage à travers les blocs qui se sont détachés de leurs cimes; des forêts de sapins^ qui se balancent sur les hauteurs , augmentent la fraîcheur et l'obscurité de la vallée. Çà et là, on aperçoit sur les flancs escarpés des montagnes des saillies et des plateaux couverts de verdure : mais ils £ont inaccessibles aux troupeaux. L'homme seul s^y hasarde. Le wildheuer ne craint pas de jouer sa vie pour quelques poignées d'herbe : il se laisse glisser à une corde le long de ces rochers escarpés jusqu'à une profondeur de cent pieds. Ce qu'il ramasse d'herbe dans ces périlleuses excursions , est mis dans un filet qu'il lance par-dessus l'abime ; puis il remonte à une hauteur étourdissante , suspendu à sa corde comme une araignée à son fil.
Le montagnard, simple élève de la nature, intrépide, robuste et bon comme elle , passe la plus grande partie de sa vie dans une continuelle solitude. Pendant l'été , il vit au milieu de ses troupeaux sur les Hautes-Alpes. Pendant l'hiver , il vit en famille dans sa petite cabane, qui souvent est ensevelie sous la neige. Il se doute à peine de ces besoins factices qui font les délices et les tourmens des peuples civilisés. Il ne connaît pas ces distinctions que la vanité a tracées entre les différentes professions. L'homme y est tout par lui-même. Il n'y est estimé que sa valeur réelle. Les règles de la politesse lui sont inconnues. Ses droits sont ceux que tout honome tient de la nature ; droits , il est vrai , qui sont aussi consacrés dans les états civilisés; mais le plus souvent ils y sont tellement dénaturés qu'ils sont à peine reconnaissables.
Il n'est pas étonnant que les habitans des montagnes, dans leur éloignement du monde , dans l'uniformité de leurs occupations qui leur laissent assez de loisir pour se livrer à la
méJitation , et avec le peu de besoins qu'ils ont , ne ressemblent pas aux habitans des plaines et des profondes vallées; il n'est pas étonnant qu'il apparaisse parmi eux un Arnold Andcrhalden qui délivre sa patrie du joug sacrilège de ses gouverneurs, un Nicolas von der Flue, dont la vie entière est consacrée à des actes de piété tels que l'Église n'en enseigne pas même les noms.
On a souvent répété que les Suisses ont dans leur manière de voir, dans leur conduite, dans tout leur être enfin , quelque chose d'étrange, d'extraordinaire, même d'outré; quelque chose d'original tant dans leurs constitutions politiques que dans les affaires de leur religion , dans leurs pra-^ tiques, dans leurs mœurs; une ténacité dans leurs opinions qu'aucun revers, aucun danger ne peut faire fléchir; un amour pour leur patrie tel qu'à l'étranger ils en sont souvent victimes ; un besoin de liberté qui peut bien être comprimé par la force pendant quelques années , mais qui ne peut ja-. mais être étouffé. Ces remarques sont justes : elles sont fondées sur l'histoire.
Ces dispositions sont le résultat naturel du pays qu'ils habitent, de la vie retirée qu'ils mènent forcément au sein des montagnes et môme de leur plein gré au milieu de vallées populeuses, où l'on voit les communautés vivant sans rapports entre elles, et les familles elles-mêmes s'isolant dans une même communauté. Ce penchant à ne vivre que pour soi, pour sa famille , pour son village, pour son canton, est un des traits distincttfs du caractère suisse. Un pareil isolement doit nécessairement produire un certain esprit de partialité parmi eux ; mais en même temps il développe une énergie et un besoin d'indépendance qui forment un contraste frappant avec la souplesse, les mœurs polies et, en un mot, le caractère à facettes des habitans des plaines. Des milliers de Suisses sentent et pensent encore aujourd'hui comme Arnold Anderhalden, et dans les mêmes circonstances ils agiraient comme lui. Des milliers de Suisses vivent encore au sein des montagnes comme Nicolas von der Flue , dans la pratique
' des mêmes vertus. Quoiqu'ils ne se mortifient plus par une abstinence presque absolue , ils n'en conservent pas moins leur religion intérieure, qu'elle s'accorde ou non avec les préceptes de l'Église dominante. Au moyen âge , il y avait en Suisse une foule de Béguards et de Lollards (ou frères du libre esprit), et lorsque Zwingle et Calvin prêchèrent la réforme de l'Église, des milliers d'hommes du peuple embrassèrent avec ardeur les croyances des anabaptistes.
Je ne mets pas en doute qu'un homme d'un profond savoir, d'un caractère élevé , un philosophe ou un poète , en faisant un long séjour dans les Alpes du Melchthal , ne conçût une tout autre idée du monde, une idée plus belle, plus grande que celle qu'il s'en était faite en sortant de la poussière des écoles, de l'aride magnificence des palais, du tumulte des places publiques. On n'est plus alors la créature de l'art ; on est pénétré jusqu'au fond de l'ame par le souffle divin de la nature, on se fait son enfant, on la sent qui nous anime. L'or, la gloire , la puissance , ces mobiles de la plupart de nos actions, ces leviers des passions des individus et des masses, toutes ces vanités s'évanouissent. Dieu lui-même n'v est plus le Dieu que nous adorions , le Dieu qu'enseignent les systèmes des philosophes , les dogmes de l'Eglise , le catéchisme de l'enfance.
Ce n'est qu'au milieu de ces paysages, si beaux même dans ce qu'ils ont de sauvage, au milieu des plaines qui s'étendent sur le flanc des Alpes , au milieu des chalets , des glaciers , des forêts, des nuages qui se glissent sur les montagnes comme des ombres ; ce n'est que dans ce religieux silence ,
'mélancolique et agréable tout à la fois, que le murmure des chutes d'eau, le bruissement des ruisseaux et le tintement des clochettes des troupeaux ne rendent que plus sensible ; ce n'est que là, disons-nous, que les plaintes de J.-J. Rousseau sur notre éloignement de la nature et sur les maux que nous nous créons dans une civilisation bâtarde, sont bien comprises. Ces plaintes n'étaient que l'écho des sensations dont, jeune homme, il avait clé agite dans les sublimes so-
— Solitudes des Alpes de la Savoie", rendues plus améres pw la contrainte c[u'il iVnjt 'liinidTr m mîlîflu rl'im **%/--''- ^—
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village , dans chaque vallée. Landenberg, qui luvau a ncivi...
~ 87 — champs vers le lac de Lucerne , lut arrêté. Cependant , malgré les affreux traitemens qu'il avait fait subir au père d'Arnold Anderhalden , on lui laissa la vie sauve sous condition qu'il ne remettrait jamais les pieds dans le pays.
Chaque année , les habitans de l'Obwalden se rassemblent encore sur remplacement du château du tyran pour procéder à la nomination de leurs chefs et de leurs juges ^ et décider des projets de lois qui leur sont soumis sur les affaires publiques. Us ne pouvaient choisir un lieu plus convenable pour l'exercice de leur souveraineté. Aujourd'hui qu'ils sont en possession d'une liberté et d'une indépendance dont la nature et la pauvreté même de leur patrie, jointes à une habitude de 5oo ans, leur ont fait un de leurs premiers besoins, les Landenberg ne sont plus h craindre.
De nos jours , le nom de Sarnen est pris en Suisse dans une assez méchante atx^eption. Cependant ses bons habitans nly ont pas donné lieu le moins du monde. Le suhstSLUÙf suF^nerei et le verbe sarnern, ([u'il a servi à former, s'emploient dans le langage ordinaire pour désigner les machinations des factions oligarchiques ou hiérarchiques des difPérens cantons contre les droits et les libertés du peuple. Cela vient de ce qu'il s'y tint en novembre i832 une conférence entre les envoyés des gouvernemens du district de Schwitz, de la ville de Bàle, des cantons de Neuchâtel^ d'Unterwald et d'Uri, conférence qui faillit devenir funeste à la confédération en la menaçant d'une guerre civile et d'une intervention étrangère. On sait qu'en effet la paix fut violemment troublée dans l'été de l'année suivante par le district de Schwitz et par la ville de Bàle; mais le soulèvement fut bientôt comprimé par le zèle et le bon esprit de la nation.
La désunion est le péché originel de tous les états fédé'ratifs, lorsque les confédérés, en pleine jouissance de leur indépendance , ne veulent faire aucun sacriGce pour le bien général , et ne songent qu'à leurs intérêts particuliers. L'histoire de tous les États fédératifs, des tribus d'Isracl comme des républiques grecques , des Etats de l'empire d'Allemagne
comme des Provinces-Unies ou des Cantons Suisses , ne nous offre guère que divisions, que querelles, que guerres intestines. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces confédérations ont subsisté plus long-temps qu'on ne devrait s'y attendre d'après les troubles auxquels elles étaient en proie. La république fédérative fondée par Moise a compté 4ooans d'existence avant qu'elle ne substituât à soii Dieu invisible un roi de chair et d'os. La confédération grecque subsista i , i oo ans depuis l'établissement desÂmpliictyonsjusqu'à la bataille de Chéronée. La confédération suisse compte déjà 5oo ans de durée ; mais les Provinces-Unies en comptèrent à peine la moitié depuis l'union d'Utrecht. Montesquieu, dans son célèbre ouvrage de V Esprit des lois^ a négligé de traiter du système fédératif. C'est un oubli que nous devons déplorer. Les républiques et les monarchies n'auraient pu qtie puiser d'utiles enseignemens dans les critiques d'un observateur aussi profond.
