‹ Fuite de Louis XVI à Varennes, da̕près les documents judiciaries et administratifs déposés au greffe de la Haute cour nationale établié à OrléansChapitre 13 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Lorsque, le 10 mai 1774, Louis XVI recueillit l'héritage de Louis XIV et de Louis XV, le principe monarchique n'avait reçu aucune atteinte des fautes de ces règnes, et même des graves difficultés qu'ils lui avaient léguées.

Le despotisme de Louis XIV, les dissolutions du règne de Louis XV, rachetés, l'un par la triple gloire des armes, des lettres et des arts ; l'autre par la douceur personnelle du souverain se réfléchissant dans son administration, et par l'expansion, dans" toutes les classes de la société, d'une élégance et d'une délicatesse de formes inconnues jusquelà, avaient laissé intact le souvenir de l'antique alliance du Roi et du peuple ; et l'amour qui unissait le chef héréditaire de la nation à la nation, et celle-ci à son Roi, semblait encore inaltérable.

Louis XVI, âgé de vingt ans, jouissait déjà d'une popularité fondée sur ses études sérieuses, la gravité précoce de son caractère et de ses mœurs.

Il devait résulter de ces qualités précieuses un contraste entre ce que l'on savait de lui et ce que l'on savait de ses

prédécesseurs : la nation lui en tenail compte ; aussi son avènement a-t-il été salué par la confiance et la sympathie unanimes de toutes les classes de la société.

Mais les difficultés, sans être insolubles, étaient grandes et nombreuses ; elles intéressaient toutes les parties de la Constitution politique et sociale.

Il fallait pour les dominer et les résoudre un talent organisateur, une résolution et une fermeté inébranlables, allant jusqu'à ce genre de courage consistant a se mettre non seulement à la tête des affaires, mais encore, au besoin, à la tète des armées.

Louis XVI ne possédait aucune de ces qualités.

Ses intentions toujours inspirées par la plus haute probité, par une connaissance exacte de l'état des choses et des moyens d'en réparer les défectuosités, étaient trop souvent combattues par quelques préjuges, surtout par ceux de son entourage, et ne se manifestaient qu'avec une hésitation prenant à son insu le caractère apparent de rélicence.

11 n'y a que son ardent désir de faire le bonheur du peuple et son abnégation personnelle qui furent constamment exempts de ce défaut de son esprit, qu'il écoutait alors beaucoup moins que son cœur.

Mais ces sentiments ne faisant explosion que dans les rares occasions où il pouvait se faire entendre, étaient trop souvent cachés sous l'indécision et l'irrésolution de ses actes.

Et lorsque Marie-Antoinette, commençant à comprendre que l'autorité royale courait le risque de faire place à l'autorité des assemblées délibérantes, crut devoir entrçr dans le conseil du Roi, elle aggrava la situation en y jetant un embarras de plus, sans y apporter un élément utile de solution.

Les partis, ligués contre les institutions qu'ils voulaient détruire, et que la Cour consentait à peine à modifier, réunirent à la haine de ces institutions la haine la plus aveugle contre les personnes royales ; et l'influence que la Reine se persuadait devoir être le salut du trône devint le levier dont on se servit pour le renverser.

Au moment où la fuite à Varenncs était entreprise, elle était le seul refuge qui restât à la monarchie et à l'infortunée famille royale.

Sa nécessité hien déterminée, ses suites trop connues, il reste à faire toucher du doigt les véritables causes de son insuccès.

. On a beaucoup parlé des retards apportés dans le départ, de la lenteur de la marche de celle voiture, cependant traînée par six chevaux de poste, devant laquelle un courrier faisait préparer les relais.

On a dit que ces retards, celle lenteur, ayant déconcerté l'exactitude militaire des chefs des détachements disposés pour être son escorte et sa protection, avaient jeté ces officiers dans l'incertitude, et on expliquait ainsi l'espèce de désorganisation dans laquelle ces détachements se trouvaient au moment du passage.

Enfin on expliquait ainsi la défiance des populations des bourgs et des villes où ces groupes de soldais stationnaient, excitée et alimentée par la prolongation de leur séjour sans motif apparent.

