‹ Fuite de Louis XVI à Varennes, da̕près les documents judiciaries et administratifs déposés au greffe de la Haute cour nationale établié à OrléansChapitre 12 sur 29 · SA FUITE ET SES ACTES 6UR LES TERRES DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

SA FUITE ET SES ACTES 6UR LES TERRES DE L'EMPIRE

Nous avons laissé M. de Bouille fils au moment où la famille royale était arrêtée àVarennes, après toutefois avoir pu tenir du Roi un ordre à Royal-Allemand, qu'il qualifiait de sa garde, de venir le délivrer, se rendre en toute hâte (à bride abattue) à Dun, afin de faire avancer les cent hussards qui étaient à Dun, et le régiment de Royal-Allemand qui était à Stenay, et dont un détachement d'environ cent hommes s'était avancé dans la nuit à Mouzai (1).

Nous le retrouvons bientôt à Varennes. Le Roi, sous l'escorte que nous lui connaissons, était à peine sorti des murs de cette ville que, sur les hauteurs qui la dominent du côté de Verdun, parut un détachement considérable de troupes.

(1) Pièces justif., LVH, p. 193.

Varennes élait sans défense; quatre mille hommes de gardes nationales entouraient le Roi.

La consternation s'empara alors de tous les citoyens restés dans leurs demeures (1); ils craignaient de payer cher l'arrestation de la famille royale; ils redoutaient la colère du général en chef, (\pnt les combinaisons venaient d'échouer dans cette cité, dégarnie de ceux qui pouvaient la protéger contre sa vengeance.

Mais ce n'était pas M. de Bouille père qui se montrait; c'était M. de Bouille fils, avec la troupe qu'il amenait de Dun.

11 aperçut le cortège de la famille royale; la ville, on l'a dil, était barricadée du côté de la rivière de l'Aire,. qui coule sous les murs du côté de la frontière.

M. de Bouille fils ne voulut pas perdre inutilement son temps, en forçant ces barricades ; il . paraît d'ailleurs que cette entreprise eût été vainement tentée, surtout par la cavalerie. Il préféra essayer d'un dernier effort : il sonda la rivière, espérant pouvoir la faire passer à gué par sa troupe; cette manœuvre était la seule à laquelle il dût se livrer.

S'il avait réussi, il se serait, d'après la disposition des lieux, trouvé en face de l'armée qui emmenait le Roi ; et comme le régiment de Royal-Allemand, commandé par M. de Bouille père, devait suivre de près le détachement commandé par M. de Bouille fils, cette armée de gardes nationaux se serait trouvée entre deux attaques.

Mais à ce moment les gardes nationales n'étaient pas encore toutes arrivées; elles paraissaient sur tous les chemins, et volaient au secours de celles que l'armée de M. de Bouille menaçait.

(1) Pièces justif., LVII, p. 193.

Celte tentative eût donc été infructueuse, et de plus le passage à gué était impraticable.

Mais M. de Bouille fils ne pouvait se décider à abandonner le Roi ; il ne se retira que lorsqu'il vit l'impossibilité de renverser les obstacles qu'on lui opposait; car eùt-il pu passer la rivière, qu'il lui eût été impossible de disperser les gardes nationales en marche, s'augmentant de toutes celles qui venaient à elles sur leur passage.

Il y avait * trois heures que sa troupe était immobile devant Varennes, lorsqu'il prit celte résolution.

Et maintenant, revenons à Stenay, où se trouvait M. de Bouille père.

Nous savons qu'il avait prescrit au lieutenant-colonel de Royal-Allemand, M. de Mandel, de tenir sa troupe prête à partir à trois heures du matin, et que ce régiment ne partit qu'à cinq heures.

Un des officiers, M. de Râdais, et l'un de ses aides-decamp, dont nous, avons cité la lettre datée d'Orval (1), le 23 juin, à propos des angoisses que la prestation de serment exigée des officiers leur causait, entrait de trèsbonne heure chez son général, qui lui dit avec un air de gaîlé et de sérénité qu'il semblait avoir perdu: .Le Roi arrive ce soir. Alors des larmes de joie remplirent les yeux de ce jeune homme ; il embrassa son général avec un plaisir que les âmes sensibles peuvent seules goûter.

M. de Bouille lui développa son projet dans les détails que l'auteur de la lettre y a joints; mais après le premier moment d9 enthousiasme, ce dernier craignit que les paroles données ne s'effectuassent pas.

Cependant, il partit pour Montmédy à dix heures, afin

(1) Son nom et cette qualité nous sont donnés par M. Louis de Bouille, dans sa notice sur cet événement.

de disposer V établissement d'un camp, pour des régiments que nous regardions, dit-il, pour fidèles , et en même temps pour préparer un logement pour celle malheureuse famille, quil savait en route du 20 au 2i.