La forme républicaine n'est applicable qu'aux petits États : • c'est dans ce cas seulement que la liberté politique peut atteindre à son plus haut degré, que le peuple peut prendre une part immédiate à la confection des lois , à la nomination de ses chefs. IjC moindre accroissement de la population rend impossibles les assemblées populaires. Le peuple doit s'en remettre alors du soin de gouverner l'État aux administrateurs qu'il s'est choisis. C'est ainsi que se restreint de plus en plus la part qu'il prenait aux affaires publiques , à mesure que la population augmente.
Il en est de même de la jouissance des droits civils. Plus la république est petite, moins il est dangereux de laisser aux citoyens la liberté entière de disposer de leurs personnes et de leurs biens ; tandis que dans les grands Etats où les intérêts sont si partagés et les rapports si nombreux , on doit multiplier les lois protectrices et mettre par conséquent des bornes plus étroites à la liberté individuelle , de même qu'à la liberté des communes et des provinces. Dans le cercle étroit d'une famille , on peut permettre sans danger ce que
dans une communauté de plusieurs milliers d'individus oa ne pourrait autoriser sans crainte de désordres et de bouleversemens. C'était donc une insigne folie que de vouloir constituer la France avec ses 3^ raillions d'habitans en une république une et indivisible.
L'histoire ne fait mention d^aucunc république d'une aussi vaste étendue. Un pareil gouvernement est de fait impossible. Dans un tel état de choses y la liberté dont jouirait le peuple ne serait pas fondée sur des bases plus larges que celle que lui offre une monarchie bien constituée.
Le principe monarchique est une nécessité pour les grands États. Lorsque Rome dominait le monde , la république romaine était renfermée dans ses murs. Au dehors, ce n'étaient que sujets et alliés tributaires. Les États-Unis de l'Amérique du Nord, avec leur population clair-semée sur un immense territoire, ne sont guère qu'un composé de petits états. New- York, le plus populeux de tous, ne compte pas :i ,000,000 d'habitans sur une étendue égale à celle de la vieille Angleterre , qui en compte 1 3, 000, 000. Que sa population s'accroisse en raison de son territoire , et l'on verra New-York se partager en une foule de petits états, ou fonder un gouvernement en tout semblable aux gouvernemens monarchiques.
S'il est donc constant que les petits États sont seuls susceptibles de constitution républicaine , la prudence leur fait unf devoir, pour ne pas tomber sous la domination des grands États, de s'allier entre eux ou de se placer sous la protection des puissances limitrophes , à l'exemple des républiques do Saint-Marin , d'Andorre , de Cracovie , des îles Ioniennes y des villes libres d'Allemagne , etc. Un système fédéral leur donne alors la force nécessaire pour repousser les envahissemens des puissances étrangères , et leur force s'accroît en raison de l'unité de vues et d'intérêts de la confédération; de telle sorte que tout en conservant ses lois et son gouvernement, chaque état confédéré confère au gouvernement central un pouvoir assez étendu pour maintenir l'ordre et la
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— »0 — tranquillité à l'intérieur et en imposer a Tambition des puissances étrangères. Mais ces avantages que les petits états cherchent à obtenir en se fédérant, c'est-à-dire la centralisation des forces de l'état et les moyens de résistance nécessaires, les grandes monarchies les ont en leur possession , tandis qu'elles se procurent la liberté dont jouissent les citoyens des petites républiques , par la fédération ou la quasi-fédération des provinces qui les constituent.
C'est une erreur dangereuse que d'admettre comme une garantie de l'ordre et de la force d'un état la simplification des rouages de son administration , et de soumettre à un même système de lois , à une même action gouvernementale des provinces dont les besoins et les intérêts sont diamétralement opposés. Rien de plus tyrannique que de réunir forcément ce que la nature ou la destinée avaient désuni. Quel serait le père de famille assez insensé pour soumettre à un même système d'éducation son fils à l'âge de raison et son enfant au berceau? Ce système d'égalité est subversif de toute liberté. Il est en contradiction manifeste avec les habitudes , les mœurs, la manière de vivre, les besoins des différentes provinces. Il donne aux unes plus que l'état de leur civilisation ne comporte, tandis qu'aux autres il leur refuse les moyens de satisfaire à leurs besoins. Voilà pourquoi il règne dans la plupart des monarchies un mécontentement général qui va toujours croissant : c'est là b source des troubles éternels de la France.
L'ancienne Rome gouvernait les milliers de peuples sur lesquels s'étendait sa domination , par le prestige d'un quasifédéralisme dont elle était le centre. Les nations qu'elle avait soumises, elle ne les dépouillait pas de leurs religions, de leurs mœurs, de leurs lois. Elle les laissait libres, et ne se réservait que les droits de souveraineté , le commandement des armées et la levée des impots. Le soulèvement d'une province ne s'étendait pas au-delà des limites de cette province. Les intérêts des provinces limitrophes n'étant pas les mêmes, on parvenait facilement à l'étouffer ou à la renfer-
mer dans ses propres Wnes. Le repos de Tétat n'en était
|..^v.uici ni Dien-ôtre ni richesse.
mer dans ses propres bornes. Le repos de l'état n'en était point troublé. De nos jours, les monarchies de l'Autriche , de la Prusse , de la Russie font preuve de sagesse politique en respectant religieusement les droits , les libertés et les besoins de chacune des provinces de leurs vastes états.
Dans une vallée d'à peine cinq à six lieues d'étendue , dont le sol uni et couvert de prairies s'étend entre de hautes montagnes boisées^ s'élève le bourg de Stans, chef-lieu d'une république de 9,000 âmes. La vallée est empreinte, comme aucune autre de la Suisse , d'une douce mélancolie , je dirais presque d'une mélancolie monastique. De sombres forêts revêtent le flanc des montagnes ; des sentiers solitaires errent a travers la plaine silencieuse, à l'ombre de vieux arbres fruitiers. Si deux personnes s'y rencontrent : « Béni soit Jésus-Christ! » « Aux siècles des siècles! Amen. » Telles sont les paroles pieuses dont elles se saluent , les seules qu'elles aient à se dire.
La franche gaîté des pâtres de la montagne ne trouve dans la vallée aucun écho. Ce n'est qu'après les fêtes et les assemblées générales que le plaisir s'installe au cabaret. Le peuple y est généralement sérieux , presque sombre. Quoique la plupart des habitans ne possèdent qu'une médiocre fortune , ils sont enclins à l'oisiveté. C'est du reste un défaut que l'on retrouve dans presque tous les pays de pasteurs. Ils sont avides de cérémonies religieuses : c'est dire assez que l'ignorance y est grande et les mendians nombreux. Ce n'est que dans les villages situés sur les bords du lac que le corhmerce répand plus d'enjouement et d'activité parmi le peuple , sans cependant lui procurer ni bien-être ni richesse.
Du reste , la cordialité , la bonne foi , l'amour de la liberté , sont des vertus qui ne sont pas rares chez les Nidwaldois. Quant à leur opiniâtreté, à leur ténacité dans leurs idées, elle a été souvent funeste à leur petite république.
On remarque dans le bourg de Stans plusieurs constructions modernes , et l'on en voit un plus grand nombre encore dans les villa gesde Buo chs et de Stansstad. Ces maison ont été rebâties sur les cendres de celles que les soldats français livrèrent aux flammes, en septembre 1 798. Peu après cet acte cruel de vengeance , des malheureux couverts de haillons en tonifient tristement les restes de leurs cabanes: « Puisse le double de monde y avoir péri, me dirent-ils, et que les Français aient au moins épargné nos maisons! » Cette insensibilité m'aiïligea; et cependant leur conOance.dans les joies éternelles que goûtaient ceux qui étaient morts pour leur religion et leur patsie était peut-être la seule cause de cette apparente indifférence.
Religion et patrie ! avec un tel talisman , devant quelle difficulté, devant quel danger reculerait cette petite peuplade de pâtres? Mais sous le nom àe patrie y ce n'est pas la Suisse qu'ils entendent, c^est ce pauvre' petit espace renfermé entre le lac et la montagne ; sous le nom de liberté , ce n'est pas le libre développement de toutes leurs facultés qu'ils comprennent , mais le droit de suivre sans obstacle leurs habitudes et leurs antiques coutumes. Quanta la religion, ce n'est pour eux que le culte de l'Eglise catholique romaine, par l'observance duquel ils espèrent assurer le salut de leur ame. Les affaires de l'état s'effacent à leurs yeux devant les intérêts de la religion. La parole du clergé est toute puissante. Plus les choses que le prêtre leur enseigne sont incroyables , et plus il leur montre la religion en péril, plus il est écouté , plus son influence est grande.
