‹ Fuite de Louis XVI à Varennes, da̕près les documents judiciaries et administratifs déposés au greffe de la Haute cour nationale établié à OrléansChapitre 11 sur 29 · V.e premier soin de la municipalité de Varennes fut · texte numérisé non relu

V.e premier soin de la municipalité de Varennes fut

d'avertir l'Assemblée nationale ; elle lui envoya un courrier porteur de deux dépêches; la première était ainsi conçue : « Dans l'alarme où nous nous trouvons, nous c autorisons M. Mangin, chirurgien à Varennes, à aller c prévenir l'Assemblée que S. M. est ici, et nous la sup- « plions de nous tracer la marche que nous devons tenir. « Le 21 juin 1791.

t Signé: Sauce, Florentin, Pultier, Person, un nom illisible. »

Le courrier faisait viser cette autorisation dans les principales communes qu'il traversait.

La seconde est une note dont le temps n'a pas détruit l'intérêt, et qui, d'après le pli qu'on lui avait fait subir, était certainement contenue dans la dépêche donnée à l'envoyé de la commune de Varennes.

La commune avait hâte de faire connaître les noms de ceux auxquels le pays allait être redevable de l'arrestation du Roi; l'amour de la popularité, le désir de flatter un pouvoir nouveau avant même qu'il fut régulièrement constitué, et d'autant plus puissant que son autorité n'était pas régulière, avait convié la commune à cette démarche.

La note confiée à M. Mangin élait ainsi conçue :

t Le Roi fui arrêté à Varennes en Argonne, le 22 juin c 1791, à minuit et quart, par la garde nationale avertie « par MM. Drouet, maître de poste à Sainte-Menehould; * Guillaume, commis au directoire de Sainte-Menehould. c Les arrêtant furent: Poullot-Bellet, officier des grena- « diers; Thevenin, volontaire (des Islettes); Chevallot, lieu- « tenant-colonel de la garde nationale de Varennes ; Georges, c capitaine de grenadiers; Pousin fils, grenadier ; Chevallot c le jeune, grenadier; Sauce, procureur de la commune; t Leblanc-Bellet, officier de la garde nationale. »

La commune envoya immédiatement aussi avenir le directoire du district de Clermont que des voitures suspeeles avaient élé arrêtées sur l'avis de Drouet, qui les avait précédées d'un quart d'heure seulement, en traversant un bois par un diemin de détour; elle priait le directoire de prendre les mesures nécessaires pour découvrir ce que refermaient ces voitures (1).

Ce message ne pouvait avoir un résultat bien utile, et la ville de Clermont envoya elle-même, en réponse, un gendarme à Varennes pour prendre des renseignements. Celui-ci alla et revint en une heure et demie (il fit six lieues dans ce court espace de lemps, y compris ce qu'il lui en fallut pour remplir sa mission, au milieu du désordre qui régnait à Varennes), el il rapporta la nouvelle de l'arrestation du Roi.

Sur 'cet avis, le directoire, considérant que le salut de VÊtat exigeait qu'aucun individu de la famille royale ne sortît en ce moment du royaume, dont les personnes arrêtées paraissaient vouloir s'absenter, en prenant la route la plus courte pour arriver sur les terres soumises à une domination étrangère, dont elles n'étaient plus éloignées que d'environ neuf lieues, a arrêté, sur les conclusions du procureur-syndic, que la municipalité de Clermont ordonnerait aussitôt à un détachement de la garde nationale de celte ville de partir à Vinstani, pour se rendre à Varennes, à l'effet de lui prêter secours, et qu'il serait aussitôt dépêché des courriers dans toutes les municipalités de ce district et villes voisines, chargés de porter aux municipalités les ordres les plus précis de faire partir à l'instant leurs gardes nationales, pour se rendre tant à Clermont qu'a

(1) Pièces justif., LY1, p. 187, extrait du registre des délibérations du directoire du district de Clermont.

Varennes, afin d'y donner main-forte suffisante, et s'opposer, même par la force, au départ des personnes et voitures arrêtées, en cas que la troupe de ligne se mit en devoir de le favoriser.

« Ce qui, ajoute le procès-verbal, a été à l'instant exécuté. »

Vers les trois heures du matin, un aide-de-camp de M. de la Fayette étant arrivé, porteur d'ordres de l'Assemblée nationale, le directoire se rendit sur son passage, et après avoir pris connaissance de sa mission poftant l'ordre d'arrêter ou de Taire arrêter toutes personnes qui sortiraient hors du royaume, et d'empêcher la famille royale de continuer sa roule, l'aide-de-camp continua la sienne vers Varennes, pour suivre V objet de sa mission.

A cette heure même, les gardes nationales arrivaient en foule. Elles furent dirigées sur Varennes ; et le directoire n'ayant aucune nouvelle du retour de Sa Majesté, quoiqu'il fût près de huit heures du matin, considérant que la proximité où est Varennes des frontières du royaume, près desquelles se trouvent des rassemblements de troupes fournies par les puissances étrangères, l'incertitude où Ton est des dispositions de la troupe de ligne qui paraissent avoir été faites par le sieur Bouille 9 décida qu'il se rendrait en corps dans celte ville, pour porter au Roi le vœu des citoyens, lui exprimer les inquiétudes et les alarmes qu'occasionne son départ, et qu'augmenterait encore son plus long séjour; enfin le supplier de ne pas différer son retour dans la capitale, qui seul pouvait ramener la tranquillité dans ces contrées, le calme dans le royaume, et d'où dépendait le salut de VEtat.

Le directoire se mit en marche, et remit à son retour la continuation du procès-verbal constatant les décisions qu'il avait prises jusque là ; mais le Roi revenait déjà. Le conseil, qui s'était réuni à trois heures du malin, et qui était

parti sans doute à quatre ou à cinq heures, était de retour à dix heures. Il voyageait séance tenante, car à son arrivée à Clermont et de retour en la salle des séances, il arrêta que le récit de ce qui s'était passé serait inscrit, par continuation du précédent acte.

Le directoire, convaincu du patriotisme du détachement de dragons, dont il avait donné la veille des preuves non équivoques, les a requis de monter à cheval et de se rendre à Varennes, sous le commandement de M. le chevalier de Sourine, officier de mérite qui avait la confiance des soldats, et d'un of/kier de la garde nationale.

Ce fut sous cette escorte et colle des gardes nationaux' que le directoire se préparait à se rendre à Varennes; mais il eut la déconvenue de ne pas aller jusque-là.

Le Roi, en effet, sous une escorte de plus de six mille hommes de gardes nationales et d'une foule de citoyens de tout Age et de tout sexe, approchait de la ville; le directoire résolut d'aller à larericontre de Sa Majesté. Son président témoigna au Roi les sentiments des citoyens et les alarmes qu'avait répandues la seule idée de son départ; Sa Majesté répondit que son intention n'avait jamais été de sortir du royaume.

Le cortège continua sa route jusqu'à la ville, au milieu de Vallégresse qu'inspirait au peuple l'assurance que son Roi ne le quitterait pas; et des cris répétés par tous les citoyens et les gardes 'nationales de : Vive la nation! ont éclaté de toutes parts.

Le Roi fit son entrée dans la ville au milieu de ces témoignages de joie, et il a continué sa route, entouré d'une partie des gardes nationales de Clermont, et de ces dragons chargés la veille de proléger son voyage jusqu'à la frontière?, et qui le lendemain le conduisirent, captif, jusqu'à Sainte-Menehould.

Le directoire termina ses opérations relatives à cet événement, en recevant des mains de M. Sauce, qui luimême l'avait reçu des mains du Roi, le passeport dont il était porteur, Tordre de M. de Bouille et la lettre de M. de Goguelat à M. de Damas.

Ces pièces furent confiées à des officiers municipaux chargés de porter à l'Assemblée nationale les délibérations du directoire de Clermont, et les sentiments d'eirfmiration et de reconnnaissdtice dont il était pénétré pour ses immortels travaux (1).

Cependant, le directoire du département de la Meuse était réuni dans la ville de Bar-le-Duc, le 22 juin, à huit heures du matin.

Déjà le maire, accompagné d'un courrier, remettait sur le bureau du directoire un décret de l'Assemblée nationale du 21, relatif à l enlèvement du Roi.

Pour ne pas perdre un instant, il en a été fait des copies manuscrites qui ont été saris relard portées aux différents districts du ressort, avec invitation de se rallier avec tous les citoyens autour de la Constitution, pour déconcerter les projets de ses ennemis et conserver une liberté que l'on parait vouloir leur ravir.

Au même instant entrait dans la salle un courrier envoyé par le directoire du district de Clermont, ' avec cet avis : « Des personnes de la plus haute considération sont « arrêtées à Varennes ; des troupes semblent vouloir pro- « léger leur fuite. // est instant de porter des secours « sur celte partie de la frontière du département. Au se- « cours! au secours de Varennes surtout! la patrie est en c danger. »

(1) Pièces juslif., LVï, p. 187, déjà citiV, immrdiatamenf indiquée ci-dessus.

Alors le directoire du département expédia des ordres pour que toutes les municipalités fissent voler partie de leurs gardes nationales au secours de la patrie, et de garder l'autre partie prèle à marcher au premier signal. Il constatait que le repos est maintenu dans le département, et que ly ardeur générale se dirige contre ï ennemi commun.

Cependant le directoire n'était qu'incomplètement instruit. Alors M. l'abbé Dessaux, un des premiers vicaires

du département et membre de la société des Amis de la Constitution, se présenta à l'instant, animé de tout le feu du patriotisme, offrant de partir et de rapporter au directoire les nouvelles les plus positives; il marche à dix heures du matin.

Les autorités se réunissent au directoire, et on délibère en commun.

La population est en proie à la plus vive inquiétude, et sent la nécessité de redoubler de surveillance et desoins pour éviter ou prévenir une invasion ennemie.

Les caisses publiques, sur la pétition d'un grand nombre de citoyens, sont déposées dans la salle même, où les autorités et le directoire du district siègent et délibèrent. Chacun apporte au secrétariat du directoire argenterie cl objets précieux, et le transport est ordonné dans la salle où se tenait la séance, et on établit une garde.

Le directoire arrête, pour être à même de porter des secours à Varennes, que la municipalité de Bar fera partir six personnes à cheval qui seront placées à des distances marquées pour correspondre avec célérité.

Mais à neuf heures du soir l'abbé Dessaux revenait, ne laissant plus de doute sur la nature et l'issue des événements arrivés à Varennes.

Déjà les gardes nationales à pied et à cheval s'étaient rendues de Bar à Varennes ; et dans l'instant les chemins

et les campagnes étaient hérissés et couverts d'hommes armés à la hâte, et animés du courage qu'inspirent f amour de la patrie et celui de la Constitution.

Les bruits les plus sinistres se répandent : la municipalité de Montfaucon envoyait un avis que les troupes ennemies sont en armes sur la Meuse el dirigent leur marche vers le Clermontois, et qu'il est pressant d'envoyer des armes et des munitions. Cet avis vient encore de plusieurs autres communes ; celle de Vaubecourt annonce que les emiemis sont entrés dans le royaume du côté de Varennes ; et à l'instant le sieur abbé Dessaux s'offre avec le même zèle à instruire de l'existence ou de la non existence de ces mouvements ; il part à cinq heures et demie du soir. On prend toutes les dispositions nécessaires pour repousser l'ennemi..

A deux heures du matin l'abbé Dessaux était de retour, et son rapport rend à la ville de Bar-le-Duc le calme dont elle était sortie (1).

L'activité des communes du département de la Meuse avait été générale ; la municipalité de Varennes avait envoyé un courrier à Verdun; il y était arrivé à cinq heures et quart du malin. Le billet signé du procureur de la commune, M. Sauce, était ainsi conçu : Vite partez avec des troupes, du canon et des gardes nationaux. Le Roi et sa famille est ici. Vile! à notre secours!

Aussitôt la municipalité de la ville de Verdun envoie gardes nationaux et soldats de ligne avec des vivres et des munitions ; elle dépêche un courrier à la ville de Metz pour lui annoncer la détresse où pouvait se trouver la

ville de Varennes. Mais le récit constaté de ces événements, par le maire de la ville de Verdun, est loin d'être

(1) Pièces justif., LXXV, p. 220.

animé des sentiments patriotiques dont les autres procès-verbaux sont la brûlante expression*; il forme avec eux un contraste frappant : le style en est calme et se borne à la narration assez froide de tous les renseignements parvenus à la municipalité, et qu'elle reçoit des villes voisines: Étain, Stenay, Marville et Carignan. Il ne sort de cette réserve qu'au moment où un substitut du procureur du Roi, arrivant de Sainte-Menehould, lui annonce que le Roi, déférant aux vives sollicitations des officiers municipaux de Varennes et des citoyens de tous les cantons qui s'étaient transportés en foule dans celle ville pour lai porter secours et s'opposer à ce que le Roi sortît du royaume, avait enfin cédé et consenti de retourner à Paris; ci sur l'observation de ce magistrat que, dans toute la marche, il régnait le plus grand ordre, et qu'il avait admiré le profond respectasse lequel les différents détachements s'étaient comportés envers toutes les personnes de la famille royale, alors les officiers municipaux constatent que ce récit a été entendu avec la plus vive satisfaction.

Le procès-verbal ne contient aucune autre manifestation ; il n'est pas jusqu'à la nouvelle qui leur était transmise par le directoire du district de Clermont, qu'un parti autrichien s'était porté sur Varennes, qu'ils n'accueillent avec une extrême tranquillité d'esprit. Quoique ce fait ne fût pas vraisemblable, dit le maire de Verdun dans son procès-verbal, et que Yassemblée du conseil municipal pensât que c'étaient quelques détachements du régiment fie Royal-Allemand, dispersés dans ces cantons, qui avaient paru du côté de Varennes, elle dêpêclia un courrier à Varennes.

Mais de suite ayant appris que Je détachement de la garde nationale, parti hier pour Varennes, revenait et

amenait quatre officiers saisis et arrêtés par les gardes nationales de cette ville, ils se bornent à requérir le commandant de la place de faire partir sur le champ un détachement de cent dragons pour aller à leur rencontre.

Ce calme au milieu des agitations qui l'entourent, cette marque de sympathie pour le Roi et de protection donnée aux officiers qui souffraient pour sa cause, et que la municipalité de Verdun ne voulait pas laisser seuls au milieu des gardes nationales dont elle connaissait l'exaltation, sont les avant-coureurs de l'horrible vengeance que les terroristes devaient tirer de l'occupation momentanée de cette ville par l'armée prussienne. '

Le 21 juin 1791 a posé les premières assises sur lesquelles, au cours de l'année 1792, s'est élevé l'échafaud des citoyens et des vierges de Verdun.

A Longwy, sur la nouvelle brièvement apportée par un garde national de Metz, messager des Amis de la Constitution de cette ville, que le Roi et partie de sa famille sont arrêtés à Varennes, le directoire du district se rassemble.

A peine est-il réuni qu'un autre courrier expédié de Verdun lui confirme ï arrestation annoncée ci-dessus.

Alors la municipalité se réunit au directoire; on décide ((lie la garde nationale et la troupe de ligne se rendront en armes sur la place publique ; que réquisition sera, à cet effet, adressée au commandant de la ville ; qu'une autre lui sera adressée pour faire tirer cinq coups de canon, à l f effet d'avertir les municipalités du danger ; que des courriers seront envoyés sur la frontière, dans les municipalités du district, pour prévenir ; qu'une réquisition sera faite pour être envoyée à Varennes, de soixante hommes de la garde nationale, deux pièces de quatre, seize canonniers, cent cinquante hommes du régiment

d'Armagnac, quatre-vingt-dix hussards de Charnboran, lesquels sont partis incontinent avec armes et bagages.

On siège loute la nuit, et on fait ouvrir plusieurs fois les portes de la ville, afin de faire partir dos municipalités qui étaient venues réclamer des armes et des munitions.

On fait sortir à porte ouvrante une patrouille de hussards pour aller à la découverte ; mais', malheureusement pour Timpatience d'agir des magistrats municipaux de Longwy, cette patrouille renlre sans avoir rencontré aucun individu suspect.

La nouvelle du départ du Roi produisit une émotion très-vive à Saint-Quentin, ville cependant assez éloignée de celle de Varennes. Le 21, à sept heures du soir, un courrier expédié de Paris apporta la nouvelle de la fuite ; un instant suffit pour transmettre à tous les citoyens les sentiments qui agitaient tous les membres de la municipalité : armés et réunis au premier coup de tambour, ils eurent bientôt intercepté tous les passages.