M. de Bouille, aussitôt après cette entrevue, était parti non sans- impatience et sans soupçon, causés par les lenteurs que le régiment de Royal-Allemand apportait dans ses préparatifs de départ.

C'est pendant sa marche que, par un envoyé de M. de Bouille fils, M. de Bouille père apprit que le Roi était arrêté à Vairennes; et M. de Mandel et M. Simonin' nous ont fait connaître ce qui se passa alors : la lecture de Tordre du Roi, dont il vient d'être* parlé, au régiment de Royal-Allemand ; la distribution dans une proportion inégale, mesure qui semble inexplicable, de 200 louis aux sous-officiers et soldats; et enfin le consentement hautement manifesté de marcher sur Varennes.

Cette scène se passait entre Stenay et Mouza ; mais un quart-d'heure après, M. de Bouille père rencontra cent hussards de Lauzun, qui lui apprirent qu9il était trop tard.

Il se retourna vers ses soldats et leur dit que le Roi leur ordonnait de se retirer, et leur défendait de rien entreprendre.

Cependant, en apprenant l'arrestation du Roi, M. de Bouille n'avait pas perdu tout espoir de l'arracher des mains des administrateurs de la commune de Varennes et des gardes nationales qui l'entouraient. L'aide-de-camp, M. de Radais, envoyé à Montmédy après avoir passé la nuit sur le grand chemin, afin de pouvoir faire ouvrir la forteresse assez à temps pour recevoir le Roi, rentrait chez lui à cinq heures du matin, lorsqu'un officier, envoyé par M. de Rouillé, lui apprend que le Roi est resté à Varennes, qui

n'est qu'à neuf lieues de Stenay ; c qu'il y marche; qu'il « lui demande un bataillon du régiment de Nassau, comt mandé par Hamilton , et qu'il ait à envoyer 200 chevaux c à Stenay, dès chasseurs de Flandre, commandés par le t brave Duplessis. »

Aussitôt après avoir reçu cette lettre, il marcha à Stenay, persuadé qu'il était encore possible que le Roi leur fût rendu. Mais le silence de M. de Bouille, dont il n'avait reçu aucune dépêche pendant le trajet, lui apprit d'avance que tout était perdu. 11 alla jusqu'à Dun, où il le rencontra, et en l'abordant son général lui rendit les larmes de tristesse qu'il lui avait données la veille en allégresse, et lui dit qu'il fallait songer à la retraite.

Ils marchaient avec le régiment de Royal-Allemand.

Rien de remarquable n'arriva à cette troupe, dans le parcours de Dun à Stenay ; cependant un incident, qui aurait pu devenir un événement sérieux, eut lieu à l'avant-garde du régiment, si on en croit le rapport du commandant de la garde nationale de Romagne, dont le langage semble, il est vrai, singulièrement exagéré.

Il écrivait le 22 à la municipalité de Varennes :

t Nous soussigné, capitaine-commandant la garde nac tionale de Romagne, sous Montfaucon, déclare que IV € vant-garde de Roy al- Allemand, commandée par le sieur c Louis, capitaine dudit régiment, nous a tenu en échec € et voulait nous faire mettre bas les armes, nous traitant « avec les injures les plus atroces ; et comme il a vu que 'c nous tenions ferme, il a retourné sur ses pas en se ref pliant sur Romagne. Signé : J. B. Husson, commandant. *

Mais il est peu probable que les choses se soient ainsi passées, et que l'avant-garde du régiment protégeant la marche d'officiers en fuite eût été d'humeur à insulter des gardes nationaux, et à engager une action avec eux.

En tous cas, il paraît que cette collision a été si rapide et tellement silencieuse, qu'elle n'a pu être connue des compagnies qui suivaient, car la lettre que nous avons sous les yeux n'en dit rien, et ferait plutôt supposer le contraire.

A Stenay il fallut se séparer du régiment Royal-Allemand, assez mal disposé, ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent, et dont le lieutenant-colonel, M. deMandel, était l'objet de la plus grande, et certainement de la plus légitime suspicion, de la part de M. de Bouille.

« Nous avons, dit la lettre que nous extrayons en ce moment, pris notre route sur cette abbaye (d'Orval), le cœur bien triste, parlant souvent de cette famille infortunée pour qui nous aurions volontiers donné notre vie pour la sauver. »

Leur marche, sans avoir Vair de la précipitation , était bien celle de la fuite; mais ils étaient pleins de sécurité. Suivis de quinze ou vingt officiers, ils ne craignaient pas d'être attaqués.

C'est ainsi qu'à neuf heures du soir ils arrivèrent à Orval, très-fatigués de corps et d'esprit, après avoir été pendant trente-six heures presque toujours à cheval et sur le même cheval.