Lorsqu'au mépris du droit des gens, les Français envahi- YGOt la Suisse en 1798, les braves Nidwaldois, exhortés par le clergé , jurèrent solennellement sur la place publique de Wyl de sacrifier leur vie pour la défense de leur patrie cl de
lem* religion. Mais cinq semaines plus tard, lorsqu'apré^ un combat glorieux Schwitz se fut soumis^ ce même clergé les releva de leur serment sur cette même place. « Les circonstances ont changé, leur dit-il ; Dieu vous tiendra compte de vos bonnes intentions. ^ La petite république accepta donc aussi sans murmure la nouvelle constitution de la république helvétique. Les Nidwaldois prêtèrent serment d'obéissance ; mais quelques prêtres s'étant opposés à ce serment, leur opposition souleva tout-à-coup dans le pays une forte résistance. « La religion et la patrie étaient en danger ; on devait s'armer pour leur défense. Les armées célestes accourraient à leur secours. L'empereur d'Autriche leur prêterait son appui. Ceux qui combattraient avec confiance en l'aide de Dieu et de la sainte Vierge seraient invulnérables. Les balles françaises s'amortiraient sur leurs poitrines. )) Ces braves gens marchèrent donc gaiment au combat, et en vinrent aux prises avec la division de Schauenbourg. Les Français tirent des pertes considérables, il est vrai ; mais Tissue de la bataille fut terrible : le Nidwalden fut mis à feu et à sang.
Près de quarante ans se sont écoulés depuis ces funestes événemens; des royaumes se sont élevés, d'autres ont disparu ; la civilisation a marché ; les mœurs, les lois^ les constitutions des différens peuples ont subi son influence ; mais dans le Nidwalden tout est resté stationnaire. En 1 8^5, il s'y éleva de nouveaux troubles , de nouvelles querelles : la religion était en danger, prétendaient quelques prêtres. Un innocent A B C de deux feuilles d'impression avait jeté l'alarme dans le pays. Ce n'était . disaient-ils , qu'un livre de sorcellerie. On devait l'introduire dans les écoles , non seulement du consentement de l'autorité civile, mais même de l'autorité ecclésiastique. Le peuple , averti à temps des dangers que courait la religion ^ sut parer aux coups qui la menaçaient. Pour éviter de plus funestes dissensions, l'A B C fut mis à l'index.
M. Winkles, qui nous donne une vue de l'intérieur du bourg de Stans, semble par ironie nous montrer quelle est la
puissance singulière de la religion et de la patrie sur la petite république. Sur le devant du tableau , il met en relief une partie de sa belle église, dont le maitre-autel porte encore le stygmate de la balle qui, lors du soulèvement de 1798, frappa h mort le prêtre pendant l'office. Près de là, Toi^ueil national a aussi son monument. Sur la colonne d'une fontaine on voit représenté Arnold de Winkelried, le héros de Sempach, serrant sur sa poitrine les lances de l'ennemi pour ouvrir dans ses rangs un passage à la liberté. Plus loin, une pieuse procession, croix et bannière en tête, attire les regards. Les fidèles à genoux reçoivent là bénédiction du prêtre. Le ciel est couvert; des corbeaux et des choucas luttent avec la tempête ; les nuages se déchirent ; d'épaisses guilées tombent dans la vallée , mais rien ne saurait troubler l'ordre de la procession.
Jetons encore un coup d'œil rapide sur l'organisation politique de cette dévote démocratie. Le peuple y exerce son droit de souveraineté dans ses assemblées générales. Tout citoyen depuis l'âge de vingt ans y a voix délibérative. Les jeunes gens au-dessus de quatorze ans votent aussi pour le choix des fonctionnaires publics. La plupart des emplois sont à vie , ce qui n'est pas sans danger dans un état libre. Le même fonctionnaire qui soumet les lois à la sanction du peuple, est en même temps chargé de les faire observer comme pouvoir exécutif; il exerce en outre les fonctions déjuge supérieur au criminel, et même dans quelques cas celles de juge au civil. Les sujets d'une monarchie ne verraient pas sans crainte tant de pouvoirs différens réunis dans une même main. On ne peut nier qu'il n'en abuse quelquefois; mais ces abus de pouvoir deviennent de plus en plus rares. En général , il règne dans le Nidwalden une justice et une bonne foi que l'on ne rencontre pas toujours dans les magistrats du canton de Schwitz et de l'Obwalden : serait-ce par crainte de l'inconstance de la faveur populaire?
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Un riche verger de cinq à six milles carrés d'étendue , situé au centre de la Suisse, coupé de vallées, de collines et de montagnes , et dont les champs et les vignes sont ombragés de châtaigniers et de noyers, ou alternent avec des plaines et des prairies entourées de haies vives, tel est le canton de Zug. De vieux châteaux tombés en ruines, des habitations rustiques avec leurs avenues de verdure , des sources et des parteiTes, de petits villages pittoresquement groupés autour de leurs églises et quelques lacs charmans. semblent être autant d'ornemens que l'art y a prodigués pour embellir cette contrée romantique.
Ce vaste jardin est habité par un peuple honnête et bon , d'à peu près i4ffOoo âmes. Bien que dans sa vie publique et sa vie privées il y ait entre lui et ses voisins d'Uri, de Schviritz et d'Unterwald de nombreux rapports de ressemblance , et bien que querelleur chez lui, il ne laisse pas que de vivre en parfaite intelligence avec les autres confédérés. Cette petite république (la patrie des Koline, des Zurlauben, des Siedler, etc.) n'est proprement qu'une confédération de quatre communautés (Zug, Menzingen, Baar et JEgeri) à peu prés indépendantes les unes des autres. Elles ont chacune leurs institutions, leurs lois, leur gouvernement. Elles se distinguent même par leurs mœurs , leur manière de vivre , leurs costumes , la construction de leurs maisons , etc. Ce n'est
-^ 98 — grâce par la part glorieuse qu'ils y prirent ; on sait que les confédérés s'étant refusés à les admettve dans leurs rangs , ils combattirent h part et adoucirent par leur bravoure le ressentiment de leurs concitoyens ; mais ce qui est moins connu y c'est la cause de leur bannissement. La voici telle qu'une légende populaire la rapporte.
A Steinen, dans le canton de Schwitz, où vivait avec sa noble épouse Werner StaufFacher, habitait une jeune fille d'une grande beauté. Plus d'un jeune homme du village et des environs ambitionnait ses faveurs. Plusieurs d'entre eux, d'après un ancien usage particulier aux montagnards de la Suisse , voulurent faire à la jeune fille une visite nocturne (ce qu'on appelle dans le pays kilten) pour se la rendre favorable par un moment d'entretien. Mais lorsqu'ils virent qu'un rival plus heureux occupait la place, ils l'appelèrent dehors et lui proposèrent, comme c'était la coutume , un combat singulier, afin qu'il prouvât par sa conduite s'il était digne de l'amour de la jeune villageoise. L'amant heureux , jaloux de Testime de sa bien-aimée, répondit à l'appel. Le combat eut lieu dans les ténèbres. Le lendemain, on trouva le malheureux jeune homme étendu mort sous la fenêtre de son amante. Il n'était pas facile de découvrir quel était le brab qui l'avait frappe'. La justice informa , et l'on arrêta enfin un des jeunes gens. Mais les voix du tribunal étant partagées, le landammann dut décider l'affaire et il se prononça pour la condamnation de l'accusé. Les amis de ce malheureux ne respirèrent plusalorsque la vengeance. Ils s'unirent aux adversaires politiques du landammann , et un jour qu'il se rendait de Schwitz à Steinen , ils le tuèrent. Son corps fut placé d'un côté de la route , et de l'autre sa tête séparée du tronc. Puis ils prirent la fuite. C'étaient les bannis.
Le pays qui avoisine le beau lac de Zug est surtout riche en légendes et en traditions fantastiques. Qui pourrait seulement les entendre raconter toutes et les raconter à son tour, avant que la civilisation ne vint les effacer de la mémoire du peuple ! Elles présentent à l'esprit le tableau le plus fidèle de
la vie intellectuelle dans son enfance , à une époque où tout était merveille pour l'homme.
Il n'y a plus que les vieillards qui se souviennent encore de ces Schrœtteli merveilleux y ces nains, ces gnomes, ces esprits follets , petites créatures volontaires , capricieuses , tantôt dévouées à vos intérêts et tantôt acharnées à votre perte , qui se glissent hors de terre entre les broussailles et les crevasses de rochers , et dis}>araissent Ils ont la force des géans et la rapidité de l'oiseau ; ils possèdent en abondance de l'or et des diamans dont ils n'ont que faire. Heureuse la cabane où ils entrent pour se restaurer ! Le porc est surtout pour eux une friandise des plus délicates. Ils ne laissent aucun service sans récompense.