Ces mesures arrêtèrent dans sa route un personnage déjà d'une haute importance, M. de Talleyrand-Périgord, le célèbre diplomate, son épouse, deux enfants, et M. de Talleyrand, député à l'Assemblée nationale, se dirigeant vers la frontière pour aller prendre les eaux de Spa.

La coïncidence du départ de M. de Talleyrand avec celui du Roi portait à penser qu'il était instruit de ce qui se passait; mais l'interrogatoire subi par les sept personnes, maîtres et domestiques, vint dissiper tous les soupçons. Madame* était envoyée à Spa par les médecins; la lenteur de lu marche des voyageurs, qui avaient mis seize heures pour faire trente lieues ; et d'ailleurs, quand on veut fuir et qu'on est arrêté, on n'a point la franchise de M. de Périgord; on n'a point les procédés qu'il a eus et toutes les personnes de sa suite, et quelques autres considérations de

cette nature, engagèrent l'Assemblée permanente du directoire du district, qui semble n'avoir pas attendu l'autorisation de l'Assemblée nationale, à ordonner que M. de Tallcyrand, son épouse, M. son oncle et leur suile, seraient mis en liberté.

♦Le mouvement des populations n'était pas concentré sur la route suivie par le Roi et dans ses environs ; il s'étendait au loin.

A Dieppe, aussitôt que son départ fut connu, les autorités firent battre la générale; en un clin d'œil les citoyens et les soldats se trouvèrent réunis sur la place ; ils se mêlèrent ensemble.

En moins d'une heure tous les postes furent doublés ; des patrouilles nombreuses surveillèrent les rivages de la mer ; les marins s'offrirent pour servir les canons de la jetée ; la ville fut illuminée toute la nuit.

L'imagination des citoyens était tellement préoccupée des suites que pouvait avoir cet événement, qu'on crut remarquer des signaux sur la mer et sur les cotes, à Vest de la ville. Alors on dépêcha une yole du côté du Tréporl pour examiner ce qui se passait ; mais il ne se passait rien.

On visita les auberges toute la nuit, interrogeant tous les étrangers. On envoya des forces considérables à Eu, où étaient M. le duc et Mmc la duchesse de Penlhièvre; leur présence causait de vives inquiétudes à la ville de Dieppe. Enfin, dans la défiance qu'inspirait lé lieutenant de Roi qui commandait le château, on fil descendre dans la ville les canons qui le garnissaient.

Mais bientôt on apprit l'arrestation du Roi. La joie fut universelle et grande : elle était poussée jusqu à V exaltation (1).

(i) Pièces justif., LXXVI, p. 231 .

Dans les villes qui se rapprochaient de Paris et où le-

Mouvement ne pouvait se communiquer que plus tard, et

Pour ainsi dire poussé de l'extrémité au centre, les mani-

-fôstations ne furent pas moins énergiques que dans les

tt/fes les plus éloignées.

Nous avons vu ce que le corps administratif de Châlons

écrivait le 22 juin à l'Assemblée nationale (1).

A Senlis, on arrêtait tous ceux qui se présentaient à h poste.

De ce nombre a été M. Erhart, premier médecin des écuries du Roi.

M déclara être parti le 21 juin, jour de son arrestation Qui avait lieu à deux heures de» l'après-midi, de Paris pour Se rendrc à Bruxelles, auprès deMrae la princesse de Vauderiiorxt, dont la santé réclamait ses soins.

**aïs comme M. Erhart était porteur de deux lettres, Uïle odresséc à Mmede Vaudemont, et l'autre à Mm« Houai*court, on les saisit, et sans les décacheter, on les eny^ au comité des recherches.

^*eHe adressée à Mme de Vaudemont, datée du lundi soir,

est -^ -

a * «si conçue :

* Gomment, ma chère, vous êtes assez malade pour que ^ï^ar va vous voir, et vous ne me parlés pas de votre s^x\té! J'en existe pas depuis ce matin que je le apris; e^ je serais parti demain si il m'a été possible ; mais Er i-ar vous dira que sa serait si imprudent, comme j'ai

* c**aché le sang avant hier. Cependant, lundi je pars % iftorle ou en vie.

* Je ne puis vous dire combien vous m'afflige en me

* cachant vos souffrances. Vous ne m'aimes donc plus? 1 ^ous croyés donc m'être indifférent? Je cru être assez

U) Pièces justif., LX1X, p. 2-21.

t malheureuse; cependant, je croyequeje puis l'être bcau- <r coup plus, et je le suis de l'idée que vous êtes malade.- « Et enfin, chère, mille fois chère à moi, j'irai vous soi- « gner; je ne vous quitterai pas.

« Donnés moi toute suite de vos nouvelles. Pauvre Errar t a été vraiment touchant par son intérêt et inquiétude c pour vous.

« Les deux carions que Errar emporle sont à moi ; « voulés vous, ma chère, dire que l'on le serre soigneu- «t ment dans ma petite chambre (1) ? »

Si nous ne nous trompons, cette lettre est de la main de la Reine, qui, par un langage et une tournure de phrase calculés, apprenait son départ et sa prochaine arrivée à Mme de Vaudemont ; et, bien certainement, les magistrats instructeurs de cette procédure en ont jugé ainsi, car sans cela, comment l'auraient-ils fait figurer dans ces pièces et l'y auraient-ils conservée ?

Ils ont voulu manifestement donner celte lettre comme une preuve de la résolution du Roi de ne pas s'arrêter h Montmédy et de passer à l'étranger.

La municipalité de Senlis arrêtait aussi deux jeunes gens munis de passeports, mais montés sur des chevaux qui ont paru être des chevaux d'escadron, et armés de pistolets et de sabres.

Ces jeunes gens étaient deux frères, MM. Gaudissart, qui, probablement, voulaient se réunir à la famille royale.

Les soupçons qui étaient venus de Beauvais sur le civisme du maître de la poste aux chevaux de Senlis, accusé d'avoir tenu quarante chevaux prêts pour te départ du Roi, donnèrent lieu à une information : MM. Chrétien, officier

(1) Pièces juslif., LXXXII, p. 250, et av.-pr., X, p. 128. La similitude des deux écritures est évidente.

municipal ; Boucher d'Argis, procureur de la commune ; Genêt et Tremblay, membres du Conseil général, firent subir un interrogatoire à ce fonctionnaire.

Il était, de plus, accusé d'avoir refusé des chevaux aux aides-de-carop de M. de la Fayette, envoyés à la poursuite du Roi ; et les questions des commissaires durent également porter sur ce point important de sa conduite (1).

À Do uni an, aussitôt qu'on eut appris le départ du Roi,

les officiers municipaux, sur la demande des habitants, se transportèrent chez M. de Verlillac, comme suspect par ses liaisons connues avec des Français émigrants ; là, en présence de la garde nationale et des citoyens, on fit les recherches les plus minutieuses dans toutes les dépendances de sa maison, même dans les armoires; et comme on avait saisi chez lui une lettre dans laquelle un de ses amis s'exprimait avec liberté sur les clubs et les prêtres assermentés, on l'emprisonna au château, où il fut conduit par quatre fusiliers.

11 en fut de même pour l'auteur de la lettre, dont la demeure était peu éloignée, bien qu'on ne trouvât rien de préjudiciable au bien de l'État.

Ces mesures atteignirent quelques autres personnes chez lesquelles on ne découvrit rien qui pût les rendre suspectes; elles n'en furent pas moins emprisonnées, plus, il est vrai, pour les soustraire au ressentiment du peuple et prévenir les dangers qu'elles auraient pu courir dans leurs domiciles, que pour les rendre responsables d'actions

qu'on ne pouvait leur reprocher.

Celle colère, qui se traduisait en actes aussi arbitraires et aussi violents, prit une plus grande activité le lendemain.

On se transporta à un monastère de femmes, situé à

(1) Pièces justif., LXXVII, p. 232.

trois-quarts de lieues de la ville. Après avoir été introduite par l'abbesse, la garde nationale visita ses appartements, les cellules des religieuses; l'église, les caves, les tours , et enfin tous les endroits qui se sont offerts à la rencontre des personnes occupées à cette visite.

Cependant on sentit le besoin de statuer sur le sort de M. deVertillac, et des autres personnes en état d'arreslalion ; on mettait en opposition la loi du 14 août 4789, portant que les municipalités étaient chargées de veiller au maintien de la tranquillité publique, et la déclaration des droits de l'homme, portant, art. 8, que nul ne peut être arrêté ou détenu que dans les cas déterminés par la loi, et que reux qui exécutent et font exécuter des ordres arbitraires s'exposent à contrevenir aux lois, et même à être punis.

Le procureur de la commune demandait qu'il soit délibéré s'il y a lieu ou non de retenir pendant plus de vingt-quatre heures les personnes détenues. On fut d'avis de les rendre h la liberté ; mais le Conseil général de la commune prenant en considération l9 effervescence causéepar la fuite du Roi et le danger quelle faisait courir aux citoyens arrêtés, les invita à rester au château jusqu'à la décision de l'Assemblée nationale, à laquelle il en serait référé.

Si nous revenons aux villes voisines de la frontière, nous y retrouvons la même inquiétude, se manifestant par des actes nombreux et empreints d'un véritable esprit révolutionnaire.

Dans l'arrondissement du district de Thionville se trouve le château d'Otlange, appartenant alors à M. de Hunolstein. Ce château était considéré comme donnant asile à des personnes suspectes. M. de Hunolstein y avait reçu en effet M. Desoteux, adjudant général de l'armée, fort compromis dans la fuite de la famille rovale.

Aussi, le 24 juin, sans aucune intervention de l'autorité

locale, les gardes nationales réunies de Rochouvilliers et d'Oltange, auxquelles s'étaient jointes les gardes nationales des lieux cirtonvoisins (1) entouraient et gardaient à vue ce château, afin d'en empêcher toute sortie.

On disait qu'un domestique de M. de Bouille et trois chevaux lui appartenant s'y étaient arrêtés ; qu'un régiment de hussards devait passer le lendemain avec des intentions contraires à la chose publique; qu'un domestique, se disant appartenir à un ancien adjudant de l'armée (M. Desoteux), s'était présenté et avait été accueilli à ce château, et qu'il était porteur d'une lettre non signée excitant les plus vives alarmes.

Le directoire du département et les assemblées administratives de Thionville, sur la dénonciation de deux particuliers de Rochouvilliers y pour qu'on ne leur reprochât pas de négliger aucune des précautions propres à découvrir les trames formées contre l'Etat , et quoique persuadés de l'innocence de M. de Hunolsteîn, arrêtèrent que M. Merlin (celui si connu, dans la suite, sous le nom de Merlin de Thionville), officier municipal, se rendrait, accompagné de douze dragons, six grenadiers et six gardes nationaux, pour prendre connaissance des personnes qui se trouvaient au château d'Ottange, et de toutes les circonstances locales qu'ils trouveraient intéressantes, afin d'en faire leur rapport à l'Assemblée (2).

A l'instant même, M. Merlin avec l'escorte qui lui est donnée se rend au château d'Ottange. Ce fut M. de Hunolstein, président du département de la Moselle, qui le reçut.

Requis de représenter M. Desoteux, adjudant général de

* (1) On verra plus tard que quinze cents gardes nationales cernaient le château d'Ottange.

Ci) Pièces juslif., LXXVIII, p. -235.

l'armée, auquel M. Merlin était chargé de remettre des dépêches, M. le président lui répondit que M. Desoteux était parti pour Longwy depuis quelques jours et qu'il ne l'avait pas vu depuis, que M. Heyman (colonel du régiment Royal-Àllemand) lui avait envoyé la veille un postillon et trois chevaux, en le prévenant de son arrivée pour dîner le même jour , et que ledit sieur Heyman ne s'y est pas rendu. H entre dans quelques autres détails sans intérêt, et termine en disant qu'il n'y a pas d'étrangers chez lui.

A quoi, dit M. Merlin dans son procès-verbal, ne pouvant ajouter toute la foi que nous avons en notre particulier pour les dires dudit sieur président, nous l'aurions requis de permettre que la municipalité d'Otlange nous accompagne dans la visite de ses appartements ; à quoi il a déféré.

On visita tout avec la plus grande exactitude, greniers, caves, granges, écuries, prisons, sans qu'on trouvât aucun étranger ; on visita les armes qui se trouvaient au château : elles ne consistaient •qu'en quatorze fusils, un sabre et un pistolet, placés en évidence.

On recueillit cependant un renseignement précieux et d'une autre nature. Un habitant du château, on ne dit pas à quel litre, et qui semble en être le régisseur, assura avoir vu à la hauteur de Remelange, sortant du même village, un détachement à peu près d'une compagnie de dragons autrichiens et d'une autre d'infanterie, qui battaient la plaine sur leur terrain.

Ce qui a été confirmé par plusieurs témoignages.

Cependant M. Merlin aurait bien désiré avoir la lettre de M. Heyman qu'avait reçue M. de Hunolstein ; mais il no put être satisfait: M. de Hunolstein l'avait jetée au feu comme inutile ; elle ne contenait d'ailleurs aucune particularité essentielle dans les circonstances.

Tout se passa si bien, cl M. Merlin fit cette perquisition

^ne manière si honnête, qu'à peine sorti, M. de Hunolsiein, rectifiant une inexactitude futile de sa déclaration revive à la présence chez lui de M. Desoteux, luienadres- ^ait ses remercîtnents et l'assurait qu'il en conserverait u]our$ une véritable reconnaissance.

n voit ici que les grands seigneurs n'avaient pas lç °ncé, même sous l'empire des menaces dirigées contre ^w °rdre en général et chacun d'eux en particulier, à s ^/tolitessc ironique et insolente du haut de laquelle ils ^srVô »t avec la roture.

il faut convenir que M. Merlin de Thionville et ceux

W l i x i ressemblaient ont su prendre une bien cruelle replie

^ MT*/est pas le seul acte de rigueur auquel cette cornmune se sojt livrée. Au moment où elle apprit la fuite du noi Cl*z^ 22), les deux corps administratifs se réunirent pour ae ^^ ^^er en commun sur les dangers que courait la chose fub *€£- ^ue ei p0Ur déjouer les projets des traîtres.

^adressèrent une réquisition à la garde nationale de la

viue *^ %'au commandant de la place de faire partir, sans

fc* ^^* 3 un détachement de deux cents gardes nationaux et

de * *^ puante dragons, pourvus de munitions, sur Varennes,

Pa. *^* traverse, afin d'opposer leurs efforts à l'évasion du

ft° * ^ Is dépêchèrent à toutes les municipalités du district,

V°t ** leur faire connaître ce funeste événement, et les requé-

Tl **^ placer des gardes nationales dans tous les passages,

lerl**^Hes, en correspondant les unes aux autres par des

' *Q utiles continuelles, arrêteraient toutes les personnes non

cor****«e.«, ei ies conduiraient h la ville.

^s autres communes, celles de Stenay etdeMonlmédy,

^^irent par la manifestation des mêmes sentiments aux

u^tnbreuses populations dont on vient de faire connaître

*fcsprit et les actes dans ces jours d'émotion et de mouve-

menls passionnés ; mais occupées, comme elles Fêtaient, par des troupes à la tête desquelles se trouvait le général en chef lui-même, elles ne purent entrer dans le concert universel que lorsque celui-ci fut obligé de fuir (1).

Ce moment, ainsi qu'on le verra bientôt, ne se fit pas attendre ; et alors elles abandonnèrent le rôle passif qu'elles avaient été obligées de remplir au milieu de l'ébranlement général.

La cause du Roi était perdue; la monarchie tombait par lambeaux.

Celle proposition se justifie par un élément d'appréciation peut-être plus éloquent et plus concluant encore. L'esprit public se manifeste par l'influence qu'il exerce même sur les personnes qui lui sont le plus antipathiques et qui sont animées de la plus ferme intention de lui résister et même de le combattre ; c'est ce que démontre la conduite tenue par les plus fidèles serviteurs du Roi, au moment où leur entreprise venait d'échouer.