On leur fit cependant la faveur de leur tirer quelques coups de fusil. Sur l'arrière-garde de la petite colonne fugitive, on blessa un cheval et un domestique de M. d'Ho- /lise.

Mais le sentiment douloureux que, bien naturellement, M. de Bouille dut éprouver en apprenant les événements de Varennes, se changea bientôt en un désir de la plus terrible vengeance.

M. de Bouille a conçu de nouveau, dit la même lettre, une vendetta que j'approuve, et pendant même le voyage,

en arrivant à Or val, M. de Bouille et les officiers dont il était accompagné écrivirent aux princes, c'est-à-dire au comte d'Artois et à Monsieur, pour leur offrir leurs services.

Dès ce moment, tous s'apprêtaient à entrer en campagne qui devait décider du sort de la France.

Mais déjà l'incertitude sur le succès d'une aussi grande entreprise entrait dans l'esprit de ces hommes, qui se sacrifiaient pour une cause qu'ils disaient être uniquement celle du Roi, et qui était beaucoup plus la leur qu'ils ne le pensaient, c Si nous ne pouvons avoir la victoire, dit « l'auteur de la lettre, il me faudra bien être expatrié, car c je ne doute pas qu'on ne fasse par contumace le procès c de MM. de Douille, d'Hoflise et de moi, qui avons travaillé c au su de tout le monde à celte sublime conspiration, c Ah ! s'écriait-il encore, qu'il eût été doux de mourir, « si nous avions sauvé le Roi ! »

Le 24 au soir, la petite cohorte fugitive arrivait à Luxembourg, où elle apprenait le départ de Monsieur, son arrivée à Mons, et qu'il allait venir à Luxembourg.

C'est donc dans celte dernière ville que l'auteur de notre lettre l'a terminée, el c'est de là qu'elle a élé adressée à tout hasard à Mme de Lutzelbourg, habitant la ville de Strasbourg.

Une autre personne écrivait aussi de Luxembourg, le 28 juin, à une femme habitant Stenay, avec laquelle il semble avoir été très-intimement lié, et lui disait: < Ce qui me désespère, c'est de ne pas pouvoir recevoir de vos nouvelles * (de celles de la personne à laquelle il écrivait et d'une autre désignée sous la qualification de la maman, probablement celle de la fille) : <r 0 mon Dieu, dans quelle inquiétude je suis sur vos comptes, et qu'il est dur de savoir ses amis au milieu d'êtres aussi barbares que sont les Français! Les monstres! mais quils tremblent! leur

punition ne sera certainement pas éloignée; toute cruelle qu'elle sera, elle ne le sera certainement jamais assez pour les punir de leurs forfaits.

« M. de Bouille a envoyé des courriers dans toutes les cours; les nouvelles qu'ils rapportent seront sûrement positives. La nouvelle infamie que viennent de faire les Français à leur Roi va faire hâter Ventrée des troupes élrany ères enFrance.

<r A Worms et à Beauval, il y a déjà un rassemblement de gentilshommes français ; à Luxembourg, il y en a déjà;' mais nous en attendons toujours un grand nombre ; nous allons former un corps de gendarmes; notre établissement sera entre Luxembourg et Trêves, dans 'une petite ville ; les logements sont arrêtés.

« Tu n'as pas d'idée des honnêtetés que nous recevons de la part des officiers autrichiens ; la pqrl qu'ils prennent à notre infortune est bien faite pour adoucir nos malheurs. Les officiers comme les soldats ont conçu le plus grand désir de venir nous venger; ils attendent avec autant d'impatience que nous le moment.

« Varennes, Glermont, Sainte-Menehould et Paris doivent être bien persuadés qu'ils ne seront pas épargnés. *

Ttoutes les lettres particulières qui arrivaient de cette partie de l'empire contenaient les mêmes renseignements ; toutes se confirmaient et se fortifiaient les unes par les autres. >

Un Français, habitant momentanément Luxembourg, M. François d'Hubines, qui semble avoir pratiqué l'émigration en amateur, écrivait le 28 juin, à une dame de Meillerie, habitant la ville d'Autun : « Ma belle dame, je « me porte fort bien, et me trouve bien de mon voyage c avec mes amis. Vous savez combien je suis porté pour < les voyages ; je me contente en ce moment, et je ne