Un jour un gnome de la plus petite taille vint trouver une sage-femme du village de Walchwyl, situé sur les bords du lac , au-dessous d'une forêt de châtaigniers qui couvre les flancs de la montagne. Sa bien-aimée était en mal d'enfant. L'obligeante sage- femme s'empressa de le suivre. Le petit bonhomme la conduisit à travers des ronces et des pierres à la sombre caverne du Kalte Hcelle (Enfer glacé) sur le sommet de la montagne ; puis il descendit dans une fente de rocher qui s'élargît bientôt et se changea en un vaste portique bien éclairé par une lumière souterraine. A droite et à gauche on apercevait des portes d'or qui conduisaient dans des appartemens latéraux. Notre nain noir fit entrer la sage-femme dans une de ces pièces. La belle malade y reposait dans un petit lit de la plus grande beauté. Sa délivrance fut heureuse. L'habile accoucheuse s'attendait à une bonne récompense. Le petit bonhomme lui ordonna alors de relever les coins de son tablier comme s'il voulait le remplir d'or ; mais au lieu d'or il n'y jeta que du charbon , puis il la reconduisit hors de la mystérieuse demeure. Notre sage-femme n'osa pas laisser percer son mécontentement devant le maître du logis; mais, chemin faisant , elle éparpillait, dans son dépit , le charbon dont on l'avait récompensée , lorsque le gnome, la menaçant du doigt, lui dit: Ne méprise pas les présens
(lies génies souterrains. Cependant sa mauvaise humeur ne fit que croître, et quand elle fut de retour chez elle, elle jetiai dans son foyer le peu de charbon qui lui restait. Mais quel ne fut pa» son étonnement en le voyant resplendir des couleurs de Tarc-en-ciell C'étaient des pierres précieuses. Elle les ramassa soigneusement et les porta à la ville pour les faire voir à des connaisseurs. Elle apprit d'eux que ses charbons étaient des diamans. En vain fit-elle les recherches les plus minutieuses pour retrouver ceux qu'elle avait jetés sur sa route au sortir du palais du gnome , elle n'en découvrit aucune trace.
Sur une petite ile , non loin de Cham , que le Lorz entoure de ses bras, est situé le couvent de Frauentfaal. Les gnomes entretenaient un conoimerce d'amitié avec les belles et pieuses Cisterciennes. Ils pénétraient dans leurs cellules , ils leur ap^ portaient des fleurs, ils cachaient malicieusement leurs voiles, ils leur jouaient mille tours. Mais lorsque, au temps de la réforme , ces saintes épouses de Dieu , sous l'empire d'une mauvaise pensée , voulurent retourner aux joies du monde, leurs gentils hôtes ne reparurent plus. Une apparition d'une autre espèce jeta tellement le trouble dans leurs consciences que leur foi se raffermit et qu'elles restèrent volontairement dans leur cloître. Chaque nuit une figure hideuse se collait aux fenêtres de leurs cellules et y restait a regarder. Cette figure avait de gros yeux sauvages, sa barbe était longue, ses cheveux hérissés, et ce qu'il y avait encore de plus affreux , c'est qu'elle avait trois nez. L'abbesse et les sœurs firent voeu de renoncer pour jamais à l'idée d'abandonner le couvent.
Toute cette effrayante histoire ne reposait que sur une pieuse comédie jouée , non pas par des gnomes , mais par quelques conseillers de Zug. On prodigua, selon l'usage ^ les éloges les plus flatteurs à l'ingénieuse inv^fition de ces hommes d'esprit , et on éternisa la mémoire de leurs hauts faits pour l'enseignement des nonnes qui conserveraient quelque r^ret d'avoir renoncé au monde. Toutes les fois, depuis lors, que
^ 101 le grdiid conseil du canton s'assemblait dans la ville de Zug, QB^mettait en évidence cette hideuse figure , le Guardian^
-^ 101 le grand conaeil du canton s^aasemblait dans la ville de Zug, on mettait en évidence cette hideuse tigure , le Guardian , devaût les fenêtres de la salle où il siégeait. Cette cérémonie eiU; lieu jusqu'en 1798* Le même jour, on portait devant lo gr£M3d conseil , qui parcourait (a ville en processioîl , l'image d'une Cistercienne, tandis quel'abbesse du couvent devait laire plaqer une corde de paille devant la maison de chaque conseiller. Mais à la fin le couvent se racheta par un tribut annuel d'un usage aussi humiliant que ridicule.
Les lacs de Zug et de Luceme ne sont séparés au pied du Righi que par une langue de terre, large au plus d'une demilieue. Les cabanes brunes d'Immisee sont situées sur les bords du premier; le bourg de Kùsnacht s'élève sur ceux du second. Qui n'a pas entendu parler du chemin creux , près de Kùsnacht, où le Brutus d'Uri donna la mort au bailli Gessler? Mais aujourd'hui le voyageur cherche en vain ce chemin ce lébre. Une route claire, parge et commode. Ta remplacé. Rien n'indique le voisinage de ce lieu classique , si ce n'est une chapelle simple et pittoresque sur laquelle on lit cette inscription connue :
«« Hier îst Gesslers Hochmulh vom Tell erschossen , « Und der Schwyzer ediè Freiheit entsprossen (1). »
On peut encore , au besoin , reconnaître l'emplacement du château de Gessler aux quelques ruines que l'on voit éparses sur la colline voisine. Mais de même que le chemin creux n'existe plus , au grand regret des romantiques , de nouvelles recherches dans les archives de la Suisse ont convaincu les archéologues que le château de Kùsnacht n'a jamais appartenu au cruel Gessler. C'était , avant et après le règne de Rodolphe de Hapsbourg , une propriété
(I) Ici Torgueilleux Gessler fut abattu par Tell ,
£1 la noble liberté des Suisses y a germé.
dos seigneurs de Kûsnacht, comme un titre authentique le prouve. C'est vraiment un sentiment pénible que de voir s'évanouir, après une existence de plusieurs siècles, les vieilles et belles chroniques du fidèle Tschudi et de Jean Mûller, qui nous les raconte d'après lui. Qui sait maintenant à quoi se réduisent les plus belles légendes ? Mais au moins le Guillaume Tell de Schiller est vrai , car le beau et le bon restent éternellement vrais.
•iil :
iiii»tDa iDi iLV^fiMisris.
Si jamais ia nature a été prodigue de ses richesses , c'est certainement dans les environs de Lucerne. Cette ville se mire dans son magnifique lac avec ses temples, ses murailles, ses édifices et ses tours, comme si elle avait le sentiment de ses charmes. La Reuss aux eaux vertes et transparentes sort lentement de son lac , et coupe la ville en deux parties inégales, réunies par plusieurs ponts, comme le corset d'une jeune fille par des lacets de diverses couleurs. Le lac lui-même, malgré la magnificence de ses environs , n'étale sa plus grande beauté qu'auprès de Lucerne; II est couché entre les collines mollement arrondies de ses bords comme entre de moelleux coussins. Ces collines sont parsemées de villas et d'habitations rustiques, comme un champ de blé de coquelicots et de bluets. A quelque distance sur la gauche, le Righi , et sur la droite , le sombre Pilate avec ses poii^tes de rochers d'inégale hauteur servent d'encadrement à ce magnifique tableau, et dans le fond on aperçoit les glaciers^ qui, comme un immense collier de perles^ s'étendent d'un bout a l'autre de L'horizon.
Depuis Lucerne , le lac capricieux décrit difTérens détours à travers les montagnes des cantons de Schwitz , d'Uri et
d'Unterwald. Mais partout il est beau, jamais il n'est le même. Tantôt il se développe avec une gravité solennelle en vastes nappes d'eau silencieuse, et tantôt il se déroule sombre et sauvage entre des montagnes gigantesques, qui semblent porter la voûte dâf ciel sur leurs épaules blanches de neige ; ici , ses eaux sont transparentes et l'on voit ses poissons se jouer au-dcfssâd de ses plantes aquatiques; plus loin y c'est un sombre abimedontla sonde peut à peine atteindre le fond. De tous les grands lacs de la Suisse , c'est celui de Lucerne qui est le plus élevé au-dessus du niveau delà mer(i),, c'est aussi celui dont les rives sont les plus pittoresques.
Le canton de Lucerne est situé au nord-ouest de son lac. Son étendue est de 36 milles carrés. C'est généralement un pays coupé de collines fertiles qui vont en s'élevant au sud, jusqu'à une hauteur de 6 à 7000 pieds. Sa population est de plus de io3,ooo amés. Mais, de même que dans les cantons primitifs , les mœurs , la culture des terres , les costumes varient d'une vallée à l'autre. Les hommes les plus robustes, les plus alertes, dont la démarche est la plus noble, habitent à l'entrée de la vallée d'Entlibuch ; les jeunes filles les plus gracieuses sont dans le voisinage du chef-lieu. Quoiqu'on ne puisse dire que leur costume théâtral soit un modèle de bon goût, il plait cependant. Ateb les rubans de couleurs vives et variées qui recouvrent leurs corsets , leurs courtes jupes et le petit chapeau de paille dont elles se coiffent , on dirait des fleurs cpji se promènent, ou, comme le disait un plai* sant, il semble qu'elles aient' traversé un arc-en-ciel dpnt elles auraient emporté les couleurs.