Nous avons vu M. d'Andoins arrêté à Sainte-Menehould , d'où bientôt il fut envoyé dans les prisons de Châlons; M. de Damas arrêté à Clermont ; M. de Choiseul-Stainvillc arrêté àVarennes, et au milieu d'une telle confusion qu'on arrêta en même temps que lui un aide-de-camp de M. de la Fayette, M. de Romeuf, à la vérité au moment où H. de Choiseul faisait tous ses efforts pour le soustraire à la colère du peuple toujours très-peu intelligente, et lui faire

(I) La ville do Stenay seule, après le départ du régiment de Royal- Allemand, put, à la nouvelle de l'arrestation du Roi, faite battre la générale et faire partir quelques gardes nationales qui eurent le courage On consentir à combattre ce régiment de troupes régulières, si l'occasion s'en présentait, comme cela était probable; mais celte occasion ne se présenta pas. Elles rencontrèrent Royal- Allemand revenant à Stenay cl rentrèrent dans la ville avec lui.

suivre le cortège du Roi, et qui tous deux furent transférés dans les prisons de Verdun.

Plus tard, d'autres officiers, dont le rôle n'a été que très-accessoire dans l'événement de la fuite du Roi, furent aussi arrêtés, mais presque aussitôt mis en liberté.

Il n'en a pas été ainsi de M. de Mandel, lieutenant-colonel du régiment Royal- Allemand; de M. de Goguelat, dont il a été beaucoup parlé clans ce récit, remplissant à cette occasion la fonction d'aide-de-camp de M. de Bouille, et de M. de Tschoudy, jeune sous-lieutenant au régiment suisse dit de Castella.

Les arrestations de ces Messieurs, outre qu'elles offrent un véritable intérêt par les circonstances particulières h chacune d'elles et le langage qu'elles leur ont inspiré, réfléchissent d'une manière trop éclatante le sentiment général à celte époque, pour être passées sous silence.

Le 23 juin, c'est-à-dire le lendemain du départ de la famille royale de Varennes pour revenir à Paris, la garde nationale de Signy-Montlibert, petile commune du ressort du directoire du district de Sedan, étant en patrouille autour de son village , aperçut trois personnes conduite par une personne connue pour être de Chauvancy, le sieur Hubert, qui s'est esquivé.

Ces trois personnes arrêtées et n'ayant pii représenter de passeport au moment où elles ont paru prendre le citemin de l'étranger, ont été conduites au domicile de M. le curé, maire dudit lieu.

Sur la demande de M. le curé-maire, elles ont répondu que l'une d'elles se nommait le chevalier de Mandel, lieutenant-colonel du régiment Royal-Allemand, l'autre de Moracin, capitaine, et la troisième Thalot, sous-lieutenant au même régiment.

Aussitôt, ledit sieur de Mandel lira de sa poche ses

épauletles et sa croix de Saint-Louis qu'il plaça sur son habit.

Sur quoi ledit sieur curé-maire a convoqué les officiers municipaux pour dresser procès-verbal avec lui de l'arrêt desdils trois officiers, et pour être, ledit procès-verbal, envoyé aux maire et officiers municipaux de Montmédy.

Ce ne fut pas cette municipalité qui statua sur ce procès-verbal : ce fut le directoire du district de Montmédy ; sa délibération, comme le ferait en pareil cas celui du district de Sedan, et pour ce district de département, au ressort duquel appartenait la commune de Signy-Montlibert, prononce et ordonne l'arrestation des personnes dont il s agit , et des effets, armes, espèces d'or ou d'argent, chevaux et voitures dont elles peuvent être porteurs, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné par le directoire du département des Ardennes, c'est-à-dire par celui de Sedan, ou par le Corps législatif.

On renvoya donc, sous bonne escorte, ces Messieurs dans celte dernière ville.

Ils s'étaient awêtés en route, dans une petite localité appelée Yvoy, afin de faire viser la feuille de transport des prisonniers et de relayer les gardes nationaux par ceux de la commune que le convoi traversait, lorsqu'un envoyé de la commune de Stenay, accompagné de M. Simonin, adjudant, d'un notable, M. Rossignol, et d'un cavalier du régiment de Royal-Allemand, ce dernier, avec un cheval en -main, sans doute pour ramener son lieutenant-colonel, remit au maire d'Yvoy un procès-verbal de la commune de Stenay, adressé à la commune de Signy-Monlliberl, et à toutes autres où M. de Mandvl serait trouvé, portant réclamation de celui-ci.

La commune d'Yvoy, qui n'éprouvail pas aussi vivement que la commune de Slenay le besoin de ménager les sous-

officiers et soldais du régiment de Royal -Allemand, fit à celte demande une réponse certainement bien contraire à celle qui était attendue : elle fit transférer M. de Mande! et ses compagnons de captivité dans les prisons de la ville, avec injonction de les garder sévèrement; elle disait qu'pllc ne pouvait rendre, sans une autorisation du directoire du district de Sedan, des prisonniers qui lui étaient amenés par ordre du directoire du district de Monlmédy.

Celle décision, si on la rapproche de celle du directoire du district de Monlmédy, démontre que ces assemblées, qu'elles se reconnussent ou non compétentes, trouvaient toujours moyen de maintenir les arrestations.

Cependant la commune d'Yvoy envoie un gendarme à Sedan pour instruire MM. les administrateurs des faits cidessus, et les solliciter qu'il sera envoyé de suite et le plus tôt possible un détachement pour transférer les prisonniers dans les prisons de Sedan, et d'aviser ce qu'ils jugeront à propos.

Cette demande des officiers municipaux de la commune de Stenay disait que « l'arrestation de M. de Mandel occasionnait les plus grandes inquiétudes parmi les officiers et cavaliers du régiment, qui sont venus nous prier de réclamer leur chef. »

« En conséquence, ajoutaient-ils, sur la certitude que nous avons que M. de Mandel est tin brave patriote, nous avons chargé M. Simonin, l'adjudant, conjointement avec M. Rossignol, notable, d'aller trouver MM. les officiers de Signy-Montlîberl, que nous supplions et tous autres] de mettre M. de Mandel en liberté, afin qu'il puisse rejoindre son régiment, qui le désire avec la plus grande impatience. »

En effet, le conseil municipal de Stenay avait été engagé à en agir ainsi par un grand nombre de sous-officiers et cavaliers de ce régiment (au nombre de 64), qui exprimaient

unanimement qu'ils avaient le désir le plus ardent de ravoir M. de Mandel, qu'ils ont toujours jugé digne de commander, et reconnu pour un très-brave chef, jurant de lui obéir en tout ce qui ne sera pas contraire au bien de la nation, certificat qu'ils déclaraient signer de leurs propres mains. Le régiment ne se borna pas à cette démarche. Cet adjudant, M. Simonin, que nous venons de voir arriver à Yvoy, accompagné d'un notable et d'un cavalier tenant à côté du sien un cheval destiné à M. de Mandel, s'était, dans la journée du 24 juin, présenté devant les administrateurs du district et le Conseil général de la commune de Sedan, porteur d'une pétition des sous-officiers cl cavaliers dudit régiment, tendant à obtenir l'élargissement de M. de Mandel.

Et c'est ce qui explique comment ce fut lui qui se présenta porteur du message des autorités administratives de Sedan à l'autorité municipale d'Yvoy.

On disait dans cette pétition, en ce qui concerne M. de Mandel, et après la fuite de M. de Bouille, qu'à neuf heures du soir, ce lieutenant-colonel, étant au quartier à Stenay, où le régiment était rentré, a remarqué de l'effervescence parmi les cavaliers; qu'il leur a dit qu'ils n'ignoraient pas, sans doute, que plusieurs officiers étaient partis ; qu'il croyait que personne n'avait rien à dire sur sa conduite, ce dont les cavaliers sont convenus, l'assurant qu'ils le reconnaissaient pour un brave chef et ne l'abandonneraient jamais; que de son coté le lieutenant-colonel leur avait promis de ne pas les quitter ; qu'il les avait toujours trouvés fidèles serviteurs de la Nation, et qu'il coucherait avec eux s'ils le demandaient; qu'à onze heures du soir, les cavaliers étaient encore chez lui pour s'assurer de leur chef, mais que l'alarme causée par l'arrivée des gardes nationales de divers endroits, et le bruit qui courait qu'on allait égorger

les officiers du régiment, auraient détermine MM. de Mandel, de Moracin et Thalol, ù s'éloigner du danger qui paraissait les menacer, et à partir à pied.

Enfin, l'exposant, parlant toujours en son nom et en celui des sous-officiers et soldats du régiment de Royal- Allemand, ajoute une confidence bien importante et bien propre a désarmer la sévérité de ceux qui retenaient M. de Mandel en état d'arrestation ; il ïeur disait quV/ présume que le lieutenant-colonel, excité par la crainte que l'exécution de F ordre qu'on lui donnait (de marcher de Stcnay sur Varenncs) n'entraînât quelque grand malheur, avait retardé le départ du régiment, qui n'avait eu lieu, en effet, qu'à cinq heures du matin (lorsqu'il devait partir, suivant les ordres de M. de Bouille, à trois heures).

El il terminait par ces mots complémentaires de cette confidence : « Le régiment, étant très-assuré du patriotisme de ce chef, est à la veille d'être en désordre par la privation de son chef; qui est tout ce que le' sieur Simonin a dit savoir et contenir vérité; suppliant au surplus MM. les administrateurs de faire tous leurs efforts pour le faire rendre à son régiment. »

Il est vrai qu'en commençant son rapport, le pétitionnaire reconnaît que M. de Mandel, entre Stenay et Mouza, avait fait mettre le régiment en bataille et lui avait annoncé que le Roi, arrêté à Varennes, le choisissait pour sa garde, et lui ordonnait de l'aller chercher à Varennes pour le conduire à Montmédy, où Sa Majesté voulait se rendre pour voir le camp, et que M de Mandel ayant demandé au régiment s'il voulait marcher, tous unanimement avaient crié : Oui !

Enfin, il reconnaissait qu'en présence de M. de Mandel, M. de Bouille avait distribué, à ce moment même, deux cents louis aux soldats.

Mais ces deux dernières circonstances ne pouvaient guère être imputées au lieutenant-colonel, qui, ainsi que Ta fait très-judicieusement observer M. Simonin, n'avait parlé qu'au nom du général, et n'avait pris aucune part à la distribution des deux cents louis, et balancer dans .l'esprit des officiers municipaux auxquels on s'adressait, et ses sentiments patriotiques, et l'ardeur que ses sous-officiers et soldats mettaient à demander sa mise en liberté, et surtout, enfin, la trahison dont, par voie d'insinuation, on lui faisait un si grand mérite.

C'est porteur de cette dépêche que M. Simonin, le notable et le sous-officier dont il était accompagné, après avoir été à Signy-Mont libert et à Yvoy, furent obligés de se rendre à Sedan.

11 était permis d'espérer que la lettre de la commune de Slenay, l'intervention des sous-officiers et soldats si bien représentés par M. Simonin et les explications de M. de Mandel, pour justifier sa marche sur Varennes, produiraient le meilleur effet sur l'esprit du directoire du département.

Il n'en fut rien; son arrestation fut maintenue.

11 parait même que le directoire du district et le conseil général de la commune réunis de Sedan ne se laissèrent pas le moins du monde toucher par cette démarche et par les explications de M. de Mandel; car, rendant compte au comité des recherches de l'arrestation de celui-ci, il disait qu'il s'évadait avec ses compagnons à l'étranger, à pied, la nuit, et en partie travesti; que, de l'aveu de M. de Mandel, il résultait qu'il avait marché de Stenay à Varennes sur un ordre du Roi seul; et ils continuaient à lui attribuer, assez injustement, la promesse faite aux cavaliers qu'ils seraient pris par le Roi pour lui servir de garde, et la distribution sur le chemin des vingt-cinq

louis par compagnie, sur lesquels cent avaient été donnés au premier escadron.

Aussi le comité des recherches eut-il soin de donner une entière approbation à l'assemblée des autorités de Sedan ; on remarque, en tête de la lettre envoyée par elle au comité des recherches, cette note : témoignage de satis faction, et invitation à continuer leur surveillance.

El le même jour 25, la même assemblée ordonnait que MM. de Mandel, Moracin et Thalot seraient conduits de Sedan à V Assemblée nationale, sous l'escorte do deux cavaliers de la maréchaussée de la brigade de Mohon, vingtcinq fusiliers de la garde nationale de Mézières, qui les remettront à chaque chef-lieu, de brigade eh hrigade, et successivement jusqu'à Paris.

Cependant, cette escorte ne paraissait pas suffisante pour protéger sur la route la sûreté des prisonniers; aussi on ajoutait : « Le commandant de la place de Mézières sera requis de fournir quatre dragons du 10e régiment en quartier à Charleville, pour les accompagner jusqu'à Reims, où ils seront relevés par la garde nationale à cheval de la même ville, t

Et le 26, le directoire du district de Mézières écrivait à l'Assemblée nationale, et, après quelques détails inutiles ici, disait : c Nous avons pris les mesures que nous avons cru les plus convenables pour assurer l'arrivée h l'Assemblée nationale des officiers arrêtés; mais, dans la

crainte que leur entrée dans la capitale ne les exposât à quelque mouvement populaire, nous prions, par une lettre particulière, le commandant de la garde nationale de leur procurer protection et sûreté, et les dérober à toute violence. Cette précaution nous a été dictée par l'esprit de justice ; nous l'avons puisée dans la Constitution, qui est l'ouvrage du Corps législatif.

« Nous formons les vœux les plus ardents pour que leur entrée dans la capitale soit efficacement protégée. »

Ces passages, peu rassurants pour ceux que le sort des événements avait fait tomber aux mains des vainqueurs du moment, nous montrent la situation à un double aspect : l'effervescence des passions, leur violence, et le danger auquel exposait toute résistance au mouvement de l'esprit public; le fétichisme de la monarchie remplacé par le fétichisme d'un être de raison incomplet et incompris, appelé Constitution, dont les vices devaient entraîner le pays dans les plus horribles calamités, et déjà personnifié par des hommes qui se sont bientôt chargés de démontrer, au prix de la plus cruelle expérience, que l'humanité ne peut se passer d'idoles, et qu'elle perd toujours à en. changer.

Quant à M. de Goguelat, il 'n'est pas dit comment, après les scènes de Varennes, et malgré la blessure qu'il reçut du major delà garde nationale de cette ville, il parvint à en sortir sans être reconnu.

Ce qu'on sait seulement de certain, c'est qu'il erra pendant cinq jours, à partir du 22, dans les villages environnants, espérant, é l'aide d'un déguisement, parvenir à la frontière et la passer, mais que le 27, soit qu'il ne connût pas les chemins, soit que la vigilance des gardes nationales Tait forcé à d'interminables détours, il fut arrêté à Auvilliers.

11 fqt immédiatement envové devant le directoire du district de Rocroy, qui le renvoya devant le directoire du département des Ardennes; et ce directoire, après un assez long interrogatoire subi les 27 et 28, prenant en considération les circonstances dans lesquelles M. de Goguelat avait été arrêté, son déguisement, et qu'il est d'autant plus important de s'assurer de sa personne que, d'après *< j

le rapport de son domestique, il s'est rendu à Slenay le 20, en disant à ce dernier, en le quittant, que s'il ne le revoyait pas dans deux jours, il pourrait retourner avec sa voiture à Givet; d'où il résulte que le sieur de Goguelat pourrait avoir été instruit des desseins qui avaient préparé la fuite du Roi, et donnner dans la suite des renseignements sur les dispositions qu'avaient faites les ennemis de l'Etat, pour assurer le succès de la conspiration tramée contre la patrie 3 a délibéré que l'Assemblée nationale sera informée de l'arrestation du sieur de Goguelat; séquestre la somme de 74 louis de 24 livres dont il était porteur, et en use jusqu'à concurrence de 9 livres, pour payer les chasseurs de la garde nationale qui avaient amené le prisonnier.

Enfin, M. Tscboudy erra aussi du 22 au 24 dans les chemins, et fut rencontré ce dernier jour sur 4e finage d'Azanne. On ne sait trop si c'est par les maires de cette commune et celle de Gremilly, assistés des gardes nationales d'Azanne, Gremilly, Billy, Loyson, Maugienne, Villers, Saint-Laurent et Pillon, qui sont autant de petites bourgades répandues dans le canton, ou par les gardes nationales réunies, qu'il fut arrêté. Le récita cet égard manque de clarté; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la résistance de M. Tscboudy fut telle que le nombre de gardes nationaux campagnards n'était pas trop grand pour qu'ils parvinssent à s'en rendre maîtres, ainsi que nous le verrons bientôt.