sais pas le temps que je resterai dans cette ville, où l'on jouit de la plus grande tranquillité ; les Français y sont fort accueillis ; leur général Bouille y est avec ses officiers généraux, et Ton assure qu'il va se former un cantonnement à Greven-Maker, à moitié chemin de cette ville (Luxembourg) à Trêves. On a arrêté dernièrement M. Duverrier et son compagnon, qui viennent de porter le décret au prince de Condé, qui lui a dit qu'il ne devait qu'au respect qu'il avait pour le Roi son maître de ne pas le punir de sa démarche, c On fait des informations sur ces devx Messieurs : on prétend qu'ils vont se trouver très-coupables (1). <r Monsieur et Madame et le comte d'Artois sont actuellement à Bruxelles ; le roi de Suède doit être incessamment à Àix-la-Ghapclle ; nous devons, vous et moi, plaindre notre patrie, qui va être envahie de tous les côtés par les troupes des souverains de V Europe; il n'y a rien de plus certain. Ce ne sera que le courage de vos quatre cents gardes nationales, qui viennent d'être décrétées dernièrement, qui pourra vous tirer d'affaire. » Cet émigré, d'une nature particulière, annonçait la guerre d'invasion dans un style plein de douceur et de placidité, et avec les sentiments les plus pacifiques : Vous savez, disait-il en terminant, combien je suis tranquille ; je voudrais que tout le monde fût content : je prêche la paix.

Mais, malgré ces douces aspirations, il ne voyait pas

(î) On lit dans le Moniteur du 19 juin 1791, n° 170 : c M. Duverryer, secrétaire de l'assemblée des électeurs de 1789, député suppléant à l'Assemblée nationale, ancien représentant de la commune de Paris, etc., secréiaire général du département de la justice, nommé le 16 de ce mois pour aller, en exécution du décret des 11 et 13 courant, sanctionné le 15, notifier cette loi à M. Louis-Joseph de Bourbon-Condé, est parti le 17, de grand matin, pour Worms. >

un grand inconvénient à la guerre. Si je pouvais, dit-il en post-scriptum, avoir une lettre du général français de Bouille à l'Assemblée nationale, touchant le dernier événement, je me ferais un vrai plaisir de vous l'envoyer comme du nouveau. »

C'est qu'en effet M. de Bouille faisait les plus grands efforts pour réunir une imposante armée et inspirer la plus grande terreur aux membres de l'Assemblée nationale, aux populations, et particulièrement à celles de Paris et des villes de la frontière que le Roi avait traversées.

Dès le 24 juin, on écrivait de Luxembourg à un habitant de Thionville, M. Urbain :

« Tout est ici dans une rumeur affreuse. Le jRot, que « nous attendions hier ici, a été arrêté ; toute la ville est « dans une désolation, comme si c'était notre souverain, a Bouille et d'Hoflise, commandant Stenay, viennent d'arcs river ici. Us ont eu bien de la peine d'échapper; Von « fait des préparatifs superbes : les troupes sont sous les c armes. Aujourd'hui, à neuf heures du soir, arrivent « Monsieur et sa femme.

« Il va se passer en France des choses affreuses ; il y « aura bien des victimes ; la France va être abîmée, et « surtout Thionville. Je ne sais pourquoi cette pauvre « ville est ainsi détestée : elle est citée comme la plus mé- « chante. Toutes nos troupes se réjouissent d'y pouvoir en- « trer pour la saccager. » .

M. d'Osmond, dont nous avons cité la lettre à propos du serment exigé de l'armée, disait : « Que d'atrocités ! chaque jour en découvre de nouvelles. N'y aura-t-il donc jamais de punition pour ces modernes DiagorasiX)^ *

Et le 28, M. de Bouille, se livrant à l'embauchage le

(1) Il est difilcite d'entendre ce que veut dire ici l'auteur de la lettre.

plus actif dans l'armée, invitait t tous les officiers fidèles € à leur Roi à venir joindre à Luxembourg, d'ici à huit t jours. Ceux qui pourront amener des chevaux feront t bien ; ceux qui n'ont pas d'argent trouveront des se- « cours chez leurs frères d'armes, enrégimentés sous le c nom de volontaires royaux. Si on ne peut passer sépac rément, il faut passer en force et se dépêcher. On vous c attend, on vous désire ; officiers, sous-officiers, soldats, t tous seront bien reçus. »

Des invitations semblables, et même plus étendues, rédigées en allemand, avaient été destinées aux régiments composés de soldats appartenant à la province d'Alsace.

C'est ainsi qu'il préparait et qu'il accompagnait sa dernière démarche faite auprès de l'Assemblée nationale, en lui écrivant du Luxembourg, le 26 juin, cplle lettre célèbre, restée cependant absolument inconnue, parce que tous les exemplaires qu'on voulait en répandre ont été saisis et supprimés, parce que le Moniteur n'a pas osé la publier autrement que par un court extrait, et enfin parce que l'original, retrouvé à Orléans, y était resté enfoui dans les archives judiciaires jusqu'à "ce jour, et qui mérite plus qu'aucun autre document là publicité que nous sommes heureux de lui donner.