Le chef-lieu , quoique bâti avec simplicité , est cependant agréable. Son enceiikte était autrefois plus étendue et sa po-
(1) Le lac de Constance est à 1Û80 pieds au-dessus du niveau de la mer 5 celui de Genève, à 1150 5 celui de Zurich, à 12^80 ^ celui deZug, à 1320 ; celui de Neuchfttel , à 1349^ celui des Quatre-CanU>ns ou de Lucerne, à 136Ô.
— f 06 — (miatton plus nombreuse. Il compte à peine amjourxl'huî 800 maifions et 3oo citoyens jouissant des droits de cité. Sa population entière ne s'élève pas au-delà de 'jf^'oo habilans, dont le phis grand nombre est venu s'y établir de la campagne ou des autres cantons. Le dépérissement dn commerce sur le lac et à travers le Saint^Gotbard peut avoir hâté ce résultat ; mais ce qnî y a le plus contribué , c'est sans contredit l'esprit aristocratique et l'égoisme mal entendu d^ la bourgeoisie y qui se garde bien d'admettre d'autres citoyens à. partager ses privilèges, sacrifiant ainsi lel>ien général à son intérêt parliculier.
H existe en eiTetdans presque toutela Suisse une ancienne prérogative en faveur des premiers habitans, qui met à leur diaposition une grande partie des forêts, des prairies , des prêt et des p&turages. Un d'eux ne possède-t-il rien , la commune lui laisse la jouissance d'un coin de terre qu'il peut cultiver pour sa nourriture et celle de sa Êimille, La forêt communale lui fournit du bois pour se construire une cabane et pour alio^enter son foyer; il peut mener paître sa chèvre ou sa vache dans les pâturages de la commune ; tandis que le citoyen qui ne descend pas des premiers habitans n'a aucune part h tous c^ avantages. Vécût-il depuis des siècles avec sa Emilie dans le même village , il n'^n est pas moms regaixJié comme étranger, Einsass ou Ifintersass: On comprend que les privilèges dont jouissent les familles primitiveis s'étendent en proportion de^ extinctions. Aussi, même de m» jours, un Suisse ne renonce-t-il pas volontiers h son droit de cité. A|Mrès des années d'absence , il retourne dans sa patrie,; pauvre ou riohe, il est sûr d'y trouver de qupi vivre. Mais par la même raison, le plus petit village comme la vilte la plus opulente, n'a garde d'étendre aux Ëinsass le drpjt de bourgeoisie.
Dana quelques autres conti^ées de la Suisse, ta jouissance des biens communaux n'est point acquise. aux depqendan» des premiers habitans , mais des constructeurs des première» maisons. Le possesseur d'une pareille habitation est co-pro*
^ 106 priétaire du bien communal^ pour ta part qui en est dépendante. Si cette maison est possédée et habitée par plusieurs familles, chacune d'elles a droit à un demi, un quart ou un huitième du pritilége {gerecktigkeit)! C'est ainsi que des étrangers peuvent avoir la jouissance des biens communaux, au détriment des citoyens et des premiers habitans euxmêmes.
Dans la plupart des cantons de la Suisse , il existe encore une autre distinction entre les citoyens d'un village ou d'une ville ( ortsbûrger ) et les membres d'une communauté (gemeindsbûrger). Les premiers sont également membres de la communauté. Ils ont en outre le droit de disposer, dans les assemblées publiques , des revenus de leur commune natale. Il n'en est pas de même* des Gemeindsbûrger. Ceuxci , quoique du même canton , ne sont que domiciliés dans la commune ; ils n'y exercent que les droits civiques , en possession desquels ne sont ni les étrangers , ni même les Suisses des autres cantons.
La ville deLucerne ne comptait, en i833, que 33o Ortsbûrger ayant voix délibérative, et 833 Gemeindsbûrger. Anciennement elle était plus peuplée, plus industrieuse, plus riche et plus puissante. Tous les citoyens prenaient part aux affaires publiques. Mais , depuis le commencement du i5' siècle, on restreignit peu à peu la liberté; on ne soumit plus à la sanction de l'assemblée populaire que des affaires d^un intérêt secondaire; on diminua le nombre des membres du grand et du petit conseil; on ne permit plus iqu'aux Ortsbûrger d'assister aux assemblées, et l'on finit même par en exclure le plus grand nombre de ces derniers. L'exercice du droit de souveraineté devint alors insensiblement une espèce d'héritage que se partagèrent quelques familles privilégiées. Une place venait-elle à vaquer , elles s'en réservaient la possession. La petite république n'était donc plus qu'un gouvernement aristocratique ou plutôt une véritable oligarchie. Mais dans le bouleversement général que les armées révolutionnaires de la France et l'acte de médiation du premier
consul , en i8o3 , opérèrent dans les différentes constîto-'' tions de la Suisse y ToUgarchie lucemoîse succomba.
QaoiqueNapoléon, dansson acte de médiation, etkt accordé de grands avantages k Ta ville, ces concessîcms ne satisfirent pas les patriciens. Aussi cherchèrent-ils en 18149 de même que les autres grandes villes de la Suisse, à recon(|Uérir Fin-' fluence qu'ils avaient perdue. Mats leur règne ne fut pas de longue durée. En i83o , la crainte d'une intervention de la Sainte- Alliance , crainte qui contenait le peuple, ayant dis^ paru , cette aristocratie de fraiche date disparut avec elle.
Quoique la ville de Luceme ne jouisse que d'un bien-^tre assez médiocre , l'instruction y est généralement plus répandue et les arts mieux appréciés que dans les autres chefslieux des cantons catholiques. Les hahilans y sont aussr plus lians, plus sociables, plus enjoués. Il parait qu'ils ont hérité de la légèreté de leurs pères. Chaque année amène de nouvelles fêtes , de nouvelles réjouissances. Au lieu de la mémoire des libérateurs de la Suisse , on célèbre à Luceme — ce qui peut-être ne s'est jamais vu ailleurs — la fêle de certain bon vivant qui connut le secret d'égayer, pendant un demi-siècle, non-seulement la ville de Luceme, mais la confédération tout entière par ses bons mots , ses facéties et ses bêtises. Ce digne patron se nommait Fritschi , et vivait à ia fin du i5" siècle. Il consacra toute sa fortune — et il était riche — au dieu de la joie , et la lui légua même à sa mort.
Voici ce qu'il prescrivait dans ce legs : Tous les ans , k certain jour (ordinairement le dernier jeudi du carnaval), le corps d'artisans auquel il appartenait , devait faire une pipocession par la ville , musique en tête. Un homme de son allure et de sa taille , chargé de le remplacer dans la cérémonie , devait porter en grande pompe à sa suite la vaste coupe garnie d'argent du donateur (on l'appelle Pritschikopfy tête de Fritschi), et l'offrir à quiconque désirerait boire un bon coup. La procession toute en armes devait ensuite se rendre sur la colline où il avait habité , ri et bu, afin de ne pas oublier sa mémoire , et de retour dans la salle de la cor-
— i<l8 — poraiioD^ achever joyeuaemefit la journée au bruit des Terre» et des chansons.
U e^ inutile d'ajouter que ce testament Bt fortune panmr les Lucernois. Les vénérables conseillers et gouveraeurs de. / TvEtat étaient même jaloux, dans les premiers temps ^ d'honorer cettç solennité de leur présenpe. Ce n'est que p^r U suite , lorsqu'ils furent devenus des personnages trop importans pour se mêler à des réjouissances publiques, qu'ils s'imaginèrent de faire défaut. De jeunes garçons frais et bien parés ouvraient la marche. Derrière la joyeuse procession^ venaient une troupe d'hommes armés, avec les drapeaux pris à l'ennemi ; puis suivait le personnage qui portait avec majesté la vaste coupe de Fritschi. A l'un de ses côtés marchait le porte-étendard de la corporation , et de l'autre un capitaine k dieval , en costume militaire. Enfin venaient derrière eux, également à cheval, Fritschi lui-même et sa respectable ménagère , tous deux vêtus de bleu et de blanc , couleurs nationales du canton. Une foule de gens du peuple fexrmaient la marche en poussant des houras d'allégresse. — Gonune je l'^i dit, cette fiête se renouvelle encore tous les ans.