Conduit, en vertu d'une décision de MM. les maires d'Azanne et de Gremilly, devant le directoire du district d'Étain, il fut maintenu en état d'arrestation (1).

Ces officiers ne peuvent nous faire oublier les trois gardes du corps, MM. Maldent, de Moustier et de Valory, jetés

(I) Pièces justif., LXXX, p. 240.

dans les prisons de Paris; sans eux la liste serait incomplètes il lui manquerait ce qui en fait l'ornement et la gloire.

MM. d'Andoins, de Damas, de Chois^ul-Slainville, de Goguelal, de Mandel et Tschoudy nièrent toute participation au projet de fuile, en niant qu'ils l'eussent jamais connu, rejetant toute la responsabilité de l'événement sur M. de Bouille; ils se séparèrent de la cause du Roi et l'abandonnèrent à son triste sort, ajoutant, par l'énergie avec laquelle ils repoussaient toute participation à cette mesure, un reproche à ceux que le Roi et la Reine allaient encourir, et se chargeant de rédiger par avance une des pages de l'acte d'accusation préparé déjà contre eux ; bien différents en cela de MM. Maldent, de Moustier et de Valory, qui persistèrent devant la justice régulière, comme ils l'avaient fait sous le fer des assassins, à se déclarer "les serviteurs du Roi, prêts à lui sacrifier leur vie.

C'est ainsi que lorsque l'on disait à l'un que ce voyage était contraire à la Constitution, funeste à la tranquillité du royaume, dangereux pour le Roi et M. le Dauphin, il répondait : Je n'ai pas fait toutes ces réflexions; j'ai obéi au Roi, qui est mon maître et que je sers depuis dix-neuf ans. 11 disait encore qu'il ne devait pas pénétrer les intentions du Roi son maître ; qu'il aurait manqué à son devoir s'il lui avait fait une représentation; que si le Roi ou le Dauphin eussent couru un danger, il aurait sacrifié un million de vies pour les défendre.

C'est ainsi que lorsque l'on faisait à l'autre les mêmes observations, il répondait que, comme gentilhomme et comme sujet, il était de son devoir d'obéir; quil avait suivi le Roi, non comme ancien garde du corps, mais comme domestique; qu'il était prêt à sacrifier mille vies pour le bonheur du Roi et de la nation, et qu'il n'aurait pu, sans lui manquer de respect, désobéir aux ordres du Roi son maître.

Et enfin, ie dernier disait que, dévoué à son maître, lui ayant juré obéissance, respect, amour et fidélité, il avait toujours confondu le Roi et la patrie, la patrie et le Roi; qu'il s'était trouvé flatté du choix que le Roi avait fait de lui, et qu'au même instant il lui avait renouvelé dans son cœur le serment qu'il lui avait fait de mourir pour lui et la patrie, et quil l'avait servi avec le zèle qu'il devait attendre d'un serviteur comme lui (1).

Quant à M. d'Andoins, après avoir, ainsi que nous l'avons dit, reporté toute la responsabilité de ses actes dans ces journées sur M. de Bouille, et réfuté le rapport de la municipalité de Sainte-Menehould,il s'exprime ainsi : « Il y est dit : 1° que l'officier commandant le détachement de dragons avait été remarqué parlant aux personnes qui étaient dans les voitures. Faux! très-faux! et je consens à être déshonoré dès ce moment, si la chose est vraie; on pourrait en demander la déclaration aux personnes qui étaient dans la voiture; 2° que le même officier a écarté les curieux : que je sois débaptisé si j'ai parlé à quelqu'un; 3° que lors du départ de la voilure est accouru un dragon à toute bride pour l'accompagner; qu'il aurait tiré un coup de pistolet qui n-'était, vraisemblablement, que le signal du départ.

« Ce fait est de la plus insigne faussseté : après le départ de cette voiture, tous les dragons se sont mis à table pour souper,

et JE NE LEUR AI PARLÉ DE PRÉPARER LEURS CHEVAUX QU'A- PRÈS QU'ILS AURAIENT SOUPE.

« Un dragon seul pour escorter! Cela se présumerait-il ? et si j'avais été envoyé dans cet objet, n'aurais-je pas été à cheval avec ma troupe? Au contraire, tous mes chevaux étaient . à l'écurie, pas un n'était ni sellé ni bridé. »

(I) Pièces just if., av.-pr., interrogatoire de MM. Maldent, VU, p. 92; do Moustier, VIII, p. 103; t»t de Valory, IX, p. 115.

Il invoquait aussi le certificat suivant, qui lui était commun à lui et à M. de Lacour, officier dont il était accompagné, qu'ils avaient sollicité des officiers municipaux de Sainte-Menehould, et que ceux-ci leur avaient envoyé dans la vue de les obliger autant qu'il était en eux; il était ainsi conçu : « Nous ne pouvons, Messieurs, que vous rendre « justice en certifiant ici, comme nous le faisons, qu'en « notre présence et celle d'un grand nombre de nos ha- « bitants, M. d'Ândoim s* est offert de marcher avec sa

a troupe, DE CONCERT AVEC LA GARDE NATIONALE, partout

« où elle se porterait, et qu'il n'a point ordonné à aucun « dragon de faire feu sur les citoyens. »

MM. de Choiseul-Stainville et de Damas n'ont pas non plus compris leurs engagements comme MM. Maldent, de Mouslier et de Valory.

A peine furent-ils arrêtés qu'ils protestèrent de leur tiinocence.

Dès le 23, tous les deux écrivaient au président de l'Assemblée nationale pour expliquer leur conduite.

Le premier raconte qu'il arriva à Varennes au moment où le Roi venait d'y arriver; qu'il ne se trouva dans cette ville que d'après l'ordre de M. de Bouille. « Je pris les ordres du Roi, ajoulc-t-il; il m'ordonna de rester près de sa personne, lors du départ pour retourner à Paris. J'étais à la suite de S. M. avec la garde nationale lorsque , m? étant arrêté un instant pour procurer un cheval à M. de Romeuf (aidede-camp de M. de la Fayette), quelques citoyens de Varennes, voyant la municipalité et la force publique éloignées, se jelèrent sur M. de Romeuf et sur moi, et malgré les ordres et les efforts d'un officier municipal resté seul, ils nous firent conduire au cachot avec M. Charles de Damas.

« C'est au zèle et aux soins courageux, dit-il, de la garde nationale de Verdun et de ses volontaires que nous devons la

vie depuis vingl-qualre heures. Nous, devons aussi la même reconnaissance à la municipalité de cette, ville. N'étant pas coupable, j'ai l'honneur de solliciter mon élargissement de la justice de l'Assemblée (1). »

Ainsi, M. de Choiseul mélangeait, pour ainsi dire, remploi de son temps, dans ce moment critique, avec celui de la garde nationale; il s'y rattachait autant que possible et faisait remarquer, dans un intérêt bien manifeste, la coïncidence fie son arrestation avec celle de l'aide-de-camp de M. de la Fayette, M. de Romeuf, pris .avant lui par le peuple.

M. de Damas, de son côté, explique ainsi sa conduite : après avoir rappelé les ordres que lui avait fait passer M. de Bouille, et signalé cette circonstance qu'il avait fait monter à cheval ses dragons à cinq heures, pour escorter le convoi qui devait passer, et rentrer à l'écurie les chevauxsellés, il ajoute : « A neuf heures, il a passé des voitures sur lesquelles oh a jeté quelque soupçon dans la ville; à dix heures, une ordonnance du régiment Royal, dont un détachement avait eu ordre de se rendre à Sainte-Menehould, vint me dire que la ville avait arrêté la troupe.

c C'est alors que, dans l'incertitude de ce qui se passait, je me déterminai à commencer ma roule à minuit. » H allait avertir la municipalité de cette disposition, lorsqu'on lui annonça que cette marche causait de l'alarme dans la ville, et qu'on désirait qu'il différât, a J'insistai, ajoute-t-il, en montrant l'ordre que j'avais ; mais sur dp nouvelles observations de la municipalité, et sur la résolution des habitants d'empêcher les soldats de sortir, je ne balançai pas à leur faire mettre pied à terre et à les renvoyer au quartier.

(1) Comme on le voit, la municipalité et la garde nationale de Verdun continuaient à se séparer, dans ce mouvement révolutionnaire, des communes et des gardes nationales des environs.

« Pendant ce temps le bruit se répandit que ces voitures seraient arrêtées à Varennes : autant la curiosité que l'espèce de soupçon que j'avais moi-même me décidèrent à aller sur la route pour avoir plus tôt des nouvelles ; je n'avais avec moi qu'un capitaine et un maréchal-des-logis. J'appris en route que ces voilures contenaient la famille royale, et étaient arrêtées à Varennes. Je pris le parti d'y aller de ma personne ; mon attachement pour la personne du Roi m'a entraîné. Je suis arrivé à Varennes ; je me suis transporté à la municipalité, qui m'a mené chez le Roi. Lorsqu'il est remonté en voiture pour retourner, la municipalité ordonna qu'on me fit amener mes chevaux; je restai en arrière sur la bonne foi; quelques personnes eurent l'idée de me faire arrêter. Je ne fis aucune difficulté d'attendre le retour de la municipalité , pour ordonner mon départ.

« Le peuple des campagnes, arrivé en foule, s'y est opposé. Je n'ai rien à me reprocher : j'ai exécuté des ordres formels dont j'ignorais l'objet. Je demande ma liberté. Je supplie Monsieur le président de me pardonner ces détails, qui sant d'une exacte vérité. »

Ces Messieurs ne bornèrent pas là leurs récils : M. de Damas, ainsi que nous avons eu déjà occasion de le dire, envoya à l'Assemblée nationale une longue noie intitulée: Détails relatifs à la conduite de M. Charles de Damas à Clermonl et à Varennes, dans laquelle il étend singulièrement les termes de la letire qu'il ava t écrite au président de l'Assemblée (1).

Dans cet écrit, dont nous avons cité plus haut quelques passages, celui où il prétend avoir oublié que M. de Bouille

(i) Pièces justif., XLIV, p. 16(>, Détails relatifs à la conduite de Charles de Damas à Clermonl el a Varennes.

dût le réjoindre à Varennes, et où, rendant compte de l'effet produit sur lui par le passage de la voiture du Roi à Clermont, il s'exprime ainsi : t Je ne jetai aucun soupçon sur elle, je demandai même à un courrier à qui elle appartenait : il me dit à la baronne de J'ai à peine entendu son nom. > Dans cet écrit, disons-nous, perdant de vue ce qu'il avait précédemment déclaré, il raconte que ce n'est qu'à Varennes qu'il apprit que c'était le Roi qu'on avait arrêté.

Enfin, dans un autre écrit adressé à l'Assemblée nationale, et intitulé : Déclaration des faits relatifs à l'arrestation de M. Choiseul-Stainville, colonel du /er régiment de dragons, celui-ci reproduit tout ce qu'il avait déjà dit dans sa lettre du 23 pour sa justification.

Et comme, ainsi qu'on l'a dit et qu'on vient de le voir, tous les deux s'étaient placés sous la protection que pouvait leur assurer la position de M. de Romeuf , celui-ci, par une lettre qu'il écrivit à un membre de l'Assemblée, nommé rapporteur de leur affaire, attestait que pendant les vingt-quatre heures de captivité passées avec ces Messieurs, ils n'avaient témoigné d'autre désir que de pouvoir, l'un se rendre à Clermont pour y rejoindre son régiment, et l'autre à Paris, pour y rendre compte de sa conduite à l'Assemblée nationale, que même ayant obtenu du conseil de la commune, en l'absence de la municipalité, la permission de partir de Varennes, ces messieurs avaient pris paisiblement avec lui le chemin de Paris par Clermont.

Enfin, M. d'Andoins avait, dès le A juillet, écrit à l'Assemblée nationale une lettre à laquelle nous avons également emprunté quelques détails, lorsqu'il s'est agi de rendre compte du passage de la famille royale à Sainte- Menehould, et sur laquelle nous croyons devoir revenir, afin de donner la mesure de l'énergie avec laquelle ces

Messieurs se séparaient, à ce moment, de la cause à laquelle ils devaient le sacrifice de leur liberté, après une tentative infructueuse, et pour le succès de laquelle ils devaient le sacrifice de leur vie.

II commence par ces mots : « Comme citoyen, j'ai soufc fert des malheurs qui ont menacé ma patrie; comme « militaire, je souffre des suites de la journée du 21 « juin. »

Il termine par ceux-ci, en parlant en son nom et en celui de M. de Damas : « Voilà, Monsieur le président, la « position de deux militaires dont le seul tort est celui « d'avoir marché aux ordres de M. de Bouille, à qui ils € n'ont pas pu soupçonner de vues criminelles. La preuve « que je ne croyais pas être charge d'une commission hos- € tile, c'est qu'au lieu de iO dragons que portait mon « ordre, je n'en avais que 30. Je n'ai pas fait une disposi- € lion militaire, je n'ai pas donné ordre de résistance, « et lorsque j'ai vu les alarmes justifiées, j'ai offert en « pleine commune de marcher de concert avec la garde na- « tionale, partout où elle se portait. »

Certes, si la justification, si le langage de MM. deChoiseul-Stainville, de Damas, et particulièrement de M. d'Andoins, étaient l'expression de la vérité et de leurs sentiments, M. de Bouille avait eu la main malheureuse en les choisissant pour ses auxiliaires, et l'Assemblée nationale, loin de les retenir en captivité et de les livrer à la justice régulière du pays pour leur faire infliger un châtiment, leur devait, au contraire, cette récompense, alors fort en usage, de déclarer, en les rendant à la liberté, qu'ils avaient bien mérité de la patrie.

M. de Mandel se sépara de la distribution des vingtcinq louis par compagnie, en faisant observer que M. de Bouille ayant donné au premier escadron une somme

double de celle distribuée aux autres, il avait, h la rentrée des troupes, et de sa propre autorité, sur la plainte des soldats, ordonné la répartition égale entre tous. les escadrons.

11 expliquait sa fuite par la crainte de voir les officiers victimes de la colère des gardes nationales, quoiqu'il ne fut pas personnellement compris dans cette menace qui lui avait été révélée par deux cavaliers de son régiment; il protestait qu'il n'avait pas l'intention d'aller plus loin que Montmédy, afin de visiter les postes dudit régiment placés à Thoun-le-Thil, Puilly, Vezin et Marville, en attendant qu'il en eût reçu des nouvelles.

S'expliquant sur l'ordre que M. de Bouille lui avait remis et signé du Roi seul, il offrit de livrer cet ordre, et en effet, il écrivit, en présence de l'assemblée, à Stenay, pour qu'on le lui envoyât; et enfin, après avoir pris connaissance de la déclaration de M. Simonin, suivie de l'attestation de la municipalité de Stenay, conçue en termes très-avantageux pour lui, il faisait remarquer qu'investi de la confiance entière de son corps resté sans chef, avec cinq officiers, il lui paraissait d'une importance majeure que son élargissement provisoire fût prononcé de suite, aux offres qu'il faisait de donner par écrit sa parole d'honneur de rester à la tête de son régiment et de se présenter à toutes réquisitions.

Pour M. de Goguelat, dont l'attitude a été beaucoup plus réservée et plus intelligente que celle de ses compagnons d'armes, après avoir raconté tout ce qu'il a fait depuis le mois de septembre, en sa qualité d'officier d'état-major, et attestant une grande activité pour la défense de la frontière, interrogé s'il avait connaissance du départ du Roi et de sa rencontre à Varennes, il a dit qu'il n'en a eu aucune connaissance, mais qu'il a entendu dire, dans les différents villages où il a passé, que le Roi était arrêté à Varennes,

qu'il avait intention de passer a l'étranger ; qu'il a entendu sonner le tocsin et battre la générale.

Puis se ravisant, et après la rédaction du procès-verbal de son interrogatoire, il observe avec beaucoup de finesse, et comme moyen infaillible de se concilier la sympathie de ceux qui l'interrogeaient, que sa mission avait pour objet la visite de tous les établissements militaires dans tout le commandement de M. de Bouille, qui tendaient à empêcher l'exportation des grains; mais il faut reconnaître que M. de Goguelat a laissé sortir de sa bouche une parole bien inutile, bien imprudente et bien accusatrice, quoiqu'elle ne lut que l'expression d'un ouï-dire, lorsque, niant avec une audace qu'on ne saurait comprendre, après ce qu'il avait fait à Sainte-Menehould et à Varennes, qu'il connût la fuite et V arrestation du Roi autrement que par ce qu'on lui avait dit pendant sa fuite, il avait ajouté que le Roi voulait passer à l'étranger.