Celles que nous venons de transcrire, adressées en forme circulaire aux officiers des divers régiments, et un exemplaire imprimé de la lettre de M. de Bouille adressée à l'Assemblée nationale, sont parvenus au comité des recherches dans des circonstances qu'il nous parait important de faire connaître.

Le 1er juillet, il était amené au directoire par un déta-

Diagoras fut un sophiste théologien, et non un sophiste politique; et oq ne sait trop ce qu'il vient faire dans la révolution de 1 789.

chement de la garde nationale de la municipalité de Rivières, bourg situé à l'extrémité frontière du royaume, vers la province Je Luxembourg, le nommé Jean-Hubert Adam, de Louelle-Saint-Pierre, même province, arrêté à six heures du soir et trouvé porteur d'un prétendu passeport du 30 juin 1791, signé : M. Mayot, mayeur (1), à lui donné sur sa déclaration qu'il était obligé de faire un tour du côlé de la France pour ses affaires particulières.

Il était porteur aussi d'un paquet de papiers à l'adresse de M. Bourgeois, graveur en cristaux à la verrerie de la Val- Dieu.

Les citoyens formant le détachement, le brigadier et deux employés des douanes nationales au poste de Linchamp, paroisse de Rivières, ont fait la déclaration que la qualité d'étranger dudit Adam les a déterminés à le visiter, pour Rassurer s'il n'était porteur de marchandises prohibées.

L'ayant interrogé sur cet objet, il a répondu qu'il n'avait qu'une lettre à l'adresse dudit sieur Bourgeois.

Le brigadier lui a demandé l'exhibition du paquet, qui lui a paru contenir d'autres lettres particulières.

On se décida, après délibération, à lever l'enveloppe extérieure du paquet, et entre cette première enveloppe et une seconde on découvrit un billet portant ce qui suit :

c M. Bourgeois est prié de remettre promptement ce < paquet à Mmc Auguste seule; que M. Bourgeois ne craigne c rien: ce paquet ne contient que des chansons et de la c musique. *

Sous cette seconde enveloppe on a trouvé un billet écrit

(1) Il est presque inutile de dire que ce mot : mayeur, répond au mot majeur, dérivé du mot latin major, le plus grand, le premier, et peut-être, originairement, le plus ancien, et que ce mayeur était le maire de sa commune ou le premier magistrat du bourg qu'il habitait.

de la même main que celui que contenait la première, et ainsi conçu :

* Quoique l'écrivain n'ait pas l'honneur de connaître Mme Auguste, ni d'en être connu, il sait qu'elle connaît M. Labroùe, ofûcier de dragons, et la supplie de lui faire passer promplement ce paquet, parce qu'il est intéressant pour lui. Il ose compter sur l'honnêteté de Mme Auguste pour lui rendre ce service. Le 28 juin 1791. »

La municipalité de Rivières, après avoir lu la lettre adressée par M. de Bouille à l'Assemblée nationale, et cette lecture ayant inspiré un juste effroi aux personnes présentes, elles ont cru devoir rompre le cachet d'une autre enveloppe, sur laquelle il n'y avait aucune adresse, et qui s'est trouvée contenir différentes lettres, les unes cachetées, les autres libres.

Cinq de ces lettres étaient celles qui ont été transcrites ci-dessus, portant l'invitation aux officiers, sous-officiers et soldats des régiments de passer la frontière; elles étaient adressées : à MM. les officiers du mestre de camp dragons (1) ; à M. de la Bussiere, officier du 88e régiment, en garnison à Givet; à M. de.Georget, lieutenant-colonel des hussards, à Sedan; à MM. les officiers du Royal-Hesse- Darmstadt; et à M. de Siquard, 2e lieutenant du 44e régiment, à Sedan.

Celles-ci ayant été lues , sur la confirmation qu'elles ont donnée à l'assemblée de la perfidie du sieur de Bouille, de ses horribles complots, il a été arrêté que, sans plus délibérer, ledit Jean-Hubert Adam serait arrêté et conduit

(1) Charge créée en 1558, et qui remplaça celle de mestre camp général ; les officiers du mestre de camp dragons, étaient reux dont il était entouré quand il était à l'armée.

au département, auquel seraient remis les papiers contenus au paquet dont il était porteur.

Le détachement et les employés chargés de ce transport étant parvenus au village des Hautes-Rivières, crurent de la prudence de faire mettre en état d'arrestation et d'amener au déparlement le sieur Bourgeois de la Val-Dieu. Et arrivé au village de Gesprunsart, il crut convenable de faire investir la maison de M,ne Auguste (femme de M. Auguste Desrousseaux, employé, on ne dit pas à quel titre, de la verrerie de la Val-Dieu), pour s'assurer, le cas échéant, de sa personne ; la garde nationale de Gesprunsart se chargea de ce soin.