Quo^ue les différens cantons de la Suisse vécussent en dif^putes presque continuelles les uns avec les autres , disputes qui .dégénéraient souvent en guerres sanglantes , ils ne s'en regardaient pas moins comme membres d'une seule et même bmille, comme frères. La querelle une fois apaisée, tout était oublié. De canton à canton , on s'invitait à de grandes fêtes qui duraient des semaines entières. Les villes et lesgouvernemens étaient exacts à y envoyer de nombreux représentons. Les anciennes histoires et les chroniques sont riches en pareilles descriptions. Aucun autre pays de l'Europe ne nous offre rien de semblable. Ces invitations de ville h ville, de village à village , sont encore en usage aujourd'hui. Souvent ce ne sont que des invitations partielles : un^ ville ou un village invite à une fête les jeui:^s gens d'autres villes, d'autres cantons , qui sont exercés au maniement des armes
OU Siux exercices gymnastiques; mais ordinairement elles sont plus nombreuses. Toutes les contrées de la Suisse y sont représentées. Depuis une vingtaine d'années, ces réunions de, tireurs , de chanteurs ou de musiciens, etc. , ont été encore plus fréquentes. Des centaines , des milliers, d'amateurs y assistent. Ces fêtes occasionnent souvent des dépenses considérables à la contrée hospitalière.
Que dire des curiosités de là ville de Lucernc qui ne soit déjà rapporté dans ûile foule de voyages ? Je préfère reporter les yeux vers le mont Pilate , ce géant qui dresse orgueilleusement la tête au milieu d'une chaîne de montagnes de 1 4 Keues d'étendue. Plus escarpé , plus sauvage et plus élevé que le Righi , son dernier sommet le domine de près de ï5o pieds (7ï3o pieds au-dessus du niveau de la mer). Il est aussi plus riche que lui en plantes rares , sans compter une foule de pétrifications que contiennent ses masses de pierres calcaires. Des fermes et des villages sont répandus sur ses flancs. En été , les troupeaux vont paîtra jusque sur ses sommets les plus élevés.
Mais en revanche il n'offre pas aux personnes qui voyagent pour leur agrément , les commodités du Righi. Ses points de vue ne sont ni aussi beaux , ni aussi étendus. Ses sentiers sont souvent rudes , escarpés y glissans. Ils sont bordés de forêts de sapins , de rochers ou de montagnes accessoires, qui ne permettent pas à la vue de s'étendre sur les profondes vallées. Sur les hauteurs même , la vue n*est pas libre d« tous les càtés. Elle est interceptée par des pointes de rochers , et les gravir n'est pas chose facile et sans danger. D'ailleurs , chacun n'aime pas à se voir au bord d'un aflreux précipice, dont le regard ose k peine mesurer la profondeur, pour n'apercevoir, si toutefois le ciet est serein et la lunette bonne , que la cathédrale de Strasbourg et une douzaine de lacs.
Cependant tout enchanteur qu'il soit, le Righi ne laisse pas que d'avoir quelque chose k envier au mont Pilate , c'est son écho dé Brûndlenalp. Un jeune homme du village de
— tio — HergoUswald , qui ihe servait un jour de guide , m'en fit connaître toute la magie. La lune s'était déjà levée sur l'horizon y lorsque, accompagné du jeune montagnard , je sortis encore une fois du chalet où je m^étais arrêté, pour parcourir la montagne. La nuit était tiède et sans vent. J'entrai dans un monde de féerie , un monde de lumière et de ténèbres qui n'avait rien de commun avec le monde réel. Il me semblait planer au-dessus des montagnes. Leurs sommets s'élevaient au-dessous de moi, pâles , vaporeux. Les rochers s'étaient changés en spectres gigantesques , aux couleurs sombres, aux formes bizarres. L'air pur et subtil que j'aspirais profondément semblait rafraîchir tout mon être. Dans le silence de la nuit , on entendait de loin en loin des bruits fantastiques , mais agréables. On eût dit qu'ils descendaient des étoiles. C'étaient les chants des. pâtres qui résonnaient dans les lointains pâturages. Lorsque j'eus fait quelques centaines de pas et que j'aperçus au-dessous de moi la ville de Luceme à gauche et son lac à droite , se balançant dans les rayons de k lune conime deux fantômes , mon guide éleva la voix et chanta en se tournant du côté du mur de rochers large et élevé du Tomlishom et du Gemsmaettli. Les sons naturellement purs et harmonieux qui s'échappaient de sa poitrine , semblaient emprunter un nouveau charme à l'inspiration du moment. Leur mélodie était simple, aimable, capricieuse. Lorsqu'il se taisait , l'écho répétait son chant avec le doux murmure de l'oi^ue , et allait en s'aflaiblissant comme les soupirs de la harpe éolienne. On eût dit que les Oréades disputaient le prix du chant à mon guide. Pendant les longues pauses qu'il faisait , les bergers des montagnes voisines , qui avaient suspendu leur chant pour l'entendre, le reprenaient alors jusqu'à ce qu'il élevât de nouveau la voix , et que l'écho lui renvoyât comme l'ombre de ses sons.
Ce ne fut qu'à notre retour à la cabane que j'avais quittée, et devant laquelle les vachers se tenaient au clair de lune , que j'appris d'eux que le jeune homme d'Hei^ottswald n'avait pas son égal pour le chant dans toute la contrée. Aucun
^péra, je Tavoue, aucun concert , pas même la voix de M"" Catalan!, n'ont exercé sur moi l'empire de ce chant de l'Arion des Âlpes alternant avec celui des génies de la montagne.
Quant au petit lac ou étang de Brûndlenalp dans lequel , selon la légende du moyen âge y se précipita Ponce-Pilate , il ne mérite guère qu'on s'en occupe. II est situé entre de sombres massifs de sapins. Rien de plus naturel qu'il s'en élève parfois des nuages précurseurs de l'orage; comme c'est aussi le cas 9 lorsque l'atmosphère est surchargée de vapeurs, pour les forêts et pour les cavités des montagnes. On croyait anciennement qu'une pierre jetée dans le lac suffisait pour allumer la colère du méchant Ponce-Pilate et exciter l'orage le plus terrible. Encore au lô"* siècle, les voyageurs qui désiraient faire l'ascension du mont Pilate , soit princes , soit hommes d'état , soit naturalistes , soit tous autres étrangers , devaient en obtenir la permission du vénérable conseil de Luceme , et ils ne l'obtenaient jamais que sous la réserve expresse d'être pieux et circonspects dans le voisinage de cet infernal bourbier.
Cependant les nombreux torrens qui se forment par les temps d'orage dans les crevasses et les ravins du mont Pilate, et s'en échappent en répandant la dévastation dans les vallées, sont mille fois plus terribles que ne l'est ce pauvre petit étang. Anciennement, et même dans le dernier siècle , un de ces torrens , le plus impétueux de tous , le Krienserbach , a souvent étendu ses ravagés jusque sur une partie de la ville de Luceme , appelée la petite ville. Il se précipite d'un ravin élevé , étroit , dans une large excavation en forme de cuve. Si sa marche en ligne directe n'était pas interrompue par une digue de rochers qui s'étend d'un côté à l'autre de la montagne, il pourrait tomber librement dans un abime désert de 2 a 3oo pieds de profondeur. Cet abime s'appelle le Renggloch. Mais emprisonné qu'il est de tous côtés , et son lit se comblant sans cesse par de nouveaux blocs de rochers , il franchit l'un de ses bords et s'écoule
~ 112 — <]ans la direction de Krîens et de Lucerne, Cette dernière ville en est éloignée d'une lieue. On avait cherché dans les derniers siècles à élever ses bords an nsoyen de digues et de batardeaux. Ces travaux avaient coûté des sommes énormes. Mais bientôt les digues et les batardeaux flirent emportés par la violence du courant. On lui creusa ensuite un lit plus profond; mais il fut bientôt comblé par le gravier qu'il entraînait dans sa course. Alors on songea à briser la muraille de rochers qui l'arrêtait devant le Renggloch; et enfin , on lut construisit > il y â quelques années , un canal spacieux pour conduire ses eaux vers l'abime ; mais ce travail , quoique en blocs de gnmit , ne promet pas de résister long-temps h U force d'un torrent qui , lorsque ses «lax sont gonflées par l'orage , tombe en entraînant des rochers dans sa chute tonnante.
&A OTIft ffB BiBiWI Wl BOBIIMKHDk
Parmi de vieux arbres touffus, dans ime plaine située au» dessus du bourg de Sempach, s'élève une petite chapelle, en mémoire de la bataille livrée par les Suisses, en 1 386, pour la défense de leur liberté. On prétend qu'elle fat b&tie sur le lieu même où fut trouvé le cadavre du duc Léopold d'Autriche au milieu d'environ 3,000 honmies de écm ar*^ mée restés sur le champ de bataille* Six à sept cents comtes ou chevaliers , dont trois cent cinquante portant le heaume couronné , tombèrent à ses côtés. Était-ce par estime pour la dignité du prince, ou simplement par esprit de v^geance et d'orgueil , que les vainqueurs dmisirent cette place de pré* férence à tout autre , pour y consacrer un monument à leur victoire? Il eût mieux valu , ce me semble, l'élever sur le
il2 —
lieu où le brave Unterwaldois Arnold Wînkelried , ce CuN tius de la confédération^ ramenant sur sa poitrine autant de lances qu'il put en embrasser , ouvrit ainsi un passage aux siens à travers le rempart de fer des phalanges ennemies.