Quant à M. Tschoudy, son arrestation fut plus dramatique ; mais sa fermeté ne fut pas plus persévérante que celle de MM. d'Àndoins, de Choiseul, de Damas, Mandel et de Goguelat.

Nous avons vu ce malheureux jeune homme arrêté par les gardes nationales d'Azanne et de Gremilly.

M. Tschoudy, auquel on donne le titre de baron, était sous-lieutenant au régiment de Castella; M. de Bouille le représente dans ses mémoires comme plein de courage, d'honneur et de vertu.

Ces qualités rares et précieuses avaient sans doute engagé M. de Bouille à lui donner, malgré la modestie de son grade, l'ordre de se rendre à l'avance de Metz à Montmédy, et le 21 la mission d'aller à Etain, afin d'accélérer la marche du régiment de Castella, le danger de l'invasion devenant très-pressant, et d'engager le lieutenant-colonel

qui le commandait à se porter le plus tôt possible du côté de Dun.

M. Tschoudy, se rendant à Étain, rencontra un gendarme

qui lui annonça l'arrestation de la famille royale. Il arriva

bientôt à Étain et se rendit chez M. de Girardier, lieute-

' nant-colonel commandant ce régiment. Celui-ci prépara le

départ.

A ce moment M. Desoteux, officier d'état-major, et qui, dans cette occasion, remplissait les fonctions d'aide-de-camp de M. de Bouille, se présenta â M. de Girardier et lui dit qu'il était chargé de le conduire à sa destination.

Le régiment se mit en marche. Sur sa route, le bruit de l'arrestation de la famille royale prenait de la consistance. Cependant on s'arrêta pour passer la nuit dans un village, car on était excédé de fatigue. On plaça des vedettes de tous les côtés ; la présence du régiment excita les soupçons des citoyens; on tira même sur l'une de ces vedettes.

Cet état de choses, l'incertitude du but et des motifs de la marche, firent naître de vives inquiétudes dans l'esprit des officiers; ils délibérèrent sur ce qu'ils avaient à faire, et le lendemain, au lieu de se porter sur Dun, ils se portèrent sur Damvilliers. c'est-à-dire qu'ils s'éloignaient de la roule conduisant de Varennes à Montmédy, et que, par conséquent, ils abandonnaient la famille royale.

Mais déjà la défiance des soldats contre tous leurs officiers, et particulièrement contre M. Tschoudy, se manifesta avec tant de violence, qu'il- n'y avait plus moyen de les faire obéir ; ils avaient rompu tous les liens de l'obéissance. Ce fut en vain qu'on voulut les calmer et détruire dans leur esprit les préventions fâcheuses qu'ils avaient conçues: rien ne put les dissuader; ils voulaient arrêter cet officier el faire justice de lui.

Après avoir passé la nuit avec ses amis, faisant les ré-

flexions les plus tristes et se livrant au regret de le quitter, et peut-être de le perdre, et tâché de leur rendre la gaîté, faisant le sacrifice de sa vie dans le fond de son cœur, offrant au ciel toutes les douleurs auxquelles il allait peut-être le soumettre, et a la pairie (M. Tschoudy affecle constamment de se considérer comme Français), pour laquelle il a toujours désiré de mourir, le sang qu'il allait répandre ; après avoir fait le testament le plus gai qu'on ait peut-être jamais fait, et pour échapper au sort qu'on lui réservait, il se déguisa en domestique, prit un passeport de domestique que le maire visa, et s'éloigna.

Ce fut ainsi qu'on l'arrêta.

A ce moment il était avec une autre personne se disant domeslique d'un officier du régiment de Castella ; ils feignaient tous les deux de conduire un cheval à la longe.

Aussitôt que M. Tschoudy vit la patrouille se diriger vers lui, il l'esquiva et entra dans le bois du Thil; la garde nationale fit traquer le bois. On l'aperçut alors au sommet d'un chêne ; on lui cria de se rendre : il répondit qu'il se rendait; mais c'était pour avoir le temps d'armer des pistolets et de se brûler la cervelle. Déjà il avait ôté son habit et son chapeau pour faire prendre le change et faire croire qu'il s'était enfui avec plus de rapidité. Il arma ses deux pistolets; mais l'un rata trois fois et l'autre deux: les amorces étaient tombées ou trop humides pour faire feu.

Alors, poussé par le desespoir, il résolut de se faire tuer par les gardes nationaux ; il menaça de tirer sur eux, en les avertissant qu'il n'était pas seul dam ce bois, et se mit en mesure de descendre de l'arbre un pistolet à la main.

Les gardes nationaux tirèrent plusieurs coups de fusil sur lui ; il était alors à quinze pas de terre : une balle l'atteignit dans le dos, et il tomba sans connaissance au pied de l'arbre.

Lorsqu'il fut revenu à lui, il craignit de n'être pas blessé de manière à mourir sur le champ. 11 se débattit de toutes ses forces, afin d'obliger les gardes nationaux à l'achever; mais cela ne réussit pas comme il l'aurait désiré: il reçut seulement un coup de crosse sur la tète qui lui ôta encore une fois la connaissance. Il entendit que Ton disait qu'il était mort. Cependant on lui lia les mains, et deux gardes nationaux le soulevant sous les bras, on le conduisit au village d'Azanne.

M. Tschoudy se défend du reproche d'avoir fait décliquer ses pistolets sur les gardes nationaux. Il ajoute : Croyant que je mourrais de mes blessures, j'ai demandé la permission d'écrire à ma mère pour lui faire mes tendres adieux.

Après avoir raconté son voyage d'Azanne, où il a reçu de grandes marques d'humanité de la part de M. le maire et de MM. de la garde nationale, et son entrée dans les prisons d'Etain, où on le mit au cachot, et où l'appareil imposant qui environne ordinairement tes criminels est autour de lui et la seule chose qui lui fasse quelque peine, il termine ce récit par ces mots : « Si tout mon sang coule par l'effet des malheureuses préventions qu'on a conçues contre moi, je n'aurai en mourant que le chagrin de ne l'avoir pas versé pour la nation française, à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir autant par l'amour et par l'affection que par l'établissement d'une partie de ma famille à Metz. »

On ne peut suivre M. Tschoudy dans sa justification, et celle de ses camarades de tous les régiments, dont il se considère comme le plus compromis et pour le salut desquels il demande à être seul immolé, disant qu'il mourrait content, pourvu que sa mort assure le repos et la tranquillité deses frères d'armes, ni dans l'explication du mystère qui a présidé à la conduite de M. de Bouille, ni dans l'expression

de sa douleur à l'idée de ne plus revoir sa mère, sa tendre sœur et ses amis; nous n'avons qu'une courte réflexion à y ajouter.

Ou M. Tschoudy, en racontant ces faits dans un long mémoire rempli de protestations de son ignorance de ce qui se passait, agissait sous l'influence de la frayeur que lui inspiraient les circonstances dans lesquelles son arrestation avait eu lieu et des conséquences qu'elle pouvait avoir dans ce moment de crise révolutionnaire; ou bien il parlait avec sincérité. Dans Tune et l'autre hypothèse, M. de Bouille avait commis une véritable erreur lorsqu'il l'avait envoyé pour faire marcher les troupes dont le Roi devait être entouré.

M. Tsphoudy se défend, en effet, avec tant de vivacité de toute association au projet de M. de Bouille, qu'il est impossible ou au moins très-difficile d'admettre que s'il eût connu le motif de sa mission, il l'eût acceptée.

« Entre Montmcdy et Damvilliers, dit-il, j'ai rencontré un « cavalier de la gendarmerie nationale qui m'a appris que « la Reine avait voulu s'échapper et qu'elle était arrêtée à « Clermont. Dans le premier moment je ne crus pas à cette « nouvelle, et je continuai ma roule. Comme j'entrais à « Damvilliers, un garde rational me coucha en joue en me « criant de m'arrêter : je m'arrêtai. Aussitôt, un autre « garde nationale me dit qu'il était fâché du mouvement « trop prompt de son camarade,- mais que la Reine était « arrêtée à Clermont, et qu'on leur avait écrit de cette « ville qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et qu'ils « eussent à arrêter tous les courriers. Messieurs, leur ai-je « répondu, je ne m'offenserais pas si vous m'arrêtiez, eije « sens combien de précautions vous devez prendre, et je vous « exliorte à en redoubler. »

Le maître de la poste lui ayant confirmé la nouvelle de

l'arrestation de la Reine, ajouta : <r Remarquez que M. de < Bouille s'est entouré d'étrangers, et que tous les régic menls qui sont en route pourraient bien être assemblés c pour cet objet. 11 serait affreux, lui répondit M. Tschoudy, t que M. de Bouille m'eût compromis à ce point. Au surc plus, quand il faudra agir, nous ferons connaître nos senc timents de manière à justifier nos démarches. >

Pendant le trajet, il remarquait les soupçons que la marche faisait naître contre les officiers, dans l'esprit des soldats. Il remarquait aussi le même sentiment dans l9 esprit des citoyens. Tout cela, dit-il, nous déchirait le cœur ; cette méfiance était faite pour nous faire mourir de douleur.

Tels étaient les serviteurs fidèles, dévoués et courageux auxquels le sort de la famille royale était confié, pendant le trajet de Paris à la frontière.

Telles étaient les dispositions de l'esprit public en France.

Celles de l'armée n'étaient pas différentes. Elles nous sont attestées par la conduite de ceux qui ont pris les engagements les plus solennels avec leur général et directement avec la famille royale, non seulement dès le moment de son arrestation, mais au moment même où ils remplissaient la mission qu'ils avaient acceptée. Nous pouvons, à l'aide des documents que nous livrons à la publicité, aller plus avant encore dans l'appréciation de ces dispositions.

Nous avons vu les défiances que M. de Bouille et M. de Goguelat avaient conçues à l'égard du corps des officiers lui-même.

Nous avons vu, par la conduite des soldats et des sousofficiers composant les différents postes échelonnés depuis Sainte-Menehould jusqu'à Varennes, à quel point le sentiment révolutionnaire et l'indiscipline étaient arrivés dans l'armée.

Le corps des officiers se débandait avant même que l'in-

surrection des régiments leur démontrât leur impopularité. Il ne pouvait guère rester dans les cadres que ceux qui avaient adopté les idées nouvelles ; aussi un grand nombre désertaient pour rejoindre l'armée de Condé, et un grand nombre de ceux qui étaient restés se préparaient à suivre cet exemple.

La conscience de ces militaires, appartenant pour l'immense majorité à Tordre de la noblesse, était effrayée par la nécessité du serment que leur imposait la loi des 28 février, 21 mars et 28 avril 1790.

Il consistait dans celte formule : rester fidèle à la nation, à la loi, au Roi et à la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale.

Les uns, flottant entre leur ancienne fidélité et celle qu'ils croyaient devoir à la nouvelle forme de gouvernement ; les antres, regardant l'émigration comme le seul refuge de l'honneur militaire, et se préparant à passer la frontière, n'avaient plus la résolution indispensable pour guider et maintenir leurs soldats et leurs sous-officiers; ils ne pouvaient plus leur inspirer la confiance nécessaire pour consommer une entreprise aussi opposée à la marche de la Révolution que celle de l'évasion du Roi et de son retour à la tête de l'émigration et même, le pensait-on ainsi, à la tête des armées étrangères.

D'un autre côté, les municipalités avaient la prétention de donner des ordres aux officiers, pour assurer les mesures qu'elles croyaient devoir prendre; et ceux-ci, placés entre l'autorité militaire et ce qu'ils considéraient comme une usurpation de l'autorité administrative, ne voulaient pas lui obéir.

Cette répugnance pour le nouveau serment se manifestait par une correspondance active dont on a recueilli de nombreux témoignages.

M. fie Bouille était singulièrement préoccupé de la nécessité que la loi allait lui faire de prêter ce serment.

On lit dans une lettre que nous examinerons bientôt avec tout l'intérêt qu'elle méritt , et qui est datée de l'Abbaye d'Orval, le 23 juin : rM. de Bouille, en homme trèshabile, voulait savoir de Heyman et de moi quelle serait notre résolution sur le serment à prononcer. Il nous confia qu'il ne le prêterait pas, et je sus par Heyman qu'il voulait aller en Russie ; Heyman devait le suivre. Il me demanda ce que je voulais faire; je lui dis que j'étais dans l'incertitude de suivre les princes ou de me retirer du service, dans lequel nous convenions tous les trois quil était impossible de faire le bien et encore moins de commander.

« Cette conversation se renouvela plusieurs fois depuis mon arrivée à Longwy le 16; j'en avais de particulières avec mon ami Heyman, à qui je démontrais combien je condamnais la manière de quitter le service sans être remplacé y et que jy opinais à dire notre façon de penser au général et l'engager à envoyer un courrier en cour « pour porter nos démissions et demander qu'on nous rem- « plaçât. M. de Bouille eut lieu de résister à cette propo-

< sition, et je persistai dans mon opinion. »

Le 17, un jeune officier en garnison à Sedan, M. de Sainte-Marie, écrivait à son oncle, M. Thierry de Ville- 4 d'Avray, premier valet de chambre du Roi :

c J'ai recours à vous dans un moment où il s'agit du

< bonheur ou du malheur de ma vie. Vous savez que nous « sommes à la veille de prêter un serment qui révolte à « tout le monde; la plus grande partie des officiers ne le t prêteront pas. Vous jugez combien il sérail affreux et c déshonorant pour moi si je restais au régiment pour c occuper des places qui me seraient si peu dues, puisque

« ce serait au détriment de mes camarades. Cependant mon c père m'engage à prêter le serment ; je serais le plus mal- « heureux des hommes, si mon père ne change pas de c façon de penser. Dans ce moment-ci, on ne doit pas « consulter l'intérêt, mais V honneur... Il serait impossible « de vous dépeindre la consternation qui règne parmi les c officiers. Il est affreux de penser que Ton est à la veille « d'être sans état; mais il est affreux d'avoir des reproches « à se faire, h

Nous trouvons, dans la lettre datée du 19 juin et de Longwy que nous avons déjà citée, ces mots : « Les émigrations sont très-considérables dans ce pays ; il parait probable que les ennemis feront quelques tentatives avant que les officiers ne prêtent le serment. »

Une autre du même jour, écrite de Moulins à Mmo la comtesse de Soucy, au château des Tuileries, disait : € Voilà donc le serment militaire décrété, et on est par- « venu à y insérer un mot qu'avec délicatesse on ne peut « écrire, et auquel on ne peut accoutumer sa plume, ses « oreilles, ni les principes délicats de l'honneur. (Ce mot est c sans aucun doute celui de Constitution.) Ceux qui en « sentent l'étendue n'ont qu'un parti à prendre; car du « moment qu'on peut opter, tout est dit. »

Trois lettres écrites de Strasbourg, les 21 et 22 juin : l'une, dans laquelle on se plaignait de la malheureuse position des officiers et dans laquelle on disait : « Cette position ne changera pas, malgré le fatal serment qu'il faut cependant faire, puisque c'est le vœu de tous les honnêtes gens, » posait cette double hypothèse : « De deux choses Tune : ou les choses resteront telles qu'elles sont, et alors il n'est pas possible de tenir au service , ou un événement quelconque changera la face des affaires. Dans ce cas, n'eslil pas à craindre que l'on ne nous juge à la rigueur,

et tout le monde saura-l-il rendre justice au motif qui nous aura engagés à signer notre infamie (1)? *

L'autre contient ce passage : « Notre position est bien cruelle, et nul moyen de savoir ni si, ni quand elle s'adoucira. Le serment me pèse, et d'un autre côté, la misère et le malheur effraient mon àme paternelle. »

Et enfin on lit dans la troisième, signée La Caussade : < Peu à peu tous nos camarades nous abandonnent ; mais tout en les regrettant, nous ne pouvons les blâmer : je voudrais avoir la force de les imiter. Quant au serment qu'on exige de nous, les opinions ne sont pas fixées là-dessus : il y a beaucoup de pour et de contre. D'ici au moment critique, nous nous éclairerons assez, j'espère, pour tenir une conduite qui répondra à la bonne opinion que les officiers français ont donnée d'eux jusqu'à aujourd'hui (2). > 9

Si nous examinons maintenant les conséquences de la prétention des municipalités, signalée plus haut, de donner des ordres à la troupe placée dans les villes de la frontière, nous verrons qu'elles n'étaient pas moins contraires à l'ensemble et à l'autorité du commandement militaire que ne l'étaient l'abondance de l'émigration des officiers et l'hésitation que l'exigence du nouveau serment jetait dans la conscience de ceux qui restaient.