Mais Mme Auguste Desrousseaux ne fut point appelée, parce que la lettre écrite par la commune des Rivières n'en faisait pas mention.

Il paraît que les ouvriers de la verrerie s'opposaient à l'investissement de la maison et à l'arrestation de Mme Auguste Desrousseaux, et qu'une lutte qui menaçait de dégénérer en un véritable combat s'était engagée entre eux et les gardes nationaux entourant la demeure de celle-ci.

C'est dans cette situation des choses que le département des Ardennes prit un arrêté par lequel il maintint l'arrestation du sieur Adam, et le fit transporter dans les prisons de Mézières, à défaut d'autre lieu; il invita, et en tant que de besoin il requit le commandant du régiment de dragons, en quartier à Charleville, de faire mettre en état d'arrestation M. de la Broùe, officier du même régiment; il requit le lieutenant du Roi, commandant la place de Mézières, d'envoyer à la Val-Dieu et à Monlhernie un détachement de vingt-cinq dragons et cent hommes du régiment de Hesse-Darmstadt, pour faire cesser le tumulte et le combat qu'on assurait être actuellement engagé entre les détachements qui ont investi le domicile de M. Auguste

Desrausseaux et les ouvriers de la verrerie de la Val- Dieu, qui sont en grand nombre; procurer à cet endroit toute sûreté, et amener au département la dame Desrousseaux, pour être entendue.

Puis ayant ouvert les lettres destinées pour le sieur de la Broûe, le département, considérant:* 1° que l'imprimé sous le nom du sieur Bouille contient les témoignages les moins équivoques d'un projet affreux dirigé contre la patrie; 2° que ces lettres pourraient en donner V exposition et le développement; qu'elles paraissent avoir pour auteurs des transfuges et des ennemis déclarés de l'État; qu'elles ont été apportées par uu étranger qui pourrait être, comme émissaire, V instrument de leur perfidie; que d'ailleurs elles n'ont point été confiées à la foi publique, et que leur ouverture et la communication qu'en prendra le directoire peuvent dérober la patrie à de nouveaux malheurs ; 3° que le danger peut être pressant ; qu'il sera indispensable de prendre, sans le moindre délai, les mesures convenables pour résister aux hostilités dont l'empire est menacé, et les repousser avec avantage (1); 5° enfin, que ces lettres, qui se trouvent sans cachet, contiennent l'invitation la plus pressante aux officiers, sousofficiers et troupes de ligne de sortir, de se réunir à Luxembourg, d'y pénétrer de force, s'ils ne peuvent le faire séparément; arrête que les lettres dont il s'agit, autres que celles qui pourraient être pour MM. les députés de l'Assemblée nationale (2), seront ouvertes; que dans le cas où elles ne contiendraient aucunes vues hostiles, elles seront renvovées à leurs adresses. *

(1) On croit pouvoir passer le quatrième, considérant qu'il n'est qu'une répétition de ce qui a été dit sur le secret des lettres.

(2) 11 y en avait une adressée à un député, M. de la Yille-le-Roux.

Le directoire du département termine son opération en envoyant les lettres qu'il croit devoir retenir à l'Assemblée nationale, avec prière de prendre dans la plus sérieuse considération les instances qu'il lui fait pour l'armement le plus complet de la frontière, l'approvisionnement des places en munitions de bouche et de guerre, l'équipement des gardes nationales soldées et des troupes auxiliaires, dont les municipalités s'empressent de perfectionner l'organisation, et en levant l'arrestation de Mrae Desrousseaux, de M. Bourgeois et de M. de la Broùe.

Et sur la déclaration de M. et Mme Desrousseaux, que leur désir est de résider à Mêzières pour leur sûreté, et pour dissuader davantage leurs concitoyens de toute idée de complicité, le directoire les autorise, avec l'agrément du directeur de la fortification de Mêzières, à occuper un appartement dans les bâtiments au-dessus de la porte de la citadelle.

Il ne parait pas que l'invitation de M. de Bouille ait trouve un accueil empressé dans les régiments, surtout parmi les soub-officiers et soldats ; on ne rencontre aucune trace de toute autre tentative d'embauchage et de désertion qui ait mérité d'être constatée.

Mais cependant, la lettre qu'il avait écrite à l'Assemblée nationale lui était parvenue; et dans la séance du 30 juin, M. Alexandre de Beauharnais, qui ce jour-là présidait, lui en donna communication par une lecture publique et textuelle'.

Elle était accompagnée de cette lettre d'envoi :

c A Luxembourg, le 26 juin 1791.

€ Monsieur le Président, c J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint une lettre à

t l'Assemblée nationale ;"je la crois assez intéressante pour t mériter qu'elle soit mise sous ses yeux.

c J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Président, votre « très-humble et très-obéissant serviteur.