Un pauvre ermite habite près de cette chapelle pour servir de cicérone aux voyageurs et leur en ouvrir les portes. Des bancs, placés sous le porche, invitent à se reposer. Dans Fintérieur, on voit une grande croix suspendue à la muraille , €t aux deux côtés de cette croix , dans la position de personnes qui prient à genoux , le duc Léopold et le maire de Lu- <:erne , Petermann de Gundoldîngen , qui périt également dans la bataille. Au-dessus de la porte, est représenté Ar- Jtx)Id Winkelrîed tenanflt embrassées les lances ennemies , avec cette inscription :
c Arnold de Winkelrîed
c Brise Tordre de bataille de la noblesse
« Et ouvre un passage aux siens. »
Les dernières paroles de ces deux martyrs de la liberté sont caractéristiques : a Pensez à ma famille! » s'écria WinkeK ried, au moment de se dévouer à la mort. Mais Gundoldingen étant couché par terre et baigné dans son sang, un Lucemois s'approcha de lui pour lui demander s'il n'avait plus rien à faire dire à sa famille. « Rien à ma famille y lui répondit-il ; mais dis à mes concitoyens que les fonctions de maire doivent être annuelles. » Winkelrîed, qui se sacrifie volontairement pour sa patrie, lui récommande sa'femme et son enfant ; mais le salut de la liberté est plus cher à Gundoldingen que sa propre famille. Cependant les patriciens lucemois surent éluder le sage conseil de cet homme de bien , aBn d'affermir leuroligarchie. Il est vrai que des deux maires qu'ils se choisirent , chacun d'eux n'exerçait sa charge que pendant six mois de l'année ; mais ils alternaient ainsi pendant toute leur vie.
Les républiques de la Grèce et de Rome élevaient à leurs
héros des statues sur la place publique ; le» républicains de la Suisse 'catholique consacrèrent aux leurs des chapelles ^ et fondèrent des cérémonies religieuses en leur honneur. C'est une réflexion que nous avons déjà été à même de faire au sujet des chapelles de Tell à Bûrglen , sur le Tellenplatt| sur le lac d'Uri et. prés de Kûsnacht, et de celle consacrée au souvenir de la bataille de Morgarten, dans la plaine de Schornen. De même que dans ces différentes chapelles, il se fait aussi chaque année dans celle de Sempach un service en commémoration des événemens qu'elle rappelle. Fribourg célèbre même de nos jours , avec solennité, l'anniversaire de la première bataille de Wilmerger, livrée en 1657, et dan^ laquelle les cantons catholiques remportèrent une honteuse victoire sur les confédérés protestans.
On reconnaît à ces coutumes que la dévotion est le sentiment prédominant des cantons catholiques ; mais on y voit en même temps les traces d'une hiérarchie qui a pénétré jusqu'au cœur de la vie républicaine. Tandis qu'on adule ce peuple de pâtres , bon mais ignorant; tandis qu'on lui dit : (X Vous êtes des hommes libres; vous n'avez d'autre maître , d'autre^ roi que Dieul » rien n'est plus naturel que la transmission de cette puissance aux prêtres , aux serviteurs de ce roi qui annoncent sa parole et commandent l'obéissance en son nom. Le clergé s'éleva donc peu à peu au nom de l'Eglise et de Dieu à côté de l'oligarchie , jusqu'à ce qu'il eût atteint à sa hauteur et l'eût même dépassée.
Toutes les théocraties du monde sont parties des principes que nous voyons régner dans la plupart des cantons catholiques de la Suisse. La base de la théocratie est une confiance absolue dans la parole du prêtre. Le moindre doute est un crime de haute trahison. Pour la transmission sûre et prompte des ordres du divin Maître , une foule de serviteurs sont nécessaires , de serviteurs subordonnés les uns aux autres. C'est ]une longue et forte chaîne qui enceint chaque village , chaque maison , tout le pays en un mot , et dont le premier chaînon se trouve dans la liiain du grand
prêtre , qui commande au nom de Dieu. Au moindre geste , toute une partie du monde sera ébranlée depuis les palais jusqu^aux plus misérables cabanes.
Les dons que l'on fait aux serviteurs de l'autel , ce sont autant de sacrifices à la Divinité ; les offrandes que l'on fait au ciel y ce sont autant de jouissances que l'on préparc aux prêtres. L'un et l'autre sont inséparables aux yeux du peuple. Honorer les serviteurs de Dieu , n'est-ce pas honorer Dieu lui-même ?
Tout appartient a Dieu : c'est lui qui gouverne le monde , lui qui prête aux hommes tous les biens dont ils jouissent. De même qu'il est au-dessus de toutes les puissances de la terre, de même ses serviteurs. sont au-dessus des princes temporels. Tout doit glorifier Dieu. Son temple doit surpasser en magnificence et en grandeur les palais les plus somptueux. Voilà ce qui se disait jadis , et voilà ce qui se répète encore aujourd'hui.
Dans les déserts arides de l'Afrique , de hardis voyageurs ont admiré les restes de plus de cent temples de Tancienne Méroë, pyramides ou monumens élevés aux dieux des temps antiques , dont on ignore l'histoire. Le temple de Salomon est compté parmi les merveilles du monde. Qui ne sait combien le culte de Jéhovah s'immisçait dans toutes les affaires de la vie privée , par des jours et des semaines de fêtes , par des jubilés j des ablutions , des prières , des sacrifices ? etc. Les vallées soumises à la théocratie thibétaine sont couvertes jusqu'aux sommets des montagnes de pèlerinages , de couvens , d'ermitages. Les jours de jeûnes et de macérations alternent avec les jours de fêtes , les affaires domestiques avec les affaires religieuses. Dans les plaines et sur les montagnes du Japon , on découvre partout quelque petit symbole des puissances invisibles, sur les grandes routes, sur les maisons , sur les écuries , et même sur les plus petits ustensiles du ménage. C'est ainsi que se manifeste la théocratie!
Il est difficile qu'un peuple qui est enlacé dans de pareils filets parvienne jamais à s'en dégager ; il est difficile qu'il ré-
sisle à Pempire fascinateur d'un clergé qui s'empare de son esprit depuis sa naissance ou son mariage jusqu'à sa mort , qui né le quitte ni dans sa vie politique ni dans sa vie privée. Doit-on s'étonner alors que des montagnards aussi ignorans que leurs chefs confondent la religion avec le culte et la Di* vinité avec ses prêtres , et sacrifient avec indifférence aux intérêts de la hiérarchie une liberté qui leur a coûté tant de sang?
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<6âsrtDsr iDs <&&iiM3.
Les Suisses regardent eux-méines le petit pays de Glaris comme un de leurs plus beaux cantons ; mais il est vrai de dire que le sol en est aride , les montagnes sauvages, et qu'il est pauvre , par conséquent , comme la plupart des pays de pasteurs dans les vallées des Alpes. Sur une étendue d'environ 21 milles carrés, à peine en compte-t-on 4 ou 5 qui soient labourables ou habitables (non compris les hauts pâturages). C'est sur cet étroit espace, ravagé encore par les torrens et les avalanches, que 3o,ooo habitans doivent trouver leur nourriture ! Cependant leur activité et leur industrie fournissent même avec abondance à tous leurs besoins. Le commerce de Glaris s'étend par toute l'Europe et même au-delà de l'Océan. On voit presque dans chaque village des machines a filer, des tissages de lin ou de coton , des métiers à soie , des teintureries , des imprimeries. L'ardoise de Glaris s'exporte au loin ^^ainsi que son thé d'herbes médicinales et son séret^vert. Quant à ce dernier , la plante qui l'assaisonne ( trifolium mditotus cœruleum ) se cultive moins qu'autrefois^dans les villages de Glaris, parce que les
terres y sont trop chères ; mais on l'achète dans les contrées voisines.
De même que dans les autres cantons de pâtres^ l'antique constitution de Glaris repose sur le principe de la souveraineté du peuple. Les cinq districts du canton ou Tagwen élisent leurs chefs immédiats; et c'est à l'assemblée générale^ dans laquelle tout citoyen qui a atteint sa seizième année a voix délibérative , qu'appartient la nomination des chefs du gouvernement 9 dulandammann, du gouverneur, des hautsjusticiers, du porte-étendard , du trésorier. C'est elle aussi qui décide en toute souveraineté des projets de lois et qui règle les rapports avec l'étranger.
Les habitans réformés et les catholiques (ces derniers ne forment que la septième ou la huitième partie de la population ) tiennent en outre des assemblées particulières. Mais en général il règne dans le canton un esprit plus éclairé , plus libéral que dans les cantons primitifs. Ses établissemens d'in- .struction publique, ses caisses d'épargnes portant intérêt, sa société d'assurance contre l'incendie (dont le capital se monte à plus de quatre millions de francs), ses sociétés médicales^ pédagogiques ou littéraires , ses bibliothèques, ses musées d'histoire naturelle^ ses cercles de lecture , etc. , en sont la preuve : sa constitution même s'améliore d'année en année, tandis que dans les autres cantons démocratiques des Alpes (à l'exception d'Appenzell Inner Rhoden , et des Ligues Grises) tout est stationnaire ou même rétrograde.