(1) Lettre écrite par M. d'Osmond, en garnison à Strasbourg, à son frère, M. d'Osmond, ministre du Roi en Russie, et en ce moment au château des Tuileries, pavillon de Madame.

(2) Cette lettre n'était pas de nature à porter un grand ombrage à MM. du comité des recherches. Aussi ne la citons-nous ici que parce qu'elle fait quelque diversion avec les autres, en laissant entrevoir l'extrême hésitation de quelques officiers; celui dont nous rapportons l'opinion sur le serment appartenait à la nuance philosophique de l'armée : c Je profite, disait-il à son correspondant, M. Blonde! d'Azincourt, de la voie de Parenty (un de ses amis), qui passe par Paris, pour faire l'empiète des œuvres de Voltaire, édition in-12, et que le S»" Desray, libraire, offre au rabais de 108 fr. »

Le 31 mai, il s'était passé un fait très-grave dans la commune de Thionville.

« Un détachement du 7e régiment conduisit à M. de c Klinglin, officier général, commandant en celte ville, « cinq déserteurs étrangers; il les fit emprisonner.

a Une heure après arriva M. Schvilgué, lieutenant du # régiment de dragons du prince d'Anhalt-Zerbst, suivi € d'un maréchal-de-logis, tous deux armés en guerre.

« Ils traversèrent la ville au galop, sans écouler le con- « seing.

« Traduit à l'assemblée de la municipalité, le sieur

< Schvilgué a dit et signé sans la moindre violence (1) qu'il

< venait réclamer les cinq chevaux de ces déserteurs, « nés Saxons et du régiment d'Ànhalt-Zerbsl, auxiliaire de « l'empereur; qu'il ne demandait pas les hommes; qu'il « avouait que, si un Français était entré à Luxembourg t comme lui à Thionville, il ne l'aurait pas fait impuné- « ment.

* Sur quoi M. Merlin, président de l'assemblée, lui ob- « serve que, né Français et de Thionville même, il ne devait

< pas oublier que la politesse était, de Vessence des Frant çais, et qu'il y avait en celte ville des magistrats de poc lice auxquels il fallait d'abord qu'il s'adressât. »

Cependant, il paraît que cet officier qui avait émigré portait la cocarde noire de son nouveau souverain, et que le peuple de Thionville avait voulu la lui faire ôter.

Merlin lui dit que la municipalité improuvait cette violence ; qu'il lui était très-permis de porter la cocarde et lf uniforme de son régiment; que cependant il le priait de vouloir bien dire, à son retour, à M. Guerlonde, commandant de Luxembourg, que Français lui-même, il n'agissait

'(1) Exercée sur lui, veut dire évidemment le texte.

pas avec la générosité française, en forçant ses compatriotes à ùter leur cocarde et V habit de garde nationale^ encore moins en les vexant plus cruellement; qu'il était absolument libre ; que même un garde nationale ne le quitterait pas (pour le protéger sans doute) pendant son séjour à Thionville.

Il paraît qu'un journal, la Gazette de Paris, qui verse avec profusion la calomnie sur la municipalité de Thionville, avait dénaturé ces faits en prêtant son narré à un officier du 7e régiment.

Il fallait rectifier la version infidèle de la Gazette de Paris, et il fut décidé le 14 juin que la municipalité de Thionvillo dresserait procès-verbal de celte rectification, et que M. do Klinglin, pour détruire l'effet de V intervention d'un de ses officiers dans la rédaction de la Gazette de Paris, à cette occasion, serait invité, comme ayant connu les faits, à le signer; et qu'enfin le procès-verbal rectificatif serait envoyé à la Gazette de Paris, ainsi qu'aux publicisles patriotes, avec invitation de l'insérer dans leurs prochains numéros.

Le procès-verbal eut beau reconnaître que, sur une lettre de M. de Klinglin, d'après les déclarations de M. Schvilgué, ces déserteurs étaient libres, et constater que la municipalité leur paya le prix des armes qu'ils avaient et qui furent rendues avec les chevaux ; qu'elle leur donna des passeports pour sortir du royaume ; que les chevaux furent remis au commandant du Luxembourg moyennant 500 liv. distribuées aux dragons qui avaient arrêté les déserteurs, et ce sur les seuls ordres de M. de Klinglin ; celui-ci, invité à signer ce procès- verbal, s'y refusa par une lettre du 16 juin :

« Je ne puis acquiescer, disait-il, aux principes que vous établissez dans votre arrêté ; ils sont absolument contraires à ce qu'un militaire éiïangcr doit au commandant de la

place, quand il est chargé d'une mission pour fait militaire; ce 11 est point à MM. les magistrats de police de la ville qu'il fallait qu'il s'adressât d'abord, ainsi que vous rétablissez dans votre arrêté : c'est au commandant de la place. Ces décrets de l'Asssemblée nationale sont formels là-dessus, a

La lettre de M. de Klinglin accuse donc un conflit considérable entre l'autorité militaire et l'autorité municipale, et qui n'aurait certainement pas eu lieu, si l'état-major de l'armée avait été animé d'un tout autre esprit, et s'il n'avait pas considéré l'armée de Condé, et même l'armée autrichienne, comme un démembrement et une partie de l'armée du Roi de France.

Aussi aurait-il été plus prudent de sa part de ne pas se mettre en opposition si complète avec l'autorité municipale.

M. de Klinglin aurait dû trouver le mécontentement de la municipalité d'autant plus naturel, que lui-même étant entré en communication avec M. de Guerlonde, Français émigré, commandant en qualité de général, pour l'empereur d'Autriche, la place de Luxembourg, en avait reçu le 31 juin une réponse dans laquelle il s'exprimait avec une certaine hauteur, au sujet de la visite faite à Thionville par l'officier français et émigré, servant sous ses ordres dans V armée autrichienne: réponse par laquelle il désavouait la convention intervenue entre la municipalité de Thionville et cet officier, qui n'était nullement en droit d'entrer en composition quelconque, ce qu'il n'eût certainement pas fait, si la crainte de se voir exposé à une populace prête à V insulter d'une manière outrageante ne l'y eût forcé, et par laquelle il déclarait ne pouvoir accepter l'offre que lui faisait M. de Klinglin, probablement conforme à ce que la municipalité exposait dans son procès-ver-

bal, avant, dit-il, d'avoir reçu des ordres ultérieurs à ce sujet.

Enfin elle contenait une phrase dont nous regrettons de ne pas trouver l'explication, mais qui fait supposer qu'un duel devait être la conséquence de la démarche de M. Sehvilgué; d'autant plus, ajoute en effet M. de Guerlonde,~que par Vinsulte faite à notre souverain (M. de Guerlonde ne se considérait plus comme Français), en la personne du lieutenant Schvilgué, le cartel parait évidemment rompu.

Nous avons exposé le conflit; il constate deux choses corrélatives: d'abord la tentative d'usurpation des municipalités sur les attributions du commandement militaire; et la situation de ces municipalités limitrophes de l'étranger, à ce moment entre l'ennemi et l'émigration menaçante, et l'autorité militaire désertant par bandes, et souffrant, sans montrer une suffisante impatience, qu'un jeune lieutenant, Français émigré, ayant au chapeau la cocarde noire et l'uniforme autrichien, envoyé dans une ville .française par un Français émigré, lieutenant-général pour l'empereur, s'y comportât avec cette insolence.

N'était-il pas évident pour les municipalités qu'officiers français et étrangers ne faisaient qu'un, que bientôt ils seraient mêles et confondus? Et ne peut-on concevoir qu'elles aient voulu se substituer à celte autorité militaire, si légitimement soupçonnée de trahison, ou du moins, en faisant la part large à certaines idées de ces temps, de connivence avec les] armées étrangères?

En présence de celte situation, le seul espoir des puissances coalisées et de l'émigration, se résumant dans la dislocation de l'armée, le pays sans défense et la victoire sans combat, peut-on les blâmer? Ne doit-on pas, au contraire, les louer de s'être emparés d'une autorité dont

l'étal-major de l'armée faisait un si mauvais usage, et d'avoir gardé avec celle résolution un avant-poste dont la possession par les armées coalisées aurait décidé du sort de la France?

C'est ainsi que bien avant l'insuccès de la fuile du Roi, et surtout au moment où cette entreprise venait se perdre à Varennes; bien avant la désertion de M. de Bouille et de M. de KHnglin ; l'emprisonnement de MM. d'Andoins, de Ghoiseul, de Damas, de Mandel et Heyman; l'emprisonnement et la désertion d'un très-grand nombre d'officiers de tous grades, le pouvoir administratif était préparc à se substituer à l'autorité militaire.

Déjà, en effet, quelques autres symptômes de cetle entreprise, qu'il faut attribuer à la même cause, s'étaient manifestés.

Une lettre sans signature et sans date, mais très-rapprochée du 21 juin, nous apprend que le maire de Varennes voulait disposer du commandant et des cinquante cavaliers que M. de Bouille avait envoyés dans celle ville. L'officier hésilait à reconnaître cette autorité; il en avait. référé à son supérieur immédiat, M. d'Uofflise, qui luimême écrivait a son général en chef, et lui demandait ses ordres. « Je n'ose rien lui prescrire sans cela, disait-il, ne croyant pas qu'une municipalité ou une garde nationale (les prétentions de l'autorité civile allaient évidemment jusqu'à placer l'armée sous les ordres des officiers des gardes nationales) puisse exiger que nous fassions prendre les armes à la troupe, pour entendre d'eux-mêmes des ordonnances qu'ils nfont jamais ouïes que de nous, ou en présence des officiers de Vétat-major des places. »

<r Je ne crois pas non plus, disait M. d'HofDise, que nous devions prendre leurs ordres, toutes les fois que nous croyons du bien du service de faire monter notre troupe à

cheval, ne croyant pas leur devoir une espèce de déférence dans ce genre-là. »

Il niait aussi qu'elles dussent leur envoyer des ordres : c Lorsqu'elles auront besoin de leur secours^ elles ne sont en droit que de nous requérir. *

Enfin il niait toute assimilation de la troupe de ligne avec la garde nationale :

< Je ne crois pas non plus que le hussard doive aux officiers de la garde nationale le même respect qu'il doit aux officiers de ligne. Je crois qu'il est sage de bien vivre avec eux; mais aussi ne serait-il pas dangereux de trop leur céder? »

Varennes, Bar-leDuc, Thionville surtout, nous ont laissé de nombreux témoignages de cette substitution d'un pouvoir à un autre.

Nous ne nous arrêterons qu'à ceux appartenant au directoire du district et à la municipalité de Thionville, parce que, par leur quantité et leur énergie, ils réfléchissent tous les autres.

Le 23, a trois heures et quart de l'après-midi, les administrations de cette ville, averties par un message de la ville de Verdun et par un autre des Amis de la Constitution de Metz, que la famille royale était arrêtée à Varennes, apprenaient que la ville de Metz avait envoyé à Varennes un détachement de deux cents hommes de garde nationales armés en guerre.

Déjà la municipalité de Thionville avait pris une délibération semblable à laquelle le commandant de la place, M. de Nangevillc, avait donné son adhésion.

Et le directoire du district approuvant cette délibération, on arrêta l'envoi de ce détachement et, provisoirement, que réquisition serait faite au commandant des troupes de ligne de la ville de Thionville de joindre au détachement

desdits gardes nationaux cinquante dragons également armés en guerre, pour partir aujourd'hui à cinq heures et se transporter par la traverse à Varennes, et agir avec le commandant de ladite garde nationale.

On voit ici la confiance qu'inspiraient aux municipalités les soldats de ligne et la soumission accordée par les officiers de celte arme à ceux de la garde nationale, puisque, dans une circonstance semblable, Tune et l'autre arme marchaient ensemble, c'est-à-dire manifestement sous les ordres de l'officier de la garde nationale.

Il paraît que la réquisition faite au commandant des dragons fut bien accueillie, car, le même jour, la même assemblée ordonnait à M. de la Marck, chevalier de Saint-Louis (1) et commandant du détachement de la garde nationale de cette ville, de se porter, avec ce détachement et celui de cinquante dragons, sur Varennes*, pour s'unir aux gardes nationaux de Verdun et autres lieux, et agir de concert dans l'intérêt de la patrie.

Le même jour, considérant que la patrie est en péril, que le danger exige des mesures instantes et extraordinaires, elle arrêtait que toutes les municipalités seraient requises de prendre les armes sur le champ, de faire des patrouilles de village à village, et principalement sur les chemins, et notamment ceux qui conduisent à V extrémité du royaume, et d'arrêter tous les voyageurs qui ne leur seraient pas parfaitement connus, et de lui en rendre compte sur le champ.

Le 23, elle faisait délivrer, par le commandant de place, cent fusils armés de baïonnettes et cent cartouches à balles

(1) Il est très-remarquable que tous ces mouvements ont été dirigés par des chevaliers de Saint-Louis, qui n'ont pas dédaigné d'accepter cette mission; M. de Signemond, à Varennes; M. de Sourine, à Clermont; M. de Marck, à Thionville.

à la municipalité de Rodemack, qui demandait cent vingt fusils et six cents cartouches.

Le même jour, elle refusait à la commune de Sierck une augmentation de garnison que celle-ci sollicitait d'elle, et requérait le commandant du corps du génie d'accélérer les ouvrages ordonnés pour mellre Sierck en état de défense et faire mettre la ville à Vabri d'insulte.

Et le même jour, au moment où le Roi élait entraîné à Paris et où se célébrait la cérémonie de la Fête-Dieu (1), la procession se faisant selon l'usage, le$ portes de la ville étant fermées, il s'y présenta un officier du 1er régiment des hussards de Berchini, accompagné d'une ordonnance. Il demanda à être introduit; on ne dit pas pourquoi, sans doute pour faire viser sa feuille de route : on le conduisit à M. le maire, remplacé par M. Merlin, qui exigea la représentation de ses dépêches.

Il s'y refusait porta même la main à la poignée de son sabre.

Mais M. Merlin l'ayant désarmé et menacé de se servir dudit sabre contre lui, il remit une lettre à l'adresse de M. de Bouille, à Montmédy.

Elle était datée de Sarrelouis, signée du général Heyman, et annonçait le passage de deux cent quarante hussards dudit régiment de Berchini, qu'il dit avoir trouvés bien disposés pour le lendemain, et celui du régiment de Saxe,

(1) On célébrait encore la Fête-Dieu par une procession extérieure; mais ces cérémonies étaient déjà très-suspectes; et dans la séance de l'Assemblée nationale du 23 mai, Merlin (de Douai) demanda qu'on mentionnât au procès-verbal le refus de rassemblée, invitée par le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, de s'y rendre, et qu'il soit ajouté à cette mention que le Roi avait promis d'y assister.

Louis XVIII raconte, dans sa relation, p. 14, que la Reine lui dit : • Le Roi a donné V ordre pour aller à la procession de la Fête-Dieu, à Saint-Germain-l'Auxerrois; ayez Vair d'en être très-fâché. »

à la tête duquel devait être M. Heyman lui-même, le surlendemain, pour se rendre en toute hâte à Montmédy.

L'officier et le hussard furent tranférés dans la prison civile, et on trouva dans la giberne du hussard trente cartouches à balles.

Alors la municipalité renforça les gardes mises aux portes, qui restèrent fermées ; on prit des mesures pour que les bacs et des bateaux qui se trouvaient sur la rivière de la Moselle, depuis Thionville jusqu'à la frontière, fussent submergés; le$ municipalités du dehors furent requises de placer des postes de gardes nationaux à tous les endroits guéables vers la rive gauche, et cinquante dragons furent envoyés pour parcourir la même rive, se porter où serait besoin, de concert avec les gardes nationaux, et empêcher le passage de toute troupe qui se présenterait pour surveiller particulièrement le gué de Rélhel ; on fit passer sur la hauteur de Conlz, vis-à-vis, .trentç gardes nationaux thionvillois.