« Marquis de Bouille (1). >

Nous n'en- extrairons que les passages les plus caractéristiques des sentiments qui animaient son auteur, et qu'il avait ainsi l'imprudence insensée de déposer entre les mains des ennemis de la monarchie, comme une justification au moins apparente, qui leur manquait encore, des excès qu'ils avaient commis et de ceux qu'ils se disposaient à commettre :

« Messieurs,

« Le Roi vient de faire un effort pour briser les fers c dans lesquels vous le retenez depuis longtemps, ainsi c que sa famille infortunée. Une destinée aveugle à la- € quelle les empires sont soumis, et contre laquelle la pru- « dence des hommes ne peut rien (2), en a décidé aulre- € ment : il est encore votre captif, et ses jours, ainsi que « ceux de la Reine, sont (et j'en frémis) à la disposition « d'un peuple que vous avez rendu féroce et sanguinaire, et t qui est devenu l'objet du mépris de l'univers.

(i) Pièces justif., LXXX1V, p. 255.

(2) Le fatalisme dont M. de Bouille fait ici profession semble avoir été une opinion généralement adoptée dans les hautes régions de cette époque.

H. de Radais, dans sa lettre à Mm« de Lutzelbourg, dont nous avons donné un long extrait, exprime la même pensée, assez incorrectement rendue : c Le sort des empires est écrit dans celui des destins ; et il y faut une fatalité bien marquée, pour que ce soit une municipalité c d'un petit bourg comme Varennnes qui ait arrêté le Roi. »

€ Il est intéressant pour vous, Messieurs, pour ce que « vous appelez la Nation, pour moi enfin, et pour le Roi c lui-même, que les causes qui ont produit cet événe- € ment, que les circonstances qui Font accompagné, que < le grand objet qui devait en êlre le résultat, et qui c avait inspiré au Roi ce dessein noble et courageux, c soient connus des Français , qu'ils le soient de l'Europe c entière, et que l'on sache qu'en désertant sa prison, et € en voulant chercher sur la frontière un asile près do « moi et parmi ses troupes, il a eu moins en vue son salut « que celui d'un peuple ingrat et crueL p

M. de Bouille trace ensuite le tableau du désordre affreux dans lequel l'Assemblée a plongé le royaume ; il proteste que, détestant les abus qui étaient résultés d'une autorité trop étendue, et que le Roi lui-même voulait circonscrire, il gémissait de la fureur du peuple que l'Assemblée avait égaré ; il gémissait du malheur du Roi, en butte, lui et son auguste famille, aux plus sanglants outrages. Il blâmait les opérations insensées de l'Assemblée ; mais il espérait qu'enfin la raison reprendrait ses droits; que le délire du peuple cesserait; que les méchants seraient confondus; que l'anarchie, établie en principe par l'Assemblée, finirait; que l'ordre renaîtrait et nous ramènerait un gouvernement sinon excellent, du moins supportable, et que le temps pourrait rendre meilleur.

Mais quand le temps eut détruit ses espérances; quand il vit que dans l'Assemblée il ne régnait aucun esprit public; que celui de faction seul y dominait; que quelques-uns, à la tête desquels il place M. de la Fayette, que son ambition sourde et cachée conduisait au seul but qu'il avait d'être le chef d'un gouvernement aussi monstrueux pour nous, rêvaient la République ; et que les clubs établis achevèrent de corrompre le peuple dans toutes les parties de l'empire,

et à détruire l'armée ; quand il vit que « l'anarchie était arrivée au dernier période, la populace dirigée par les intrigants de tous les coins de la France étant devenue maîtresse absolue ; qu'il n'existait plus de force publique, puisque le Roi avait perdu non seulement sa considération, mais encore sa liberté; que les lois étaient sans force et sans vigueur ; que l'armée ne présentait plus qu'une soldatesque effrénée, ne reconnaissant ni autorité ni chef; qu'il ne restait plus de moyen de rétablir l'ordre ; et que toute ressource était ôtée et tout espoir détruit. Ce fut alors, dit-il, que je proposai au Roi de sortir de Paris, de venir se réfugier avec sa famille dans quelque place frontière, où je l'environnerais de troupes fidèles ; persuadé que cette démarche pourrait opérer quelque changement avantageux dans l'esprit du peuple, déchirer le bandeau qui couvrait ses yeux, et déjouer tous les factieux. >

Il proteste que le Roi et la Reine s'y refusèrent constamment, alléguant la promesse qu'ils avaient faite de rester à Paris, auprès de V Assemblée.

Il rappelle la journée du 18 février (1), qui lui donna lieu de renouveler au Roi ses instances, et affirme qu'il

(1) Dans cette journée, le peuple, excité, disait-on, par le duc d'Orléans, se porta au donjon de Vincennes.