Plusieurs des villages du canton tels qu'Ennenda , Schwanden, Wallis, ressemblent à de jolis bourgs par leur grandeur et leur propreté. Glaris, le chef-lieu, avec ses quatre cents maisons environ et ses quatre mille habitans, prend de plus en plus l'aspect d'une ville. Tout y respire l'aisance. Il y a un casino et une école supérieure. Ce dernier établissement , dont le bâtiment embellit la place publique , a été fondé au moyen de souscriptions particulières. En quelques jours , le produit de ces souscriptions s'élevait à la somme de 3o à 4^ mille florins. C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de
l'esprit public du canton. Sept cents enfans y reçoivent aujourd'hui leur instruction. Les sciences administratives et politiques y font même partie de l'enseignement.
Glaris est entouré d'une enceinte de montagnes. II repose au milieu de ses prairies et de ses jardins comme dans un berceau de fleurs. A l'ouest, s'élève le gigantesque Glaerniscb , éternellement couvert de neige, et du haut duquel (8 — 9,000 pieds au-dessus du niveau de 4a mer) le hardi chasseur de chamois aperçoit à ses pieds la moitié de la Suisse, et dans un lointain bleuâtre une partie de la France et de l'Allemagne. A l'est, les vertes collines du Frohnalp et du Schiltberg , qui vont en grandissant peu à peu jusqu'à une hauteur absolue de 7,000 pieds.
De même que dans le chef-lieu , la population du canton suit le progrès de l'industrie et de l'agriculture. A Schwanden, par exemple , et dans plusieurs autres villages, le nombre des habitans s'est accru de deux cinquièmes dans ces vingt dernières années. Partout où les montagnes laissent un petit coin déterre à cultiver, des hommes s'y fixent avec leurs troupeaux ou leurs ateliers. Glaris est une preuve vivante de tout ce que peut l'homme en lutte avec les difficultés que la nature lui oppose. Il y a 200 ans, et pour de certaines parties à peine y a-t-il 100 ans que le pays n'était qu'un affreux désert , plus aride et plus inhospitalier qu'aucun autre de la Suisse.
II est vrai que les Romains, dans Pintention de surveiller l'indomptable Rhétie, y avaient déjà établi un camp retranché à la sortie de la vallée, sur les bords du lac de Wallen. C'est ce dont le nom des villages de Terzen , de Quarten, de Quin^ ten , et une foule de médailles romaines que Ton a trouvées en cet endroit et dans les environs de Mollis , ne permettent pas de douter. Mais la partie supérieure, du pays était déserte. Les torrens, les éboulemens, les avalanches, les tremblemens de terre qui la ravageaient, la rendaient inhabitable. Le sol de la vallée principale ( longue de douze lieues et rarement large de plus d'une demi-lieue ) porte encore les traces de ces dévastations depuis les sources de la Linth , sous
les glaciers du Tœdi, jusqu'au point où ce torrent se jelCe; dans le lac.
Les tremblemens de terre que jadis l'on éprouvait chaque année en Suisse se font encore sentir aujourd'hui dans le» vallées de Glaris , mais ils y sont moins fréquens ou moins terribles. Cependant on en a encore compté jusqu'à quarante dans les trois premières années du siècle dernier. Les secousses se font ordinairement sentir dans la direction de l'ouest à l'est. Souvent, après ce phénomène, de^ sources disparaissent et d'autres jaillissent dans des lieux où l'on n'en avait jamais vu auparavant. Lorsque, le i*' novembre 1755, Lisbonne fut détruite par un tremblement de terre , le lac de Wallen se gonfla , ses bateaux se brisèrent contre ses bords, les eaux des bains de Nieder-Urnen se troublèrent. — D'énormes blocs de rochers, en se détachant du sommet des montagnes , annoncent de semblables phénomènes.
Cependant, ni les tremblemens de terre, ni les avalanches, qui sont encore plus fréquentes, ne portent parmi les habitans des vallées une aussi grande consternation que ces inondations soudaines prodmtes' par l'abondance des pluies ou par la fonte subite des neiges. En remontant la vallée principale depuis le lac de Wallen , on en aperçoit des traces sur les deux rives de la Linth, dans laquelle tous les ruisseaux du canton se déchargent. Les travaux de plusieurs années sont exposés à être enfouis en quelques heures sous le sable et le gravier que le torrent entraine dans sa course. C'est en vain que les ruisseaux qui jaillissent des cavités des montagnes, adroite et à gauche de son lit, ont été emprisonr nés dans de fortes digues ; quand l'habitant de Glaris construit d'une main , il doit s'apprêter de l'autre à défendre son ouvrage contre la fureur des éléroens.
Il semblerait que les montagnes du pays de Glaris fussent remplies intérieurement de vastes cavernes où s'amassent en été les eaux qui découlent des firners et des glaciers ; des sources jaillissent par tous les pores de ces montagnes. Des
■^ 121 — ruisseaux s'échappent de chaque ravin , de chaque vallée accessoire, OU) impatiens, ils se précipitent dans Pabime par-dessus des murailles de rochers, ou bien ils se glissent en serpentant dans les crevasses de la montagne, et, après un long cours souterrain, on les voit sourdre de nouveau plus forts et plus puissans. Plusieurs de ces sources sont tellement abondantes qu'en sortant de terre elles forment déjà des ruisseaux qui font marcher des moulins. Les sources de Glaris n'entretiennent pas moins de 5o à 70 fontaines dans ses environs, tout en fournissant abondamment de Veau aux fontaines publiques et aux fontaines particulières. Les sources périodiques que l'on appelle Maibrunn^n (fontaines de mai) sont presque aussi nombreuses que les premières : mais elles ne donnent que pendant les chaleurs du printemps et de l'été , quand le soleil fait fondre les glaciers ; au commencement de l'hiver ^ elles tarissent.
Plusieurs fois dans les débordemens subits, le bas pays, depuis Mollis et Naefels jusqu'au lac de Wallen^ s'est changé en un immense lac ; mais jamais inondation ne fut plus terrible que celle de 1762. Sans parler des hommes et des animaux qui y périrent, les pertes totales, tant en maisons qu'en fonds de terre entraînés par la force des eaux ou enfouis sous le sable, furent estimées à un demi-million. — Somme énorme, si l'on considère le peu d'étendue et. la pauvreté du canton.
. On ne peut douter que tout le pays ne fût inculte avant que l'on y eût élevé des digues pour contenir la fureur des lorrens. Sous les couches de terre fertile , le sol n'est que sable et que gravier. Le bourg de Glaris est bâti en grande partie sur un pareil terrain. Les parties inférieures de la vallée dans le voisinage du l^e devaient alors être navigables. Il est plus que probable que le Rhin , qui s'écoule aujourd'hui à travers le lac de Constance , près de Schaffhouse , traversait anciennement les lacs de Wallen et de Zurich jusqu'au confluent de l'Aar près de Koblenz dans l'Argovie. Dans les premiers siècles de notre ère, lorsque le Rhin avait
déjà pris son cours dans la direction du lac de Constance,
il existait encore un vaste^^marécage entre ce lac et la Rhétie. La hauteur de la vallée de Sargans, depuis le Rhin jusqu'au lac de Wallen , n'est encore que de 19 1/2 pieds au-dessus du niveau moyen du Rhin. Lorsque ^ en 1618 , ce fleuve , gonflé par des pluies abondantes , sortit de son lit , ce ne fut qu'avec les plus grands efforts qu'on l'empêcha de reprendre son ancien cours vers Zurich.
Les vastes plaines couvertes d'eau et les larges couches de sable et de gravier qui s'étendent le long des rives de la Linth et de la Lîmmat, de la Reuss et de .l'Âar, leurs lits profondément encaissés y et le pied des montagnes et des collines de leurs bords rongé par les eaux , tout prouve jusqu'à l'évidence que le Rhin ne décrivait pas autrefois l'arc de cercle qu'il décrit aujourd'hui autour de la Suisse. ^
A une époque dont l'histoire n'a conservé aucun souvenir, et qui remonte bien au-delà de la conquête des Romains , un lac de 4o lieues d'étendue se développait depuis le pied du Falkniss , à la porte orientale du pays des Grisons , jusqu'au Bœtzberg , dans le Jura argovien. Les torrens et les fleuves étant ainsi refoulés vers leurs sources, les vallées accessoires qu'ils parcouraient devinrent elles-mêmes de vastes baies , jusqu'à ce que cette énorme masse d'eau eût renversé la digue de rochers qui la comprimait entre le Siggisberg et le Bœtzberg. On remarque encore derrière la petite ville de Brugg l'endroit où s'élevait cette digue. L'Aar y coule seule aujourd'hui pour aller rejoindre, dans le voisinage de Waldshut , le Rhin qui l'a abandonnée. — Une douzaine de villes et une centaine de villages , de hameaux ou de fermes s'élèvent maintenant dans de riantes vallées là où l'on ne voyait autrefois qu'un immense lac.