Toutes ces considérations, et surtout les dernières, ont certainement leur valeur, car on comprend qu'une troupe de cavaliers n'est prête à agir que quand elle est à cheval ; qu'elle ne peut y rester longtemps dans l'attente, et que si elle en descend, il faut de nouveaux préparatifs entraînant d'assez longs relards ; mais elles s'attachent à un accessoire qu'un peu de fermeté aurait pu réparer.

Il est d'autres causes principales d'une bien autre importance.

La première se rencontre dans le moyen adopté par M. de Bouille, pour motiver le déplacement des régiments et des détachements échelonnés sur la route.

M. de Bouille n'a pas suftisamment compris, nous avons eu l'occasion de lui adresser ce] reproche, l'esprit des populations au milieu desquelles il agissait ; il n'a pas apprécié le sentiment militaire qui anime les classes populaires de la France, et particulièrement celles des frontières.

Il n'a pas prévu qu'en répandant le bruit de l'approche des armées étrangères et de leur intention de violer le territoire de la monarchie, il mettait sur pied toutes les populations armées de ces contrées.

La seconde se rencontre dans le travail antérieur des sociétés des Amis de la Constitution, exercé sur l'esprit des sous-officiers et soldats, pour les séparer par la jalousie et la haine de leurs officiers, appartenant tous alors à l'aristocratie de naissance.

La troisième, dans la mollesse des commandants des dé* tachements, peu sûrs de leurs soldats, hésitant peut-être dans l'exécution de l'ordre qu'ils avaient reçu, parce que peut-être leur adhésion à l'événement qu'ils devaient consommer, au besoin par la force, n'était pas pleine et entière.

Et la quatrième se trouve dans la conduite tenue par M. de Mandel, lieutenant-colonel du régiment de Royal- Allemand, qu'il devait tenir prêta partir de Stenay à trois heures du matin, et qui n'en est sorti qu'à plus de cinq heures.

Conduite tellement suspecte, qu'elle a inspirée M. de Bouille un sentiment de défiance qui l'a suivi jusqu'aux

jours de la Restauration, où il a publié ses Mémoires, et qui se trouve justifiée aujourd'hui par le rapport de l'adjudant major, M. Simonin, la représentant aux autorités municipales, dont M. de Mande! était devenu le prisonnier, comme un argument qui devait les engager à le rendre à la liberté et à le replacer à la tête de son régiment qui, de son côté, prolestait des sentiments patriotiques et du civisme de son chef.

Sans doute, toutes ces causes sont graves ; elles concourent ensemble à expliquer l'arrestation de la famille royale â Varennes ; mais la dernière dépasse, en importance historique, toutes les autres.

Si M. de Bouille était parti de Stenay à trois heures du matin, comme il le voulait, il serait arrivé à six heures à Varennes. Alors, avec un régiment dont il avait obtenu un engagement, généreusement acheté, de lui obéir, commandé par lui et placé en présence du Roi, il n'aurait rencontré aucune résistance, et la famille royale était sauvée.

Mais si la conduite de M. de Man.lel ne peut trouver une explication qui l'affranchisse de la responsabilité qu'il semble, évidemment, avoir acceptée par ses retards calculés, et que nous n'hésitons pas à considérer comme une trahison, la conduite de M. de Bouille semble non moins inexplicable.

Le 21, à trois heures du matin, et à plus forte raison à six heures, ce n'est pas à Varennes que devait être -la famille royale, partie le 20, avant minuit, de Paris; c'était à Montmédy, et cela depuis longtemps.

Si M. de Mandel a été négligent, s'il a hésité à ce point de faire périr l'entreprise par un retard volontaire et calculé, M. de Bouille, qui passait la nuit auprès de lui, qui voulait partir, qui ne voyait pas venir la voiture, et

devait, bien avant trois heures du matin, s'inquiéter de ne la pas voir, n'a été ni moins négligent, ni moins coupable.

Nous avons dit que si la famille royale n'avait rencontré aucune résistance à Varenncs, si elle n'y avait rencontré qu'une résistance qu'elle eût pu surmonter, elle était sauvée I

La monarchie l'eût-elle été?

Dieu, qui n'a pas permis qu'elle le fût, tient encore la réponse à cette question dans les profondeurs impénétrables de ses décrets.

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