On attaqua le donjon comme une nouvelle Bastille.

Pendant que La Fayette rétablissait Tordre dans cette partie de Paris, sur le bruit d'une émeute, une grande quantité des habitués du château s'y étaient rendus, au nombre de plusieurs centaines.

La garde nationale leur enleva les poignards dont ils étaient armés, et cette circonstance leur fît donner la qualification de chevaliers du loignard.

On prétendait qu'ils voulaient enlever le Roi ; eux disaient qu'ils étaient seulement venus pour le défendre. (V. H. Thiers, Histoire de la Révolution .)

éprouva le même refus. Le Roi craignait (les événements qui pourraient résulter de sa fuite, les effets de la fureur du peuple et l'accroissement, s'il est possible, de l'anarchie ; la Reine pensait de même et se refusait à toutes ces propositions.

Il fait le tableau le plus sombre de l'état de la France sur le point d'être attaquée parles puissances de V Europe, « Libre au milieu des troupes, le Roi seul pouvait arrêter c la marche des armées ennemies ; le peuple se voyant € sans moyens de défense, instruit que F armée n'existait c plus; que les plajces étaient presque démantelées ; que c les finances étaient épuisées ; que le papier ne pouvait « suppléer au numéraire qui avait fui de celte terre appau- € vrie, il aurait, de lui-même, prévenu les vues bienfai- « santés du monarque et se serait jeté dans ses bras. »

Mais l'arrestation du Roi, le 28 avril, lorsqu'il voulait aller à Saint-Cloud, le décida enfin (1); il fut résolu qu'il irait à Monlmédy, et que dés qu'il y serait en sûreté, il annoncerait aux princes étrangers la démarche qu'il venait de faire, les motifs qui l'y avaient engagé, qu'il ferait en sorte de suspendre leur vengeance, jusqu'à ce qu'une nouvelle

(1) Le Roi voulut aller à Saint-Cloud. On prétendait que, ne voulant pas d'un prêtre assermenté pour les devoirs de la pàque, il avait voulu s'éloigner pendant la semaine sainte ; d'autres prétendirent qu'il voulait fuir.

Le peuple s'assembla aussitôt et arrêta les chevaux. La Fayette supplie le Roi de demeurer en voiture, l'assurant qu'il va lui ouvrir un passage.

Le Roi descend et ne veut permettre aucune tentative (c'était, ajoute l'historien, son ancienne politique de ne paraître pas libre) ; il se rend à l'Assemblée, pour se plaindre de l'outrage qu'il venait de recevoir.

L'Assemblée l'accueille avec son empressement ordinaire ; il est applaudi de tous côlés, excepté par le côté droit. (M. Thiers, Histore de ta Révolution.)

assemblée qu'il aurait convoquée lui eût donné la satisfaction qu'ils devaient en attendre.

Et après des considérations générales sur le rôle conciliant que le Roi s'apprêtait à remplir dans celle lutte engagée entre la nation et les puissances étrangères, il ajoute :

« Nul autre motif ne Ta conduit ; mais votre aveuglement vous a fait repousser la main protectrice qu'il vous tendait ; il va bientôt produire la destruction du peuple français. >

Il ajoute : « Les princes de l'Europe, menacés par le monstre que l'Assemblée nationale a enfanté, sont armés pour le combattre, et bientôt notre malheureuse patrie (car, dit-il, je lui donne encore ce nom) n'offrira plus qu'une scène de dévastation et d'horreur.

c C'est ainsi que doit vous parler un homme qui n'a rien à attendre de vous, auquel vous avez d'abord inspiré la pitié, et qui n'a plus pour vous, et pour le peuple anlropop liage que vous avez enivré de crimes, que du mépris, de l'indignation et de l'horreur. » Après avoir assumé toute la responsabilité de- la conspiation prétendue contre ce que V Assemblée appelle la nation et contre son infernale Constitution, il termine par ces mots : € C'est contre moi seul que doit être dirigée votre fureur sanguinaire. Aiguisez vos poignards; préparez vos poisons. J'ai voulu sauver le Roi, sa famille : voilà mon crime.

t Vous répondrez de leurs jours, je ne dis pas à moi, mais à tous les Rois, et je vous annonce que si on leur ôte un cheveu de la tète, il ne restera pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins, j'y guiderai les armées, et vous-mêmes en serez responsables sur vos têtes.

f Cette lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des c souverains de l'Europe, qui vous instruiront avec des cac ractères plus prononcés de ce que vous avez à faire ou « de ce que vous avez à craindre.

f Adieu, Messieurs. Je finis sans compliments : mes senf timents vous sont assez connus.

< Le marquis de Bouille (1). t

(1) Pièces justif., LXXXIII, p. 251.

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