On arrêta H. Turlure de Vellecour, commissaire ordonnateur des guerres en cette place et président du district, parce qu'il résultait du récit qu'il venait de faire, et qu'on lui fit écrire et signer, d'un voyage à Montmédy, lieu, voisin de la scène, que peu de jours auparavant il s'y était trouvé avec MM. de Bouille et de Klinglin. Cette circonstance faisait naître des soupçons; on résolut de le mettre en état d'arrestation dans sa maison, en lui donnant des sentinelles ; mais la rumeur publique faisant craindre des violences, on se détermina à le transférer dans les prisons militaires.

Toutes ces mesures furent inutiles : les hussards annoncés ne parurent pas; le Roi retournait déjà à Paris.

Cependant l'agitation de la population était grande, et ce fut alors qu'on se rendit au château d'Ottange, chez

M. de Hunolsleia, pour y faire la visite dont nous avons rendu compte plus haut. Quinze cents hommes de gardes nationaux se trouvèrent à cet effet dans le village d'Oltange, en bon ordre.

Le 25, on reçut divers avis de la frontière : qu'il s'y établissait un grand nombre de postes autrichiens, et que toute communication était interceptés entre la partie du Luxembourg autricliien et la partie française qui Vavoisine.

Pour se mettre à l'abri des attaques, on distribua à la garde nationale et aux municipalités du dehors qui se présentaient en foule des suppléments d'armes et de munitions.

Cette distribution diminua tellement l'approvisionnement des armes, qu'il n'en resta plus une quantité suffisante pour la défense de la place. On députa vers les corps ad-

ministratifs de Metz, avec instante prière d'envoyer un renfort et des troupes, de nouvelles armes et des munitions.

H. de Klinglin, commandant de cette place et de la (rentière, étant notoirement du nombre de ceux qui protégeaient V évasion du Roi, il parut nécessaire de s'assurer de ses effets et surtout de ses papiers.

Le pouvoir exécutif militaire étant sans activité, l'assemblée s'empressa d'y pourvoir ; elle s'empara des clés de la ville, des magasins et de tous les lieux fermés qui ont rapport à la défense de la place.

On fit choix pour commandant, tant des troupes de ligne que des gardes nationales du district, de M. de Guibert, premier lieutenant-colonel du 7e régiment de dragons, connu par son patriotisme, sa longue expérience dans l'art militaire.

Le message par lequel on demandait du renfort à la ville de Metz étant arrivé, cette ville envoya à ThionvilJe

400 hommes : 200 du régiment d'infanterie à-devant Condé, et 200 du régiment ci-devant Deux-Ponts. M. de Guibert fut proclamé à une parade commune de la garde nationale et des troupes de ligne, et la garde nationale, qui voulut concourir à la gloire du service de la place, mcnla à deux postes.

L'assemblée joignit un ordre aux municipalités du voisinage, au nombre de trente-neuf, d'envoyer sur le champ leurs gardes nationales aux postes quelle leur désignait.

Elle ne s'en tint pas là : continuant sa délibération sur la lettre saisie de M. Hevman à M. de Bouille, et relative au voyage des régiments de Berchini et de Saxe, pour aller rejoindre des troupes très-violemment soupçonnées de desseins pernicieux à la nation , cette assemblée , le même jour (23) , considérant qu'il importe essentiellement à la chose publique d'empêcher la réunion des troupes de ligne qui pourraient avoir des desseins sinistres, arrête que le commandant de la frontière du Luxembourg serait requis de détacher 25 dragons par la porte de France, pareil nombre par la porte de Luxembourg , avec ordre de faire des patrouilles continuelles depuis ce jourd'hui huit heures du soir jusqu'à nouvel ordre, sur la rive gauche de la Moselle, savoir : ceux de la porte de France, depuis cette ville jusqu'à l'extrémité du ban de Mondelange; ceux de la porte de Luxembourg, depuis cette, ville jusqu'à haute et basse Contz.

Le même jour encore, cette assemblée, considérant que les citoyens actifs de chaque canton du district étaient contraints de rester sous les armes, et ne pouvaient assister aux assemblées primaires indiquées pour le lendemain, décida qu'elles seraient différées jusqu'au lundi suivant.

Ainsi, dans cette partie de la France, la commune, mot qui dans des villes peu considérables comprend le district,

ces deux modes d'administration émanant du même principe et du même élément, et d'ailleurs, dans ces circonstances, délibérant toujours réunis, la commune absorbe tous les pouvoirs ; suivant en cela l'impulsion que déjà donnait la ville de Paris, et dont les conséquences ont été si déplorables dans le cours de la révolution, elle est tout à la fois le centre unique de l'administration civile, de l'administration judiciaire, de l'administration militaire, et même de l'administration religieuse.

Elle dirige les gardes nationales et se livre à des actes qui ne sont que de la compétence des juges d'instruction : elle procède à des interrogatoires, à des saisies de papiers, de valeurs monétaires ; elle les met sous séquestre ; elle fait des visites domiciliaires, constitue les personnes amenées devant elle en état d'arrestation ; on leur rend la liberté, suivant qu'elle les tient pour coupables ou pour innocentes.

Elle donne, par voie de réquisition il est vrai, mais on sait combien ce mot était alors impérieux, des ordres aux chefs de l'armée; elle arrête et ouvre leurs messages, qu'elle garde ou laisse aller à leur destination.

Elle chasse les prêtres de leurs presbytères, les religieux et les religieuses de leurs monastères, et elle les disperse.

Le curé assermenté est souvent le maire de la commune, toujours affilié aux clubs désignés sous le nom à' Amis de la Constitution.

Et de même qu'à Paris, la commune vise à dominer le Corps législatif, qui lui-même avait absorbé le pouvoir royal et tous les pouvoirs publics ; de même la commune, dans cette partie des frontières de la monarchie, absorbe et remplace l'administration supérieure.

Toutes les branches, toutes les divisions de celle-ci sont venues se réunir et se confondre dans le corps municipal,

représentant par une délégation tacite l'Assemblée nationale, et concourant avec elle à la substitution du pouvoir parlementaire i tous les pouvoirs reconnus par la Constitution.

Et non seulement les citoyens, à de faibles exceptions près, adoptaient ce nouveau mode gouvernemental ; mais il était adopte par l'armée, moins son état-major, et encore le corps des officiers comptait-il un grand nombre de ses membres prêts à s'y rallier.

Nous avons vu les détachements échelonnés sur la roule que le Roi a parcourue, pour protéger sa fuite et le défendre au besoin contre les attaques des gardes nationales, se mélanger avec elles et changer d'officiers et de drapeau. On peut donc concevoir sans surprise que., dès le lendemain du jour où le Roi était ramené à Paris, et aussitôt après leur retour dans les villes où M. de Bouille les avait placés, comme si la veille ils eussent été en état de révolte en favorisant, sous la conduite de leurs commandants, le voyage du Roi à Montmédy, les trois régiments, ceux de Nassau, de Champagne et de Royal-Allemand, allèrent aux directoires de district de ces villes faire leur soumission.

Nous avons rapporté, à propos de l'arrestation de M. le lieutenant-colonel de Mandel, la démarche des sous-officiers de Royal-Allemand pour obtenir la réintégration de cet officier dans son grade, en jurant de lui obéir en tout ce qui ne sera pas contraire au bien de la nation.

Le 96e régiment, ci-devant Nassau (les régiments avaient déjà répudié la dénomination sous laquelle ils étaient connus dans le cadre de Tannée), sur Vordre de son lieutenantcolonel, en l'absence de son colonel, M. d'IIamilton, qui avait passé la frontière, se réunit et le chargea de rédiger une déclaration pour être remise au directoire du district de Montmédy. Elle portait, au nom de tous les officiers.

sous-officiers et soldats, qu'ils étaient dans lapins parfaite ignorance du mouvement des troupes qui avait eu lieu la veille; qu'ils étaient près de V affirmer, pour effacer les injustes soupçons que le public annonçait avoir sur leur façont de penser.

Alors le directoire du district donna» aux officiers lecture du décret de l'Assemblée nationale du 21, et de V arrêté pris par lui-même, qui enjoignaient à toutes les autorités, h tous le& fonctionnaires publics et gardes nationales de l'empire d'arrêter et faire arrêter toute personne (on croyait encore à une tentative de fuite de la part de la famille royale) qui sortirait du royaume.

A la suite de cette communication et en réponse, les officiers déposèrent entre les mains des membres du directoire du district un acte conçu en ces termes : « Nous dé- « clarons à MM. les administrateurs du district et à MM. les t officiers municipaux que nous regardons comme forcée t la marche que Ton fit tenir à notre second bataillon ; que c nous aurions rejeté toute proposition qui aurait pu porter « atteinte à notre honneur et à celui de notre régiment qui, t jusqu'à ce moment, a été sans tache et ne sera jamais rét fraclaire au serment d'être fidèle à la loi et au Roi. »

Les officiers de Nassau9 devançant la solennité de la prestation du serment, dont la formule était un sujet de graves scrupules pour le plus grand nombre des membres de l'état-major de l'armée, prêtaient ce serment, en abandonnant la cause du Roi pour se mettre sous les ordres et la direction de l'Assemblée nationale.

La déclaration des officiers du régiment ci-devant Champagne ne fut pas moins explicite ; elle émanait cependant d'officiers appartenant tous à l'ordre de la noblesse (1).

(1) MM. de Pélagru, capitaine commandant; de la Motte, capitaine; da

Mais quelques sous-officiers et appointés, au nombre de sept, disant agir tant en leur nom qu'en celui des autres brigadiers, appointés et cltasseurs de leurs compagnies, crurent devoir, le même jour (23), donner séparément l'explication de leur conduite : « Nous avons , disaient-ils, à c différentes fois, questionné nos officiers sur la cause de € celte marche; ils répondaient qu'ils n'en savaient pas c plus que nous, sinon M. Sarlabousse qui a dit que i! était «r pour exercer les troupes à la fatigue, et M. Torteret, « commandant de la grand'garde, qui a dit qu'il y aurait « une petite affaire épineuse à essuyer, mais que si on en c venait à bout, les chasseurs acquerraient de la gloire, « et que les officiers se fiaient à leurs soldats. »

Ces sous-officiers allaient jplus loin : ils déclaraient que leurs officiers, aux approches de Stenay, leur avaient défendu de communiquer avec aucun bourgeois de la ville; ils dénonçaient le nommé Passart, brigadier-fourrier, qui avait dit à plusieurs d'entre eux qu'il voudrait pour quatre doigts de sa main que le détachement fût parti deux heures plus tôt ; qu'au surplus on attaquerait d'un autre côté.

On leur donna lecture de la réquisition et de la déclaration des officiers et sous-officiers de leur dit régiment, en date] de aujourd'hui ; ils ont observé qu'ils se croyaient fondés à la tenir pour suspecte.

Le même jour (23), un capitaine du corps du génie, M. Boisset, employé à Montmédy, déclarait n'avoir rien su ni participé au mouvement des troupes qui a eu lieu le 22.

Boisset, lieutenant; de la Brousse, lieutenant; de Froderet, lieutenant; d'Halet, lieutenant; de Sarlabousse, sous-lieutenant; de Chassency, lieutenant, malade et représenté par M. d'Halzon, sous-lieutenant.

Suivent les noms des sous- officiers, comprenant dix maréchaux-deslogis en chef et en second, et trois brigadiers-fourriers, au nombre desquels on remarque M. Passart dont il sera bientôt parlé.

Le lieutenant de Roi à Montmédy, M. de Reuneraont, établit longuement sa conduite depuis le 18 jusqu'au 22 juin. Apres avoir déclaré qu'il n'avait aucune connaissance du projet de M. de Bouille, il termine par ces mois : « D'après cet exposé, il est aisé à se persuader que M. de t Bouille a laissé le lieutenant de Roi, comparant, dans la t plus parfaite ignorance de ses projets, n'étant pas assez c connu de lui pour lui faire une pareille confidence, le t sieur comparant ne l'ayant vu que deux fois. »

Il n'y eut pas jusqu'à M. de Girardier, lieutenant-général du régiment suisse de Castella, l'un des plus avancés dans les confidences de M. de Bouille, qui, au risque d'aggraver la position de M. Tschoudy, se plaça derrière les ordres du premier et l'intervention du second pour les lui transmettre.

c M. Tschoudy, arrivant à Étain, m'a dit qu'i7 avait un t ordre de M. de Bouille qu'il avait perdu, portant de nous c rendre le même jour à Samoigneux. » Sur son refus, l'ordre n'étant pas écrit, M. Tschoudy lui fit le serment que ce qu'il disait était vrai.

Il en fut d'autant plus convaincu que M. Desoteux, major-général de l'armée, arriva et lui dit qu'il avait ordre de nous conduire.

M. de Girardier accompagnait sa troupe en voiture; M. Desoteux vint l'y trouver et lui dit qu'il ferait bien de faire charger les armes; il lui demanda pourquoi, et si on avait des ennemis à craindre. — Non, ce n'est qu'une précaution, dans le cas où nous serions attaqués.

Il se décida donc, sans antre réflexion, à faire charger les armes, d'autant que la garde nationale partie d'Étain avait pris la même précaution.

A Samoigneux, M. Desoteux proposa de nous mener plus loin, ajoute M. de Girardier; alors celui-ci communiqua à

tous les capitaines la proposition de M. Des o teint, et combien tout ce qui nous arrivait paraissait suspect, et même combien il se repentait du parli qu'il avait pris ; il proposa de retourner sur Damvilliers, ce qui fut à l'instant même unanimement décidé par MM. les capitaines, et fut exécuté à trois heures du matin.

A Slenay, la conduite de Royal-Allemand était la même, mais avec moins d'ensemble.

Le 23 juin, à six heures du matin (le régiment était rentré dans la nuit du 22), plusieurs officiers et cavaliers se présentèrent à l'hôtel de ville de Slenay et déclarèrent qu'ils ne savaient où on les menait la veille ; qu'ils avaient des officiers aristocrates, mais qu'ils étaient bons Français (1) et juraient d'être fidèles à la nation et de la défendre au péril de leur vie.

Ce fut à ce moment qu'ils réclamèrent M. de Mandel, lieutenant-colonel, démarche qu'ils renouvelèrent par une demande adressée spécialement a la municipalité de Stenay et rapportée plus haut, qui la renvoya au directoire du district de Sedan, avec prière de la faire passer à l'Assemblée nationale et de l'appuyer auprès d'elle, mais après cependant que les officiers municipaux se furent transpor-

(1) On doit être surpris de voir cette expression employée quand il s'agit d'un régiment appelé Royal- Allemand, mais il faut croire que celte dénomination était plus théorique que pratique ; que si, dans les temps antérieurs, Royal- Allemand élait composé d'officiers et de soldats de celte nalion, il ne rétait plus guère que de Français; et si, dans la réclamation par un assez grand nombre de sous-ofiieiers et de cavaliers de leur lieutenant-colonel, on remarque un plus grand nombre de noms allemands que de noms français, il est permis de penser que les noms de forme et de consonnance germanique appartiennent à des Français de la province de l'Alsace.

Ainsi, cette contradiction n'est qu'apparente et peut très-facilement s'expliquer.

tés en corps au devant des casernes, pour leur faire les observations que la circonstance exigeait, cl que les officiers et soldats eurent promis de se bien comporter et en vrais patriotes.

Le régiment de Royal-Allemand était dans les meilleures dispositions à cet égard; il entra aussitôt en pleine insurrection contre ses officiers, rejetant les uns et maintenant les autres. Le 24 juin, M. Baxmann, officier de ce régiment, après avoir écrit à M. de Mande), qu'il croyait à Orval (terre de l'empire) (1), lui écrivait à Sedan, où il le savait en prison, et après lui avoir témoigné ses regrets sur le désagrément de sa situation, lui disait : c Le calme commence un peu à renaître parmi les cavaliers; ils ont renvoyé et forcé de partir Dubiet , Javette et Schauffer, cavaliers; ils ne veulent plus souffrir MM. de Monljoie, Gauthier, Reinaud, Demaris et d'Authon (douteux); voilà le plus fort de l'insurrection ; ils se sont très-bien comportés avec MM. de La Garde, etc. >

Et M. Simonin, adjudant de ce régiment, dans son rapport adressé aux administrateurs du district et au Conseil général de la commune de Sedan, le 24 juin, pour expliquer la conduite de ces sous-officiers et soldats, et la sienne en particulier, dans la journée du 21 juin, leur disait que « les cavaliers ayant reconnu qu'on leur avait fait faire une faute de nature à leur faire perdre la confiance de la nation, ils ont commencé par dire à plusieurs officiers de partir, et de ce moment se sont réunis a la garde nationale, pour se jurer mutuellement amitié et fraternité. » Cette défection fut suivie à Paris ; l'Assemblée, dans sa

(1) Cet officier commettait une impardonnable maladresse en faisant mention de cette lettre écrite à Orval, et pouvait ainsi compromettre celui à qui il donnait une preuve d'affection.

séance du 25 juin, rendit un décret caractéristique du sens qu'elle attachait à la fuite du Roi. Ceux qui prêtaient ce serment juraient c d'employer les armes remises dans leurs € mains à la défense de la pairie, et de maintenir contre « tous les ennemis du dehors et du dedans la Constitu- « tion décrétée par l'Assemblée nationale ; de mourir plu- « tôt que de souffrir l'invasion du territoire français par « des troupes étrangères, et de n'obéir qu'aux ordres qui «r seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemc blée nationale. »

Le Roi avait disparu; son autorité était détruite ; la monarchie était tombée convaincue d'avoir voulu se réunir aux armées étrangères ; et cependant un grand nombre d'officiers et de fonctionnaires supérieurs s'empressèrent de prêter ce serment : le général de Rocharnbeau, MM. de Montesquiou, Grillon, d'Abadie et un grand nombre d'autres. (Voir la séance de l'Assemblée nationale et le Moniteur universel du 25 juin 1791.)

C'est ainsi que les régiments, disloqués, sans officiers, sans discipline, se confondaient avec les citoyens, tandis que ceux-ci, armés, perdant chaque jour les habitudes régulières et paisibles que donnent les travaux de la cité et des champs, et la vie de famille, se préparaient pour le grand jour de la guerre et devenaient soldats.

C'est ainsi que se sont formées ces légions qui, après avoir chassé du territoire national les légions étrangères, ont porté leur drapeau d'une extrémité de l'Europe à l'autre, donnant aux contemporains le spectacle et léguant à la postérité le souvenir et l'exemple d'un héroïsme digne de de ces temps où Sparte et Athènes combattaient pour leur indépendance, où Rome combattait pour la conquête du monde.

C'est ainsi que se sont formées ces admirables adminis-

[râlions publiques et cette législation unitaire, dignes de servir de modèles aux peuples les plus civilisés.

Enfin, on ne^ saurait le méconnaître en présence de la spontanéité, de l'unanimité et de l'ardeur avec lesquelles les populations se sont levées à ce moment, du centre à l'extrémité. C'est ainsi que s'est manifesté le sentiment que leur faisait éprouver le départ de la famille royale, se rendant à la frontière, où campaient confondues l'émigration et les armées des souverains coalisés.

Elles y voyaient l'invasion, la perte des réformes obtenues depuis la réunion des États-Généraux , l'abandon de toutes celles qui devaient se réaliser, une réaction violente et vindicative.

Elles y voyaient la perte et l'abandon des provinces que la puissance des armées françaises avait ajoutées au territoire, c'est-à-dire une humiliation pour tous.

Les populations des frontières, repoussant avec la plus énergique éloquence, celle des faits, la qualification d'an/i'patriotiques qui leur était donnée, y voyaient la séparation qu'elles redoutaient, à ce point que pour la conjurer elles en sont venues à celte extrémité d'exercer la violence contre la personne d'un Roi qu'elles aimaient et respectaient encore, et qu'elles ont préparé et soutenu avec le plus grand courage et la plus noble persévérance une lutte qui devait commencer et finir par des désastres, dont elles, plus qu'aucune autre, devaient être les victimes (1).

(1) Nous avons fait remarquer que les habitants des frontières croyaient incessamment voir les Autrichiens, et d'un moment à l'autre avoir à répondre à une agression. Merlin de Thionville, le 25 juin, envoyait aux frères et amis (expression dont l'initiative semble lui appartenir), membres de l'association des amis de la Constitution de la ville de Metz, quelques-unes des mille et une pièces qit'il avait recueillies pour les mettre au courant de ce qui se passait, leur disant :

Pour nous qui, placés à la distance de plus d'un demisiècle, pouvons juger avec plus de calme ces événements et mieux les apprécier, il semble certain que les esprits étaient alors agités par des sentiments et [des terreurs exagérés.

Il n'est pas possible d'admettre que le Roi Louis XVI eût l'intention de rentrer à Paris, non pas à la tête ou à la suite des puissances étrangères, mais même à la tète de l'émigration (I), ni d'accueillir toutes les antipathies, toutes les colères qu'cta attribue à celle-ci contre des réformes devenues nécessaires, et nous ne pensons même pas qu'on puisse, sans injustice, les lui attribuer.

Au contraire, l'étude des documents historiques de ces temps révèle que le Roi, personnellement, et que l'aristocratie française ne méconnaissaient pas les conditions nouvelles imposées à la marche du gouvernement par la décrépitude des institutions des temps antérieurs, les progrès de l'esprit public, du commerce, de l'industrie et des arts.

Le Roi et l'aristocratie ont donné, dès le principe de la Révolution, des témoignages trop éclatants des sentiments dont ils étaient animés, pour qu'on adopte une semblable supposition.

11 est certain aujourd'hui que si le Roi était parvenu à obtenir la réforme de quelques-unes des dispositions de la Constitution qui lui paraissaient une atteinte au principe dont il était la personnification, et qu'il croyait de son droit et de son devoir de défendre, il était très-disposé

J'ai vu moi-même les Autrichiens près de nous. Monsieur doit partir ou est parti.

11 ajoutait: J'ai arrêté quelques petites sommes pour lesquelles j'ai donné du papier. M. Merlin avait déjà plus de conûance dans les tuteurs de la monarchie que dans celles de la révolution.

(1) M. Mignet admet l'éloignement du Roi pour les exigences et les exagérations des nobles émigrés.

à l'accepter et à l'observer ; et que ce sont l'insuccès de ses tentatives pour les obtenir, et -surtout peut-être la haine conçue par la population de Paris conlre la Reine, se traduisant à chaque instant en injures odieuses, sentiment qu'à cela près de quelques légèretés envenimées par la jalousie des courtisans et la méchanceté des pamphlétaires, rien ne saurait expliquer, qui l'ont seuls déterminé à se retirer à Montmédy (1).

11 croyait ainsi pouvoir traiter avec l'Assemblée nationale, et obtenir des concessions qui lui permissent de s'associer

(1) On ne saurait le nier, et c'est un fait historique trop incontestable, l'impopularité de la Reine était si grande, qu'elle allait jusqu'à la haine.

Mais, et nous avons eu l'occasion de le dire, ni à celte époque ni depuis, aucune révélation digne de la moin Ire confiance n'est venue justifier et même expliquer ce sentiment poussé jusqu'à la fureur.

Au contraire, tout ce qui a été écrit sur cette auguste victime de nos troubles révolutionnaires démontre la fatale erreur dans laquelle les masses populaires ont été entraînées.

C'est ainsi que la fameuse affaire du collier vient d'être expliquée par M. Bcugnot, dans ses intéressants mémoires, avec une telle évidence qu'il n'en reste plus que l'odieuse et la calomnieuse escroquerie qui lui a donné un inslant quelque apparence.

C'est ainsi que la lettre dont nous reproduisons le texte, écrite par Marie-An loi nette à M. de Fcrsen, restitue leur véritable caractère aux relations qui ont existé entre lui et la famille royale.

C'est ainsi, enfin, que l'infâme imputation du geôlier du Temple, en donnant la juste mesure du caractère sauvage des calomnies dont la Reine était l'objet et du mépris qu'elles méritent, est venue, au moment même où la détestable sentence allait être prononcée, se briser devant la conscience d'une foule animée des préventions les plus aveugles, soudainement éclairées par la majestueuse indignation de celle qui en était l'objet.

Et cependant, de nos jours, un écrivain célèbre, donnant carrière à sa faconde inventive, sous le prétexte d'écrire l'histoire de ces temps en lui donnant la forme du roman, ne craint pas de reproduire ces calomnies.

Dans un de ses ouvrages, intitulé : La baronne de Charny, il représente le héros de la tentative de fuite à Varennes, qu'il ne nomme pas

aux réformes et de les diriger dans des vues conservatrices de l'autorité, et par conséquent de la dignité royale.

H est hors de toute controverse que ses intentions étaient les plus pures et les plus favorables au bonheur du peuple.

Mais enfin, si toutes ces propositions doivent être aujourd'hui reconnues et acceptées, il nresl pas moins certain que les apparences expliquent comment elles ont pu

M. do Fersen, mais Olivier de Charny, comme étant l'amant de la Reine.

J)ans un autre, intitulé : Ingénue, il décrit un jeu qu'il appelle decamp a tiv os, auquel la Reine et son entourage se livraient dans les bosquets de Trianon, jeu consistant à parodier les plaintes et les doléances du peuple, et se terminant par les actes du libertinage le plus effronté.

Nous ne pouvons consentir à citer ce passage du roman prétendu historique dont nous venons de rapporter le litre, et on concevra notre réserve lorsqu'on saura que ce passage, ainsi que nous l'apprend Fauteur lui-même, est emprunté, non pas même aux écrits, mais aux paroles de Marat.

L'auteur, qui a voulu, tout en retraçant ces odieuses imputations, s'en séparer, comme il convient à un écrivain de son talent et à un homme de son caractère, insiste pour qu'il soit bien compris que c'est Marat qui parle.

On dirait que, cédant à un noble mouvement de sa conscience, et prenant en grande considération la partie du public qui recherche avec le plus d'avidité les productions de son esprit, il lient à détruire, non seulement l'effet de son récit, mais encore le récit lui-même.

< On n'oubliera pas, dit-il, que c'est Marat qui parle, et qu'une des « premières obligations du romancier historien est de mettre dans la « bouche de ses personnages les paroles qu'ils ont pu dire ; or, celles- * là, Marat a fait mieux, il les a dites. >

Nous prendrons la liberté d'exprimer une opinion diamétralement opposée ; nous croyons que la première obligation d'un auteur est de laisser dans les cloaques dont ils n'auraient jamais dû sortir des détails aussi odieux, cl que Marat aurait mieux fait encore en ne les inventant pas et en gardant le silence.

Mais la bonne foi et la loyauté de l'auteur à9 Ingénue se montrent

être méconnues el remplacées par des propositions absolument contraires.

Notre intention ne peut être ici de retracer, après d'illustres écrivains, l'état général de la France à celte grande époque; notre cadre bien plus étroit, et que nous n!aurons pas la témérité d'étendre, ne doit comprendre, à cet égard, que celles de ces apparences qui, produites par la tentative de fuite, frappaient alors l'imagination des masses populaires.

Nous l'avons fait jusqu'ici, par la simple analyse des documents accumulés, pour les élever à la hauteur d'une

dans cette occasion avec un tel éclat, qu'on ne saurait lui reprocher l'usage qu'il a fait des paroles sorties de la bouche de Marat.

Ingénue n'est autre que Mm° Agnès Rétif de la Bretonne, fille d'un littérateur dont le nom est plus connu que les ouvrages, femme d'un M. Auger, avec lequel elle semble avoir eu de longs et pénibles démêlés, et que l'auteur représente comme un agent des plaisirs licencieux de M. le comte d'Artois, comme ayant été l'assassin de sa femme et comme ayant expié ce crime sur l'échafaud.

Les représentants de Rétif de la Bretonne et de M. Auger n'eurent pas de peine à obtenir de l'auteur une complète ré tractation, insérée à la fin du second volume du roman historique : Ingénue,

Il résulte de la correspondance engagée entre !Y.u!.>ur et les héritiers Rétif et Auger, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que le roman contient, intéressant ces deux familles, et particulièrement M. Auger; que celui-ci, à cela près des troubles de son ménage, a vécu en honnête homme; qu'il n'a jamais été le proxénète d'un prince, et qu'il est mort de sa belle mort, et dans son lit.

Nous pouvons en tirer cette conséquence : qu'on ne doit pas attacher plus de foi à tout ce que l'auteur dit de Marie-Antoinette et de M. le comte d'Artois.

Nous n'insisterons pas sur cette production, qui restera, ce que sont les œuvres de cet écrivain, un roman remarquable par l'élégance et la rapidité de son style, entraînant par la variété et le caractère dramatique des événements, mais où la fiction prend la place de la vérité à ce point, pourrait-on jamais le croire? que Marat lui-même y puiserait une action très-légitime en diffamation contre l'auteur.

réalité pleinement justifiée, sans pour cela leur accorder ce caractère et ce degré de confiance.

Et nous avons démontré, par ce moyen, quelle étail avant le départ du Roi, et surtout quelle a été après son retour, sa situation devant l'Assemblée nationale et devant l'immense majorité de la nation.

Cette situation était certainement bien compromise, mais elle n'était pas encore désespérée.

Le Roi était connu, il était encore aimé et respecté; et peut-être, avec quelque habileté et quelque courage, aurait-on pu lui rendre la confiance générale et quelque confiance en lui-même, et ranimer l'antique tradition nationale d'amour personnel pour le Roiy si puissante, qu'elle se manifestait chez les partisans les plus fougueux de la révolution : la scène du séjour de la famille royale à Varennes nous en est un éclatant témoignage, au moment même où ils se livraient aux actes les plus en contradiction avec elle.

Le Roi le croyait encore, et manifestait bien, dans un langage dont nul n'a le droit de révoquer en doute la sincérité, le désir et par conséquent l'espérance de préparer et -de consommer une réconciliation, lorsque, dans sa réponse aux questions posées par les commissaires de l'Assemblée nationale, il disait : « J'ai reconnu dans mon « voyage que l'opinion publique était en faveur de ia « Constitution; aussitôt que j'ai connu l'opinion publique, « je n'ai pas hésité à faire le sacrifice de mes intérêts c personnels pour le bonheur du peuple. » m

M. de Bouille, doué d'une haute intelligence, d'un grand courage, dévoué au principe monarchique, et en même temps partisan d'une sage liberté, mieux que qui que ce fût, et le seul en ce moment, pouvait aider le Roi dans cette œuvre d'apaisement et de concours.

On ne saurait donc trop regretter qu'au lieu de lui suggérer le projet d'une fuite et de lui en préparer les moyens, en se servant d'une armée dont il devait connaître, et dont en effet il connaissait bien l'esprit, et de lui faire traverser des populations dont il devait connaître, et dont en effet il connaissait les dispositions, il ne soit pas venu auprès de lui, et ne Tait pas fortifié de ses conseils ; qu'il n'ait pas suppléé à sa faiblesse par son énergie, à son incertitude par sa résolution-, déjoué par une marche assurée et loyale les pièges tendus par les factieux, et mis un terme aux demi-mesures conseillées au Roi par ses amis, dont le seul résultat était de faire douter de sa franchise et de la sincérité de ses intentions.

Mais puisqu'il n'a pas conçu ce moyen, et que s'il l'a conçu il n'en a pas essayé; puisqu'au contraire il en a adopté un autre, dont la réalisation était aussi dangereuse et à coup sûr d'un ordre bien moins élevé, après l'insuccès de son entreprise, ne devait-il pas aggraver la position du Roi, et rendre tout rapprochement impossible entre lui et l'opinion publique, en se chargeant de donner aux soupçons de celle-ci l'apparence d'une preuve remontant à la fuite elle-même?

C'est ce qu'il a fait.

Dans son ignorance, tout habile général qu'il fût, des ressources que les dispositions naturelles de notre nation offrent à l'élément guerrier, il a cru que nul autre que lui et que nuls autres que les officiers sortis de l'ordre de la noblesse ne pourraient, en leur absence, administrer, commander et diriger une armée.

C'est à cette erreur, généralement adoptée par les émigrés, par les cours étrangères, et par les amis et l'entourage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qu'il faut attribuer la prédominance qu'a pu prendre l'élément ré-

volutionnaire sur l'élément aristocratique et constitutionnel.

C'est à celte erreur qu'obéissait M. le comte d'Artois, lorsqu'il espérait pouvoir cueillir quelques lauriers, qui lui seraient d'autant plus agréables qu'ils ne seraient pas teints de sang.

C'est elle qui a engagé M. de Bouille dans la voie à jamais regrettable où il est entré, et où nous allons le suivre.

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